‹ Œuvres littérairesChapitre 145 sur 262 · EL Z · texte numérisé non relu

EL Z

à Imédit.

Monsieur P., je crois qu'il sera étonné à la vue de nos tableaux; cette vérité, ee rendu, ce fini précieux, jusque dans les moindres aecessoires, prouveront à celle tête chimérique combien nous sommes au dessus des systèmes de son temps, et que l'invention, la composition et les grandes conceplions qui n'appartiennent qu'à des têtes déréglées, sont bien moins ce qui constitue le vrai talent, que celte imitation parfaite de la nature telle qu'elle se présente.

Il faut avouer que c'est là le dificile de l’art, et en cela nous sommes bien supérieurs à ces Messieurs là ! Est-il rien de plus admirable que cette exécution soignée qui rend les objets jusqu'à l'illusion ? Voilà le langage de l'art, et c'est ce seul langage qui, par ses attraits puissants, captive l'âme du spectateur. Cela est si vrai que, l’autre jour, obligé de juger quel élail, parmi les élèves de notre académie, celui qui possédait le plus de talent, je ne pus résister davantage dans mon irrésolution, à la vue du tableau d'un de nos plus jeunes élèves qui, avec une patience et un génie supérieurs, avait imité jusqu'à l'illusion la plus parfaite, une plume servant de panache au chapeau d’un personnage de son tableau. Croyant voir la nature elle-même, je m'approchai pour m'en assurer; une mouche qui paraissail se promener sur le lableau, couvrait une partie du petit chefd'œuvre, je lève la main pour en chasser l'imprudente, mais que vois-je !.. Cest aussi une peinture. À ce double talent, à cette double preuve de génie, je ne balançai pas à lui accorder la palme.

M. NX.

Faurais été de votre sentiment.

M. 0 Et moi aussi.

Quel était le sujet qu'avait trailé votre jeune élève? M: P:

Qelques paysans hollandais au bord de la mer. M. N.

Le sujel est pittoresque.

Oui, é'esl vrai. Eh bien! ce sont ces sujets que j'aime qu'ils lrailent ; rien n'est plus glorieux pour un artiste que de retracer les scènes inléressantes (le son pays et de transmettre à la postérité les faits éclatants qui

on illustré sa patrie. Au reste, je ne veux point forcer leur goût; ceux qui,

par-une imagination trop bouillante, veulent se perdre dans le labyrinthe

Nil du grand genre de l'histoire, je les lasse s’épuiser en vains efforts, 1 EE et bientôt. revenus de leur erreur et dociles à ma voix, je leur trace la route Bit

du vrai et du bon goût.

hi RO! | M. N.

(l | ht (C Î Pour moi, j'agis à peu près de même, je traile mes élèves en amis dl | Î | et leur donne les conseils les plus salutaires ; je leur dis : Messieurs, Ë qu'est-ce que la peinture. N'est-ce pas l’art d'imiter la nature? Eh bien! | voici le modèle, copiez ses formes, copiez sa couleur, el vous aurez | Û fe atteint le but. Ce sont là les seules études qui doivent vous occuper jour- A} il nellement. De mon côté, veillant continuellement à votre avancement, je 4 | serai là pour vous guider, je saurai vous dire si vos teintes sont trop rouges Il où trop grises. Le grand art, Messieurs, est d'imiter ce que l'on voit. , f Altachez-vous surtout à rendre les objets avec cette exécution polie et : agréable qui charme les yeux, et vous réussirez. C’est une erreur, Messieurs, | | de se hrouiller la tête par des études d'anatomie, de perspective, ete, et de | | se gâter le pinecau par cette manière de peindre des esquisses et toujours À | des esquisses. Il est vrai que c'est un moyen puissant pour s'exercer dans \ l'invention, la composition, ele., mais qu'est-ce que cela? Je vous le répète :

la composition n'est que l'effet du hasard; c'est en cherchant, en essayant | de toutes manières, que l'on y parvient. Croyez-moi, sachez exécuter el

vous serez grands artistes.

j À Mel | Voilà les vrais principes, mais malheureusement ils sont négligés dans la plupart de nos académies, el notamment à celle d'A.

. Le professeur qui la dirige est encore un de ces bouillants génies enthousiastes des prétendus grands principes et à qui l'on ne peut faire entendre raison sur ce point. Mais, à propos de l'école d'A... comment ont réussi vos élèves

au concours du grand prix de la peinture historique ?

à Ils n'ont pas été recus,

Pas été reçus !...

Comment! pas été reçus, dites-vous ! MN:

as été reçus, vous dis-je. C’est un galimalias à n'y rien comprendre; il laut que les élèves de cette académie soient diablement avancés depuis l'année dernière ; ou, ce que je crois de plus probable, c'esi qu'il ya du louche dans le jugement des concours préparatoires.

Oui, vraiment, je crois que vous avez raison; oui, il y à du louche là dedans. C'est un coup de patte, Monsieur N., qui mérite bien un bon coup de poing. Nous verrons ce que ces élèves à génie auront produit au coneours définitif. Is ont échoué l’année dernière, et ce ne sera pas ma faute s'ils ne croulent pas celte année.

Pour moi, j'y serai sévère en diable, et...

I faudra du bon, je vous assure, pour échapper à ma vengeance. M: O.

C'est contre le professeur surtont qu'il faut lancer la foudre; et, dans le jugement, peu importe quelle sera son opinion, il faut le contrarier sur tous les points.

C'est aussi mon intention, et, s'il s'avise de nous parler d'invention, de

composition, d'idéal, d'esquisses, peintes sans le secours d'autrui, el de

toutes ces babiotes sur lesquelles il fonde toute sa gloire, nous lui répondrons, nous, selon nos principes, et celte rencontre sera bien moins un

jugement qu'un champ de bataille, d'où certainement nous sortirons

vainqueurs.

I me tarde d'en venir là! Pour moi, je vous assure que je n'en démor-

drai pas, dussé-je..……. Mais voici que nous approchons des champs fortunés ; ne seraient-ce pas là, Messieurs, les ombres des artistes que nous cherchons ?

Effectivement, je les reconnais! Allons! Messieurs, bonne contenance. Cetle ombre qui s'avance avec majesté me paraît être celle de Rubens Monsieur 0., à vous la parole,

NE. "O La présence d'un tel personnage est toujours imposante, el je vous avone que je ne suis pas ici dans loute ma verve poétique M° N° Prenons courage ; le voici.

RUBENS

Messieurs, quel est le motif qui vous inspira la hardiesse de porter vos pas sur le domaine des grands hommes ?

Me 0:

Avide d'une réputation éclatante, il n'est rien que nous ne hasardions

pour létablir même jusqu'aux Enfers. Plusieurs fois, sans doute, la Renommée fit retentir à vos oreilles les noms de N. et 0. M. P. (bas à M. 0.) EL de P.

M. O. (haut) EL de P M, P:

Tous trois Lenant le sceptre de la peinture ! RUBENS.

Messieurs, vous êles entièrement ignorés ici-bas.Les seuls noms qui soient parvenus jusqu'à nous, sont G. G. D. et quelques autres. Mais ce n’est rien, consolez-Vous, nous vous rendrons justice. Voyons vos ouvrages.

(lei les ombres de Poussin et de Rembrandt s'avuncent.) M. P. (déroulant avec fierté son tableau de la bataille de W...….)

Messieurs, voilà comme on peint aujourd’hui ! (MM. O. et N. s'empressent aussi de déployer leurs ouvrages.)

Nous vous engageons à ne pas nous éacher votre sentiment, et à nous faire franchement les observations qui pourraient nous être utiles à l'avenir.

RUBENS

Nous nous ferons un plaisir de vous instruire et de vous donner les conseils que l’on doit toujours aux jeunes artistes. Je m'exprime ainsi, car vos ouvrages annoncent le jeune talent ; le choix du coloris, l'harmonie, la magie des effets, l'ensemble, tout cela vous est encore inconnu ; votre esprit n'a pas encore atteint ce degré de savoir, ce génie créateur avec lequel l'artiste s'exprime en quelques coups de brosse; vous en êtes encore aux premiers rudiments, à l'imitation, que vous me paraissez cependant posséder à un assez haut degré de perfection.

Ce que vous appelez rudiment, est aujourd'hui la première partie de l'art. Nous ne voulons pas éblouir, comme autrefois, par un brillant luxe d'imagination ; mais, d’un pinceau moelleux, caressant, assujelti à la plus rigoureuse imitation, nous imprimons partout, jusque dans les moindres accessoires, cette empreinte sacrée de la vérité, cette puissante expression, qui, par son ascendant, séduit, attache et force le spectateur étonné à rendre hommage au pinceau, simple tmitateur de la nature.

RUBENS

Je vous avoue que je ne me serais pas attendu à ce que nos modernes, pour nous surpasser, se fussent avisés de tourner leur vue sur ce point. Mais je suis fâché de vous le dire, tel est l'effet produit par votre tableau, qu'il ressemble à une assemblée nombreuse d'orateurs véhéments qui, voulant à l'envi faire briller leur esprit, crient tous à la fois et élourdissent l’auditeur, forcé de se retirer sans recueillir aucun fruit utile de cette multitude de discours qui, séparés peut-être, auraient produit leur effet. Si un homme parle dans l'assemblée, les autres doivent se taire : de même le tableau doit offrir un objet principal auquel les autres doivent être subordonnés.

Trouvez-vous que l’on ne distingue point l'objet principal dans mon tableau ?

séduire par le vil intérêl, père du mauvais goûl, il sera entraîné par ia marche et l'exemple des autres, et ne fera que passer par la porte commune, sans oser s'ouvrir aucune route inconnue vers une plus haute perfection. Les jeunes gens adonnés au grand art de la peinture, sont ordinairement guidés par les préjugés, où par la solte aulorité des prétendus génies du siècle; ils laissent étouffer en eux le feu de cet espril inventif qui, livré à lui-même et fier d’oser, comme un nouveau Colomb, eût découvert un monde artistique nouveau, inépuisable de richesses inconnues. Mais tel est le sort des arts qu'ils ne doivent leur avancement qu'à l'audace d'un génie supérieur qui ose s'affranchir de la tyrannie opiniâtre des préjugés. Chacun de ces hommes hardis marque un pas de l'art sur les degrés de cette échelle immense et difficile qui conduit à la perfection. Nous n'avons vu, depuis le divin Raphaël, que qualre ou cinq de ces géants : l’espace de temps que la nature avare emploie à l'enfantement de ces prodiges est comme un temps de famine où l’arliste timide ne fail que

glaner les resies du champ que le dernier colosse a moissonné. Je erains bien, en voyant ces ouvrages modernes, que la peinture ne soit dans cet élat d'ineplie qui, s'il se prolonge, la réduira bientôt à une décadence totale.

Vous voulez done dire que nos ouvrages sont dépourvus d'originalité el. M. 0.

Vous croyez peut-être que nous ne pouvons nous placer à côté des plus srands maîtres : Voyez mon Pyemalion el vous serez convainen !

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