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ÉCOLE FLAMANDE MODERNE

L'art est un édifice où chacun apporte sa pierre. C’est une pyramide aux proportions gigantesques ; d’intelligents ouvriers l'ont élevée au point où nous la voyons. Depuis Phidias jusqu'à Rubens, le monument a progressé. Jusque-là tout s'appuie sur un plan unique, régulier. Les grandes assises sont taillées dans de bonnes conditions de solidité et de durée; elles s'enchaînent, se combinent, se soutiennent mutuellement. L'édifice de l'art est l'œuvre des génies les plus renommés: il est le type immuable du beau; nul n’oserait le démolir.

Les générations qui se succèdent sont appelées à continuer l'œuvre; mais quand des ouvriers nouveaux sont impuissants, quand le découragement les saisit, étourdis, éperdus, ils s'écartent du plan primitif et cherchent à en établir de nouveaux. Alors, il y a confusion parmi les travailleurs; l'édifice de l’art cesse de s'élever : il s'arrête dans son achèvement, il devient Babel.

Un spectacle navrant alors frappe le regard. À côté de

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ve l'édifice majestueux, surgissent de petits édifices monstrueux. Ce sont les œuvres de nos travailleurs découragés, enchainés aux caprices des modes, livrés aux folies de l'individualisme.

Cette situation s'appelle décadence.

Trois choses principales amènent la décadence : la première, cest l'incapacité et le découragement; la seconde, l'amour de la nouveauté; Ia troisième, les caprices de la mode.

La nouveauté à tant d'attraits pour nous qu'un bonheur continu nous fatigue, qu'un excellent mets, souvent servi, nous fatigue, que l'aspect constant d'un beau ciel nous fatigue.

Quand Paris oublie Talma ef admire un danseur de corde, cest qu'il est fatigué; quand il s'écrie « : A bas Racine! Vive le romantisme! + c'est qu'il est fatigué; quand il demande qu'on le délivre des Grecs et des Romains, c'est qu'il est fatigué.

L'amour de la nouveauté est si érand parmi les hommes, qu'ils changeraient, ils le pouvaient, la nuit en jour, le soleil en lanterne.

La mode, troisième cause de décadence, est d'une

influence immense : la mode trompe les veux, trompe

= He

l'esprit, trompe le bon sens. La mode nous habitue an ridieule, à l'absurde, à l'impossible. C'est elle qui à inventé cette belle définition : le beau, c'est le laid!

Notre époque, nous l'avons dit en commençant, esi une époque de décadence.

Ce mot décadence, à propos de nos peintres modernes, doit sonner mal à certaines oreilles. Un des symptômes de la décadence, c'est d'être invisible à ceux qui la subissent. Ainsi, un brouillard répandu dans l'atmosphère ne semble point exister là où se posent nos pieds.

Avant d'aller plus loin, acquittons-nous d'un devoir; au milieu des apostasies qui nous environnent, il Y à d'honorables exceptions.

Cela dit, continuons.

Après la glorieuse époque des grands maitres flamands, les imitateurs pullulèrent : ils ne furent point imitateurs comme Rubens l'avait été de Titien, comme celui-ci l'avait été de Giorgione; ils suivirent un bon principe sans y ajouter leur originalité propre.

Ces copistes avaient du bon cependant; les nombreuses toiles qu'ils ont laissées ne sont point sans charme. C'est que le souffle de Rubens avait passé par là, cest qu'ils avaient puisé à une source féconde, à une école où tout pinceau se trempe vigoureusement, prend des allures de grand maître, colore chaudement, brosse hardiment, et accomplit des œuvres de mérite, sinon des œuvres de génie.

Pourquoi, parmi ces imitateurs, ne s'est-il point trouvé un grand peintre ? C’est qu'ils ont manqué de courage et de persistance, c'est qu'ils se sont laissé subjuguer par le mode et l'amour de la nouveauté.

Le désir de voir du nouveau était grand à la fin du dixseptième siècle; il prit des proportions effrayantes à la

ma

ee

fin du dix-huitième. Alors, nos peintres flamands s'éloignèrent toujours davantage de la peinture mère,

Bientôt, ils l'oublièrent complétement, pour se livrer à l'étude des œuvres de nos voisins. À cette époque, la réputation de David faisait grand bruit, elle entraîna la plupart de nos artistes; la peinture de David était devenue la peinture à la mode.

Les choses continuèrent ainsi jusqu'en 1830.

La révolution politique amena la révolution artistique. L'amour de la patrie éveilla l'amour de l'art. On avait combattu pour le bon droit, on voulut combattre pour la bonne peinture. Ce fut un élan superbe : le fusil donnait du cœur au pinceau. Toutes les têtes alors s'enflammaient au mot de patrie. La patrie! chacun voulait sacrifier sur son autel. Les uns offraient leurs bras, les autres leurs capacités, leur fortune. Le peintre sentit qu'il devait aussi quelque chose au pays. Tous les hommes de l'art n'eurent plus qu'une pensée : ressusciter l'école flamande, relever ce glorieux fleuron national. On criait : « Vive la Belgique ! + on criait : « Vive Rubens! »

I fallait voir alors cette jeunesse ardente! IL fallait la voir, dans nos musées, s'attacher à nos vieux maitres, les étudier, les analyser, les expliquer! Il fallait la voir empoigner des toiles immenses, répandre à flots d'éclatantes couleurs, faire trembler nos grands hommes sur leur piédestal! Singulière époque et heureux effet de l'enthousiasme! on maniait le pinceau, on maniait la carabine; au feu des barricades s'allumait le feu du génie. Toutes les palettes sentaient à la fois le bitume rubénien et la poudre à canon!

La bonne route était reprise enfin, la peinture nationale allait renaître et de grands peintres nous étaient promis. Du courage et de la persistance encore, et la

vieille école reprenait vie! Encore un peu de temps et l'on poursuivait l'édifice de l’art, on continuait Rubens!

Hélas! tout cet enthousiasme, tout cet élan, s'écroula bientôt : l'amour de la nouveauté et la mode reprirent leur empire.

La renaissance de lart flamand parut chose monstrueuse : c'était beau, mais c'était usé; «il fallait du nouveau ! »

A cette époque, les Français étaient fatigués du romantisme; une mode nouvelle éclata parmi eux. Cette mode, comme toujours, ne fit qu'un saut de Paris à Bruxelles. Cest alors qu'apparut la peinture grise, la peinture qui règne encore aujourd'hui.

Supposez qu'une personne étrangère à l'art s'avise de peindre : son œuvre n'aura ni Composition, ni dessin, ni couleur ; les formes, sil y en a, seront plates, découpées, impossibles; la couleur sera froide, blafarde et grise; les tons seront tourmentés, barbouillés, salis; les plans, collés et Les objets, sans relief. Il y aura ce que l'on remarque dans les peintures d'enfants : la couleur vraie, la couleur locale ; le ton juste de la culotte du polichinelle, le ton juste du bleu de son habit. L'ensemble sera d'un gris sale et rappellera les enseignes de village.

Tel est l'aspect de la peinture à la mode, importée de France.

La peinture grise a des admirateurs passionnés, on se prend d'amour pour le ton local, le ton juste, les tons vrais et les tons gris; on sait comment les enfants trouvent facilement toutes ces belles choses.

L'individualisme à des principes fort curieux; qu'on eu juge par les maximes suivantes :

L'étude des grands maitres est pernicieuse !

Il faut être soi, ne rien faire de ce qui a été fait !

L'individualité est la qualité qui fait le grand peiñtre !

On conçoit quel débordement dut suivre de tels conseils, quelle latitude surtout ils laissèrent à l'ignorance et à la paresse! Chacun visant À lindividualité, il en est résulté des prétentions à la célébr ité, des plus ridicules

Notre école moderne rest pas une école.

Où il y a école, il y a un principe accepté de tous : un principe auquel tout le monde à foi et obéit.

Où il y à école, il y a la force collective qui fait les grandes choses.

Où il y a école, chacun vise au même but, et est bientôt atteint.

Une école,

ce but

cest un gros de soldats S'élançant vers la brèche.

Loin de suivre la route parcourue des grands hommes,

chacun de nos peintres se blottit dans son petit coin,

avec Sa petite idée, son petit caprice et sa petite origina-

lité. Pourquoi chércherait-on à faire mieux? Ce qu'on

fait ne ressemble point aux maitres, est unique dans son genre, On n'a rien vu de pareil, P Ourquoi chercherait-on

à faire mieux? Ce qu'on fait est individuel! Pourquoi

chercherait.on à faire mieux enfin? Ce qu'on produit ne rapporte-til pas de beaux bénéfices?

Et croirait-on qu'il y ait des admirateurs et

des acheteurs de toutes ces folies !

Oui, cela est ainsi. La corruption du goût est géné-

rale : il n'y a plus de rôgles, plus de lois. C'est commode

pour tout le monde. Tout le monde ainsi Juge sans être

connaisseur, Tout le monde est ar tiste sans avoir étudié.

Les encour: iements ne peuvent m: anquer. Chacun ap-

précie le beau selon se sooûts, sel

on ses CONNAISSANCES Spéciales.

Des archéologues, par exemple, vous disent : « Le

PE

Ce tes

beau dans l'art, cest l'archéologie + : des chroniqueurs : -« c'est l'exactitude des faits et des dates »:;

les antiquaires à leur tour : « ce sont les costumes, les armures, » etc.

La mode à si bien troublé toutes les cervelles, que des hommes sérieux out posé des questions telles que celles-ci :

Est-il bien vrai que la peinture moderne soit supérieure à l'ancienne ?

Est-il vrai que la peinture n'ait pas besoin d'être enseignée ?

Est-il vrai que les académies n'aient pas besoin de professeurs ?

Dans la confusion générale, les impuissants exploitent les esprits abusés. Sous prétexte d'originalité, l'ignorance elle produit des monstruosités et dit : « J'ai

se pavane, fait cela exprès. »

Notre peinture moderne, on le concoit, n'a pas de caractère national: on peut dire même qu'elle n'a pas de caractère.

Dans les œuvres de nos maitres, il v à de l'école francaise et de l'école espagnole. Le style renaissance Sy fait aussi sentir. Quant aux vieux Flamands, ils sont peu rappelés : il semble qu'on ait Rubens en horreur.

Les sujets sont presque toujours des sujets de genre. Nul ne s'élève à ces grands agencements du nu qui font la gloire de Rubens et de Michel-Ange. Le nu est soioneusement évité, parce que le nu est difficile. Des costumes, des accessoires, des modèles faciles à poser, tels sont les éléments recherchés de nos maitres. Ils ne dépassent point les études élémentaires académiques. Point d'élevation de pensée, point de style surtout. Les scènes historiques sont fraitées comme les scènes de, taverne.

RO en

Nous érovons avoir des peintres d'histoire, erreur! Pour peindre l'histoire, 1 faut en avoir le style; le sujet historique ne fait point le peintre d'histoire; l'épée ne fait point le héros.

I y à une prétention générale à atteindre le vrai. On dédaigne les sujets où l'imagination crée. Peindre ce que l'on sent, ce que l'on voit, ce qui pose, telle est la loi de nos artistes à la mode.

Selon eux, Rubens eut tort de peindre la Descente de croix, Raphaël eut tort de peindre des saints et des anges. Tout cela, faux prétextes : Histoire du renard et des raisins verts,

Tout est matériel dans les œuvres de nos peintres d'aujourd'hui. Is s'attachent à la vérité historique, à l'exactitude chronologique et archéologique, au rendu des étoffes, des cuirasses, des hallebardes.

Toutes choses petites, communes, niaises, faciles.

Dessiner le poil des sourcils à l'Apollon du Belvéder., voilà notre époque.

On a dit : - Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? + On dira dans peu : + Qui nous délivrer: du réalisme? + Rien de fatigant comme une constante réalité. On reviendra sans cesse aux œuvres d'imagination. Les mensonges d'Homère seront toujours préférés aux vérités historiques, les magnificences fabuleuses de Rubens à toutes les friperies exactement copiées d'après le mannequin.

Le peintre-machine passera, le peintre-cerveau restera : toujours l'esprit l'emporte sur ln matière,

Au point de vue de la composition, du dessin et de ln couleur, eXamijuons maintenant nos maitres,

Notre méthode de parallèle va nous servir encore.

Supposons, à côté des toiles modernes, une œuvre de tubens où de Van Dyck.

Au point de vue de la composition, que voyons-nous 2

Dans nos vieux maitres, l'aspect imposant des lignes, la majesté, l'ampleur, l'agencement, les beautés du nu.

Dans nos peintres modernes, un ensemble Sans grandeur, la science des lignes ienorée, le nu dissimulé, des assemblages d'écoliers, le sentiment pittoresque peu développé.

Chez les premiers, le mouvement, l'unité, l'expression, la vie. Chez les seconds, l'action sans vigueur, le sujet mal exprimé, le froid du modèle partout, la raideur du mannequin partout, partout l'inexpérience et lienorance des principes éternels.

Là où il y a tendance à l'individualisme, la règle se perd, l'art recommence, Giotto renait.

Au point de vue du dessin, que pouvons-nous dire de nos novateurs? Ils ont pour principe de ne faire rien de ce qui fut fait, de tourner le dos aux traditions. Nous ne pouvons donc mieux caractériser le dessin moderne que par ces mots : Tout ce qui est contraire aux bonnes qualités des erands maitres.

Au point de vue de la couleur, lindividualisme singénie à trouver les choses les plus extravagantes.

Ce n'est pas ainsi que les grands peintres du passé cherchaient l'originalité : ce qu'ils faisaient pour y parveunir noutrageait point la raison. Pour ne pas ressembler à Titien, Rubens ne salit point ses pinceaux, ne les plonge point dans des tons impossibles. Ses teintes sont chaudes, pures, brillantes et vraies. Pour ne pas ressembler à Rubens, Van Dyck et Jordaens n'enfarinent point leur palette, n'imitent point la maladresse des

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enfants, moublhent point le clair-obscur, la perpective, le modelé.

En résumé, notre peinture moderne à tout ce qu'il faut pour plaire à la foule ignorante. Malheureusement, ce que l'on croit nouveau est vieux comme la terre; ce que l'on appelle innovation ressemble aux premiers essais de l'art, rappelle ce que firent d'abord les Égyptiens, puis les Grecs, puis les hommes de la Renaissance.

Chose singulière, l'art a son flux et son reflux.

Depuis nos peintres d'histoire jusqu'à nos peintres de cabarets, fous travaillent pour la foule.

Notre peinture moderne peut à bon droit porter ce titre : Peinture bourgeoise.

Si l'on compare l'art moderne à l'art ancien, un sentiment de tristesse profonde vous saisit. La belle école Hamande devait-elle engendrer de pareils enfants ?

Quand on songe que toutes ces têtes désorientées sont pleines d'heureuses dispositions; que, parmi ces victimes de l'erreur, il en est qui ont du talent, du génie; que tout cela se fourvoie et se perd; que pour s'élever: il ne faudrait à ces imaginations en déroute qu'un peu d'amour de la gloire, un peu d'amour de la patrie, qu'une énergique volonté de renverser le démon de la mode, de se réveiller comme en 1830, de se jeter dans les bras de nos glorieux maîtres; quand on y songe, la pitié vous prend, et un peu la honte aussi.

Si notre voix était puissante, nous dirions à nos artistes :

“ Ouvriers de l'édifice de l’art, plus de découragement, plus de mutinerie! A l'œuvre! à l'œuvre! rentrez sous la discipline ! plus d'isolement, plus d'individualité! L'individualité, vous l'entendez mal: car, seuls, vous ne pouvez

vien. Voyez le grand édifice, regardez-vous à ses pieds : comme vous êtes petits, comme vous êtes ridicules! A l'œuvre! suivez les sublimes architectes. Écoutez, ils vous appellent, suivez leurs avis, C'est au sommet qu'ils sont, cest là qu'est la perfectibilité, c'est Ià qu'est le pr'oorès! Cest au sommet! Allons, à l'œuvre! [à, vous serez forts; là, vous serez utiles, vous serez grands; là, vos travaux seront bons, ils seront soutenus, ils seront liés, liés à la masse solide, à l'édifice éternel. Montez donc, montez votre pierre et voyez où il faut la poser.

-« Qui à posé le dernier degré? C'est le grand maitre flaumand, est Rubens, cest lui qui est élevé jusqu'à la cime. Cest done lui qu'il faut suivre, cest lui qu'il laut atteindre, cest lui qu'il faut surpasser! cest sur sa pierre qu'il faut poser votre pierre, élever votre talent, couronner votre individualité !

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