PARTIE DE L'INVENTION ET DE LA COMPOSITION
Rubens semble être né avec une organisation telle qu'on ne peut en concevoir de plus propre aux conceptions de l’art. Son imagination vaste embrasse d'un trait tous les détails de l'œuvre la plus gigantesque et la plus compliquée. Nul artiste n'a montré tant de grandeur dans la pensée, tant de promptitude dans la conception, tant de verve dans l'exécution. Ses compositions sont toujours des improvisations sorties tout d'une pièce de son cerveau, comme une statue de bronze de son moule. Il composait avec une facilité telle qu'il produisait en un instant cinq et six esquisses différentes du même sujet.
Son génie lui suggéra tous les moyens d'émouvoir par le sens de la vue : il comprit que la Grappe de raisin, donnée par le Titien comme le modèlele plus parfait d'un groupe, n'était point propre à exprimer toute chose. Il 'attacha donc à donner à l'ensemble de ses masses une forme plus variée, plus ondulée, plus caractérisée. Il trouva que les
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masses, parfois tiraillées, ramassées ou allongées, présentaient à l'imagination des idées de terreur ou de colère, de calme ou d'effroi. Ainsi, nous voyons dans ses ensembles variés, tantôt l'image d'un mont qui s'écroule, tantôt l'aspect d'un nuage poussé par les vents. lei, dans des scènes tumultueuses, les objets semblent se mouvoir comme des serpents qui sentre-déchirent; là, c'est une mer en révolte dont les flots montent jusqu'aux nues. Veut-il nous donner l'idée d'une puissance entraînant une autre puissance par sa force où par son poids? l'ensemble de ses groupes semble calqué, par exemple, sur les masses fouffues d'un grand chêne qui tombe et entraîne avec lui tout ce qui l'environne.
Voyez la Conversion de saint Paul : ce magnifique groupe, coupé en deux par des rayons de lumière, ne ressemble-t-il pas à un rocher pourfendu par la foudre? les soldats culbutés roulent dans la poussière, comme des quartiers de roc.
Souvent, il donne à l'ensemble de sa composition la forme serpentante de 'S. Quelquefois, il jette comme des gerbes de lignes parallèles qui multiplient et fortifient la rapidité d'un mouvement. Ainsi, dans /e Combat des Xmazones, les masses groupées se poussent, se pressent, se renversent les unes sur les autres : les hommes, les armes, les chevaux, le feu, la fumée, tout semble se mouvoir et comme emporté par la tempête. Rubens s'est inspiré sans doute d'un orage impétueux qui fond sur une forêt immense : les arbres, les animaux, la poussière, tout penche ou fuit devant la violence de la grêle et des vents.
Dans l’art de composer de notre grand maître, il faut remarquer une chose importante : Nul avant lui n'avait songé à exprimer le sujet par la disposition de l'ensemble
le
général. Nul avant lui n'avait songé à donner à cet ensemble un caractère propre au sujet.
Homère presque toujours exprime ses grandes pensées par des comparaisons; Rubens, lui, nous fait sentir la comparaison dans l'ordonnance et dans l'ensemble.
Jamais peintre n’a possédé à un aussi haut degré tous ces moyens l'eXpr'ession.
Quant aux règles ordinaires de la composition, aucun peintre n'a mis autant d'art que Rubens dans la grâce et le pittoresque des contrastes; ses lignes toujours s'enchainent et sharmonisent; rien n’est inutile, rien n'est laneuissant, rien n’est confus; ses idées se développent sans gêne et sans effort; savant et profond dans ses contours, nerveux et concis dans ses groupes, sobre et judicieux dans ses accessoires, il n'oublie jamais que l'expression est une des choses à laquelle il faut songer d'abord, et qu'il faut toujours parler à l'âme en charmant les veux.
Qu'on examine bien toutes les qualités du peintre dans l'art de composer, et l'on dira qu'il est arrivé à un idéal au-dessus de l'humain.
S'il n'a pas toujours cherché le calme qui convient aux affections douces et tranquilles, en revanche il a jeté dans les scènes tumultueuses un emportement, un feu, une verve qui vous effraye et vous terrifie.
Avec un génie non moins fortement organisé, Michel- Ange possédait aussi cette puissance d'imagination qui convient aux sujets grands et terribles. L'audace, l'imposant, le grandiose sont aussi les caractères distincüfs de ses compositions. L'aspect des œuvres de Michel-Ange anima sans doute le génie de Rubens, mais combien le