MATHIEU VAN BRÉE
C'était une chose admirable que l'Académie d'Anvers, en 1822, quand le
bon vieux coloriste Herreyns en était le directeur, et que M. Van Brée, alors plein de vigueur et de santé, en était Fâme lout entière.
Si l'ancienne école flamande tient une des plus belles palmes üe la peinture, elle peut aussi se vanter d'avoir eu, à notre époque, la première Académie du monde. Ceux qui l'ont vue alors, qui y ont puisé, comme dans une mer profonde, toutes les richesses de leur palette, doivent en avoir un souvenir de reconnaissance et d'admiration; il ne faut jamais oublier une bonne mère.
Peu d'hommes ont connu ce que renfermait ce vaste local, Lrop petit pour le génie qui le remplissait de son talent jusqu'à la voûte. Peu d'hommes ont vu, excepté les iniliés aux mystères de ce temple de l'art, peu d'hommes ont pu voir ces vasles murs lapissés de lous ces dessins ingénieux, de ces fragments d'anatomie, de perspective, d'architecture, ces savantes combinaisons de lignes si bien ordonnées, si bien inventées, si eric
bien appropriées au mode le plus parfait de l'éducation des peintres immense et profonde, où lout ce que l'antiquité, Michel-Ange el Raphaël ont laissé de plus beau et de plus pur brillait dans tout son éelat. Ce colossal amas, dont on aurait pu faire une immortelle pyramide, celte immense réunion du beau, du bon, de lutile, de linstruetil, ces nde et ingénieuse bous-
théories, ces principes, ces applicatious, celle sole des beaux-arts, une seule Lête l'avait rêvée une seule main l'avait réalisee.
Ces matières précieuses accumulées, bien distribuées, bien gouvernées,
Publié en feuilleton dans le Journal de Liéye en 1858, reproduit en partie par Le Journal d'Anvers du 11 octobre 1858.
faisaient de l'Académie comme une grande ruche dont Van Brée était l'abeille e le roi.
EL c'était un coup d'œil admirable que celle jeunesse ardente, qu'on voyait copier ou méditer ces pages savantes, ces lumières pures et classiques allumées au fanal des grands maîtres : ceux qui ont copié ces dessins doivent les garder précieusement; ils seront loujours un sûr bouclier contre les modes et le mauvais goût.
Qui pourrait dire, excepté les élèves de ce temps, combien ces exemples si éloquents allumaient d'enthousiasme dans Loutes ces jeunes têtes d'artistes ?
Dans celle brillante école de l'art, chaque intelligence croissait, fleurissait, se développait dans le degré d'atmosphère qui lui était propre. Van Brée étail la lumière, le rayon du soleil, qui, à chacune de ces âmes pleines de sève et d'avenir, distribuail sa part du feu sacré : son soufle créail des peintres, des sculpteurs, des architectes.
Devant cetle foule brûlant de l'amour de l'art, armée de crayons, de pinccaux, de compas, €L attendant une leçon, quel talent ne fallait-il pas pour se dire : « Toul ce que cette masse doit savoir, Je le sais et c'est moi qui dois le lui apprendre. »
Qui n'a point vu l'Académie d'alors, ne sait pas ce que peut l'intelligence d'un seul homme sur un millier d'intelligences. s
Qui n'a point vu l'académie d'alors ne peut concevoir que Fesprit d'un seul homme puisse se multiplier, se diviser ainsi que le pain miraculeux, pour en nourrir mille talents divers, pour donner à chacun un guide sûr, à chacun de la force, ouvrir à chacun la cavrière.
Ainsi échauffée par le génie qui la présidait, l'Académie alors était toute rémuante, loule retenlissante de cris d'enthousiasme; loutes les têtes bouillonnaient et rêvaient la gloire ;
élail une ardeur brûlante, inexprimable : tous les visages étaient animés, respirant l'amour de l'étude; les Concours, en se renouvelant, entretenaient de nobles jalousies. Quels efforts, quelle émulation parmi tant de jeunes rivaux! et comme leurs cœurs battaient à l'approche d'un nouveau combat !
Mais si, par hasard, vüus éliez passé vers le soir près du jardin de l'Académie, il vous eût été impossible de ne poiut demander : « Que veut celle jeunesse impatiente, rayonnante de joie? » et l'on vous eût répondu : « Il est près de cinq heures, la leçon va commencer, »
EL sous ces arbres si frais, si pilloresques, plantés par la main qui rè Lout, les groupes, en attendant, parlaient peinture où poésie. On admirail le buste de Rubens, et lon disait : Celui qui fit cela maniera le marbre quand il Jui plaira.
Tout à coup, un eri de joie se faisait entendre : Il vient de passer, nolre
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maitre! A la leçon. La foule encombrait l'amphithéätre. Le professeur était déjà là au milieu, calme, attendant le silence. Si c'était une leçon d'anatomie, il tenait d’une main un fragment de squelette, sur lequel ses veux d'artiste étaient fixés; de l’autre, un morceau de craie, qui allail l'aire des miracles.
A côté de lui, se voyait une vaste planche à la surface noire et polie; c'élait la page sur laquelle allait se déployer sa pensée aux yeux des assislants. Toute sa physionomie alors était réfléchie, et, quoique douce, elle portail un caractère de gravité et de profondeur imposante; son regard annonçait d'avance que le maître allait parler du premier des arts. Et cette tête, toute pensive, toute expressive, toute empreinte d’une profonde conviction, faisait une belle tête d'étude et nous parlait déjà de l’art rien qu’en se montrant.
Le moment qui précédail la leçon avait quelque chose de solennel ; c'était le calme imposant du Vésuve avant l'éruption.
Si je voulais confondre ses détracteurs, c'est dans ce moment, là, à côté de lui, que je voudrais les placer. Il n’est point d'image pour peindre la rapidité de la foudre; il n’en est point pour peindre le trait blanchissant sous la main rapide du professeur : c'était sur le fond noir une apparition subile, inattendue. Ceux qui élaient Jà restaient frappés, surpris, et altendaient du prophète l'explication de ces lignes, vraies énigmes et paroles désespérantes pour les uns, mais intelligibles et sublimes pour les autres.
C'est dans ce moment d'une chaleureuse inspiration qu'il fallait le voir jeter, tout d'un trait et sans jamais hésiter, des attitudes entières, commençant par les pieds, finissant par la tête. Sa main tourbillonnait, faisait paraître et disparaître, comme autant d'ombres magiques, toute cette charpente humaine, tous ces leviers de chairs, tous ces mouvements mécaniques. La main de Van Brée, armée d’un crayon, c'était la foudre qui d'un seul coup vous déchirait un cadavre en mille pièces, pour en étaler tous les délails à l'œil observateur.
EL qu'on ne pense pas que ces trails lancés comme des éclairs étaient des à-peu-près, de simples esquisses : non, le dessin était juste, juste à désespérer les maîtres eux-mêmes.
Qu'il était beau à voir près de la planche des leçons, s’élancer tout à coup, l'inonder de traits, la cribler d'images frappantes, d'audacieux raccourcis, de poses à la Michel-Ange; sa main une fois élancée ne s'arrêlail plus, elle volail comme la locomotive sur les rails, toujours plus ctourdissante, toujours plus effrayante, parcourant des espaces immenses de dificultés, et toujours dans le bon chemin. La main suivait la pensée, la parole suivait la main. La voix allait toujours, expliquait, citail, prouvait, appuyait d'exemples. Cette voix retentissante, ces paroles abondantes
faisaient un magnifique accord avec le bourdonnement du panneau et les silllements de la craie, échauffée, broyée, pulvérisée sur la planche et dans ses doigts.
Le noir panneau devenait palpitant, mouvant, animé de chairs déchiquetées, de bras, de jambes, de torses qui se pliaient, se courbaient, se crispaient comme dans la vie. Chaque os élail accusé dans ses articuations, chaque musele dans ses attaches ; à ceux-ci, la craie savante avail blanchi le gonflement des fibres, à ceux-là, imprimé l'âme et le mouvement. Devant ce spectacle, étonnant, instructif, les yeux attentifs, immobiles, se troublaient, et cependant on comprenait, on devenait anatomiste.
En une heure de temps, l’éloquent panneau, comme un champ de bataille, avait été couvert de mille cadavres hachés, disséqués ; l'ardent crayon avait formé, arrondi, fait vivre des os et des chairs. Alors la foule s'approchait, tout était fait, Loul avait élé dit, la leçon était finie; le professeur n'était plus là; on osait aller voir de près, contempler de près, toucher celle planche encore frémissante, admirer la justesse des contours, la beauté du dessin, la hardiesse des attitudes. On restait pétrifié.
Van Brée, dans une leçon, c’élait un démon, une puissance, un volcan vomissant la science qui coulait, inondait et s’imprimailt dans le cerveau de ceux qui l’écoutaient.
Dans l’histoire, la composition, la perspective, la philosophie piltoresque, dans les leçons qui embrassaient à la fois Lout ce qui constitue les beaux-arts, c'était Loujours lui, lui, toujours savant, profond, persuasif, prompt comme la pensée. C'était le professeur type, qui créa une Académie type, l'Académie de 1892.
Quand on songe que la main d'un tel homme est paralysée par la douleur, tandis que la pensée toute verte, toute jeune encore, vibre au fond du cœur, emprisonnée dans les liens d'une maladie exlénuante, quand on songe à un tel dénoûment, cela émeut, cela bouleverse.
S'il est vrai qu'il ait de nombreux ennemis, tant mieux : qui est grand a des ennemis. Si ces ennemis, pour l'accabler, ont profité du coup qui le foudroya, tant pis pour eux. L'histoire aura son jour.
Si le public, fasciné par la mode, à pu méconnaître un instant l'homme de génie, s’il a pu lui comparer une foule de pygmées que ses deux doigts d'artistes eussent écrasés, la postérité est là qui accomplit l'œuvre de justice. Il y à un siècle, on osait préférer Pradon à Racine, M. de Lamotte à Homère.
Malgré toutes ses angoisses, l’homme qui enfanta trois mille artistes sème encore la science. Trois mille artistes peuvent dire encore avec orgueil, avec bonheur : Notre père est toujours là.
Etna en repos, mais grondant encore.