‹ Œuvres littérairesChapitre 253 sur 262 · D) CES · texte numérisé non relu

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Ces sentiments, inspirés, dans une époque de luttes souvent mesquines, par une haute idée de la puissance humaine, revivent dans les œuvres de l'artiste, et l'atelier qui les réunit est devenu un musée national.

Ne le dissimulons pas cependant, Wiertz ne fut compris et aidé qu'à demi dans sa patrie à laquelle il sacrifiait tout; sa mort n'a désarmé ni les adversaires de son indépendance, ni l'indifférence pour la grande peinture, et le même journal qui a le premier applaudi au début du lauréat de Rome, le Précurseur d'Anvers, a pu dire, le lendemain de sa mort : « À cette grande nature artistique, la Belgique a mesuré la faveur avec une parcimonie bourgeoise que l'avenir regardera, non comme un oubli, mais comme une faute. »

Wiertz sentit plus vivement, plus cruellement que personne, combien ces luttes, qui auraient pu lui être épargnées et qu'il a dû soutenir seul contre tous, épuisaient son temps et sa santé, qu'il brûlait d'employer à la création de grandes œuvres. « Ma carrière était à peine commencée! » s'écrie-t-il avec désespoir dans les dernières années de sa vie. «Il est malheureux, écrit-il à un ministre, que vous n'ayez pas dans mon procédé la confiance qu'inspire une invention allemande ou française. »

Wiertz comprenait les causes de cette sorte d'abandon; il les a luimême exprimées : « Deux choses lui font obstacle, dit-il, en parlant de lui-même, Son isolement dans nos rapports sociaux, son isolement dans

quand le poète dit à l'homme de porter le front haut levé vers le ciel, il a mis, dans de » grandes toiles, l’orgueil de l'homme sans borne, sa puissance sans limite, ses conquêtes sans maitre.

» Chrétien avec celui qui a répété si haut la grande parole : Aimez-vous les uns les autres, il a affirmé dans une vaste épopée : le Triomphe du Christ, la supériorité de » l'intelligence, de l'intelligence qui doit respecter comme une sœur, honorer comme un compagnon d'armes, aimer comme une noble épouse, la nature, la force, la beauté, » la vie, toutes les splendeurs et toutes les fécondités de la matière ! » Mais il était plus que païen et plus que chrétien; il était de son époque. I était » citoyen avec la Constitution qui proclame la conscience libre et la nation souveraine ; » il était homme avec ces philosophes qui disent à l'humanité : Tu es l'organe de la

» justice.

» Avec cette haute compréhension de la vie, Wiertz respectait les mille divergences » des consciences dans la grande variété du génie humain ; il eût voulu rassembler tous

» les hommes en une fête de fraternité, en un grand revival, comme on en voit se réunir » dans la grande république du Nouveau monde, au nom d'un droit suprême : la liberté; au nom d'une idée supérieure : la morale; au nom d’un avenir sublime : la démo- » cratie. »

la route artistique qu'il s'est tracée. » Aussi, avec une imagination qui

ne trouvait aucun espace assez large et qui eût voulu embrasser l'univers entier, il fut réduit à vivre pour ainsi dire de lui-même. Il trouva plutôt un obstacle qu'un auxiliaire dans cette vie générale qui était son unique existence ; il fut privé de cette communication, de ces échanges du génie avec son siècle, et il ne put jamais se retremper que dans sa propre pensée, dans l'étude solitaire de l'art, dans le rêve de l'avenir. Le concours du présent lui a manqué; il n'a pas été mis à même de produire tout ce qu'il eût pu produire, si sa pensée n'avait pas été réduite, comme la mère d'Apollon, à chercher partout et toujours un terrain solide, une Délos artistique, pour y enfanter ses œuvres. Deux esquisses : la Fin du monde et l'Apothéose de la Reine, donnent une idée de ses projets. Ces tableaux n'auraient pas eu moins de 150 pieds, l'un en hauteur, l'autre en largeur. La Fin du monde eût

occupé tout un pan de muraille du nouvel atelier qu'il rèvait de bâtir. L'Apothéose était destinée à décorer une place publique lors des fètes du 95° anniversaire. On y eût vu tout un peuple se précipitant sur le péristyle d'un palais pour saluer d'acclamations et couvrir de fleurs un monument élevé à la première reine des Belges. Le projet fut jugé top coûteux, et les fêtes ont passé sans laisser d'autre grand souvenir artistique que cette esquisse non exécutée.

Wiertz pensait que la peinture est faite pour les monuments publics, que là elle vit de la vie générale et prend sa place dans l'époque. Un musée lui semblait une nécropole, où l'on rassemble les œuvres du passé, échappées à la ruine des édifices dont elles faisaient partie. Aussi, l'artiste a rarement refusé l’occasion de placer une grande toile dans une église, et souvent il l’a cherchée : c'est à défaut de la cathédrale d'Anvers qu'il 'donna sa Chute des anges au musée de Liége. Mais sa peinture n'était pas de celles qui pussent figurer dans les églises modernes ; il sentait que les aspirations du xIx° siècle doivent chercher un théâtre artistique ailleurs. Ge sont des édifices de la vie nouvelle qu'il aurait fallu à l'auteur du Dernier canon, de La Puissance humaine n'a pas de limites, et même du Triomphe du Christ. Si Wiertz avait eu à sa disposition, non-seulement les froides murailles d'un atelier isolé, mais les monuments publics de la civilisation moderne : des

gares de chemins de fer, des chambres législatives, des salles d'aniversité, des halles, des hôtels de ville, (il a mème voulu essayer

du théâtre), qui pourrait dire quel monde nouveau, vivant, dramatique,

arme

pittoresque, il eût jeté sur la toile? Quand on lui fit une offre, il était trop tard.

Quelque chose doit étonner bien plus peut-être que les obstacles qu'il a rencontrés, c’est que, dans ce double isolement et sans jamais déroger à ses résolutions, il ait pu produire tant d'œuvres et tant d'aussi grandes œuvres, où l'on sent rarement les effets d'une situation pareille; c'est que, devant puiser toute sa force en lui-même, il ait trouvé en luimême ce que, étant enfant, il appelait un courage éternel!

Les édifices manquant, Wiertz se créa un musée. Mais la vie moderne qui palpite dans ses œuvres, est telle que le musée de cet homme, à qui l'on a tant reproché de faire de l'art gigantesque, de l'art maccessible au vulgaire, est le plus fréquenté, le plus aimé de la foule, et devient de plus en plus une œuvre populaire.

L'avénement d'une classe nouvelle ne manque jamais d’avoir une influence profonde sur les lettres et sur les arts, qui n'aident pas toujours à la transformation de la société, mais qui toujours se transforment avec elle. L'art de notre époque ne peut être compris qu'à ce point de vue : pour le bien juger, il ne faut pas oublier que le xix° siècle est un siècle de tansformation ou de révolution; qu'il aspire à la liberté, qu'il vit d'indépendance, et qu'en attendant l'émancipation du peuple, la bourgeoisie, si elle ne gouverne point partout, règne déjà du moins

dans les travaux de l'industrie et dans les arts de la pensée.

Or, la plus grande crise, comme le plus grand progrès, en toute chose, consiste à passer du sentiment primitif à la raison éclairée, de l'instinct à la connaissance, des traditions à la science ; et cette crise, qui n'est possible que par la liberté, en est la conséquence naturelle; une fois libre, on raisonne; aussitôt maître, on veut choisir. Plus de principe unique, enseigné, suivi, transmis comme un dogme artistique, comme une loi nationale, comme le secret de la grandeur où du patriotisme ! Toutes les méthodes sont remises en question, toutes les théories sont traînées à la barre de l'examen, toutes les règles sont frappées à priori de suspicion. Dût-on s’exposer à la confusion des idées, on n'accepte aucune idée que sous bénéfice d'inventaire, et l'on nie l'autorité. Le doute méthodique est le commencement de tout progrès.

Ces crises ne sont pas sans danger. Le sentiment personnel, émancipé de l'école, ne reprend ses droits qu'en les exagérant; la liberté ne

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