RACINE
ATHALIE
Comment vous nommez-vous?
JOAS
J'ai nom Eliacin.
ATHALIE
Votre père?
JOAS
Je suis, dit-on, un orphelin, Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance. Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
ATHALIE
Vous êtes sans parents ?
Ils m'ont abandonné.
ATlIALie.
Comment) et depuis quand?
Depuis que je suis né.
ATBAUB.
' Ne sait-oa pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS
Ce temple est mon pays, je n'en cornais point d'autre.
ATliALIE.
Qui vous mit dans ce temple?
Une femme inconnue, Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
ATHALIE
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?
JOAS
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ! Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Tous les jours je l'invoque ; et d'un soin paternel, 11 me nourrit des dons offerts sur son autel.
Voilà un petit exemple du caractère biblique d'Aihalic.
Troisièmement, nous dirions que le style de la tragédie était monté, en général, sur un ton trop épique, et qu*il fallait le faire descendre un peu des hauteurs de la déclamation, pour Tadapter aux nécessités du dialogue. La pompe de la tragédie a toujours paru si excessive aux grands acteurs, qu^ils ont tous pris le parti de parler les vers, ce qui est néanmoins un tort, car les œuvres littéraires, comme les œuvres musicales, veulent être lues comme elles sont écrites.
La tragédie n'est donc pas sur le chemin du drame, et Tune ne gène pas Tautre; les éludes que nous faisons sur
Racine ii*ont donc pas pour but la dépréciation des classiques au profit des romantiques; c'est un examen trèsfranc, mais très-sincère, très-décidé, mais très-consciencieux, de tout un ordre d'ouvrages qui ont été jugés sous la Régence, c'est-à-dire à Tépoque où le goût littéraire en France était le plus faussé ; c'est une opinion calme, exprimée par un homme grave, sur des poèmes que tout le monde admire et que personne ne lit.
Beaucoup de gens ont trouvé une irrévérence coupable dans le nom de Jean, que nous avons donné à Racine. Qu'on nous permette de répondre que nous sommes beaucoup moins irrévérencieux que nos contradicteurs ne sont ignorants. C'est Voltaire qui a donné à Racine le nom de Jean, dans un grand accès d'admiration insensée. Nous n'avons fait que répéter le mot en le soulignant, ce qui en faisait une citation.
H. Dumas est, avec M. de Lamartine et H. Victor Hugo, Técrivain de la nouvelle école qui a jeté le plus d*éclat et qui a produit le plus d*œuvres. Quelle que soit la place qu*on lui donne dans Thistoire littéraire de notre temps, cette place sera toujours des premières; car il n'y a que les hommes puissants qui remuent les esprits, et H. Dumas les a beaucoup remués. Il faut dire encore, et ceci sera à son honneur, qu*il y a de certains artistes, venus à de certains moments, qui produisent une grande commotion avec des œuvres médiocres. Ce sont ceux qui prennent leur point de départ, non point dans Tart, mais dans les passions ou dans les intrigues contemporaines. Les tragédies de Voltaire durent leur succès aux attaques qu'elles contenaient contre les rois et contre les prêtres; les comédies de Beaumarchais, aux déclamations contre les grands seigneurs et contre la magistrature; les ta-
bleaux de David, à la résurrection du républicanisme grec et romain. Ces hommes-là étaient moins des artistes que des pamphlétaires ; aussi leurs ouvrages tombent-ils un peu chaque jour dans l'oubli, comme c^est le sort de toutes les choses qui reposent sur les engouements des partis politiques. Eh bien I il faut rendre cette justice à M. Dumas, et en général à tous les lettrés éminents de notre époque, qu'ils n'ont point laissé traîner la robe blanche de la muse dans le ruisseau des cabales. Les artistes d'aujourd'hui sont trop au-dessus des hommes politiques, pour se mettre au service de leurs jalousies et pour accepter leur commandement. Les ministres ne mènent que les affaires, quand ils les mènent ; les artistes mènent les idées.
Oui, ce sera un beau titre de gloire pour la nouvelle école littéraire d'avoir ému et passionné tous les esprits rien qu'avec des choses d'art ; d'avoir groupé autant de luttes et d'admirations autour d'un enjambement et d'un hémistiche, que tout le dix-huitième siècle avait groupé de haines contre la religion et contre la monarchie; d'avoirmis en tel honneur l'intelligence, et la poésie, sa forme la plus divine, que les esprits se soulèvent et se courroucent pour un vers de Racine, lorsqu'ils le croient attaqué. Or, ce n'est jamais en vain que les peuples aiment les arts et les lettres; il y a dans la forme et sous la forme des poèmes, poèmes écrits, poèmes chantés, poèmes sculptés, poèmes peints, un monde infini d'idées morales et religieuses, qui sont la cause principale de la sympathie des peuples et la source de toute civilisation. C'est pour cela que l'art est moral, rien que par lui-même; il est moral, parce qu'il exerce l'esprit, parce qu'il féconde
TÂme, parce qu'il réchauffe le cœur; il est mora), parce qu*il mène à la pensée, et que la pensée mène à Dieu.
Nous disions donc que H. Dumas pouvait se rendre ce témoignage, de n*avoir jamais mis une cocarde à ses drames. Le bruit qu il a fait est bien un bruit littéraire ; les triomphes qu'il a obtenus sont bien des triomphes littéraires, chose glorieuse, et qui a été en tout siècle la marque des esprits élevés et puissants.
Lorsque M. Dumas découvrit en lui une vocation dramatique, et obtint ses deux premiers et grands succès de Henri /// et de Christine, nous étions en province, fort jeune encore, et suivant avec les yeux de Tesprit, du fond des écoles de Toulouse, ce nouveau mouvement littéraire, qui se jetait ainsi qu'un torrent ji travers nos admirations d* enfance. Assis, comme le berger de Vii^e. au bord de ces eaux révoltées, nous voyions l^asser, voguant et tournoyant sur Tabime, Delille, Parny, Laharpe, Jean-Baptiste Rousseau, Saint-Lambert et Voltaire, et nous n'avions pas assez Tintelligence des grands maîtres pour comprendre que les idées nouvelles, qui emportaient les œuvres du dix-huitième siècle, relèveraient précisément celles du dix-septième. Nous eûmes donc peur pour Corneille en voyant tomber Voltaire; et nous nous mimes à étudier cette nouvelle littérature, si impérieuse et si envahissante, comme on étudie un fléau Ce fut ainsi que nous découvrîmes le secret de M. Dumas; et si nous revenons sur cette matière, c'est moins pour lui faire un reproche d'avoir commencé comme il commença, que pour le féliciter d'avoir fini comme il finit. Son succès fut si prompt et si grand, il renversa d'un coup de pied si véhément tout ce que Ueriiani avait
laissé debout des tragédies de TEmpire, que la victoire le surprit lui-mêiDe, et le trouva dépourvu de vivres et de munitions pour atteindre et pour détruire les fuyards. Le théâtre lui appartenait ; on le lui avait donné et il Tavait pris; mats, après en avoir chassé les romains libéraux de la Restauration, il fallait bien en repeupler la solitude, et c'était la seule chose à laquelle M. Dumas n'eût pas eu le temps de songer.
M. Dumas n'était pas embarrassé pour inventer des canevas de pièces» pour les distribuer avec habileté, et pour y jeter à pleines mains ces mille accidents dont il est toujours le maître; mais, après avoir dressé la liste des personnages, il fallait les faire parler, c'est-à-dire leur trouver des sentiments, des idées et du style, et la difficulté était là.
On a beau naître avec le talent le plus merveilleux du monde, on a beau avoir le cœur généreux et la tète ardente, on n* apprend pas à écrire sans beaucoup de temps et sans beaucoup de mal. D'abord, le travail de déduction intime et cachée à l'aide duquel on trouve les idées, est long et entrecoupé de méditations sans fin. Le public ne soupçonne pas combien d'heures de solitude, de promenades dans les sentiers ou dans les rues désertes, de monologues de l'âme pris et repris cent fois, ont coûté an poète de pauvres phrases que les oisifs écoutent quelquefofs avec distraction. Et, comme on n'a pas de style à soi sans avoir des idées à soi, il faut nécessairement apprendre à penser, quand on veut apprendre à . écrire. De son côté, le style exige deux choses, le sentiment du beau et le métier. Le sentiment du beau est un don de la Providence. On peut le développer en soi, mais
non Ty créer. Lorsqu'on a ce sentiment, il faut le dégager, Texercer, faire son éducation, d'après de certains précédents empruntés aux œuvres des grands maîtres; car, s'il ne faut jamais copier les modèles, même les plus admirables, il faut toujours se rendre compte de leur procédé, et faire à peu près, dans le cas spécial où Ton se trouve, comme ils auraient fait eux-mêmes. C'est là que commence le travail pratique du style, travail patient, à la fois de méditation et d'expérience, qui consiste à étudier les diverses formes de la phrase, à les dessiner avec correction, à les balancer avec harmonie, jusqu'à ce que, par une habitude péniblement contractée des tournures nobles, amples et précises, on en soit venu à bien écrire, sans rature et du premier jet. Car, quoi qu'en dise Boileau, les écrivains qui corrigent ne sont pas de grands écrivains. Les corrections doivent se faire dans la tête, jamais sur le papier. Il faut couler l'idée dans la phrase, comme le bronze dans le moule, et puis lui faire supporter tout au plus ce léger travail de ciselure, qui se borne à enlever les bavures du métal. La partie de métier qu'il y a dans l'art d'écrire exige donc, comme nous disions, beaucoup de réflexion, de temps et de peine; et, quelque prédestiné que l'on soit, on ne la possède point le premier jour.
H. Dumas ne la possédait point, quand il devint maître du théâtre. Il fit alors tout ce qu'un homme de tact et d'esprit pouvait faire; une fois sa pièce imaginée, combinée et distribuée, il en remplit les scènes avec ce qu'il trouva de plus beau dans les poètes étrangers; il prit pour collaborateurs Schiller, Goethe, Walter Scott, Calderon, d'excellents collaborateurs, ma foi; il fournit le plan;
ils fournirent les idées; et le succès fut en commun. Gomme fait, cette méthode était bonne; car il vaut certainement mieux mettre les idées et le style de son voisin dans une pièce, que de n'en pas mettre du tout; mais, comme théorie, elle était défectueuse, car elle tendait à ériger le plagiat en principe, c'est-à-dire à immobiliser Tesprit humain. D'ailleurs, si quelqu'un eût pu défendre cette méthode, ce n'eût pas été H. Dumas; car la nouvelle école, qui reprochait aux poètes de l'Empire de copier servilement les classiques, ne pouvait pas proposer de copier servilement les romantiques. C'eût été mettre des noms propres à la place d'autres noms propres, Schiller à la place de Corneille ; c'eût été escamoter la question, et non la résoudre.
Dans le premier moment, et sans y avoir bien réfléchi, M. Dumas voulut défendre sa méthode littéraire. Il crut certainement alors qu'il avait raison ; mais il s'aperçut plus tard qu'il avait tort, car il la changea. Depuis 7?tchard (TArlington et la Tour de Nesle^ les derniers drames de M. Dumas à l'époque de nos articles, il n'a plus copié personne, mais aussi il n'a pas eu de grands succès. Il a fait de belles scènes, il n'a pas fait de belles pièces. Il a donc fallu cinq années d'études, dans une voie meilleure, pour arriver à Mademoiselle de Belle-hle. Ajoutons que le temps a été bien employé, et que l'œuvre nouvelle vaut ce qu'elle coûte.
Ces cinq années d'études seront pour M. Dumas, nous en sommes bien convaincu, les plus fructueuses de sa vie. Elles n'ont pas été remplies d'œuvres éclatantes, cela est vrai; mais H. Dumas a remué plus d'idées, abordé plus de questions, ébauché plus de phrases, pendant ces
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cinq années, que dans toute sa carrière. C'est une chose effrayante que Tactivilé de ce jeune homme, entouré déjà d'autant de volumes qu'un bénédictin du dix-septième siècle. Ses drames sont partout, ses romans partout, ses articles partout. Or, ces articles, ces romans et ces drames lui ont donné une habiiude de sonder les passions et de creuser les idées qu'il n'avait pas il y a cinq ans; la nécessité de tirer de lui ce qu'il tirait des autres l'a réduit à étudier et à penser ; ^si bien que le jour où nous lui avons fermé la mine d'or des poètes étrangers, il s'est trouvé riche, parce que le travail enrichit toujours.
Il faut dire que Mademoiselle de Belledsle n'est pas précisément la première et la seule pièce où se soit révélée la nouvelle méthode de travail de M. Dumas. Cali- (jula était une étude sérieuse, réussie en beaucoup d'endroits, et qui avait malheureusement le tort d'entraîner, sans préparation, dans un monde que la nouvelle école reconstruira un jour, nous Tespérons, mais où il faut entrer, non pas avec un soldat, mais avec une armée.
Mademoiselle de Belle-Isk porte sur l'affiche le titre de comédie. M. Dumas a fait en cela une concession aux usages du Théâtre-Français; car la nouvelle école n'admet pas, en principe, cette classification des œuvres tragiques et des œuvres comiques; elle range toutes les pièces sous le nom général de drame, et les événements y sont gais ou tristes, sans que leur titre change, parce que drame veut dire action. Il ne faut donc point appliquer les règles de la comédie à Mademoiselle de Belle- Jsle, pas plus qu'il ne faut appliquer les règles de la tragédie à Ruij Blas, Les poètes dramatiques d'aujourd'hui s'écartent de Corneille, de Molière et de Racine, comme
ceax-ci s'étaient écartés d'Eschyle, d'Aristophane et de Sophocle. Or, ce qui a été permis aux uns ne saurait être défendu aux autres. La vérité et le soleil se lèvent pour tous.
Mademotsèlle de Belle-hle est donc un drame, et de plus un drame fort spirituel, fort curieux et fort intéressant. Ces sortes de pièces ne se racontent pas, elles se voient ou elles se lisent. Dans celle-ci, rien n'est historique que les noms propres ; Taventure et les détails sont d'invention; mais, pour qu'une chose soit vraie dans Tart, il suffît qu'elle soit possible dans Thistoire. II ne faut, du reste, que nommer les principaux personnages, le duc de Richelieu, la marquise de Prie et mademoiselle de Belle-Isle, pour reconnaître qu'ils sont réels, excepté pourtant un chevalier, le fiancé de mademoiselle de Belle-isle. Nous savons un grand poète qui a dans son salon un tapis ayant appartenu à la marquise de Prie, et mademoiselle de Belle-Isle était la petite-fille du surintendant Fouquet.
Nous disions qu il ne faudrait pas appliquer à la pièce de M. Dumas les règles de la comédie classique. On ne doit répondre que de ses intentions. Mademoiselle de Belle-Isle ne renferme donc point ce qu'on appelle des caractères; il n'y a qu'une histoire, par elle-même touchante et terrible, qui se déroule à travers des incidents fort comiques et des mots fort plaisants. Nous avons aussi entendu reprocher au duc de Richelieu d'être moins spirituel dans la pièce qu'il ne l'est dans l'histoire. Nous croyons que c'est brillant qu'il fallait dire. L'orthographe du duc de Richelieu a toujours été trop célèbre, pour que son esprit ait pu l'être beaucoup. C'était un seigneur fort
beau dans sa jeunesse, et auquel les femmes firent sa réputation. Les femmes vont toujours à ce qui distingue un homme ; mais ce n'était pas T esprit qui pouvait distinguer, aux yeux des femmes de la Régence, le duc de Richelieu, d'une fort modeste origine, et qui, sous sa titulature d'emprunt^ s'appelait M. Yignerod tout court, n'avait même pas dans sa famille de ces traditions d'élégance et de grand air qui caractérisaient les gentilshommes de la cour de Louis \III et de la première cour de Louis XIV. Il avait des façons fort aisées, mais non moins insolentes, et une conversation beaucoup plus graveleuse encore que spirituelle. Voltaire dit que, lorsque le duc de Richelieu entrait dans un salon de femmes, il fallait bien défendre son cœur et bien boucher son nez; mais il ne dit pas qu'il fallût boucher ses oreilles.
Mademoiselle de Belle-Isle est, à nos yeux, la meilleure pièce de M. Dumas. En outre, et c'est lace qui ea double le prix, elle est le fruit d'un nouvel ordre d'idées et d'une nouvelle méthode de travail. M. Dumas a fait, ea écrivant cette pièce, preuve manifeste d'une grande aptitude au travail. 11 a montré qu*il pouvait arriver tout seul à ridée.
Or, derrière l'idée, il y a le style.