‹ Œuvres littérairesChapitre 26 sur 28 · DÉTAILS SUR LA SOCIÉTÉ D^OLTEN · texte numérisé non relu

DÉTAILS SUR LA SOCIÉTÉ D^OLTEN

pour eux un centre de ralliement, un jour de fête. Les gens d'esprit sont les premiers à se lasser de tout ; Lavater^ Pfeffel, Zimmermann ne viennent plus : ce sont aujourd'hui leurs enfants ou leurs cousins qui les remplacent, quelques conseillers habitués à l'intrigue dans leur canton et qui, en partant de chez eux, se font une affaire du voyage qu'ils entreprennent; quelques professeurs, ministres, ou chanoines, qui vont là comme à un congé ; et, en général, ce sont surtout les jeunes gens des villes, matière bruyante, chantante, évaporée, pour qui le mot de patriotisme n'est qu'un prétexte pour faire du bruit, et qui formant le plus grand nombre, donne nécessairement le ton au reste de la société. Je puis m'être trompé, mais, quoique j'aie causé avec presque tous, je n'en ai trouvé que quatre d'aimables, dont deux étaient instruits, philosophes, et montraient une âme. L'un de ces deux se nommait Meyer de Lucerne : l'autre, aussi de Lucerne, s'appelait ^a/Marar. Le troisième était encore de Lucerne^ et se nommait Ruttimann, digne et excellent jeune homme. Quant au quatrième, c'était un citoyen de Zurich, Esrher de Berg. Je n'ai vu nulle

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part d'être plus prévenant, plus amical, plus sociable, plus occupé des autres, plus constamment jaloux de les servir et de leur plaire. Il était impossible de ne pas céder à ses politesses, de ne pas se lier avec lui, de ne pas l'aimer comme un homme avec lequel on serait heureux de vivre dans tous les pays.

L'académie tint une autre séance le surlendemain. On fît diverses lectures allemandes assez tristes et assez insipides sur des sujets d'antiquités suisses et de politique. Les Suisses, si vous mettez à part quelques phénomènes qui ont brillé parmi eux, ne sont pas un peuple fort spirituel. Leur vie est peu élégante, peu agitée. La pipe et la chanson les absorbent. Ils ont devant les yeux la plus belle nature de toutes les natures du monde, mais il en est très peu qui la connaissent et presque point qui la sentent. Manger et boire toute la journée, prendre du thé, du vin, du fromage et des pommes, fumer, parler à tue-tête, bavarder sans cesse pour ne dire que des pauvretés, voilà les Suisses. Encore tout livrés qu'ils sont à la vie animale, ne connaissent-ils point les commodités les plus ordi- ! naires de la vie. Leurs lits sont trop courts de

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deux ou trois pieds pour une créature raisonnable.

De toutes ces lectures que je ne crains point de condamner à Toubli, j'excepterai cependant celle qui fut faite par le ministre Bridel, jeune pasteur de Bâle, rempli de talents et de facilité. Il lut une pièce de vers en français, langue que parlaient un peu les assistants, mais que personne n'entendait. Seul parmi les orateurs de cette séance, il fut applaudi à tout rompre. Il est bien sûr cependant qu'aucun ne comprit sa pièce : ni les beautés, ni les défauts n'en furent aperçus, mais le poète avait eu l'art de chanter VHelvétie, il leur faisait sonner les exploits de leurs pères, leur vaillance, leurs vertus, ils prirent tout cela pour eux, ils s'applaudirent avec transport ; enfin, après le dîner, ils s'emparèrent du ministre Bridel, l'exhaussèrent sur une chaise, et le couronnèrent de fleurs, scène qui ne se passa pas sans hurlements à la manière du pays.

Le reste de mon séjour à Olten ne mérite pas d'être raconté, si ce n'est une promenade que nous fîmes à une lieue de la ville au château à'Arbourg, vieille masure inhabitée, située sur

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une haute montagne couverte de bois. Nous étions une trentaine. On eût dit une colonie marcliant à quelque conquête. Un jeune ]\omme à tète tondue, bibliothécaire de Berne, M. Wagner, et qui avait plus de six pieds, fut nommé le grand gymnasiarque de notre émigration. Il était deux heures après-midi et le soleil était ardent. Ce grand diable nous mena à travers les bois, les rochers et les précipices. Jamais route ne fut plus pénible, quoiqu'il nous assurât qu'elle était la plus courte. Plusieurs de nos soldats restèrent à moitié chemin, rendus, essoufflés. Pour faire un pas il fallait s'accrocher d'un arbre à l'autre ; la montagne était elle-même comme un grand arbre aux branches duquel il fallait monter. Ce supplice dura plus d'une heure, au bout de laquelle nous nous trouvâmes sur le bord d'un abîme opposé à notre route, et presque aussi peu avancés qu'au commencement. Le grand gymnasiarque fut déposé. On en choisit un autre qui nous tira d'affaire. Mais il aurait fallu aussi un échanson. Nous ne trouvâmes à ce vieux château que de l'eau et des noix; c'était bien peu pour des gosiers aussi affamés, aussi altérés que les nôtres. Avant que

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d'en descendre, le ministre Bridel nous proposa d'écrire chacun nos noms et une devise sur un livre qui est là, et que Ton envoie tous les ans à Leurs Excellences de Berne. La proposition vint fort à propos. Depuis une heure, ces messieurs, sans pitié pour l'étranger présent, chantaient, à fendre le crâne, leurs chansons helvétiques. C'était toute leur conversation ; j'en étais excédé ; mais comme il faut être honnête, surtout chez une nation étrangère, célèhre au temps jadis, quand mon tour vint d'insérer une devise sur le registre, j'écrivis deux vers do Virgile qui, faisant calemhour avec mon nom, étaient en môme temps, peut-être, une allusion assez heureuse et assez polie. Voici les deux vers de Virgile :

Divisquc videbit, Permixtos heroas et ipse videbiiur illis.

Le ministre Bridel sentit cette citation, et il eut l'honnêteté d'aller la répéter à tout le monde ; il ne cessait de la redire : ce n'est pas que je prétende me vanter du très petit mérite de in'être souvenu à propos de deux vers latins; mais je

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les rapporte pour faire connaître le sot et stupide orgueil de messeigneurs qui reçurent cette civilité d'un étranger, aussi dédaigneusement que les statues des dieux reçoivent l'encens qu'on brûle sous leur nez. Personne ne m'en parla, ne m'en remercia ; il n'y eut que le grand diable Wagner qui me prit la main, et me dit bravo : en quoi je le trouvai tout plein d'esprit. Un gros sénateur de Soleure, grand sautier, c'est-àdire lieutenant de police, de plus grand sot, et •joli biberon, avait écrit pour sa devise :

Quosemel est imbuta recens, servabit odorém .

Testa diu. — Voici le bel esprit et l'érudition vineuse de l'académie à'Olten t

N'avez^vous pas remarqué avec plaisir, Monsieur^ notre manière d'être? me disait très sérieusement un autre de ces académiciens. Depuis que nous sommes ici, personne n'a parlé de politique j ni d'objets sérieux^ nous n avons fait que boire, que chanter !

Mais c'est maintenant à moi de parler un peu politique, il en est temps; je me rappelle que

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j'ai promis de m'expliquer sur la liberté des treize cantons, et de dire ce qui en est. 0 Suisses ! VOUS avez brisé le joug, parce que le jour de l'insurrection, tout le monde est frère, tout le monde est égal ! Mais non, non vous n'êtes plus libres; j'en jure par les saines lumières de la philosophie, par les sentiments immuables de l'humanité. Pour être sans rois on peut n'en être pas moins sans maîtres; on peut même avoir encore plus de rois qu'on ne pense, car il m'est permis d'appeler ainsi tous ceux qui, ne tenant point leur autorité du consentement public, ou qui imposant sans raison des ordres que n'a point approuvés la volonté générale, régnent sans trône, et vivent en despotes sous le nom perfide de citoyens. Or, c'est là le reproche que votre nation mérite. Français, et devenu libre à mon tour, je veux enfin désabuser mes concitoyens de l'admiration qu'ils vous prodiguent, sur la foi de votre antique histoire, et sur je ne sais quelles traditions modernes^, jamais éclaircies, qui, confondant les roches sauvages et les cavernes solitaires avec l'indépendance, ont fait croire jusqu'à ce jour que l'Helvétie, que l'heureuse Helvétie était le siège auguste et inébran-

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lable choisi par la liberté. Est-on libre quand les paysans sont contraints d'apporter dans les villes les fruits de la terre et de leurs sueurs, et de les vendre à une classe privilég-iée avant de pouvoir les proposer à autrui? Est-on libre quand un seigneur, un bailli suisse a le droit, pour son seul usage, d'ordonner une corvée, de faire faire un chemin, sans qu'il lui en coûte une obole; d'assujettir les bras de ses malheureux vassaux à lui fendre une route plus douce et plus commode sur le roc où est assis son château, et s'étonne encore aujourd'hui de ce qu'en France nous venons d'abolir les droits féodaux? Est-on libre quand des Etats pauvres sont surchargés de nombreuses et inutiles pensions qu'il faut payer à des intrigants stupides, pour avoir vieilli dans le pouvoir? Est-on libre quand ce sont des magistrats qui gouvernent impérieusement, et que ces magistrats sont choisis par la plus petite partie du peuple, et par la plus noble (car ces Suisses si libres et si simples ont aussi leur noblesse)? Est-on libre enfin quand on ne peut supporter, sans la plus profonde douleur et sans une mortelle jalousie, le spectacle de la i liberté naissante chez les autres peuples?

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0 Suisses! telle est pourtant votre histoire actuelle. Tout ce que je viens do dire, je le tiens de quelques-uns de vos propres concitoyens, hommes vraiment philosophes, affranchis par leur seule pensée^ mais gémissant de leur esclavage réel, et qui m'ont raconté tout bas, et presque en confidence, les faits que je m'empresse ici de consigner.

Veut-on encore d'autres faits? Le soir môme de mon arrivée à Olten^ un jeune officier suisse vint me trouver, me parla avec amertume de la révolution, des vains efforts de son régiment, et finit par me démontrer avec quelle bravoure il s'était enfui de Paris à la tête des intrépides dont il était le capitaine. — On peut se rappeler que les trois derniers couplets de l'hymne à'Olten font allusion à l'état actuel de la France. Il y eut une intrigue terrible de la part de vieux pour que ces couplets ne fussent point chantés, mais quelques jeunes gens, amis de l'auteur, les entonnèrent, et l'amour du chant qui là, commeje l'ai dit, est irrésistible, l'emporta. — L'homme des petits cantons, qui est en général le plus fier et le plus grossier de la Suisse, appartient à ses prêtres, à ses capucins, et surtout aux présents

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do la France. Ainsi, c'est sur le rempart môme de la liberlé qu'ils marchandent la leur propre à leurs voisins. — Dans les commencements de la société d^ 01 f en, l'ambassadeur de France* ne vit pas sans peine une association qui, resserrant les nœuds d'un peuple fier, le rendait plus difficile à diviser. Il décria tant qu'il put cette académie, et depuis ce temps les petits cantons n'y viennent point. Enfin, pour achever cette épreuve, je vais citer un fait qui m'est personnel, et qui par l'espèce de sentiment qui animait les auteurs, montre bien jusqu'à quel point le vieillard et l'homme fait portent en Suisse la frayeur de la liberté. Lorsque l'on sut que j'étais Français, quoiqu'il vienne tous les ans beaucoup d'étrangers à Olten, quoique même je fusse connu de plusieurs personnes par un précédent voyage, et notamment du président à qui Lavater avait donné une lettre de recommandation pour moi, ainsi qu'à quelques autres membres de la société, voyageant à Paris, je vis cependant de petits conciliabules où les gestes me disaient qu'on parlait de moi, et qu'on m'évitait. Je reconnus

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