DIVERSES ESQUISSES
La Fin du monde. Deux esquisses.
Les Titans menaçant le Soleil.
La Course des Nations à la lumière.
Satan.
Le triomphe de Satan.
La Belgique chasseresse.
Le Christ et les Enfants.
Le Christ au ciel.
L'Échelle de Jacob.
Quatre esquisses au pastel.
Quatre esquisses au pastel.
Six esquisses au pastel.
14 copies de tableaux de maitres.
Sept esquisses à l'huile.
15 études, — paysages, — tête, ele.
De nombreuses questions se pressent dans la pensée et la conscience de l'artiste. Les unes relatives à ses ressources matérielles, à ses moyens de vivre et de produire; les autres concernant ses œuvres mêmes et les lois qui y président. Wiertz trancha les premières par le caractère ; 11 voulait résoudre les autres par la science unie à l'inspiration : Conjurat amice, dit Horace.
Ce dernier problème, tranché depuis des siècles par le bon sens antique, revient régulièrement à l'ordre du jour, à chaque crise de l’art, el surtout dans les époques qui attendent tout du génie individuel. Le génie est Dieu, dit-on ; le chef-d'œuvre est une « variété du miracle. » Dès lors, de ce qui vient de lui, tout s'explique, même ses défauts; tout s'amnistie, même ses vices; tout doit être admiré, même ses bacchanales, « Car on se tait quand on sent Dieu! » Dès lors aussi, « l'art est la région des égaux, » point de distinction entre Dieu et Dieu : point de progrès de génie à génie; ils se succèdent « sans faire mieux; ils font autrement, » Ils n'avancent pas; l'idée marche, l'art tourne sur
lui-même. Et ces hommes, égaux entre eux, dieux pour le reste, formant aristocratie jusque dans le ciel, « se retrouvent en famille dans ‘ l'infini (1). »
La pensée de Wiertz est diamétralement opposée à cette théorie. Pour lui, ce ne sont pas les génies qui sont égaux, mais tous les hommes. Dieu n'a pas besoin de sincarner dans un artiste; tout homme peut cultiver en soi l'étincelle divine. Le génie n'est qu'une des facultés communes à tous, développée à sa plus haute puissance par les circonstances, par le temps, par l'étude. L'homme peut tout ce qu'il veut, dit-il avec Jacotot. Bien faire n'est qu'une question de temps, est sa devise ; et cet homme, qu'on appela si souvent un génie, écrivit ces MOIS :
« L'art est l'œuvre de plusieurs; il ne peut être l'œuvre d’un seul, Le
(1) Voyez Shakespeare, par V. Hugo.
» premier qui laça le profil grossier d'un nez, d'une bouche, fit tout ce » qu'il pouvait faire... Le second, qui corrigea ce profil fit tout ce qu'il » pouvait faire. Quel que soit le génie d'un seul, il n'a qu'une petite part » à donner, qu'une petite pierre à ajouter à l'édifice de l'art (1). »
Shakespeare a dit de même : Poets are abstract or brief chronicte on the time.
Laquelle honore le plus l'homme de ces deux théories? Serait-ce celle qui ne laisse d'espérance d'atteindre aux grandes choses qu'à la condition de se croire un dicu de naissance, sorte de thaumaturge, audessus de la critique humaine, au-dessus mème de la morale vulgaire, etn'ayant pour preuve de divinité que le succès de chefs-d'œuvre infaillibles et d'un orgucil impeccable. Ou bien n'est-ce pas celle qui inspire à tout homme le sentiment de sa puissance et qui remet tous les succès, toutes les missions, au travail, à la persévérance, au courage, à la vertu humaine? « L'homme n'est grand, dit Wiertz, que par la probité et le tent, non par la naissance et la fortune, »
« L'intelligence, la volonté humaine, dit-il encore, voilà ce qu'il ya de plus grand dans la création... Cet orgueil n'a rien d'offensant pour personne, puisque j'admets que tous les hommes ont droit de penser comme moi. Get orgueil n'a rien de dangereux; loin de m'aveugler, je ne vois sans cesse au-dessous de ce que je peux faire... Les yeux fixés sans cesse vers le sublime degré de perfection auquel l'homme peut atteindre avec le temps, je regarde en pitié tout ce que je fais maintenant... Cet orgueil, je voudrais qu'il fût inspiré à tous les hommes dès le berceau; je voudrais que cette foi dans la puissance illimitée de l'homme devint une religion (2). »
Nous voilà loin du chef-d'œuvre, « variété du miracle, »
Le génie-Dieu implique la négation du progrès de l'art. Le génic purement humain affirme la perfectibilité de la forme comme de l'idée. « Ge ne sont pas des dieux inimitables, mais des hommes à surpasser », avait dit l'enfant. La foi de l'artiste resta telle, s'il ne voulut jamais se séparer de ses tableaux, c'était pour pouvoir les corriger sans cesse. Ce sentiment qui l'a poussé à tous les sacrifices et à tous les courages, lui à fait jeter d'audacieux regards au-delà de la peinture et prévoir:
ès qui feront disparaitre un art qui l'a fait grand.
nème des prog
(1) Peinture male, première brochure, p. 95.
(2) OEuvres posthumes. V. p. 585.
FAT En em cn
« Gessons d’être enfants, cessons de croire que les choses même » les plus sérieuses, les plus grandes, les plus belles, doivent constam- » ment occuper les générations à venir. Ges choses, si importantes à nos » yeux, ne sont que des préparations, des études détachées, qui, rassem- » blées un jour, constitueront toute la puissance humaine... » L'art n'est qu'une de ces petites choses, l'art n'est qu'une prépara- » tion transitoire, une étude, un jouet. L’humanité, bientôt sortie de » l'enfance, abandonnera ces simples imitations, immobiles, muettes. I » lui faudra un champ plus vaste, plus conforme au développement actuel » de ses progrès, de ses connaissances, de ses découvertes...
» La peinture done, selon nous, sera bientôt remplacée par un art
» plus sérieux... (1) »
On voit dans un coin du Musée Wiertz une peinture mate intitulée : Les choses du présent devant les hommes de l'avenir. Une main est le point central de ce tableau, composé de trois têtes énormes; c'est la main d'un géant qui montre à une femme et à un enfant des drapeaux, des canons, des couronnes, des arcs de t'iomphe, contenus tous, comme des hochets, dans le creux de cette main, tandis que l'autre main du géant fait le geste d'un antiquaire maniant du bout du pouce et de l'index des infiniment petits. L'une de ces couronnes doit être celle du génie-Dieu, adorable mème dans ses défauts et prédestiné à faire des miracles.
Wicrtz soutient donc que l'art attend sa grandeur des facultés humaines ; que, ces facultés se développant à travers les siècles, l'expérience acquise doit bientôt venir en aide au goût instinctif et trouver dans les créations du génie les lois de l'art; que ces lois, loin d’entraver l'inspiration, centuplent la puissance de l'artiste, qui peut ainsi franchir, en quelques années d'étude, tout un passé de découvertes, et partir des dernières étapes du génie pour marcher en avant : Plus haut, toujours plus haut, comme dit Gæthe; que l'art a été en progressant depuis Phidias, en passant par Raphaël, Michel-Ange et l'école de Venise, jusqu'à Rubens ; que la peinture flamande s'est assimilé et a fécondé toutes les ressources du génie, qu'elle marque le point culminant de l'art du passé et doit être le point de départ de l’art moderne. Il conclut à l'étude des maîtres, non pour les imiter, mais pour s'emparer de tous leurs secrets, et s'en servir, selon le génie de son temps, dans l'entière
liberté deson propre génie; non pour les suivre, mais pour les surpasser !
(1) OEuvres posthumes, V. pp. 364 ct 565.
Cette théorie n'était pas une parole vaine pour un artiste qui n'a reculé devant aucune audace, ses tableaux l'attestent, ni devant aucune étude, ses écrits en témoignent; et il ne sera pas inutile de résumer ses idées sur quelques-unes des plus grandes lois de l'art.
La première nécessité de toute composition artistique est l'unité. Wiertz veut que l'unité d'un tableau apparaisse de loin, avant qu'on n’en soit assez près pour en distinguer les personnages. Deux moyens atteignent surtout ce but. L'un est une ligne générale d'ensemble, ce qu'il appelle la ligne synthétique. « Elle embrasse toute l'étendue de la scène et, par son mouvement, exprime déjà le caractère du sujet » (4). Ainsi, dans les Amazones de Rubens, cette ligne représente une déroute ; dans le Constantin, un choc; dans le Portement de croix, une marche ; dans la Chute des réprouvés, un écroulement et comme l'éruption d'un volcan. L'autre moyen d'unité est une gamme générale de couleur, appropriée au sujet; et l'artiste va de la grisaille, traitée au pastel, finie et harmonieuse, rappelant Raphaël, comme dans Le Sommeil de la Vierge, jusqu'aux ternes et sombres couleurs rappelant Rembrandt, dans le Suicide; du riant éclat où s'épanouit le charme de la beauté, le sourire de l'esprit ou le rève du bonheur, jusqu'à la vigueur ardente et dramatique des tons chauds, heurtés, pleins de contraste, des grands drames religieux ou allégoriques. Car il comprenait aussi la loi de variété; jamais il n'applique ni le mème procédé, ni le même dessin, ni le mème coloris à ses différents sujets. Grisaille au pastel, à l'huile, au procédé mat, couleur à l'huile ou peinture mate, genre de Raphaël ou genre de Michel-Ange, clair-obscur de Rembrandt ou de Rubens, gamme de tous les tons, il n’a négligé rien pour donner à chaque idée la forme qui lui convenait le mieux, et ce n'est pas R le côté le moins original de son œuvre.
Cette unité est impossible sans le clair-obseur. Sans le clair-obseur, Michel-Ange divisera en compartiments son Jugement dernier, et maint tableau sera plutôt un habile étalage de figures que l'ensemble bien groupé des acteurs d’une mème scène. Cette unité exige encore deux conditions trop oubliées : Pour ne pas distraire l'attention du sujet principal, chaque détail, couleur ou dessin, doit être d'autant moins achevé et moins brillant à mesure que diminue son importance dans l'ensemble, et la physionomie des personnages elle-mème doit
(1) Caractères constitutifs. V. p. 51,
S'effacer dans la physionomie des masses, de sorte que l'expression individuelle des figures ne fasse que concourir au caractère général du groupe. Dans son premier article, qui remonte à 1895, l'élève avait déjà fixé nettement ce point ; « Tout estbrillant, done rien ne l'est; mes yeux sont partout, ils ne sont nulle part, » dit-il, en parlant de peintres qui finissentles détails. Puis il se transporte devant le Calvaire de Rubens et il s'écrie : « Son clair-obscur me force aussitôt à jeter les veux sur le héros du poème; je ne vois que lui. » — Geux qui ont reproché à l'artiste l'emploi de ces artifices, oubliaient l’ancedote de la perdrix de Protogène.
Un autre problème divise les écoles et les passionne, c'est l'éternelle question du réel et de l'idéal. L'artiste, qui a fait des trompe-lœil toute sa vie, raille avec un souverain dédain ces prétendus novateurs qui cherchent le réel dans le mauvais, « peinture d'enfant », et le vrai dans une exactitude minutieuse : « les cils à l'Apollon du Belvédère ». Mais il n'a reculé devantaucune des réalités du drame humain; ce qu'on admire dans le peintre du Gin (1), lui a été souvent imputé à erreur, etson musée est rempli de trompe-l'œil, autant pour reposer l'esprit du public dans ces délassements pittoresques, que pour atteindre à l'illusion. Il pensait que la peinture, forme ou fond, n'a d'autres limites que ses moyens particuliers d'exprimer une idée, ce qu'il appelait : le beau pittoresque.
D'un autre côté, le peintre de l/Znhumation précipitée et du Chien dans sa niche, de Faim, folie, crime et de la Curieuse, n'a jamais oublié les grands procédés de l'idéal. I savait que l'idéal d'une époque en est une des plus nobles réalités. Il ne voulait pas que, sous prétexte de réalisme, on supprimät les points élevés, la partie héroïque, le côté divin de l'art; il a écrit : « Renoncer aux sujets idéals, c'est renoncer à un don du ciel. — Ge qu'il y à de grand dans la nature, c'est la pensée, » — (2). Il se plaisait à placer un sujet dans les sphères supérieures, à faire planer les génies de la vie générale au-dessus des événements particuliers de la sphère terrestre, à représenter à côté du fait l'idée qui l'a engendré, à incarner les forces de la nature et la puissance de la pensée, dans des génies allégoriques, dans des types héroïques où dans la grandeur épique des groupes humains.
Si nous passons aux questions de forme, l'alliance du dessin et de la
(4) « On sent en lui (Howart) un honnête homme qui appelle crument les choses par leur nom et qui ne recule, par devoir, devant aucune des difformités du vice, » (Esquiros, Revue des Deux-Mondes, 1862.)
(2) Pensées diverses, pp. 561 et 372.
= Une
couleur est peut-être celle de toutes qui est la plus obseureie par les préjugés. L'’excellence de la couleur flamande n'est guère mise en doute, mais le dessin lui est contesté et l'on va jusqu'à poser en principe que l'un ne peut dominer qu'au détriment de l'autre. Wiertz a abordé deux fois le préjugé en face, la plume et le crayon à la main. I n'a pas craint de mettre aux prises Rubens avec Raphaël sur ce terrain où le peintre italien règne en maître. Selon lui, Raphaël dessine la chose au repos; Rubens la peint en mouvement. Le contour du premier est exact comme un trait de compas, le modelé du second est vrai comme la vie. Or, s'il est de rares scènes qu'on peut représenter comme en arrêt et posant devant l'objectif d'un photographe, même dans ce cas, l'œil qui les embrasse n'en voit pas les traits tels qu’ils sont en réalité, mais tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble; et, quand le mouvement s'y joint, ce que le regard en saisit au vol, dans cette seconde que rend la peinture, n’est pas le contour exact, le trait fini, mais le trait fondu, le contour en mouvement. Partant de là, l'école flamande peint la chose comme on la voit à sa place, au lieu de la dessiner telle qu'elle est isolément. Wiertz conclut que dessiner avec la couleur, comme grouper avec le clair-obscur, comme faire de la perspective aérienne au lieu de la perspective linéaire, est un progrès, et que le dessin des coloristes est plus vrai, plus pittoresque, plus artistique que celui des dessinateurs, « La ligne de Rubens, dit-il, est un vers de Corneille (1). »
A quoi servent cependant ces théories, concluant à l'audace, et ces secrets arrachés aux maîtres pour inspirer l'orgueil de les surpasser, si l'artiste n'a pas seulement le pain quotidien, ni un atelier, ni une toile, et si l'or des amateurs ne vient pas donner l'essor à son génie? « L'or ne suffit pas, a dit M. Gustave Planche, pour élargir le domaine de l'art, il achète ce qui est fait, il ne suscite pas des pensées nouvelles, des pensées qui pour se produire ont besoin d'un vaste espace. Cest à l'État que ce rôle appartient. » Et le critique de la Revue des Deux- Mondes (2) attribue à l'or de l'État français la supériorité de la France sur l'Angleterre dans la grande peinture. « Un art nouveau viendra : la sculpture des colosses au grand jour », dit M. Michelet : — et un cri-
(1) École flamande, caractères constitutifs, ete., p. 54. (2) 1855, t. 2, p. 471.
tique qui cite ces paroles reproche au gouvernement français de n'avoir pas favorisé ce grand art et d'avoir refusé à Barye « le droit de se produire dans toute sa valeur »; de sorte que ses deux grands lions sont « des essais faits à loisir forcé (1). »
VWiertz voulait la grande peinture et la grande sculpture, son musée l'atteste, et il a écrit sur le socle d'un de ses groupes, le Triomphe de La Lumière : « Pour être exécuté en dimensions colossales, » Mais il pensait que la puissance de l'artiste est ailleurs que dans la loi de l'offre et de la demande, ou dans les idées suscitées par l'or de l'État. « Si la passion qui nous anime remplit votre àme, écrit-il aux jeunes artistes, venez à nous, et vous comprendrez alors à combien peu de chose se réduisent les besoins de la vie et combien le corps est sobre et peu exigeant, alors que l'âme n'a plus qu'une pensée... (2), »
Wiertz, en vivant pauvre, trouva sa force en lui-même ; il put consacrer à son art le plus grand trésor dont l'homme dispose, la plus inviolable liberté qu'il possède : sa vie. IT se donna à lui-même le droit de se produire, et il fit, à loisir volontaire, de la grande peinture et de la grande sculpture, € Quant à celui qui croit l'art subordonné au caprice des grands et qui recherche leur faveur, au lieu de la commander, écrit-il, en 1840, au ministre, il est indigne du nom d'artiste. »
Ainsi, sans le concours d'un Léon X, ni d’un Henri IV, Wiertz se commanda à lui-même et exécuta sa chapelle sixtine et sa galerie Médicis (3). Tandis que trop d'artistes ou d'écrivains, sous prétexte d'alimenter leur génie par le désordre ou par le luxe, gaspillent leur talent pour gagner de l'or, recherchent les sinécures, S'afferment à des marchands et se plaignent de n'avoir pas les moyens de s'occuper de grandes choses, — toute la vie de Wiertz n'a pas coûté à la fortune publique une année de dépenses de certains Gargantuas de l'art, et, avec ces faibles ressources, 1l a pu vouer sa vie entière à son culte et léguer à sa patrie tout un musée.
Cette indépendance, qui prenait souvent les allures de l'originalité el les apparences du paradoxe, semblait une bravade contre l'opinion, une satire du goût et des mœurs du temps, et, le costume que l'artiste avait choisi aidant, ainsi que la forme de ruine antique donnée à son atelier, Wiertz fut bientôt taxé de singularité et de misanthropie.
(1) Sylvestre : Les Artistes français.
(2) Salon de 1848, Voir plus hant, p, 178, {3) V, p.481
Ceux qui l'ont connu, ceux qui l'ont vu une heure, l'ont représenté autrement :
« Sa belle figure, — dit un écrivain français, dans le AZoniteur universel du 9 janvier 4857 — portait le caractère de la pensée, non celui de l’exaltation. Son œil, d'une grande douceur d'expression, regardait haut, mais sans arrogance, et si le travail avait défà plissé son front, creusé ses joues et teinté sa barbe noire, c'était comme pour ajouter un charme de plus à sa physionomie. En résumé, c'était une de ces figures qui vous inspirent, à première vue, une vive sympathie. Il nous aborda de la façon la plus gracieuse, et, après que mon ami eut présenté, nous causàmes d'art et de littérature. Je n’eus point de peine À reconnaître que Son instruction égalait son habileté de peintre et, de plus, je le trouvai sincèrement modeste. Aux éloges que je me plaisais à faire de ses œuvres, il répondait avec simplicité. »
Wiertz avait l'esprit fier, un haut sentiment de l'orgueil humain, le cœur simple et bon. Il alliait la persévérance de l'étude, le calme des recherches et cette conscience exigeante qui n'est jamais satisfaite du résultat, à l'enthousiasme, à la passion, à la furie de l'art. Chez lui, le courage patient s'unissait à l'ardeur de la lutte, et la fermeté du dévouement qui eût été jusqu'au martyre, à une susceptibilité qui allait jusqu'au défi, à une impressionnabilité qui le faisait bondir devant les plus petites misères de la vie.
Il n'a jamais porté la croix qu'il n'a pas daigné refuser. Il à refusé le titre d’académicien et les fonctions de directeur de l'école d'Anvers. Il n'a jamais accepté de faire partie d'aucun jury artistique. Il s'est obstinément refusé à subir la loi sur la garde civique. Il ne voulait laisser sortir aucune œuvre de son atelier, ni publier ses lettres particulières, et, dans les dix dernières années de sa vie, il coupa court à toute correspondance. Il se disait absent chaque fois qu'un grand personnage visitait son atelier et n'eut aucune décoration étrangère. On l'a vu plus d'une fois, en plein salon d'exposition, tourner le dos à un riche amateur qu'on lui présentait et qui se mettait à lui débiter des lieux communs élogieux ou des conseils de boutiquier. Un jour, à Liége, une actrice célèbre lui est envoyée par le directeur du théâtre pour qu'il fit son portrait. La belle, jeune et légère, entre chez l'artiste pauvre. « Je n'ai qu'un quart d'heure à vous donner », dit-elle avec une morgue coquette. — « Qu’à cela ne tienne! » répond l'artiste, en tirant sa montre. Les quinze minutes n'étaient pas écoulées : « C'est fait, » dit-il. La jeune femme, toute ébahie de se trouver ressemblante, change de ton et lui demande quand elle doit revenir pour poser une seconde
fois. « C'est inutile, dit-il, je puis achever le portrait, seul; demain il sera terminé. » Le lendemain, la jeune femme accourt. « Pardonnezmoi, mademoiselle, je n'ai pas un quart d'heure à vous donner », lui dit l'artiste, et il garda le portrait, après avoir vengé la dignité de son art.
Cependant, il était bon, liant, affable, de relations faciles et douces. I n'avait ni le loisir, ni l'initiative de rechercher personne; il avait
peu de relations, et disait souvent : on ne voudra pas croire que Gal-
il lait et Wiertz ne se sont jamais parlé; mais il désirait la société d'hommes intelligents et d'amis dévoués. Il se plaisait à causer avee il les artistes et les écrivains, se mettait à l'aise avec les plus grands
et mettait les plus petits à l'aise avec lui. Il écoutait les observations,
D les sollicitait, les mettait à profit, aimait à discuter, trouvait un grand \ plaisir aux plus vifs débats et apportait beaucoup de finesse ou d'ardeur à dépister ses contradicteurs. Parlant de ses œuvres, pour | | l'éloge comme pour la critique, comme s'il y eût été étranger, il ne les n° |! considérait que comme des essais ou des ébauches. Il tenait dans son A) musée un registre ouvert où les visiteurs écrivaient leurs appréciations ; | il suivait avec intérêt ces impressions de la foule, et aimait à y cher-
cher les contradictions des écoles, la naïveté du goût, le caractère des
4 hommes.
Il était naturellement gai et porté à l'entrain. Dans ses premiers voyages, il amusait les voyageurs avec sa guitare où son pinceau, faisant de la musique, des portraits, où des paysages du haut des voitures publiques. Il avait été excellent flutiste et n’abandonna jamais sa
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guitare, sur laquelle il improvisait chaque jour au dessert, Il conserva } toute sa vie une grande simplicité de récréations, la naïveté des impres- D sions et l'enjouement de la jeunesse.
[l s'intéressait à toutes les productions, à toutes les découvertes, et se
| | plaisait à interroger les personnes compétentes pour se tenir an courant \ | de tous les progrès de l'esprit humain.
| Il rêvait l'alliance des arts et a essayé plusieurs fois d'exposer ses l tableaux au théâtre, avec musique et poésie, appropriées au sujet. Le | miroitement de la couleur à l'huile s'y opposa. Son procédé mat le lui eût | permis, et il projeta souvent de mettre en scène une œuvre où le peintre, le musicien et le poète auraient concouru, dans une égalité complète, et L j cherché l'harmonie des beaux-arts
: | | Sa pauvreté volontaire ne l'empêcha jamais d'être utile aux autres:
cet art auquel il sacrifiait tout, il le mettait au service de ses amis ou des malheureux. Il partageait déjà sa pension de Rome avec sa mère, En faisant des portraits pour vivre, il trouva le moyen de donner souvent, sinon de fortes sommes. Que de fois n'a-t-il pas vidé sa bourse dans une main d'ami (1). Quand il ne peut pas la vider, et pour cause, il écrit : « Procurez-moi un portrait, le prix sera pour vous. » Que de petites toiles n'a-t-il pas faites pour des loteries philanthropiques ou des tirs nationaux. Chaque année, il en donnait régulièrement une, le portrait du numéro gagnant, à sa ville natale (2). Aucun sinistre n'afligeait le pays qu'il ne mit à contribution, en faveur des victimes, son seul trésor : sa palette. Ceux qui lui ont rendu de légers services, qu'il acceptait avec aisance, en ont reçu en échange de petits trésors de peinture,
Cette sollicitude s'étendait plus loin. Quand l'Association pour le progrès des sciences sociales émit la question de la morale dans l'art, Wiertz rendit le concours possible en offrant comme prix le portrait du lauréat. Un ami voulait-il « témoigner sa reconnaissance » à une famille ; il demandait à Wiertz un portrait. Quand une salle lui était prêtée pour y exposer une œuvre, il y exposait au profit des pauvres. Quand il eut son atelier, il y donna des concerts philanthropiques (3); une tombola artistique attirait le public. Que defoisn'est-il pas allé, sa boite sous le bras, dans une maison en deuil, peindre la mère, l'épouse, l'enfant,
(1) Voici une de ces lettres qui peut être publiée d'autant plus facilement que la minute ne porte pas le nom de la personne à qui elle était adressée :
« Je plains bien sincèrement votre position, monsieur, et ne puis que maudire ceux qui, doués d’une immense fortune, pourraient si facilement l'améliorer.
» Sites hommes gorgés d'or songeaient plus souvent aux revers qui les menacent, peut-être scraient-ils moins insensibles aux maux d'autrui.
» Je regrette vivement, monsieur, que mes moyens ne me permettent point de vous ètre bien utile; pourtant, le hasard me faisant aujourd'hui un peu plus riche que vous, un devoir bien naturel m'engage à vous offrir ce que je puis : si demain vous êtes plus riche que moi, que l'inconstante fortune me falonne à mon tour, vous voudrez bien alors, monsieur, me rendre le petit service que je vous offre aujourd'hui.
» Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
» NVIERTZ. )
(2) En 1857, un journal de Dinant disait : « Ordinairement le lot Wiertz est confondu pour le tirage avec les autres ohjets de plus ou moins de valeur. Pourquoi ne lui ferait-on pas les honneurs d'un tirage spécial ef d'une émission séparée d'actions? » (Le Cultivateur du 1er fév. 1857). Voyez aussi Le Journal de Dinant du 50 mai 1861.
(3) 25 octobre 1859, 5 octobre 1862 et 29 novembre 1863.
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qu'un ami venait de perdre ! Tantôt, il entourait de fleurs la figure du cadavre ; tantôt, il la faisait revivre; à cette vue, le veuf, l'orphelin, le père fondait en larmes, et l'artiste avait trouvé dans son art le secret des plus saintes consolations. Ses amis lui ont vu donner des soins à une petite fleur des champs que la femme d’un ami avait plantée dans son jardin; il la cultivait comme souvenir de la morte et n'abandonna ce soin que lorsqu'il devint inutile.
S'il sirritait souvent des plus petites choses, il avait pour les autres une philosophie pratique de la vie qui le rendait indulgent, non indifférent; tolérant, non par scepticisme, mais par la connaissance du cœur humain ; et cet homme, suscepüble, satirique, provocateur, compatissait même aux faiblesses d'autrui, et cherchait à soulager des peines dont il n'approuvait pas toujours la cause.
Deux opinions extrêmes ont trouvé crédit sur ses mœurs; elles sont également fausses. Wiertz à pu dire avant de mourir qu'il n'avait pas commis un seul excès ; mais Wiertz avait un cœur d'homme avec une àme d'artiste. Son premier vœu, qui marche de pair avec ses rèves de gloire, fut de récompenser ses parents. Sa vieille mère avait mille craintes, il ne se laissa pas arrêter dans sa carrière, mais On à vu avec quel soin il la rassurait !
Il à renoncé au bonheur de la famille, pour garder son indépendance d'artiste; mais il a connu l'amour et les précieuses intimités qui élèvent le cœur. Ceux qui disent le contraire ne voient pas que, pour en faire un idéal, ils en feraient un monstre. I aimait les enfants et plus d’une fois un cri de regret sortit de son cœur, car il se sentait des entrailles de père.
Wiertz n'aurait pas aimé! Qu'on regarde ses œuvres ; elles prèchent la fraternisation des hommes et l'on y sent palpiter l'amour universel. Qu'on regarde l'Znfant brülé : une mère a dû laisser seul son enfant, pour aller aux provisions ; elle retrouve le berceau en flammes; elle à jeté son panier et s’est précipitée sur l'enfant, en poussant un cri terrible, Dans le panier, au-dessus des légumes, on voit un hochet: la bonne mère n'avait pas cessé de penser à son enfant; pressée, heureuse de le revoir, elle lui rapportait le jouet du pauvre. — Un homme qui n'aurait pas aimé n'eût pas été capable, n'eût pas été digne de trouver cet émouvant détail d'une scène de deuil.
L'amour est une des grandeurs de la vie, la première de toutes. L'artiste doit être homme avant tout et tenir à l'humanité par toutes ses
fibres.
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Un siècle, aussi agité que le nôtre de questions politiques et veligieuses, veut être renseigné sur les opinions des hommes illustres et pénéter jusqu’au fond de leur âme. Wiertz a laissé une toute petite esquisse où il s’est représenté courbé sur son chevalet, absorbé par le travail; en dessous de lui, tout en bas, on apercoit, dans les nuages, une petite artiste à appelé cela : Afa politique, ct il
boule noire, c’est la terre.
aurait pu ajouter : Ma religion. Tous les grands problèmes l'intéressaient; il pratiquait la liberté et poussa l'indépendance jusqu'aux extrêmes limites du possible dans un pays libre; il aimait sa patrie et eût voulu la voir grande entre toutes : il a écrit des pages brülantes pour l'encourager au progrès, la venger du dédain ou lexciter à la grandeur. Mais il ne voulut être d'aucun parti ni d'aucune religion. Il
ne s'est jamais mèêlé de politique active; il regardait ces questions comme au-dessous du domaine de l'art. Il avait coutume d'exciter les arlistes ou les écrivains aux grandes visées, et sa passion était communicative : « Quand je vous quitte, lui écrit un ami, j'en ai à rimer pour quinze jours. » Mais ce sursum corda ne manquait jamais d'avoir pour corollaire le dédain des luttes de partis. Wiertz portait le même sentiment dans les questions religieuses. Il respectait les mille divergences de l'esprit et l'infinie variété des manifestations de la conscience; il eût voulu voir toutes les religions fraterniser dans des fêtes solennelles : il se plaçait à une hauteur d'où l'on n'aperçoit plus les nuances religieuses, ni les barrières des États et des cultes ; et il ne fut d'aucune
religion pour ne pas sortir de cette religion universelle, Wiertz mourut
et fut enterré en libre-penseur (1).
(1) Dans un discours prononcé à Dinant lors de la remise du cœur de l'artiste à sa ville nälale, un ami a caractérisé en ces termes la religion de l'artiste :
« En voyant certaines de ses toiles, on a dit : Voilà un grand peintre paien, Devant » d’autres, on a salué l'artiste chrétien. Wiertz m'était ni paien, ni chrétien, il était » homme. Il voyait dans toutes les religions, dans loutes les philosophies, des expres- » sions diverses de la conscience humaine, des essais, souvent opposés, de civilisation » générale. Il n'eût pas voulu arracher un espoir à ceux qui rêvent, une consolation à » ceux qui souffrent
» IL admirait cette antiquité qui à donné au monde les Xeusis et les Phidias, les » Appelle et les Praxitèle; mais il savait que les religions de la Grèce sont mortes el » que l’art survit aux cultes !
» Il demandait au catholicisme ces grandes scènes où il personnifiait la lutte de la civi- » lisation, l'héroisme du martyre, les principes de fraternité, Mais il n'acceptait aueune » borne à la pensée, aucune limite à la conscience, aucune autorité révélée s'imposant à la raison.
» Nulle manifestation de l'esprit humain ne lui élait étrangère, Paien avec Oside
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