‹ Œuvres littérairesChapitre 27 sur 28 · M. de Beautteville · texte numérisé non relu

M. de Beautteville

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des Soleurois au gros ventre, visage rouge, œil fixe, tête chauve, vraies faces de tyrans romains^ qui, fronçant le sourcil et faisant de leurs grosses lèvres une moue abominable, semblaient s'entretenir avec importance. Quoique je fusse évidemment l'objet de leur conversation, je n'y fis pas grande attention d'abord. Il est assez naturel qu'on se dise quelques mots sur un nouveau visage; ma pensée n'alla pas plus loin. A la promenade de la capucinière, me trouvant avec un autre Soleurois, quelqu'un parla de Soleure. Je parlai de l'extrême dévotion que j'avais trouvée dans cette ville, dévotion qui est poussée à un tel point que ce qui marche dans les rues marmotte continuellement les grains d'un chapelet qu'il porte à son bras, et que, depuis quatre heures du matin jusqu'au coucher du soleil, les églises, les chapelles, les pèlerinages ne désemplissent point. Mon Soleurois reprit alors la parole, et d'un ton mystérieux et administrateur, il observa qu'il n'y avait rien de plus essentiel que d'entretenir le peuple dans de pareils sentiments; que si les magistrats lui laissaient une fois ouvrir les yeux, bientôt il leur péterait dans la main (ce furent ses expressions aussi nobles que

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philosophiques) ; que c'était cette indévotion qui avait perdu ki France, dont ki constitution jusqu'alors avait été si belle, et si heureusement fondée sur trois ordres, à la tête desquels était le clergé; il ajouta enfin qu'un étranger avait eu dernièrement l'audace de venir prêcher au milieu d'eux des maximes de tolérance et d'humanité, mais que par bonheur on s'en était bientôt aperçu ; qu'on avait traité cet homme comme il le méritait; qu'un bon cachot l'avait mis à l'ombre pendant huit jours, et qu'ensuite, on l'avait reconduit à pied, d'archers en archers, jusque sur la frontière de sa patrie. L'auguste sénateur termina ce discours par le vœu de retrouver un pareil coupable, assurant bien que cette fois il ne serait pas reçu aussi doucement, mais qu'un exemple terrible instruirait l'univers à respecter Soleure. Très édifié de cette péroraison, que d'ailleurs la tournure de l'entretien avait amenée assez naturellement dans la bouche de ce vilain, j'étais à cent lieues de penser qu'elle pût me regarder. Assurément personne ne m'avait donné mission pour aller évangéliser les tribus Suisses, déjà si libres aux yeux de la France! Ce ne fut que trois jours après, et presque au moment de partir (ÏOlten, que

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quelquesjeunes gens vinrent, deleur propre mouvement, me faire amende honorable, pour leurs compatriotes, de la fausse opinion qu'on s'était inutilement efforcé deleur faire prendre surmon compte. Ils m'apprirent alors qu'un certain M. Schloutz^ conseiller de Soleure, personnage dartreux et galeux depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds^ m'avait travaillé le plus joliment du monde dès le jour de mon arrivée, et cela sans aucun motif, sans même m'avoir jamais connu, mais uniquement par le plaisir de nuire. Tranchons le mot ; ce M. Schloutz m'avait affublé de Thonorable qualité d'espion. « Quelque décrié que soit le sieur Schloutz, « m'ajoutèrent, avec ingénuité, ces jeunes gens, « (car c'est le plus mauvais sujet de la Suisse, « qui la vendrait pour un petit écu), vous savez (c que la calomnie trouve toujours quelque espèce « de créance ou du moins de soupçon, maisnous « n'avons pas tardé à reconnaître que vos ma- « nières simples et égales étaient celles d'un « honnête homme ; nous avons appris d'ailleurs « qui vous étiez, et le soir dans nos chambres « nous avons ri bien souvent en nous couchant, « delà bonhomie de M. Schloutz et de la terreur

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a panique de nos vieillards. » — Je remerciai ces messieurs de leur confidence, mais je me plaignis à eux de ce qu'ils ne me l'avaient pas faite plutôt; je leur dis que si j'avais pu deviner qu'une portion de l'assemblée conçût de moi cette glorieuse et charitable idée, malgré tout le plaisir que me faisait leur compagnie, il y avait longtemps que j'aurais pris congé de Facadémie (ÏO/ten, En même temps je voulus aller trouver M. S chioutj: i^ouT lui faire mes remerciements, et lui dire amicalement mon avis; mais on avait eu la précaution d'attendre que M. le conseiller fut parti. Je puis bien dire qu'il n'est sorte de caresses et dlionnetetés que ces jeunes Helvétiens n'aient employées dans le peu de moments que j'ai passés encore à Ollen pour me faire oublier le désagrément que j'avais éprouvé. Ils redoublèrent d'attentions et de soins. Pendant le dîner qui suivit, dans l'ivresse de ces chansons où l'éloge rodomont de la liberté Suissesse couronne le repas, ils imaginèrent de boire à ma santé dans la coupe de Guillaume Tell et de boire en même temps à la liberté française. Ce fut un mouvement très brillant de leur part, très sen- ! sible pour moi. Une centaine de personnes suivit

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machinalement leur exemple ; je ne savais à qui entendre, ni avec qui trinquer; tout le monde voulait toucher mon verre; debout au milieu de ceux qui s'avançaient vers moi, j'avais beau me retourner, j'essuyais encore l'aimable reproche de ne pouvoir suffire à leurs empressements. — Qu'une si touchante scène ne fut-elle générale pour ma patrie, pour eux-mêmes^ pour l'honneur de l'humanité ! Mais mes amis observèrent que plus de la moitié de l'assemblée, restée insensible et froide dans son égoïsme, n'avait pris aucune part à ce mouvement. Ils convinrent même avec moi de la tournure très fine qu'ils avaient employée dans l'espérance d'un plus grand succès ; c'est qu'ils avaient proposé de boire à la liberté française^ jugeant que dans tous les pays et dans tous les siècles le vœu naturel de l'homme devait être pour la liberté, et pour celle de ses semblables; mais jamais ils n'auraient osé faire la même proposition en l'honneur de V assemblée nationale de France.

Et voilà donc cette fameuse liberté des Suisses.

On dit pourtant que dans ces montagnes il existe du moins un seul canton oij la dignité de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort,

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ne cesse pas un seul jour d'être respectée. Ah si cela pouvait être vrai ! si mes yeux... Je pars pour Appenzel!

Ecrit à Saint-Gall, sur la montagne des roses-bleues, près de l'étang, ce 3 juin 1790.

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