PEINTURE MURALE
Dans ee moment, le gouvernement fait de louables efforts pour encourager la peinture monumentale.
Je saisis cette occasion pour dire ce que j'ai dit cent fois. Si je me répète, c'est qu'il faut frapper longtemps sur le clou que l'on veut fixer.
Sans doute, l'amour du gain est un stunulant puissant; sans doute, nous devons à cet amour d'excellentes choses; mais si l'amour du gain encourage, de quelle ardeur ne devons-nous pas être animés par l'amour de la gloire?
« L'amour du gain, dit M. Levesque, n’a été que trop souvent funeste aux artistes: trop souvent, il les a détournés de la route glorieuse que leurs dispositions naturelles et leurs premières études leur avaient tracée et dans laquelle même ils s’étaient avancés par leurs premiers ouvrages.
« C’est par l'amour du gain qu'on veut multiplier ses productions, pour multiplier aussi les moments où l’on en recoit le prix; c'est
par l'amour du gain qu'on se refuse à des études longues et dispendieuses qui n’augmenteront pas la somme du paiement convenu; c'est par l'amour du gain qu'on se fait une dangereuse habitude de travailler de pratique, et que l'on tombe dans Ja manière, pour expédier plus promptement; c'est par amour du gain qu'on préfère la mode au beau, parce que le beau n’est pas toujours recherché ni même connu des amateurs, et que leurs richesses sont toujours prêtes à récompenser la mode. »
Hélas! les temps d’héroïsme sont passés. Les vertus qui ani-
majient les héros de la Grèce animaient aussi les grands artistes
de ce temps. Depuis lors, nous avons toujours dégénéré.
Ce qui nous manque aujourd'hui, ce ne sont point les dispositions, ce ne sont point les talents nécessaires à la culture des arts; ce qui nous manque, c'est l'enthousiasme, c'est l'héroïsme, c’est l'amour de la gloire.
Qu'on n’excuse pas l'amour du gain par l'exemple qu'ont donné les plus grands peintres des siècles derniers. Leur luxe, leur faste, leur amour de l'or, voilà le côte faible, le côté petit de ces grands hommes. Ils ont eu la main de lartiste, le génie de l'artiste, mais une chose leur à manqué : une grande âme d'artiste.
Il appartient à notre siècle de progrès de nous inspirer de vues plus élevées que nos devanciers. I faut aujourd'hui que les hommes de l'art ne travaillent point comme des macons, comme de vils mercenaires, et cherchent à atteindre un autre but que celui de bien boire, bien manger, bien dormir. Protecteurs des arts, w'offrez donc point aux artistes de l'or, mais un nom immortel à
conquérir, Erigez des murailles, placez-y cà et là les chefs-d'œuvre
les plus renommés, et dites ensuite aux artistes : « Placez vos
œuvres à coté de ces œuvres! combattez, luttez! Si vous soutenez la comparaison, si vous soutenez la lutte, une récompense vous attend. Cette récompense ne sera point en écus sonnants. Des lauriers couronneront votre tête. »
A cet appel bien peu s’empresseront de venir, je le suppose: mais à ceux qui seront venus, ayez foi; ceux-là seront le bon grain.
C’est à la jeunesse artistique qu'il faut, en ce moment, que l'on s'adresse ; la vieillesse est routinière, vous n'obtiendrez rien d'elle, laissez-la contempler ses écus.
RQ me
Dites aux jeunes gens qui montrent de l’ardeur, de la volonté, dites :
« Voici des ateliers à votre disposition, voici des toiles, voici des couleurs, voici tout ce qu'il vous faut, travaillez. , Les œuvres jugées dignes de récompense seront placées dans
les édifices publics, dans les évlises, dans les palais, dans tous les monuments du pays. »
Ne dites plus alors, jeunes gens, qu'il vous manque l'occasion, les moyens matériels d'exercer votre talent. En offrant gratuitement votre travail, les villes, les villages accourront vous demander des ouvrages et s’offriront d'eux-mêmes à payer les frais d’exécution.
Si vous me demandez maintenant, ce que beaucoup d'entre vous disent pour excuser leur paresse, si vous me demandez : Que ferai-je done pour vivre? je vous répondrai ceci : Ceux qui ont la passion, la véritable passion de la gloire, jamais ne font cette
question.
L'oreueil, le noble orgueil, selon le dictionnaire de l'Académie, est un sentiment noble, élevé, qui donne une raisonnable confiance en son propre mérite et qui porte à faire de grandes choses, etc., etc.
L'intelligence, la volonté humaine, c’est ce qu'il y a de plus crand dans la création. L'homme, avec le temps, domptera la matière : terre et ciel lui obéiront, il sera Dieu.
Oui, l'homme sera Dieu. C’est là ma conviction, et c'est cette conviction qui constitue mon orgueil et me soutient dans tous mes travaux.
Cet orgueil n’a rien d'offensant pour personne, at contraire, puisque j'admets que tous les hommes ont droit de penser comme moi. Cet orgueil n’a rien de dangereux; loin de m'aveugler, je me vois sans cesse au dessous de ce que je peux faire.
Ainsi, dites de mes œuvres autant de mal qu'il vous plaira, vous êtes en dessous du mal que j'en pense, en raison du point élevé
où j'espère arriver. Dites, au contraire, que mes œuvres sont
sublimes; vous ne me flatterez pas le moins du monde, attendu que tout ce que j'ai fait est à mille lieues de ce que je dois faire un
jour.
Les yeux fixés sans c
esse vers le sublime degré de perfection auquel l'homme peut atteindre avec le temps, je regarde en pitié tout ce que je fais maintenant, et souvent, — comme un voyageur compte les jours et les nuits qu'il lui faudra marcher pour arriver à tel endroit, puis à tel autre, — je mesure, dans l'avenir, le temps qu'il me faudrait pour égaler tel maître, le surpasser, le laisser bien loin derrière moi, le perdre à l'horizon, comme un édifice lointain dont on s'éloigne sans cesse.
Cette conviction profonde de la puissance de l’homme et de tous les hommes, cette conviction profonde qu'ils peuvent, quand il leur plaît, atteindre les sphères les plus élevées, voilà ce qui me donne cet orgueil qui me soutient dans mes travaux.
Cet orgueil, je voudrais qu'il fût inspiré à tous les hommes dès
le berceau; je voudrais que cette foi dans la puissance illimitée de l’homme devint une religion.