QU'EST-CE QUE SAVOIR LE FRANÇAIS
Nous avons lu pendant une semaine, dans les feuilletons de tous les journaux, divers jugements littéraires sur Ruy Bios, lesquels peuvent se réduire à ceci, en ce qui regarde le style : « H. Victor Hugo ne sait pas le français. » — Laissant de côtelés noms propres, et considérant Tétrangeté qu'il doit y . avoir aux yeux de tout le monde, et qu'il y a aux nôtres, à ce qu'un écrivain fortéminent, accepté comme tel, même par ses critiques, ne sache pas le français, et à ce. que des feuilletonistes, beaucoup moins éminents que lui, le sachent; il nous a paru bon et nécessaire de rechercher s'il n'y aurait pas quelque malentendu dans cette accusation ; et comme, de son côté, Fauteur de Ruy Bios est convaincu naturellement qu'il sait le français, et que ce sont, au con-
traire, les feuilletonistes qui ne le savent pas, il est impossible d'apprécier leurs griefs et de les mettre d'accord, si Ton ne recherche pas, en dehors de leurs prétentions respectives, quelque loi, quelque règle, quelque observation, supérieure aux uns et aux autres, qu'on puisse également leur appliquer et qu'ils doivent légitimement subir. D'ailleurs, la querelle aujourd'hui soulevée entre H. Victor Hugo et la critique s'est déjà mille fois émue en d'autres temps, et se verra infailliblement encore ; et nous croyons qu'une des tentatives les plus désirables qui se puissent faire, c'est d'illuminer quelque peu le chaos de ces prétentions rivales, d'introduire quelque fixité et quelque précision dans les disputes littéraires, et d'indiquer au public, qui n'a jamais et qui ne peut pas avoir sur la langue et sur le style des opinions aussi exactes et aussi mûries que les hommes qui en font et qui en ont toujours fait une matière d'étude et de réflexion, à quels caractères on est sûr de discerner les. écrivains qui savent le français et ceux qui ne le savent pas. Nous n'avons pas la prétention d'achever à nous seul une œuvre si grande et si difficile ; mais nous allons toujours faire, à défaut d'autre chose, un acte de bon propos et de bonne volonté.
Il y a, dans toute langue, deux langues très-distinctes^ la langue parlée et la langue écrite. Ces deux langues diffèrent entre elles, en ce que la langue parlée emploie beaucoup moins de mots et de tournures que la langue écrite. Cela tient d'abord à ce que les idées qu'on agite dans les conversations sont infiniment moins nombreuses que les idées qu'on agite dans les livres ; cela tient ensuite à ce que l'écrivain, qui est seul, livré à ses impres-
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sions et à ses souvenirs, se laissa uatùrellemeat entraîner à un certain travail recherché de mots et de phrases, que la libre allure de la pensée explique, et que l'échange vulgaire des iufqrmations et le ferraillement capricieux des entretiens du monde ne nécessitent pas ou n'admettentpas. Nous ne parlons, même point de la différence des styles qui se remarque toujours entre la langue parlée et la langue écrite, la première simple, nette, droite, et arrivant insensiblement aux défauts de ces qualités, qui sont Tincorrection, le manque de relief et la roideur ; la seconde drapée, dessinée, colorée, et arrivant quelquefois aussi à une majesté fausse et théâtrale, au contourné dans la forme et aux tons criards dans Taspect ; nous nous bornons à considérer la langue parlée et la langue écrite sous le rapport de leur répertoire de mots et de tournures, et nous constatons que celui de la première est beaucoup moins étendu que celui de la seconde. C'est là un fait d'une importance assez grande et d'une vérification très aisée. On n'a qu'à prendre un dictionnaire, le premier venu ; et, à moins qu^on ne soit un philologue de première force, on reconnaîtra qu'il y a au moins, terme moyen, cinq mots par page que Ton ne connaissait pas.
Lors donc que les hommes du monde, qui se font des arts et des lettres un plaisir et non point un travail, qui ne sont pas forcés, par métier, à étudier avec soin les recoins de la langue et les procédés minutieux du style, et qui jugent les œuvres littéraires par instinct, par sentiment et par bon sens, au lieu de les juger par analyse, par vérification, par examen intrinsèque et détaillé, et qui en ont par conséquent des idées générales et vagues,
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plutôt que des opinions précises et motivées ; lorsque les hommes du monde^ qui savent la langue parlée, mais qui ne savent pas la langue écrite, se trouvent en présence de quelque livre ou de quelque drame , dans lesquels Tauteur, que nous supposons instruit, a employé une partie de ce répertoire de la langue écrite qui manque à la langue parlée, il est tout simple que les lecteurs et les spectateurs soient à l'instant même surpris et déroutés. Ils voient passer devant eux des mots inconnus, accouplés d*une façon étrange, car toute chose est étrange à celui qui la rencontre pour la première fois ; et, s'ils n'ont pas de Tauteur une estime très-haute, et d'euxmêmes une estime très-modérée, ce qui est l'ordinaire en ces sortes d'occasions, il est naturel qu'ils croient que la raison est de leur côté et le tort du côté de l'auteur, qu'ils savent le français et que l'auteur ne le sait pas.
Eh bien, il y a un grand nombre de faiseurs de romans et de feuilletons qui ressemblent sur ce point aux gens du monde, c'est-à-dire qui n'ont jamais fait une étude très-approfondie de l'art qu'ils exercent, et qui s'y comportent en amateurs, au lieu de s'y comporter en connaisseurs véritables; qui savent toute la langue de la conversation, mais qui ne savent pas toute la langue du dictionnaire, et qui s'écrient qu'on ne sait pas le français, dès qu'on sort quelque peu de leur petit répertoire de mots et de phrases.
Ce n'est pas tout encore, et nous arrivons maintenant au but de notre discussion d'aujourd'hui ; de même que la langue de la conversation est beaucoup plus restreinte que la langue du dictionnaire, de même celle ci est beau-
coup plus restreinte que la langue française prise dans sa réalité. Expliquons-nous.
Les Grecs et les Romains ne se firent jamais de dictionnaires, et ils eurent grandement raison de les dédaigner. En effet, un dictionnaire est une collection de mots, pris dans les auteurs, et rangés par ordre alphabétique ; d'où il suit que ceux qui ont lu les auteurs savent naturellement le dictionnaire, et n'en ont pas besoin. En outre, le dictionnaire, qui ne contient que des mots, ne contient pas la langue ; car un (as de mots ne constitue pas plus une langue, qu'un tas de pierres ne constitue une maison. Dans une langue, indépendamment des mots, il y a la manière de les combiner, c'est-à-dire les tournures; et, comme avec les mêmes pierres on peut bâtir une colonne ou un arceau, avec les mêmes mots on peut construire des phrases d'une facture entièrement dissemblable. Le dictionnaire de la langue française ne renferme donc pas toutes les règles du français, car ces règles sont de deux natures, celles qui se rapportent aux mots et celles qui se rapportent au style. Ces dernières n'y sont pas évidemment, et nous montrerons tout à l'heure que les premières n'y sont pas davantage.
Faisons remarquer, en attendant, la déplorable erreur dans laquelle tomba l'Académie française, lorsqu'elle eut ridée de composer un dictionnaire pour conserver la langue. Le jour où Ton fait le dictionnaire d'une langue, on la tue évidemment, car on dispense ceux qui veulent la connaître d'étudier sérieusement les écrivains qui l'ont créée. Le dictionnaire est donc une espèce de guide-âne à l'usage des paresseux et des ignorants, qui veulent paraître savoir la langue sans l'avoir péniblement apprise
dans ses éléments ; et ces éléments, nous Tavons dit, ce sont les auteurs qiii l'ont successivement faite ce qu'elle a été et ce qu'elle est. Que les hommes du monde, les négocianls, tous ceux dont la profession n'est pas d'écrire, ne veuillent point passer sept ou huit années à dépouiller les écrivains qui ont donné à la langue ses matériaux et ses règles, et qu'ils se contentent d'une besogne abré* gée, tronquée, incomplète, cela se comprend ; la connaissance de la langue n'étant pas leur but, ils n'ont, pas besoin de lui consacrer tous leurs moyens ; mais que des hommes de lettres, mais que des écrivains, mais que des gens dont le métier est de savoir la langue, et de l'employer conformément à ses lois historiques, s'imaginent la trouver dans un dictionnaire, dans un manuel, dans un méchant compendium, c'est le comble de la déception et l'hyperbole du ridicule. D'abord, nous l'avons déjà fait observer, le dictionnaire contient des mots, par ordre alphabétique, mais il ne contient pas du style ; il contient les matériaux avec lesquels on maçonne les phrases, mais il ne contient pas les lois architecturales avec lesquelles on les édifie. — « En d'autres termes, le dictionnaire ne renferme pas l'une des moitiés de la langue, c'est-à-dire les tournures ; renferme-t-il l'autre moitié, c'est-à-dire les mots ? Non.
Le dictionnaire, le meilleur dictionnaire, celui de l'Académie^ contient les mots employés par les écrivains du dix-neuvième siècle, les mots employés par les écrivains du dix-huitième, et une partie des mots employés par les écrivains du dix-septième. Chose étrange, chose incroyable, chose bouffonne I Nous autres, jeunes gens, qu'on appelle romantiques, nous sommes obligés de dé
fendre Coroerlle, Molière, Bossuet et madame de Sévigrné, contre qui? contre les soi-disant classiques, contre les académiciens, qui s*obstinent à considérer ces admirables écrivains comme des barbares, et qui refusent d'admettre dans le dictionnaire les mots dont ils se sont servis. On lit dans Corneille, à la troisième scène du premier acte d'Horace, le vers suivant :
Quoi! yons appelez crime un ehang$ raisonnable?
Pourquoi donc le mot chungc^ signifiant changement, i)*est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans Molière, à la deuxième scène du troisième acte du Malade imagïnaire, la phrase suivante : « Souffrez, mon père, que je vous embrasse, pour vous témoigner mon ressenti" nient. » Pourquoi donc le mot ressentiment, signiûsini gratitude f n'est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans Bossuet, à la deuxième partie du Discours sur ^histoire universelley la phrase suivante : « Les évangélistes s'accordent à nommer saint Pierre devant tous les autres, comme le premier. » Pourquoi donc le mot devant, signifiant avant, n'est-il pas dans le dictionnaire? On lit dans la six cent cinquantième lettre de madame de Sevigne la phrase suivante : « Par l'embarras où il est d'accommoder les conduites de l'église dans les premiers siècles avec les conduites d'aujourd'hui. » Pourquoi donc le mot conduites ne se trouve-t-il pas dans le dictionnaire? — Et comme rien n'est plus facile que de faire, quand on le voudra, et nous offrons de nous en charger, deux énormes in-quarto avec les mots et les locutions de Corneille, de Molière, de Bossuet et de madame de Sévi-
gné, qui sont condamnés par le dictionnaire, il s'ensuit évidemment qu'aux yeux des soi-disant classiques ces quatre écrivains, les plus grands de la langue, sans aucun doute, sont des Iroquois ou des Welches, et ne savent pas le français.
Ainsi le dictionnaire ne contient même pas tous les mots employés par les écrivains du dix-septième siècle, les mots de Corneille, de Molière, de Bossuet, de madame de Sévigné. Nous n'avons rien cité de La Fontaine, du cardinal de Retz, du duc de Larochefoucauld : mais nous en remplirons un feuilleton, quand on voudra. On pense bien que le dictionnaire ne contient pas les mots de la langue du seizième siècle, les mots de Régnier, les mots de Harot, les mots de Montaigne, les mots de Brantôme, les mots de Montluc ; ni les mots du quinzième siècle, les mots de Commines, les mots de Honstrelet, les mots de Christine de Pisan ; ni les mots du quatorzième siècle, les mots de Froissard ; ni les mots du treizième siècle, les mots de Joinville, les mots du roi Thibaut, les mots de Marie de France, les mots d'Adenès; ni les mots du douzième siècle, les mots de Yillehardoin et de Wace. — En résumé, sur huit siècles de langue, le dictionnaire en contient environ un et demi.
Il est vrai qu'il y a une excuse charmante, dont se servent ceux qui tuent ou qui laissent vivre les écrivains, à leur guise, en disant de tel ou tel mot, de telle ou telle tournure, dont ils se sont servis : le mot a vidUi, la phrase a vieHli. — Est-ce que l'art vieillit? est-ce que V Iliade a vieilli ? est-ce que TApollon du Belvédère a vieilli? est-ce que le dessin dç Raphaël a vieilli? est-ce que la couleur du Titien a vieilli? est-ce que ce n*est pas
le propre des choses d'art d'être éternellement ce qu'elles sont ? — Que telle ou telle tradition de Tart soit plus ou moins oubliée ; que telle ou telle étude d'un procédé soit plus ou moins abandonnée, cela se petit bien ; mais qu'on ait eu raison d'oublier Tune et d'abandonii^r Tautre, voilà la question. 11 y a deux cents ans, en France, qu'on n'apprend plus la langue que dans une grammaire et dans un dictionnaire, ce qui fait qu'on sait parfaitement la langue de M. Lhomond et la langue de M. Boiste, et qu'on ignore la langue de Corneille, de Molière, de Bossuet et de madame de Sévigné, à plus forte raison la langue de Bégnier, la langue de Brantôme, la langue de Commines et la langue de Joinville, c'est-à-dire la langue de ceux qui ont fait la langue française, et sans lesquels elle n'existerait pas.
Voilà comment, en effet, la langue des grands écrivains vieillit, comment leur style s'oublie, comment les générations en perdent le souvenir, en méconnaissant les caractères, au point qu'il arrive aujourd'hui, en littérature, ce qui se voit dans Y Amphitryon de Plante : Un faux Amphitryon se présente ; les gardes se rangent, les serviteurs s'empressent, et la reine elle-même l'accueille, les bras ouverts et le sourire sur les lèvres. Deux heures après survient le véritable Amphitryon; les portes se ferment, on le raille, on le bâtonne et on le chasse. Ainsi, de faux classiques sont venus, qui se sont dits les défenseurs de Corneille, de Molière, de Bossuet et de madame de Sévigné, sans avoir jamais lu leurs ouvrages, et la preuve, — preuve claire et sans réplique, — c'est qu'ils n'ont pas mis dans leur dictionnaire la langue employée par ces écrivains; et cependant le public abusé, le public
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qui est obligé de croire sur parole les choses de Tintelligence, parce qu il lui est bien difficile, sinon impossible de les vérifier : le public les a reçus, les a applaudis, leur a donné des fauteuils, tout 'ce qu'il pouvait leur donner ; et maintenant que surviennent les véritables classi* ques, des jeunes gens qui ont pris la peine de lire Corneille, Molière, Bossuet et les autres, qui ont appris leur langue, étudié leur style, et qui veulent restaurer les belles époques delà langue française, tombées dans Toubli, — on ne les bâtonne pas, parce qu*ils s'écartent des maximes du grand roi Amphitryon, en matière de bâton ; mais on les raille, et on leur dit qu'ils ne savent pas le français. — Vous avez raison, messieurs, nous ne savons pas votre français ; mais nous savons celui de Molière, de Bossuet et de madame de Sévigné, et c'est bien quelque chose, quoique vous ne Tadmeltiez pas dans les dictionnaires que vous fabriquez.
En résumant tout ceci , on comprendra sans peine comment des feuilletonistes disent à Ml Victor Hugo qu'il ne sait pas le français. Les feuilletonistes ont appris la langue dans la grammaire de Letellier et dans le dictionnaire de Boiste, et M. Victor Hugo l'a apprise dans les grands écrivains qui l'ont créée. Quand nous disons que les feuilletonistes ont appris là langue dans Letellier et dans Boiste, nous devons ajouter qu'il leur est arrivé de sauter plus d'un feuillet. Pour ne citer que le plus distingué et le plus connu d'entre eux, M. Janin, il a écrit, à la deuxième colonne de ce même feuilleton, où il déplore ce qu'il nomme les barbarismes de M. Victor Hugo, la petite phrase-modèle que voici : « Amoureux vÉNALs, qui vendaient à des femmes vénales leurs baisers
et leurs épées. » Nous ne voulons pas dire que M. Janin ne soit pas Tun des trois ou quatre écrivains de ce temps-ci qui ont le plus charmant style ; mais nous voulons dire qu*il n*a pas la science philologique nécessaire pour écrire avec autorité d'un homme comme H. Hugo, qu'il sait ou qu'il ne sait pas la langue.
En définitive, savoir le français, c'est savoir les grands écrivains qui ont formé la langue, oubliés ou non, admis ou non dans le dictionnaire.
Sur ceci, nous croyons pouvoir affirmer deux choses : premièrement, que M. Victor Hugo sait ces écrivains ; secondement, que ses critiques ne les savent pas.