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UN MOT SUR LA FRESQUE

Il y a dix ans, je faisais la prédiction suivante : « Bientôt commencera parmi nous une ère nouvelle pour la peinture. » Aujourd'hui cette prédiction commence à s'accomplir. Deux causes devaient nécessairement amener une révolution dans le goût de nos peintres et dans celui du publie : la première, la fatigue que cause toute mode trop longtemps prolongée: la seconde, les progrès de nos voisins d'Allemagne.

Les admirables petits tableaux flamands, ces chefs-d'œuvre de couleur, d'effet et de ragoût pittoresque, subissent aujourd'hui le sort des meilleures choses du monde, goûtées à satié

L'homme est ainsi fait : inconslance perpétuelle, appétits toujours nou- VEUX.

La peinture à fresque a fait invasion dans nolre palrie. L'apparition du choléra ne nous causa ni plus d'émotions ni plus d'alarmes.

« Qu'est-ce que la fresque? » se disent les bonnes gens : « Je veux voir de la fresque ; je veux avoir un tableau à fresque. » Cette curiosilé, ce désir, ce mouvement d'impalience générale à propos de la fresque, est peu rassurant pour nos artistes.

Tous les peintres, cependant, ne sont point d'humeur à peindre de la fresque : l'habitude des succès obtenus dans un genre, rend parfois tranquille et insouciant. La peinture à l'huile a des charmes auxquels le peintre et l'amateur de tableaux renonceront difficilement. A l'huile, l'arliste peut se distinguer par les seules qualités d’un beau faire : tel peintre est remarquable pour sa touche, celui-ci pour ses empâtements, cet autre pour la transparence de ses tons. Chacune de ces choses peut faire la gloire d’un peintre.

Dans la peinture à fresque, il n’en est pas tout à fait ainsi : les qualités

d'un beau faire, si recherchées dans notre pays, y sont presque nulles. La fresque exige au plus haut degré la beauté de la forme: le dessin est son essence ; les autres parties lui sont subordonnées.

Le peintre, peu soucieux du dessin, ne doit done pas espérer, dans la peinture à fresque, trouver moyen de se rattraper par d'autres parties ; il faut qu'il se résigne et prenne le parli de replonger ses pinceaux dans l'huile.

« Mais encore une fois, qu'est-ce done que cette peinture à fresque? » me disent des personnes peu familières au jargon des peintres.

La fresque n’est autre chose qu'une peinture comme toutes les peintures ; elle ne diffère essentiellement de celle-ci que par le procédé et son application plus constante aux compositions de grand style.

Une qualité éminente la fait préférer à la peinture à l'huile : elle n'offre point comme celle-ci une surface luisante. C’est cette qualité précieuse qui permet de l’employer dans les grands édifices où le jour est si souvent contraire aux tableaux à surfaces vernies.

Le procédé à fresque, employé par les anciens artistes de l'Italie, est difficile à cause des précautions à prendre dans son application. C'est pendant que l’enduit du mur, préparé à la peinture, est humide encore que l'artiste doit y étendre ses couleurs. L’enduit trop tôt séché, il n’est plus permis au peintre d'appliquer aucune retouche.

On le conçoit, un procédé qui ne laisse point à l'artiste la liberté de corriger le lendemain ce qu'il a commencé la veille, esl un procédé très-

incomplet.

On s'étonne que Michel-Ange ct Raphaël, ces hommes si pleins d'imagination, aient eu la bonhomie de se soumettre à ces moyens mécaniques si peu faits pour seconder le génie. Le génie, dira-t-on, est prompt dans ses opérations. Oui, mais le procédé de la fresque ne lui convient pas. Chaque jour nos idées progressent : rien ne doit s'opposer à leur développement. Quelle que soit la perfection d'une belle œuvre, le génie qui la coneut peut après un certain temps la rendre plus parfaite encore.

Faire bien n’est qu'une question de temps.

Dieu lui-même semble être soumis à cette loi. Qui oserait nier la perfection qu’acquierl chaque jour le plus bel ouvrage du créateur : l'homme ?

Les Allemands, ces grands penseurs, ont compris tout ce que les anciens procédés de Michel Ange et de Raphaël ont de défectueux. Un moyen nouveau inventé en Allemagne, connu sous le nom de wasser-glass, remplace avantageusement l’ancienne peinture des Italiens; il laisse la faculté de retoucher à plusieurs reprises une œuvre commencée.

Le procédé allemand, malgré tous ses avantages, est, sous bien des rapports, susceptible encore de perfection

Altendons avee confiance le résultat des recherches nouvelles.

I faut à la grande peinture d'histoire un procédé prompt, facile, n'exigeant du peintre aucun effort de patience, aucun exercice préalable, mais encore une lois, qui permette de retoucher.

Dans l'intérêt de notre école moderne, l'introduction de la grande peinture est-elle un bien, est-elle un mal?

Oui et non, telle est ma réponse.

Oui, pour l'avenir de l'école; non, pour ses succès présents.

La peinture de style demande, de la part de l'artiste, de l'instruction. La peinture ordinaire demande de la patience.

L'homme instruit, soumis aux exigences de l'exécution malérielle, perd les qualités qui le distinguent dans l’art.

L'homme patient, lui, perd les qualités qui le distinguent dans l'art, à mesure que l'instruction l'éelaire.

L'homme à la fois instruit et patient constilue l'artiste phénomène : {el est le peintre d'Ürbin. Ces le cheval fougueux immobile sous le frein, c’est à la lois le calme et la’ colère, l'eau et le feu.

Ce que j'avance ici peut être développé, appuyé sur des exemples ; mais Je réserve ce Lravail pour une autre occasion.

L'introduetion de la grande peinture est done un mal pour notre école moderne : l'enthousiasme, le désir de produire des œuvres immortelles vont brûler, comme un feu dévorant, le cerveau de nos peintres, les faire bondir du tabouret moelleux où ils siégent avec tant d'assiduité et de succès.

\dieu patience el tous les charmes de l'exécution! adieu la couleur

coquette, le rendu précieux, la touche légère! adieu Lous les séduisants effets, si séduisants pour l'amateur et le marchand! adieu la peinture facile qui laisse l'esprit si tranquille et la conscience en repos! adieu la bonne bierre, la bonne pipe et surtout les nombreux écus !

L'apparition de la grande peinture en Belgiqué sera pour nos peintres ce qu'est parfois un remède violent pour un malade : elle causera, pour le

moment, anxiété, douleurs profondes, mais bientôt elle produira les effets

les plus salulaires

Quand, il y a dix ans déjà, je disais à tout ce que la patrie contient d'artistes généreux, enthousiastes, brûlant d'une soif de gloire : « Osez, osez, lels que des héros, vous mesurer aux héros de l'art!» mes vœux n'étaient pas bien loin de s'accomplir.

Déjà nous pouvons compter de nobles et glorieux efforts, déjà quelques grandes pages au grand style décorent des monuments publics.

Honneur à ceux qui ont osé! honneur à MM. Van Evken et Portaels.

d'avoir osé sortir de l'ornière commune !

Espérons que ce noble exemple amènera nos artistes vers l'étude des chefs-d'œuvre les plus renommés.

Espérons que les peintres commenceront à comprendre la nécessité de placer les œuvres des grands maîtres au milieu de nos exposilions modernes. Il est temps de savoir où en est l'art, ce qu'il a fait depuis quatre siècles, ce qu'il lui reste à faire pour doter la patrie d’une école, la pre-

mière école du monde,

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