‹ Œuvres littérairesChapitre 125 sur 262 · HN Î | F · texte numérisé non relu

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dans une discussion à finale possible, — le vainqueur reçoil comme récompense un bâton.

Ce bâton décerné au gagnant doit devenir l'instrument d'un châtiment appliqué au perdant.

Le jone du vainqueur doit done, d’après des conditions arrêlées à l'avance, tomber un certain nombre de fois sur les épaules du vaineu.

Ce procédé semble une plaisanterie : je prie le lecteur de le prendre fort au sérieux; c'est un remède souverain.

Je puis aflirmer que la proposition seule de meltre celle règle en pratique, a rendu des rhéteurs entêtés, doux comme des a à se rendre au plus vite à l'évidence.

gneaux el empressés

Sans doute, l'on peut, dans un pari, mellre un enjeu plus agréable qu'un vil bâton ;

sans doute, une certaine somme au profit des malheureux, serait chose plus belle, plus noble ; mais iei, un point doit être observé.

Il est des hommes peu disposés à mellre en jeu leur or, il est des hommes peu disposés à mellre en jeu leur peau : il faut done choisir le genre de châtiment le mieux approprié aux tempéraments.

Après l'exposé de ce moyen simple, eflicace, j'ajouterai un mot.

Si, dans toutes les grandes discussions, quelle qu'en soit la nature, l'on faisait usage de ma règle, bientôl la vérité apparaîtrait pure el sans taches. Bientôt cette foule de bavards intarissables, d'écrivains aux idées opposées, se verrait forcée de s'entendre et de rendre hommage à la vérité.

Savants, philosophes, artistes, voulez-vous mettre un lerme à ces élernelles contradictions si fastidieuses ? failes usage des règles de Paseal ou de la règle du bâton.

Mais vous n’écouterez point mon conseil : le Ciel créa l'homme paresseux el poltron ; il ne peut rien contre sa nature.

Vous disceuterez et disculerez sans cesse; toujours avec la même indolence, la même paresse ; loujours cet argument peu coneluant à la bouche :

« C'est mon opinion. »

Vous n'oscrez jamais parier, exposer votre bourse ou voire dos, pour prouver la justesse d'un fait, d'un principe.

Vous n'oserez jamais le faire pour prouver une vérité acquise par a science.

Vous n'oserez jamais le faire pour prouver à vos adversaires qu'ils sont dans l'erreur.

Les discussions chez les hommes sont de petils jeux, tranquilles, amusants, commodes, où l’on peut soutenir Lout à son aise les plus grandes absurdilés au profit de Famour-propre.

Dites sans crainte : « Cela est beau, cela estlaid ; cette œuvre estsublime,

colle œuvre est médiocre; » nul ne vous portera le défi sérieux de prouver ce que vous avancez.

Je lermine ici le peu de mots que j'avais à dire sur les opinions, les préventions, les discussions.

J'avais besoin de rappeler à la pensée combien nous sommes, dans nos Opinions :

lnjustes, ridicules, absurdes :

Dans nos préventions :

Injustes, ridicules, absurdes ;

Dans nos discussions :

Injustes, ridicules, absurdes.

Ce qui nous amène à celte conséquence importante :

Nous sommes, dans nos jugements sur les arts, particulièrement sur ka peinture :

Injustes, ridicules, absurdes.

Maintenant, entrons en matière.

La peinture à pour objet la représentation d'un certain beau répandu dans la nature; le choix de ce beau n'a point de règle fixe : le goût, la mode, le caprice, l'opinion, la prévention, de certaines conventions, sont souvent en cela nos seuls guides.

Une œuvre de peinture est done la manilestation du goût, du penchant, du caprice, des opinions, des préventions du peintre qui l'a créée.

La critique d'une œuvre de peinture est aussi une œuvre : là manifeslaion du goût, du penchant, du caprice, de l'opinion, des préventions de ‘écrivain qui l'a créée.

Maintenant, que répondre à la question suivante : «Le goût a-t-il Le droit de juger le goût, le caprice le caprice, le penchant le penchant, la prévenion la prévention, l'opinion l'opinion? »

Dans une discussion entre le peintre et son critique, les règles de Pascal euvent-elles s'établir dans toute leur rigueur ?

Comment pourront s'accorder deux hommes dont la discussion doit se aser sur des termes aussi diversement définis que le sont les mots beau cl laid ?

Je fus un jour témoin d'une discussion entre un peintre el un homme de

ellres : ces messieurs, en matière de peinture, s'entendent d'ordinaire comme chien et chal.

- « Comment, monsieur, disait l'homme de lettres, je n'aurais point le droit de dire mon opinion sur votre œuvre?

— Sans doute, monsieur, répondait le peintre, vous avez ce droit, comme aussi j'ai le droit d'exprimer mon opinion sur votre crilique. — Votre tableau est détestable, monsieur.

C’est possible, monsieur, selon votre manière de voir ; mais selon la mienne, il est excellent. Qui de nous est dans l'erreur? C'est vous, monsieur.

— Qui me le prouvera?

— Tout le monde ici sera de mon avis.

He

lei les avis furent recueillis, et l'on fut d'accord ainsi que le sont ordihairement les feuilletonistes en jugeant une œuvre de peinture.

« Les avis sont partagés, reprit le peintre, je m'y attendais: car notez bien ceci : je vous délie de me citer une œuvre de peinture qui n'ait ses admirateurs et ses critiques. »

Je l'ai déjà dit ailleurs : en matière de peinture il est permis de ciler, comme en malière de cuisine, ce proverbe connu : On ne peut discuter du goût.

Cette simililude est décourageante, déséspérante, ignoble, je le sais : mais il faut bien se l'avouer à regret, la cuisine et la peinture ont un côté singulièrement ressemblant.

Des hommes pensent qu'il est des chefs-d'œuvre invariablement admirés de l'univers, que le heau est le beau en tout temps, en toul lieu. Des hommes pensent que le goût, la mode, le caprice, l'opinion, ont peu ou point d'influence sur notre manière d'envisager le beau, en un mot que le beau est le beau.

Erreur! Le beau en peinture est différemment compris chez les diverses nations de la Lerre et différemment compris dans les diverses écoles.

Le beau est différemment compris dans un siècle et dans un autre siècle, par le même individu à diverses époques de sa vie, el au commencement, au milieu, à la fin d'une œuvre à laquelle il travaille.

En Iialie, on est presque exclusivement admirateur de Raphaël et de Michel-Ange; Rubens y est peu connu.

En Allemagne, un grand nombre admire Raphaël, Giolto, Perrugin , Léonard de Vinci; un petit nombre admire Rubens.

En France, un certain nombre admire Raphaël; un nombre égal admire ’aul Veronèse, Tilien, Murillo, Rubens.

En Hollande, un petit nombre admire Raphaël; un grand nombre admire Rembrandt, Rubens, Teniers, Gérard Dow.

En Belgique un grand nombre admire Rubens, un petit nombre admire Raphaël, Giotto, Perrugin, Léonard de Vinci, Michel Ange.

En voyant les hommes divaguer de la sorte, le bon Dieu, du haut des vieux, ne doit-il point se rire de nous, pauvres insensés que nous sommes ?

La diversité de nos idées, concernant le beau, est d'une influence déplorable sur la carrière de l'artiste : le peintre, que tant d'opinions jettent dans l'hésitation, est semblable au voyageur à qui l'on indique cent routes diverses pour arriver au bul.

Bien des gens nous disent : « C'est du choc des idées que jaillit la lumière. »

Malheureusement la lumière qui à jailli devient souvent à son tour le sujet d’interminables discussions.

Notre siècle semble furieusement enclin à ces débats sans fin el sans profit.

Une question ici se présente :

Faul-il que, dans l'intérêt de la peinture, nous suivions celle tendance vers le choc des idées ?

Je vais faire à ce sujet quelques observations.

Le choc des idées égyptiennes et des idées grecques apporta la lumière à Athènes. C'était alors l'enfance de l'art.

Plus tard, il y eut unité d'idée sur le beau. Alors apparurent les sublimes conceptions de l’Hercule, de l’Apollon, du Laocoon.

Au contact des Romains, le choc des idées reprit son cours. Alors décadence de l'art.

Plus tard, la renaissance vint, avec elle l'unité des idées. Alors apparition de Léonard de Vinci, de Perrugin, de Raphaël.

Aujourd'hui, le choc des idées règne de nouveau. Où sont les Léonard de Vinci, les Perrugin, les Raphaël?

Voltaire, en parlant du goût, dit : « Le goût peut se gâter chez une nation : ce malheur arrive d'ordinaire après les siècles de perfection. » Ge mot ne doit-il pas nous faire réfléchir?

Des observations précédentes, il résullerait que le choc des idées fait prouresser les arts lorsqu'ils sont encore au berceau et amène le doute, le trouble, la décadence dans les arts arrivés à un certain degré d'élévation.

L'unité des idées fait les grandes écoles, les grandes écoles font les grandes œuvres.

L'école des Grecs comprenait le beau de la même manière.

Raphaël et son école comprenaient le beau de la même manière

Rubens el son école également.

Les peintres, aujourd'hui, vivent dans un scepticisme déplorable ; ils ttonnent sans cesse, reproduisent les essais de Loutes les époques. Sous prétexte d'individualité, ils ne ressemblent ni à Raphaël, ni à Titien, mais ils imitent à ravir Walteau, Boucher, Murillo, Pierre Mignard, Jacques Callot, et une foule de peintres de troisième el de quatrième ordre.

Ce qu'il y a de remarquable dans la conduite des artistes d'aujourd'hui, c'est que chacun d'eux se croit le seul dans la bonne voie.

« Les peintres, en général, sont un peu fous, » disent les bonnes gens.

En vérité, on n'a pas le courage de chercher à soutenir le contraire.

Voici une petile parabole qui donne une idée assez juste de la conduite des peintres modernes dans le choix de leurs études :

Un jour, de joyeux compagnons avaient à se diriger de Bruxelles à Anvers, où un banquet splendide les attendait.

Les convives étaient pressés, el dans la crainte d'arriver trop lard, ils s’informèrent des routes les plus directes, des moyens de transport les plus prompts pour arriver au but désiré.

« Prenez le chemin de fer, leur disait-on de loutes parts, et vous arriverez à temps. »

Nos voyageurs goûtèrent fort ce conseil el manifestèrent leur admirs tion et leur enthousiasme pour cette route si belle, si directe, qui s’offrait à leurs yeux.

Mais quel ne fut pas l'étonnement de tout le monde lorsque, l'heure du départ venant à sonner, MM. les voyageurs pour Anvers se tournèrent le

dos et sedirigèrent vers des points opposés.

— « Mais que faites-vous done?» s'avisa-t-on de dire à l’un de ces voyageurs.

— « Laissez-moi faire, répondit celui-ci, j'ai mon idée; je connais mon chemin. » Et s'approchant d'un air malin de l'oreille de ceux qui l'interrogeaient, il leur dit : « Je vais par Ja porte de Hal; c'est, croyez-moi, le chemin le plus court; mes compagnons n’ont pas le sens commun. »

— «EL vous, dit-on à un autre voyageur, où allez-vous en prenant Ia chaussée de Louvain ? »

- « Laissez-moi faire, répondit cel autre, j'ai mon idée : je me dirige vers le pays de Liége. Cest, croyez-moi, la route la plus courte; mes compagnons n'ont pas le sens commun. »

— «EL vous? » dit-on encore à un autre qui, marchant sur la pointe des pieds et riant sous cape, se dirigeait vers la station du Midi.

— « Laissez

-moi faire, j'ai mon idée : je passe par Valenciennes, Paris, Lyon, Marseille. C’est, croyez-moi, la route la plus courte ; mes compagnons n'ont pas le sens commun. »

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