‹ Œuvres littérairesChapitre 155 sur 262 · ER · texte numérisé non relu

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Cette tête vraiment curieuse, entre autres bosses, en offre deux distinetes et fort remarquables : l'une, située vers l'arcade sourcilière, est l'organe de la mémoire des mots ; la seconde, plus forte que toutes celles qui composent le crâne et placée à la partie supérieure de la tête, est le signe qui annonce un orgueil démesuré, une folle estime de soi, de l’arrogance et de la présomption. Après ces deux bosses, on découvre dans la tête de Don Quiblague une fosse, si je puis m'exprimer ainsi, juste à l'endroit où les savants placent la bosse des actions courageuses et énergiques.

C'est avec d'aussi heureuses dispositions que Don Quiblague naquit, je ne sais où, et fut placé comme apprenti chez un pauvre imprimeur de son pays. Le petit Don Quiblague, entouré de vieux bouquins et d'affiches d'acrobates, se forma bientôt un style à lui.

Plus tard, la continuelle lecture des romans moyen âge, jointe à l'avantage de posséder la bosse de la mémoire des mots, lui fournit un vocabulaire de ces expressions gothiques et baroques, dont il assaisonne si bien ses phrases aujourd'hui.

Telle fut à peu près l'éducation littéraire de Don Quiblague; sa mémoire, loujours sa mémoire, fait tout le fond de son esprit et de son érudition.

Il est vraiment dommage qu'avec une capacité telle, la nature l'ait doté

de cette autre énorme bosse qui vient brouiller toutes les autres. L'orgueil, la vanité, l'estime de soi, porte sans cesse Don Quiblague à perdre beaucoup de temps à dénigrer ceux de ses contemporains qu'il juge intérieurement supérieurs à lui-même. Le désir de faire parler de lui, de se montrer savant el spirituel, est la seule cause de ses haines et de ses antipathies.

L'impossibililé d'être quelque chose, c'est là son désespoir, et c'est à ce

sentiment intime de sa nullité que l’on doit attribuer sans doute celle maladie dans laquelle il est tombé dernièrement au Musée. Ce fut le 10 août 1849, jour de l'ouverture de l'exposition de Bruxelles, que Don Quiblague parut tout à coup comme atteint de vertige! On le voyait aller

el venir dans les galeries du Musée, se frappant le front violemment ;

son exaltation étail extrême, et l'on assure qu'il parcourait du regard les tableaux exposés, en s'écriant avec douleur : « Est-il donc bien vrai que moi, Don Quiblague, grand littérateur, j'attire moins l'attention publique que le dernier de ces rapins! Comment se fait-il que des femmes (car des femmes exposent aussi), de simples femmes éclipsent la gloire d'un écrivain Lel que moi? Oh! cela ne peut plus durer, je vais démolir, je vais crever à la pointe de ma plume d'oie, tous ces talents bruyants, ces renommées importunes et ces gloires féminines que je ne puis souffrir. »

Telles furent les paroles de Don Quiblague, et c’est à la suite de cette menace terrible que cet innocent pourfendeur de répulations, en tout semblable à Don Quichotte, moins l'audace et la galanterie, se mit à lancer contre les artistes exposants des calembours et de mauvais bons mots qu'il appelait ses principes de peinture. On fit la remarque que, dans cette guerre de moulins à vent, les dames surtout étaient le principal point

de mire vers lequel se dirigeaient les grands coups d'étrivières et les chevaleresques estocades de Don Quiblague. Après ce combat sanglant, si l'on en croit le valeureux guerrier, pas une dame ne serait restée debout, la vicloire aurait été complète, et les victimes rendues, pieds et mains liés, à la

disposition de leurs maris, pour ne s'occuper désormais que des choses connues des dames du moyen âge : lu cuisine et le fuseau.

Tel fut l'implacable arrêt que Don Quiblague lança contre les dames exposantes. Voyez pourtant l'inconvénient d'avoir aussi énorme la bosse de l'orgueil et de restime de soi; notre héros ne s'aperçoit pas que sa plume, toute bouflie qu'elle est de nombreuses réminiscences moyen âge, est encore à cent loises au-dessous du pinceau d'une de ces dames.

Mais ce fut le 11 septembre 1842 que l’on remarqua en lui une tendance singulière à Ja manie la plus étrange qui fut jamais. Parce qu'il lui était arrivé parfois de manier le pinceau pour donner à sa chaussure un éclat irréprochable, il se erut tout à coup un grand peintre et appelé à régénérer les arts en Belgique...

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Ce fut à l'occasion de certaines questions de peinture qu'alin de me divertir je fis à notre maniaque, qu'il devint surtout extraordinaire. Un peintre, disait Léonard de Vinci, a besoin de vingt à trente ans d'étude avant de s'expliquer clairement la théorie de l’art. Don Quiblague n'est pas de cel avis; il prétend, lui, se montrer un grand peintre à moins de frais : Ainsi, pour répondre à cette question que je lui adressai dans le Globe : Qu'est-ce que la couleur? Don Quiblague s’empara d'un dictionnaire, chercha le mot couleur, et répondit avec assurance : la couleur est l'impression que produit sur la vue la lumière réfléchie pur les corps.

Puisant à la même source, il me donna aussi la définition du dessin, de la touche, de l'harmonie et du clair-obscur. Mais au milieu de ces questions si facilement résolues, il en est une qui embarrassa davantage Don Quiblague; ce fut celle-ci : Dans quel pays avez-vous vu et étudié Michel-Ange ? lei, notre peintre improvisé se troubla, ouvrit et referma le dictionnaire vingt fois sans trop savoir quel parti prendre. C’est que, voyez-vous, Don Quiblaguc savait fort bien que les ouvrages de Michel-Ange, dont il parle souvent, sont à Rome; il se souvenait fort bien aussi qu'il n'avail jamais

voyagé dans ce pays-là ; cependant sa bosse de la mémoire des mots el des phrases venant heureusement à son aide en ce moment suprême, il reprit un peu d'aplomb, et se décida enfin à répondre par celte soltise : Nous avons vu el étudié Michel-Ange là où il se trouve.

Le côLé plaisant de tout ceci, c’est qu'après des réponses de celte forec, notre ingénieux Don Quiblague s'en alla dire partout à la ronde : « Avez-vous vu comment j'ai prouvé aux peintres la supériorité de mes connaissances dans l’art! » Après quoi, ayant si bien appris aux peintres ce que c’est que la peinture, le grand littérateur voulut me donner, à moi personnellement, une leçon de littérature, et pour cela il s’amusa à compter les que de ma lettre

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du 12 septembre; mais cependant, lui-même eomposait la sienne d'un bien plus grand nombre de qui el de que, accompagnés de 23 nous, par dessus le marché.

Voici l'échantillon d’une phrase de cette lettre :

« Nous ne répondrons plus à vos lettres, el quelque spirituel que soil le » dessin que vous médilez contre nous, pour ne pas dire pour nous, nous

» nous engageons d'honneur à le rendre publie, aussitôt que nous Faurons

» reçu, persuadé que nous sommes, qu’il y à Lout à gagner avec un adversaire tel que vous. »

Je termine ici mon pelit sujet de distraction, en plaignant sincèrement Don Quiblague, ce guêpier redoutable, d'être tombé lui-même dans le plus fameux guêpier que le sort malheureux püût lui réserver. Le pauvre Don Quiblague ignore sans doute combien les moyens de publicité dont disposent les peintres et les sculpteurs sont supérieurs aux efforts de la plume des écrivains de son espèce : la loile, la pierre ou le bronze peuvent devenir des verges bien autrement durables que le papier d'un obscur journal.

Et puis, Don Quiblague ignore encore jusqu'où peut aller ma persévérance; il ne sait pas que le petit sujet de ma petite distraction d'aujourd'hui pourrait bien l'êlre encore dans vingt ans, s'il persiste jusqu'alors à ne point se corriger de sa monomanie. Un jour peut-être, il s’apercevra, mais trop tard, que les peintres peuvent à leur gré porter aux races futures, le souvenir de son nom, auquel s'attache la plus ridicule et la plus grotesque prétention dont notre siècle ait été le témoin.

En attendant l'accomplissement de la brillante apothéose de ce curieux personvage, lés peintres veulent bien, une dernière fois, tenter le moyen de le guérir de la maladie phénoménale dont il a le malheur d'être atteinL. Dans l'espoir donc de parvenir à lui être utile, voici ce dont on est convenu :

Le jour où Don Quiblague se présentera encore dans un ecrtain atelier où il à été quelquefois, on le recevra avec grande pompe et grande joie; de bruyantes acclamalions se feront entendre de toute part et l'atelier se changera lout à coup en une magnifique salle de banquet. Des guirlandes de lauriers en papier vert, mêlés de tendres chardons, décoreront les murailles; çà et là se dresscront des trophées allégoriques et des médaillons dans lesquels on aura représenté des singes avec des paleltes, des ânes en lunettes et armés de férules, des grenouilles qui s’enflent comme des bœufs, des moucherons se noyant dans l'huile et la couleur. Au milieu de ces images bizarres, l'on n'oubliera pas d’entrelacer la plume grotesque de Don Quiblague avec la lance du chevalier de la Manche.

Toul annoncera une fête brillante, extraordinaire et comme on n'en 4 jumais vu : les chaises, les tables, les chevalets, les statues, les modèles et

les mannequins seront placés sens dessus dessous; les lapins même

auront mis leurs blouses et leurs culottes à l'envers.

A un signal donné, une musique infernale sera improvisée, le lintamarre mélodieux des chaudrons et des pelles à feu annoncera qu'une grande solennité esL ouverte. Alors, un rusé rapin, parfaitement au fait de son rôle, fera un discours dans lequel il proposera Don Quiblague comme professeur de peinture et de sculpture. Son admission sera acceplée sans réserve et à l'unanimité. On l'invilera alors à donner une leçon; une Loile sera dressée devant lui, une palelte et des pinceaux lui seront offerts: chacun s’empressera de le servir; les uns broyeront du sable ou de la brique, d'autres veilleront à ce qu'il ne lui manqué point d'huile, que l’on remplacera par de leau trouble; enfin, après celle cérémonie, on dépouillera le mannequin de son manteau pour en couvrir les épaules du

professeur.

loule l'assemblée alors se lèvera, saluera le nouveau messie des arts, el lui adressera la question suivante : Qu'est-ce que la couleur ? S'il répond comme dans son feuilleton : « La couleur est l'impression que produit sur la vue, ete. » on lui placera sur le nez des lunettes vertes ou bleues, et l'on renouvellera encore la question. Si le professeur s’obslinait à répéter la même explication, c'est qu'apparemment il n'y verrait pas plus clair qu'auparavant, ou qu'il mellrait de l'amour-propre à ne point avouer que sa réponse est déplacée. Dans ce dernier cas, un des peintres présents ou le plus ancien rapin, videra de l'huile d'amande douce sur la partie supérieure de la Lête du professeur, juste à l'endroit de la fameuse bosse qui le distingue, comme pour adoucir ee qu'a de trop dur et de trop àpre celle parlie remarquable de son chef. Celte formalité accomplie, on proposera de boire

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à la santé du régénérateur de la peinture, Don Quiblague, el à la prospérile de Lous ceux qui suivront ses principes. Les verres alors seront remplis d'une eau pure et limpide, chacun s'emparera d'une vieille croûte de pain moisie et Ja trempera en manière de mouillette dans les verres d’eau.

Ici la séance sera levée, et, pour la dernière fois, l'on adressera une question au savant professeur ; on lui demandera : Dans quel pays avez-vous vu et étudié Michel-Ange? Si Don Quiblague répond encore, comme dans son feuilleton : Je l'ai vu et étudié là où il se trouve, il faudra le sommer alors d'avouer décidément si c'est à Gheel, à Turnhout ou à Tirlemont qu'il a eu cel avantage; après quoi, s'il refuse de donner cet utile renseignement, l'assemblée s’écriera qu'il faut l'envoyer à Rome, et l'on étendra par terre le manteau qui couvrait les épaules du professeur, en priant ce digne cousin de Don Quichotte de se coucher dessus de tout son long. Quatre rapins des plus vigoureux saisiront alors les quatre coins du manteau, élèveront notre peintre imaginaire, et le feront sauter à peu près à la manière dont jadis le bon Sancho Pança se vit ballotté. Dans ce moment de gaielé générale, l’assemblée s’écriera encore une fois qu'il faut l'envoyer à Rome, et sur l'observalion que fera un rapin, que les portes et fenêtres sont ouvertes, un autre répondra que tout chemin conduit à Rome; ce qui donnera à entendre à l'illustre Don Quiblague, qu'il est temps de déguerpir et que son diplôme est signé ‘.

* Il n'est pas inutile de dire ici que le journaliste contre lequel fut dirigée cette boutade ne resta pas systématiquement l'adversaire de l'artiste, et qu'il fut un des admirateurs les plus enthousiastes du Triomphe du Christ.

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