MAN PROPOS
Le lecteur ouvre ce petit livre, en parcourt rapidement les pages,
sourit d'un air malin et murmure ces mots :
« Qu'est-ce que ceci?
Qu'est-ce que cela?
Pourquoi dire ces choses?
Voilà une idée absurde!
Ceci est ridicule, Cela est faux.
Cela est impossible.
Voilà bien de l'orgueil.
Voilà qui est peu modeste.
(1) Le musée Wiertz, légué à l'État, y compris les tableaux cédés du vivant de l'artiste et deux petites toiles achetées depuis sa mort, se compose des œuvres dont nous allons donner l'énumération. Nous laisserons l'artiste en parler lui-même, d'après un manuscrit de sa main, où il fait pour son musée ce qu'il avait fait pour les expositions de 1842, 1848 et 1851. Nous publions ce manuscrit en entier, en classant les tableaux par ordre chronologique, en comblant les lacunes par des extraits de la correspondance de l'artiste, où par d'autres documents. Tout ce qui n'est pas extrait de ce manuscrit est imprimé en plus petits caractères. Le titre : l'Atelier de M. Wiertz, est de l'artiste.
@) Wiertz à laissé de cel avant-propos deux rédactions, Nous avons préféré la plus concise qui est évidemment la mise au net de l’autre.
me
Quelle présomption !
Je ne suis pas de cet avis.
Quelle erreur est celle-là.
Oh! je vous prouverai bien le contraire, »
— Vous ne prouverez rien du tout, Monsieur, et vous allez être parfaitement de mon avis.
Autrefois, avant l'invention de la poudre, un homme doué d'une grande force physique pouvait dire à un adversaire dépourvu de cet avantage : « Je vous battrai, je vous tuerai ». Aujourd'hui, un enfant de dix ans et un Hercule de six pieds se trouvent égaux, armés tous les deux d'un pistolet.
Autrefois encore, lorsque l'instruction était peu répandue, un sophiste, fort dans la science des moyens oratoires, eût pu dire à un homme ignorant cette science : «Je vais vous prouver... Je vais vous convaincre ». Aujourd'hui que l'instruction est plus répandue, un homme fort simple et un homme fort savant se trouvent égaux, armés tous les deux des ruses oratoires.
Jai connu deux avocats qui, pour s'exercer dans l'art de persuader, choisissaient une proposition quelconque sur laquelle chacun d'eux soutenait une thèse contraire. Souvent, pour s'exercer, les deux adversaires changeaient de role; ils défendaient aujourd'hui ce qu'ils attaquaient la veille.
— Que prouve tout ceci? dira mon lecteur.
— Eh bien, monsieur, voici ce que cela prouve :
Attendu qu'il est possible de soutenir deux thèses contraires sur le mème objet, les hommes à mon avis commettent une grande sottise : celle de s'attaquer sur leurs diverses manières de voir, de sentir et de penser.
Attendu qu'aux moyens des ruses oraloires on peut tout attaquer ou tout défendre, il en résulte une chose à laquelle bien peu réfléchissent. C'est qu'un auteur et son critique sont deux hommes initiés aux mêmes mystères, qu'ils ne peuvent se regarder sans rire et que tous les arguments dont chacun fait étalage dans l'intérêt d'une attaque ou d'une défense, deviennent un jeu inhabile à changer les convictions respectives,
Avant d'écrire un livre, nos pères, dans la prévision des coups de la critique, se défendaient dans une longue préface. Cette méthode, fort laborieuse déjà, amenait des attaques nouvelles, et des volumes entiers
Sécrivaient sans amener d'accord parmi les adversaires.
Aujourd'hui que l'instruction estplus générale, que tout le monde connaît, où du moins soupçonne l'existence de l'art de persuader, n'est-il pas un peu ridicule, quand on avance une opinion, d'étaler tous les moyens connus pour la faire adopter ?
Ne pourrait-on, pour ne point perdre de temps, placer en tête d'un livre, comme on place à sa ceinture un pistolet pour sa défense, un signe qui voulût dire tout à la fois ceci : « Et moi aussi, J'ai à ma disposition les armes que l'on appelle moyens oratoires, ces armes que tout le monde connaît, qui peuvent également défendre l'erreur et la vérité. Je puis, au besoin, fournir arguments, citations, preuves, et tout l'attirail propre à séduire, tromper, éblouir, entraîner, convaincre. »
Ce signe représenterait une pile de livres, afin de rappeler les nombreux volumes qu'il est possible d'écrire pour où contre une cause quelconque. Après avoir ainsi exhibé son arsenal littéraire, l'auteur, libre de toute recherche propre à justifier ses assertions, énoncerait franchement ses idées, ses opinions et se bornerait à dire : Cela est ainsi, je pense de telle manière (1).
Quelque peu important que soit ce petit livre, je veux, à titre d'essai, faire usage du procédé. Et non-seulement je placerai le signe en tête de ces pages, mais encore aux endroits où je soupçonnerai le lecteur d'oublier ce signe.
Cela dit, j'entre tranquillement en matière comme un homme armé de pied-en-cap entre dans une noire forêt infestée de brigands, sans gène,
sans précautions, les mains dans les poches et le nez au vent.
Tous ces tableaux ne sont considérés par l'artiste que comme des études, des tentatives, des essais, après lesquels, si Dieu lui prête vie, il commencera à produire des œuvres qui donneront la véritable mesure de son talent.
(1) L'artiste a repris cette idée ailleurs et s’en est servi dans la préface de sa brochure sur son procédé de peinture mate, Voir page 91