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j'ai vécu dans sa complète intimité, Wiertz a toujours manifesté son vif sentiment de répulsion pour toute publication de ses lettres particulières. »
On objecte à cela que c'était de son vivant que Wiertz ne voulait pas que sa correspondance füt publiée. Mais la note ordonnant de brüler ses lettres après sa mort lève toute équivoque, et cependant ces lettres, datées de Dinant, d'Anvers, de Paris, de Rome, sont les plus anciennes, les plus nombreuses, les plus importantes.
On ajoute que ces documents, confiés à l'amitié, appartiennent à l’histoire et doivent servir à peindre les idées et le caractère d’un homme illustre
Soit, mais si la correspondance d'un homme illustre doit servir à le peindre, la publication doit au moins en être complète ; sinon, le portrait sera inachevé et il courra le risque d’être faux. I faudrait donc livrer au publie, non quelques lettres, mais toutes les lettres, y compris celles que l'artiste a ordonné de brûler et qui se rapportent à la phase la plus intéressante de sa vie. De plus, les lettres auxquelles on répond jettent autant de jour sur le caractère d’un homme que les siennes, et elles peuvent bien souvent rendre à ses actions leur véritable portée. Si le droit invoqué existe, il est réciproque. Faudrait-il tout imprimer, demandes et réponses ?
Wiertz avait l'habitude de dire que ce ne sont pas les impressions fugitives d'un artiste que l’histoire doit connaître, mais les idées et les sentiments auxquels il a jugé bon de donner une forme durable avec le pinceau, le burin ou la plume, Il ajoutait que les personnes auxquelles on se confie le mieux, que l'on consulte le plus souvent, avec lesquelles on vit dans la plus grande intimité, sont nécessairement celles avec qui l'on correspond le moins, puisqu'on en est le moins séparé. Par exemple, pour avoir des lettres de P.-L. Courier à sa femme, il a fallu qu'il fût condamné à la prison. faudrait donc
compléter la correspondance d’un homme par des mémoires de ses amis.
Que faire, cependant? Brûler ces documents? L'ordre est formel, écrit, impératif : Je le veux.
Ces documents — tous condamnés au feu par des notes semblables — sont considérables. On peut y suivre, jour par jour, pour ainsi dire, la vie de l'artiste, depüis une note de son père sur sa naissance et une première lettre qu'il écrivit, de Profondeville, à son père au nom de sa mère, le 48 janvier 18:6 (il n'avait pas dix ans), jusqu’à ses annotations dernières sur sa maladie ou sur le rapport d’une commission académique au sujet de son procédé de peinture mate. Wiertz avait gardé non-seulement toutes les lettres qu'il avait reçues, mais il avait retrouvé ses lettres à ses parents, conservées avec Soin par sa mère, et il ne les avait pas détruites ; il avait gardé aussi un bon nombre de copies de lettres à son professeur et à ses amis; plus, toutes sortes de notes, de comptes, d'imprimés, d'articles de journaux, et jusqu'aux quittances d’arrhes de ses voyages. Ces pièces formeraient la matière de plusieurs volumes.
Cependant, quelle que soit la valeur de ces papiers, le désir de conserver le sceau de la confiance mutuelle aux confidences écrites comme aux causeries intimes, est respectable, surtout lorsque la mort rend le dépôt plus sacré et que l'ami n’est plus là pour vous rappeler vos engagements ; il n’y aurait donc pas eu à hésiter si l’ordre avait pu être respecté partout et s’il n’y avait eu aucune contravention à craindre.
Mais il y a un danger manifeste à laisser ne livrer au public que quelques traits échappés au hasard, comme des lambeaux d'une conversation coupée; et un artiste qui n'a jan v’être peint que dans une ébauche aussi incomplète, Quel danger aussi de détruire un ensemble de documents qui peuvent rectifier tant d'erreurs, et d'abandonner à la merci des éditeurs quelques débris dispersés, quelques lettres triées !
Le premier devoir était de ne rien précipiter et d'attendre. Au nombre de ces papiers, se trouvaient deux projets de donations et un testament sans date, qui à été annexé à l'inventaire notarié, puis communiqué aux Chambres, et où la volonté de Wiertz, nettement exprimée, de léguer son musée à l'Etat, est venue si utilement corroborer les
s eu de fausse modestie considérerait comme une véritable contrefaçon de
déclarations de son fondé de pouvoirs. Si l’ordre avait été suivi aveuglément, quelle perte !
Attendre, c'était permettre à l'opinion de se prononcer et aux événements de se produire. L'opinion n’a pas empêché la publication de nombreuses lettres de Wier{z, et les événements prouvent deux choses : L'une, que ses correspondants se croient le droit de livrer ses lettres au public. L'autre, que les souvenirs sur sa vie ne sont pas fous exacts, et que plus d'une erreur tend à se répandre, erreur que des documents irrécusables n'auraient pu rectifier s'ils avaient été brülés.
En attendant, il y avait lieu de trier ces papi et de « > tout ce qui pouvait servir à l'histoire de la vie, des idées et des travaux de l'artiste. Cela fait, deux partis se présentaient : Publier les principaux de ces documents, ou les analyser. Le premier parti s'écartait réellement trop des ordres formels de l'artiste. Entre ces deux extrémités : brüler ses lettres ou les imprimer, — un moyen terme répondait suffisamment à tous les intérêts qui militent pour leur conservation: on a préféré les mettre à la disposition des organes de publicité les plus répandus en Europe, comme la Revue des Deux-Mondes, Y'Unsere Zeit, la Revue d'Édimbourg (1), etc..., et en donner ici une analyse, la plus complète que possible, avec les dates exactes et les fragments les plus importants.
Pour composer ce résumé, l'on s’est efforcé de faire abstraction de tout sentiment étranger à la placidité de l'histoire, afin de n’omettre aucun détail utile, de donner à chaque fait l'attention qu'il comporte et de n’écrire aucune ligne qui ne ft prouvée. Ce n'est ni un panégyrique, ni un plaidoyer qui convenaient ici; l'indispensable condition d'un travail pareil est la vérité. S'en tenir à la vémté, c'est respecter à la fois le lecteur et l'artiste.
A} Voir la biographie de Wiertz, par M. Émile de Laveleye, Revue des Deux-Mondes, 15 déce bre 1866, et un article de l'Unsere Zeit de Leipzig, du 1° juillet 1867