‹ Œuvres littérairesChapitre 163 sur 262 · LA PEI · texte numérisé non relu

LA PEI

[URE À L'HULLE.

La puissance de l'habitude nuit bien souvent à nos intérêts et quelquefois nous rend fort ridicules.

Je connais un vieux monsieur qui, à la première apparition des chemins de fer, ne voulut jamais eroire aux prodiges de celte nouvelle invention. Faire huit ou dix lieues à l'heure, sans le secours des chevaux, était, selon lui, chose impossible. Aujourd'hui que cette question n’en est plus une, le vieux monsieur ne se tient pas pour battu, il trouve à ce mode de voyager mille inconvénients; il s'appuie de l'exemple de son père, de son grand-père, de son bisaïeul qui se sont fort bien passés de chemins de fer, et, quand il a envie de se transporter à Gand ou à Anvers, il loue un cheval où bien se fait voiturer tranquillement dans une vigilante.

Tel est l'homme qui, dans le langage familier, se nomme 16e à perruque.

Eh bien, le croifa-t-on? L'habilude et la logique de ce vieux monsieur sont précisément celles de tous les peintres à l'huile dans Ja pratique de leur art!

Vous ne parviendrez jamais à convaincre un peintre à l'huile de la possibilité de trouver un meilleur moyen que ses couleurs à l'huile.

En vain vous lui direz qu'il n’est rien sous le soleil qui ne puisse être perfectionné ; que, chaque jour, les arts, les sciences, l'industrie font d'immenses progrès. Le peintre à l'huile vous rira au nez et vous répondra que rien au monde n'est plus parfait que les moyens matériels qu'il emploie pour rendre et exprimer.

C'est que le peintre à l'huile est, dans la partie mécanique de son art, l'ouvrier le plus ignorant, le plus borné, le plus entété, le plus ancré à ses habitudes, de tous les ouvriers de la terre.

Il y à quatre cents ans que l’on peint à l'huile!

Le procédé seraît beau, sans doute, si, pour acquérir l'habitude de l'em-

(1) Le Précurseur d'Anvers du 5 février 1847

ployer convenablement, l'artiste ne devait y consacrer quinze où vinglans de sa vie. Mais que l'homme d'intelligence gaspille ainsi son temps et que, pour manifester ses idées, il soit obligé de chercher à acquérir l'adresse d'un plafonneur où d'un maçon, n'est-ce pas chose déplorable eu ridicule ?

‘Tout le monde sait que dans le peintre il faut deux hommes : l'artiste et l'ouvrier.

Mais ce que tout le monde ne sait peut-être pas, c'est que la partie de l'art qui appartient à l'artiste demande une haute intelligence et que celle qui appartient à l’ouvrier n’en demande point du tout.

Trois choses cependant sont nécessaires à ce dernier :

La première, c'est la patience d’un bœuf;

La seconde, la ténacité d’un mulet ; La troisième, l'esprit d'un imbécile. Bon nombre de peintres se sont distingués exclusivement dans la partie

de l'ouvrier, et, par cela seul, se sont élevés aux yeux de la foule, bien audessus des peintres doués des qualités qui constituent l'artiste.

Jusqu'à quand cette espèce d'insulle, faite à l'esprit au profit de la malière, durera-t-elle encore? Jusqu'à quand confondra-t-on l'architecte avec le maçon ?

Je vais vous le dire :

Cela durera jusqu'à ce que la peinture à l'huile soit détrônée et remplacée par un moyen simple, facile, soumis à l'intelligence, et obéissant instanlanément aux inspirations du génie, comme à la baguette magique d’une fée.

Avant un siècle, il faut l'espérer, cet événement serc accompli ; on prendra alors en pilié les peintures à l'huile, comme aujourd'hui nous prenons

en pitié les premiers essais de l'art.

Voyez-vous celle découverte merveilleuse qui vient de poindre à l'horizon ?

Serait-ce là le procédé qui doit un jour obéir au génie de l'artiste? Oh! non, il faut quelque chose de mieux, de beaucoup mieux. Cependant. c’est déjà quelque chose comme cela. peut-être est-ce déjà cela?

Salut au daguerréotype !

A ce mot, je vois les peintres à l'huile hausser les épaules, je les vois railler, rire à peu près de la façon dont riait le vieux monsieur lorsqu'on lui parlait des merveilles du chemin de fer.

Peintres à l'huile, mes confrères, mes amis! Hélas! serions-nous donc

aussi des lêles à perruques ?

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