VERTUS DE L'ARTISTE
\insi que de nombreuses cohortes de fourmis, rampant çà et Ià dans les sentiers étroits de votre jardin, vous paraissent dignes de pitié, ainsi paraissent, aux yeux des peintres de la secte nouvelle, tous les hommes, habitant la terre. Debout, à la hauteur des dieux de FOlympe, nos peintres philosophes n'appartiennent point au monde matériel où nous vivons l'Univers pour eux, c'est l’art; nos affaires les plus importantes, nos grands démélés politiques, de petits bourdonnements d'insectes, indignes de leur attention.
Où cel orgueil, celle vanité, cet amour-propre les conduisent-ils? On
s'accorde gén
éralement à dire que la noble ambition, le noble orgueil sont
les bases des grandes vertus, des grandes actions : que ces passions stimu-
lent le génie, l'exaltent, l'enflamment ; mais, jamais jusqu'à ce jour, on ne s'était avisé d'attribuer à la vanité et à l'amour-propre les mêmes résultats. Ces viles passions, se dit-on, nous inspirent une sotte satisfaction de nousmêmes, el Lendent sans cesse à nous aveugler sur nos défauts.
Écoulons ce que nos peintres ambitieux soutiennent à ce sujet.
Si la vanité et l'amour-propre, disent-ils, produisent sur de certains esprits de funestes effets, que peuvent-ils sur des hommes passionnés de notre trempe? Qui suit aimer la gloire a des yeux d'aigle sur ses propres défauts. Quand, se préparant à combattre sous les murs d'Ilion, les généreux enfants de la Grèce se vantaient d'accomplir les plus brillants exploits, ces sentiments de vanité el d’amour-propre ont-ils été funestes à leur héroïsme, à leurs vertus? Ces audacieuses promesses ne furent-elles pas au contraire le gage de la victoire? Lorsque, près de succomber sous les elorts des valeureux Troyens, le fils d'Atrée les leur rappela : «Quelle honte! s'écriait-il, quelle honte! 0 Grecs! opprobre de votre race! fantômes de héros! que sont devenues les bravades qui étaient dans notre bouche, lorsque nous nous disions les plus héroïques des hommes ? À Lemnos, élevant un front ivre d'un vain orgueil, vous nourrissant de la chair des victimes et portant les coupes à vos lèvres, chacun de vous se vantait de soutenir dans le combat l'effort de cent, même de deux eents Troyens ! »
Autres temps, autres mœurs.
Aujourd'hui, nos héros ne s’avisent plus de dire : « Je comhattrais cent, deux cents Troyens. » Généralement, nous avons peu de raisons qui nous autorisent à nous vanter d’une pareille vigueur.
En revanche, la civilisation nous a dotés d'une qualité qui nous place bien au-dessus des héros de la Grèce.
Celte qualité, c'est la modestie.
Avec elle on ne se compromel jamais. Échouez-vous dans une entreprise, vous êtes à l'abri de la honte et du reproche; vous ne vous êtes point vanté.
0 civilisation! mère de la mollesse, de la paresse, de la poltronnerie el du repos !