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LA CRITIQUE ET LES PEINTRES

Nous l'avons vu, en matière de peinture point de lois.

Un critique quelconque peut done dire au peintre le plus expérimenté dans son art : « Vous êtes un ignorant et votre œuvre est sans mérite. — Votre dessin ne me plaît pas; votre couleur idem ; ce n'est point ainsi que je comprends le beau. »

Un peintre, à son tour, peut dire au erilique : « Vous êtes un ignorant, voire critique est absurde. Vous ne comprenez point le beau. »

Nous sommes en peinture ce qu'est un peuple sauvage sans foi ni lois : le plus fort l'emporte; chacun rend justice à sa manière et comme il l'entend.

L'absence de règles en peinture donne souvent lieu à des diseussions bizarres entre les peintres et leurs critiques.

Ces discussions entre l'artiste el ses critiques est précisément ce que j'appelle :

Discussions à finale impossible.

La définition des termes n'y est point accordée : beau el laid sont différemment compris.

Point de règles sur le beau, voilà la cause, la véritable cause de tant de jugements divers sur les œuvres de peinture. |

Point de règles sur le beau, voilà pourquoi le critique dit souvent tant de sotlises dans toute la sincérité de son âme.

Voilà pourquoi ces mêmes sottises peuvent être soutenues avec d’excellentes raisons.

Voilà pourquoi il y a, entre le peintre el ses critiques, impossibilité de se comprendre, pourquoi il y a entre eux une antipathie semblable à celle qui existe entre gastronomes de goûts différents

mit. om A

Point de règles sur le beau, voilà ee qui donne lieu aux axiomes suivants

«IE y a en peinture des arguments pour tout condamner: il y en a pour tout absoudre.

» Pas une œuvre qui ne puisse être critiquée.

» Pas une critique qui ne puisse êlre combaltue,

» On condamne aisément un ouvrage de peinture quand l'auteur n'est pas là pour le défendre.

» Le moyen d'embarrasser un erilique, c'est de le défier de soutenir, en présence de l'artiste même, les choses qu'il débite à son aise dans un journal. »

{ Telles sont les idées qu'un peintre peut graver en lettres d'or sur sa EN palelte.

I est temps que, dans l'intérêt de l'art, la erilique devienne sérieusement utile aux artistes.

Il est temps que l'artiste, lui, cesse de se moquer de ses critiques. C'est du reste déloyal; il a trop beau jeu.

Entendons-nous done sur ce que l'on doit considérer comme Le beau où comme le laid.

Il serait essentiel qu'après s'êlre accordés sur les termes, les peintres ct leurs criliques entrassent en discuss

ons réglées.

Que ces discussions fussent bien des discussions selon les règles de Pascal, qu'au besoin, ce qui n’est pas à souhaiter, l'on fit usage de la régle du bâton.

Nos feuilletonistes ont assez fait de dépenses d'encre et de papier en pure perte.

Cest vraiment dommage que tant d'intelligence, d'esprit, de dévoucment, ne soil point mis à profit, fante de s'entendre.

Entendons-nous done, encore une fois, procédons avee méthode, el la erilique portera ses fruits.

APPET A TA CRITIQUE.

Un vaste local vient d'être construit dans le quartier Léopold, moins pour y abriter quelques mauvaises toiles que pour v ouvrier un champ imimense à la discussion en matière de peinture.

Une tribune sera élevée au milieu de la salle. La eritique aux cent voix pourra s'y débattre à l'aise.

Les peintres seront invités à v apporter ieurs œuvres, et les censeurs à discuter sur les défauts de ces œuvres.

Les ouvrages des grands maîtres ou des estampes qui les rappellent seront posés à côlé des lableaux mis en jugement et serviront de base à la critique.

Un tribunal de peintres va done être érigé, et les exemples des perfeclions les plus avancées seront les lois d’après lesquelles les tableaux pourront êlre jugés.

lei, point de quartier pour le peintre : les criliques, feuilletonistes, savants ou bourgeois, sauront condamner avec connaissance de cause.

lei, plus de mode, de caprice, d'opinion individuelle : la Lot SUR LE BEAU, sera là pour condamner ou absoudre.

Comme il est juste que tout accusé ait droit de défense, le peintre aura le droit de se justifier selon ces règles,

Les discussions ne seront point comme les discussions ordinaires, elles

vérance, sans ruses

seront maintenues avec ordre, soutenues avee persé oraloires, sans détours caleulés, sans faux fayants, sans lâcheté et selon loule la rigidité des préceptes de Paseal.

Les discussions seront continuées jusqu'à solution complète, claire, évidente aux yeux de tout le monde. Il n'y aura point de merei pour le rusé, pour le poltron.

Le pari, l'implacable pari, la terreur des beaux parleurs, sera, au bésoin, fréquemment mis en usage.

\insi les peintres désormais auront à trembler devant leurs juges.

Desormais, la eritique, libre de toutes recherches futiles, de discours

inutiles, de calembours et de bons mots, saura fustiger le peintre à coup sûr et le frapper au véritable défaut de la cuirasse.

MM. les feuilletonistes apprendront assurément cette nouvelle avec joie.

La critique bien intentionnée — la véritable critique — saisira avee empressement, on ne peut en douter, l'occasion de devenir sérieusement utile à l’art el à l'artiste.

Les hommes de la presse, j'en ai la conviction, se garderont bien désormais de publier leurs bienveillantes critiques avant que ces critiques aient été au préalable sanctionnée

s par la discussion.

Désormais, le bon bourgeois, lisant dans son journal l'article Beaur- Arts, pourra le lire en toute confiance.

Si la critique ou l'éloge d'une œuvre d'art n'y était point précédée de ces mots : discuté au tribunal des peintres, il serait à craindre alors que le lecteur, lui, n'exprimät à son tour son opinion par ce mot peu français. mais énergique :

Blagues !

Jaime la critique. Les corrections faites à mes ouvrages sont souvent dues aux conseils d'hommes compétents. Cependant mes attaques contre la critique ont fait croire à beaucoup de gens que je me révoltais à son endroit. Quelle erreur !

Si j'ai parfois blâmé la critique, c'est la critique fondée sur des idées individuelles ; la propagation de principes dictés par le goût, le caprice, la fantaisie de tel ou tel.

J'ai dit : le journalisme exerce une influence pernieieuse sur la peinture, parce qu'il est en erilique l'organe d'idées individuelles, conséquemment un obstacle à l'établissement de l'unité des idées sur le beau.

Le journalisme pourrait exercer, au contraire, une influence salutaire sur la peinture, s'il vonlait baser ses leçons sur l'idée du beau puisée dans les œuvres des grands maîtres de l'art.

Le journalisme serail salutaire à la peinture, s'il nous ramenait à l'unité des idées qui fat, pour les Grecs et pour les grandes écoles de Raphaël, de Rubens, ete., celte puissance prodigieuse qui, en toutes choses, accomplit des merveilles.

Le journalisme serait salutaire à la peinture, s'il cessait de publier ces appréciations contradictoires qui mettent le pauvre peintre dans la situa-

tion de Sganarelle qui, après avoir consullé ses médecins, se trouvait un

peu moins avancé qu'auparavant.

Personne n'a, plus que moi, foi dans les avantages que présente la eritique. Je crois qu'elle peut amener d'heureux résultats dans l'avenir de l'art; mais à deux condilions :

La première, qu'elle soit basée sur des règles fixes du beau. La seconde, QU'ELLE SOIT SOUMISE A LA DISCUSSION.

Pénétré de cette pensée, je fais iei appel à la critique sur mes propres ouvrages.

Quelques tableaux exposés dans le local cité plus haut réclament toute la rigueur de la critique.

Je suis très-peu satisfait de ce que j'ai fait; aussi ai-je résolu de ne jamais me dessaisie de mes essais afin de les corriger sans cesse.

Chaque jour, le peintre acquiert des connaissances nouvelles ; conséquemment, faire bien n'est qu'une question de temps; je l'ai déjà dit ailleurs.

Je sais que bien des gens ne veulent point comprendre cel axiome et sont prêts à vous soutenir ceci :

« Plus on avance dans la vie, plus on reeule dans l'art. »

À ce compte, il serait à souhaiter que les peintres en restassent à leur premier coup de crayon.

Non. Avec une vie de trois siècles el conservant ses facultés intellectelles, un peintre, quel qu'il soit, pourrait espérer de surpasser les plus grands maîtres de l'art.

Dans une autre occasion, je prouverai ee que j'avance.

Maintenant, je reviens à mes critiques.

Je leur demanderai la permission de leur poser des conditions qui, si leur intention est de m'être utile, seront acceptées avec empressement.

Je placerai à côté de mes essais des œuvres de Raphaël ou des estlampes qui les rappellent, des œuvres de Michel Ange, de Rubens, ete.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, les ouvrages de ces grands maîtres peuvent être considérés comme règles du beau.

C'est d'après ces règles que je désire entendre faire la critique de mes LrAvaux.

Une fois bien d'accord avec mes censeurs sur ce que l’on peut appeler le beau où le laid, qu'il me soit permis d'entrer avec eux en discussion.

Quand mes juges auront prononcé leur arrêt, les questions suivantes seront posées :

« L'arrêt prononcé, est-il bien celui de tous mes censeurs sans exception aucune ? »

« Cet arrêt serait-il bien celui qu'approuveraient les hommes de diverses nations, de diverses époques, de diverses écoles? »

Sur l’affirmative, les corrections seront à l'instant faites en présence même des juges,

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E Dh ” de ie . te.

L Ë Ml loule critique, non soumise à ce procédé, non soumise À LA DISCUSSION, LU | peut être regardée, selon moi, comme une opinion loule individuelle dont k | | on peut grandement soupeonner l'importance. À FE | Toute erilique, blottie dans le coin obseur d'un journal, enseignani la nn Ni | science à l'aide de phrases ambiguës, de traits satiriques ct de person- | | nalités, i2 El nr 1 . LÉ r A + ll \ Je la défie de comparaître devant le tribunal des peintres. ‘4: | il UR | DE HE Î {Pl { Î | nu : | } }

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L'exposilion de 4851 vient fort à propos ouvrir un champ large à la discussion.

Une foule de feuilletonisles, déjà, se sont fait inscrire pour prendre a parole à la tribune des peintres. Les discussions seront chaudes, à ce que Je crois, et cela promet d'être fort curieux.

Il sera fait prochainement un compte rendu des premiers débats.

Dans le règlement établi au sujet des discussions projetées, MM. les eri- Liques enrolés sont convenus d'intercaler l'article suivant :

« Tous les censeurs seront invités à venir à la tribune discuter avec dées qu'ils auront émises dans leurs jugements

leurs contradicteurs les portés sur les œuvres du Salon.

«En cas de refus, les critiques récalcitrants voudront bien permettre à leurs adversaires de les proclamer à son de trompe :

& IGNORANTS, MALVEILLANTS Où POLTRONS. »

Dans une des séances qui auront lieu, je me propose de l'aire une expCrience, sinon utile, au moins curieuse.

Je pricrai MM. les critiques de faire choix d'un Mauvais tableau, de le placer à côté d'un tableau excellent, afin de juger deleur mérite réciproque.

Cela fail, je prouverai, mais prouverai selon les règles infaillibles de Pascal où avec celles du bäton, que le tableau mauvais est excellent, que le tableau réputé excellent est détestable.

Dans une séance suivante, je prouverai — el loujours selon les règles de al — je prouve rai tout le contraire de ce que j'aurai avancé dans la précédente réunion.

Æn matière de peinture il y a des arguments pour tout condamner, il y en «a pour tout absoudre.

Lecteur, veuillez vous en souvenir.

En attendant l'ouverture des glorieux débats qui auront lieu au tribunal des peintres, voiei un extrait des comptes rendus de MM. les feuilletonistes

sur l'exposition de 4851.

Ce travail, on le sait, se fait à chaque exposition triennale.

| | | Les contradictions qu'on va lire, suite naturelle de l'absence de règles l ll fixes sur le beau, seront le sujet des discussions prochaines. [. | p} Les jugements contradictoires de MM. les feuillelonistes, quelque réjouissants qu'ils soient, présentent à l'esprit deux pensées également tristes.

à 1! L'une de ces pensées est Loute dans l'intérêt de l’art; on sait déjà quelle É ] F peut être cette pensée.

L'autre est dans l'intérêt de l'humanité.

| En voyant ainsi les hommes sentir, voir et juger si différemment les (l choses, on est tenté de formuler cette conclusion peu flatteuse pour l'espèce humaine :

Les hommes sont fous ou sont bien près de l'être.

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