‹ Œuvres littéraires: portraits littérairesChapitre 15 sur 15 · DES · texte numérisé non relu

DES

Nous avons dit que le principal caractère des poètes dramatiques du dix-septième siècle, des poètes comiques aussi bien que des poètes tragiques, c'était de mettre au théâtre des caractères généraux, des espèces d*abstractions morales, qui représentaient plus ou moins tout le monde et tous les temps, plutôt qu*ils ne représentaient un homme ou un siècle ; qu'Achille n'était pas exclusivement Grec du temps de la guerre de Troie, que Georges Dandin n'était pas exclusivement Français du temps de Louis XIV; en un mot, que les personnages de Corneille, de Racine et de Molière, étaient moins des individus que des idées. Nous ajoutions que la tendance de Técole nouvelle était de préciser et de particulariser de plus en plus les caractères et les passions, que les maîtres du dix-septième stècle avaient ainsi posés d'une manière générale ; et nous renvoyions à un autre moment Texa-

men et la comparaison* de ces deux méthodes. Nous de* mandons à nos lecteurs la permission de reprendre aujourd'hui ce sujet à Tendroit où nous Tavions laissé.

Nous concevons à merveille qu'on soit partagé sur la question de savoir s'il vaut mieux mettre au théâtre des personnages généraux, que des personnages précis. On verra, par la suite de ces observations, que nous admettons parfaitement Tun et l'autre. Toutefois, nous avons cru remarquer que ceux qui débattaient cette thèse, ou plutôt qui parlaient de cette question, car, en France, on a pour habitude de causer beaucoup et de discuter fort peu, se tenaient dans un vague fort stérile, et se bornaient à Tanter ou la méthode de l'école classique, ou la méthode de Técole nouvelle, sans se rendre nettement raison ni de Tune ni de Tautre. Or, nous le répéterons sans cesse, la critique qui vante n'est utile qu'autant qu'elle est précédée de la critique qui enseigne^ A moins d'une autorité immense et hors ligne, tout homme qui en juge un autre est tenu de dire ses motifs, soit qu'il blâme, soit qu*il loue ; car, s'il est charitable, en morale chrétienne, de supposer toujours plutôt le bien que le mal, il ne faut point perdre de vue que Tart n'est point de la théologie, et qu'on ne peut pas trouver les choses belles par charité.

Il y à peu de gens qui n'aient entendu en leur vie certaines phrases qui courent le monde depuis bien des années, sur réternité de la morale, sur le fond immuable des passions, sur l'identité du cœur humain dans tous les pays et dans tous les âges. Nous ne voulons pas dire précisément encore que la morale ne soit pas éternelle, que les passions changent dans leur essence, et que le cœur

humain varie de siècle en siècle et de pays en pays ; il se peut bien que nous disions t;ela plus tard; mais nous nous bornons pour le moment à faire observer que la question est précisément là ; car si le fond des sentiments, des passions et des idées morales, est toujours et partout le même, les^poêtes dramatiques du dix-septième siècle ont entièrement raison, et les poètes dramatiques d'aujourd'hui ont entièrement tort.

Mais au moins, nous demandera-t-on peut-être, sur quoi sommes-nous fondé pour venir rompre en visière là« dessus aux idées généralement reçues, et comment se fait-il que nous doutions là où les autres affirment? Estce à dire que nous nous croyions plus sage, plus instruit, plus raisonnable que tout le monde ? -^ Non pas, assurément. Seulement, il ne faut pas avoir de meilleurs yeux qu'un autre, pour voir ce qu'il ne regarde pas. Dans ce siècle, qui a la prétention d*étre indépendant, critique et raisonneur, rien n'est commun comme les hommes qui s'en rapportent aveuglément aux opinions vulgaires, tant l'examen est pénible, ou tant l'assentiment est commode, nous ne savons au juste lequel des deux.

Le motif qui nous fait mettre en question l'éternité de* li morale, ridentité universelle des passions et Vimmuabilité du cœur humain, est fort simple et à la portée de tous; ce sont les faits. Or, comme le disait le vénérable M. Royer-Collard, il n'y a rien au monde de plus brutal qu'un fait. La faconde la plus fluide, la cajolerie la plus mignarde, le caprice le plus spirituel, ne peuvent rien contre sa froide impassibilité. Le Fait est comme la Nécessité de l'ode d'Horace; il porte des clous et des coins de fer dans sa main de bronze, et il fixe tout à sa place

pour Téternité, rhonuDe et la cho&e, le sentiment et ridée. Donc, nous avons cru remarquer que les mêmes lois morales n'étaient pas les mêmes dans tous les pays et dans tous les temps, que le même sentiment, horrible d'un côté, était sacré de l'autre, et qu'on pendait un homme ici, pour Iç même fait moral qui lui faisait élever des statues lâchas.

Par exemple, quoiqu'on dise que l'exemple ne prouve rien, nous croyons, m)us, que rien ne prouva mieux que l'exemple : le livre le plus touchant, le plus connu, le plus beau peut-être de M. de Chateaubriand, René, repose sur l'amour charnel d'un frère et d'une sœur, passion monstrueuse» redoutable, infernale, d'après nos idées, et que M. de Chateaubriand ne fait supporter qu'en la voilant avec un art et ui\e chasteté infinis, et en faisant mourir sœur Rosalie dans un couvent et René dans les solitudes de l'Amérique, pour les punîr^ l'une d'avoir conçu cette criminelle passion, l'autre de l'avoir devinée. Eh bien ! si l'on suppose qu'au lieu d'être Français du dix-neuvième siècle, M. de Chateaubriand eût élé Égyptien du temps de Cléopâtre, son roman de René eût été impossible, car alors il aurait parfaitement pu marier le frère et la sœur, et leur donner une postérité nombreuse, sans que Topinion et la morale s'en fussent le moins du monde offensés. Voilà donc un premier fait qui prouve que les lois de la morale n'ont pas toujours et partout été les mêmes, et que le cœur humain n'a pas les mêmes passions dans tous les temps et dans tous les pays.

Autre exemple. L'un des plus beaux drames de M. Vie* tor Hugo, celui de tous peut-être où il a mis le plus de

style et de poésie, Le Roi s'amusCy repose sur Tamour pur et auguste d'uQ père pour sa jeune et chaste fille ; amour saint, amour mystique, amour extrême, qui porte ce père, Triboulet, un fonde cour, chose si petite, à tuer François l", un roi de France, chose si grande I Eh bien ! si H. Victor Hugo, au lieu de placer la scène au milieu du seizième siècle, Tavait placée au milieu du quatrième, le personnage de Triboulet devenait impossible; voici pourquoi. Il y a, dans les six volumes in-folio du Gode de Théodose, dans les deux volumes in-folio du Code et du Digeste de Justinien, environ soixante textes de lois, textes datés, textes signés, textes aussi clairs et aussi incontestables que le soleil, qui prouvent que les paysans de Tempire romain, classe à laquelle appartenaient en général les nains et les fous de cour, c'est-à-dire les paysans de TAsie Mineure, de l'Afrique, de Tltalie, de l'Espagne, de la Gaule, de tout l'Occident, avaient l'habitude de vendre leurs enfants comme une autre denrée, et même de les tuer pour ne pas les nourrir, dans les années de disette. Nous le répétons, ceci est dans des textes de loi, signés, datés, sans réplique. Nous ne dirons pas ici, comme nous Tavons fait précédemment dans notre Histoire des classes ouvrières et des classes bourgeoises, que ce fait se retrouve dans toute l'antiquité ; nous nous bornons à citer les documents relatifs au quatrième siècle, documents législatifs et officiels. Donc, au quatrième siècle, dans tout T empire romain, les paysans, gens encore païens pour la plupart, vendaient leurs enfants, AVEC l'autorisation LÉGALE DES EMPEREURS. Ge u'cSt

pas tout : il résulte des mêmes lois, que les enfants vendaient aussi quelquefois les parents inutiles. Ainsi, et

nous disons ces choses comme Fhistoire les doit dire, avec calme et avec gravité, dans les familles de paysans du quatrième siècle, on dînait avec le prix d'un fils, on soupait avec le prix d'une fille, on payait Timpôt avec le prix d'un grand-père. — S'il y a un seul lecteur qui désire des textes, nous le prions de les demander. — On comprend maintenant pourquoi le personnage de Triboulet, et tous les personnages fondés sur l'amour paternel et sur Tamour filial, eussent été impossibles parmi les deux tiers des habitants de rOccident, au quatrième siècle. Voilà donc un second fait qui prouve que les lois de la morale n'ont pas été toujours et partout comprises de la même manière, et que les affections et les passions du cœur humain n'oilt pas été les mêmes dans tous les pays et dans tous les siècles. Comme le dit Pascal :, crime au delà delà rivière, vertu en deçà. Nous venons de dire quelques-unes des raisons qui nous ont fait concevoir des doutes sur la vérité de ces phrases vulgaires de tout à Theure, relatives à l'éternité de la morale, à l'identité des passions et à Vimmuabililé du cœur humain. — Pour rassurer ceux qui ne verraient pas bien où vont nos doctrines sur ce point, nous leur dirons en passant qu'elles vont droit au catholicisme, et que, si nous n'admettons pas sans dispute une morale naturelle, c'est que nous posons en principe une morale révélée. Nous avouons que, si la morale avait toujours été la même, avant et après le christianisme, nous ne comprendrions pas bien la nécessité de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Revenons à la question d*art. — Donc, nous avons été suffisamment autorisé par les faits à. croire qu'il pourrait bien se faire que les mêmes passions n'eussent pas toujours été les mêmes, par exemple que l'a-

mour maternel d*un siècle et d'un pays n'eût pas été Ta mour maternel de tous les autres pays et de tous les autres siècles.

La condnsion de tout ceci, c'est qu'il pourrait se concevoir que les mêmes passions et les mêmes sentiments variassent dans Fhistoire des peuples, et que les poètes dramatiques de Técole actuelle eussent raison de vouloir mettre au théâtre des caractères précis, des caractères marqués au coin de la vérité morale d'un pays et d'une époque, au lieu d*y mettre des caractères généraux, comme les maîtres du dix-septième siècle.

Tout ceci, on l'aura remarqué, n'est encore qu'une hypothèse, seulement une hypothèse raisonnable, sur la lisière de la vérité. Quelques faits de plus, et la supposition peut devenir un principe.

Arrivé à ce point dans la matière qui nous occupe, ridée nous est venue de vérifier d'une manière positive si, en effet, le même sentiment varie dans l'histoire des affections humaines. Pour faire cette épreuve, nous avons choisi le membre aujourd'hui le plus saint et le plus vénéré de la famille, la Mère ; et nous avons étudié, sur une échelle d'environ deux mille ans, ses diverses relations avec ses enfants.

Dans le livre humain le plus ancien de l'Occident, dans le livre d'Homère, dans VOdyssée, la mère est sous la tutelle de son fils, qui lui commande, la dote, la marie. Télémaque, au moment de partir à la recherche de son père, convoque les prétendants à la main de sa mère, et leur adresse, à deux reprises, en sa présence, un discours qui peut se réduire à ceci : « De deux choses l'une, ou mon père est vivant, ou mon père est mort; s'il est

vivant, il est le chef de la famille, et ma mère n'a pas à se remarier. S'il est mort, je suis chef de la famille, et c'est à moi que revient le droit de disposer de sa veuve Je vais donc m' enquérir de sa fortune. S'il est mort en effet, à mon retour je doterai ma mère, et je la marierai à tun dentre vous, b Sur ce, Télémaque ordonne à sa mère , qui était descendue au bas de Tescalier de sa chambre, située au premier étage, de remonter chez elle, et il congédie les prétendants. — Ainsi, dans VOdyssée, la condition civile des mères est d'être sous la tutelle de leurs enfants.

Environ cinq siècles plus tard, à l'époque de la rédaction de la loi romaine des douze Tables, la condition de la mère, par rapport à ses enfants, s'améliore. La loi des douze Tables, relative aux successions, décide qu on n'hérite de quelqu'un, qu'à la condition de descendre de la même souche masculine que lui. Ainsi, le frère hérite du frère, le fils hérite du père ; mais la Hère n'hérite ni de ses enfants, ni de son mari, parce qu'elle ne descend pas de la même souche qu'eux. Alors survient, en faveur de la mère, une fiction morale qu'on introduit dans la loi; on déclare la Mère sœur de ses enfants. Or, étant sœur de ses enfants, la mère est fille de son mari, et par conséquent elle en hérite. — Voilà donc, depuis environ cinq cents ans, un progrès énorme qu'a fait la mère ; dans VOdyssée, elle était inférieure à son fils ; dans la loi des douze Tables, elle est son égale.

Pendant environ mille années, depuis la loi des douze Tables jusqu'au milieu du cinquième siècle, la'mère demeure soeur de ses enfants dans la famille romaine ; ses devoirs, ses droits, sa capacité civile, tout cela est réglé

par la même loi qui règle les devoirs, les droits et la capacité civile des enfants ; et comme la loi romaine devint, sons Auguste, la loi de tont TOccident et d'une partie de rOrient, on voit que la condition de la mère fut ce que nous disons dans toute FEurope, dans TAsie Mineure et dans l'Afrique septentrionale. Le christianisme, à sa venue, éleva la mère au-dessus de ses fils ; mais, comme il mit plus de quatre siècles à envahir complètement les lois civiles, il faut arriver à Tannée 439 pour trouver une constitution de Théodose le Jeune et de Valentinien III, qui donne enfin aux mères la tutelle de leurs enfants.

Ainsi, VOdyssée et la loi de Tannée 459 sont les deux extrémités de Thistoire de la mère, dans ses rapports avec ses enfants; — dans VOdyssée^ le fils est tuteur de la mère ; dans la loi de Théodose, la mère est tutrice du fils. — Nous serions à même d'offrir à nos lecteurs Taperçu d'une révolution absolument analogue dans la condition du père par rapport au fils, et dans la condition du fils par rapport au père ; on ne vend pas ses enfants, comme on les vendait dans toute Tanliquité; on ne se marie pas entre frère et sœur, comme on le faisait en Egypte, notamment sous les Ptolémées. D'où il résulte que les affections humaines ont été sans cesse se modifiant de siècle en siècle, et que la prétendue identité du cœur humain est un mot, et pas autre chose, car il est bien évident que les affections domestiques ont varié, toutes les fois qu*ont varié les positions respectives des membres de la famille.

La conclusion rigoureuse d'une histoire de la famille, faite avec précision et avec détail dans les personnalités du père et de la mère, du fils et de la fille, serait que ces

AU THEATRE. i9S

persoimalités changent perpétuellement de rapports l'une à l'égard de l'autre; que les unes montent et que les autres descendent à Téchelle de Tautorité et du comman dément, et que tel qui a commencé par être en haut finit, en un temps donné, par être en bas ; que les affec tions varient naturellement dans une proportion sem blable, car on aime les choses selon Fidée qu'on s'en fait et Ton n'a jamais la même idée de ce qui est au-dessous et de ce qui est atr-dessus de nous ; que le eosur himiain • est un mot, toujours le même, exprimant néanmoins des choses très-diverses, et que les pères, les mères, les frères et les sœurs d'une époque, ne sont pas les pères, les mères, les frères et les s(£urs de toutes les époques; en définitive, que les affections sont mobiles, non pas seulement dans leur objet, mais dans leur sujet ; qu'il n'y a dans la réalité de l'histoire que des passions précises, ayant une date certaine, et que les passions générales sont une imagination, et n'existent pas.

Nous savons que cette conclusion n'est pas tout à fait conforme aux idées généralement reçues à cet égard, et Ton est tellement habitué, surtout depuis les encyclopédistes, à penser qu'il existe une religion naturelle, une morale naturelle et un droit naturel, toujours et partout les mêmes, qu'on en est venu à se persuader, par la même raison, qu'il y avait de certaines passions naturelles, que les hommes reçurent une fois- pour toutes, dès le commencement du monde, pour les garder éternellement. Nous croyons que c'est une erreur. II y a bien eu toujours, en effet, entre les membres de la famille de certains sentiments, nés de la famille même, et qui n'existent pas entre des étrangers ; mais ces sentiments

ont des nuances infinies, le cœur passe incessamment de Tune à Fautre, et cela fait, comme nous disions, que les passions sont toujours précises, et ne gardent pas ce caractère de généralité qu'on leur voit dans les pièces classiques. Comme la logique des faits a Tavantage d'être en même temps claire et concluante, nous allons y avoir recours une fois encore, pour clore ce raisonnement.

On se rappelle ce passage de la Bible où se trouve consigné, en termes fort naïfs et fort candides, le récit de l'épouvantable hymen des filles de Loth. Il se passa à Rome, sous les Antonins, un fait à peu près semblable ; seulement, on verra, par la conduite' du Loth romain, quelle modification profonde s'était déjà introduite à cette époque dans les sentiments qui lient le père aux enfants.

Un homme ^t une femme, mariés, jeunes et riches, avaient un enfant de deux ans environ. C'était Tépoque où les idées chrétiennes commençaient à pénétrer les esprits, et où les affections de la famille prenaient la direction qu'elles ont à cette heure. Ce père et cette mère aimaient donc leur petite fille avec passion. Elle était chaque jour beaucoup plus sur leurs genoux que sur ceux des esclaves, et il n'y avait qu'une esclave favorite, sa nourrice, à qui l'enfant fût confiée quelquefois. Un jour, l'enfant jouait dans cet espace carré qui précédait les appartements des maisons romaines, et qu'on appelait vestibule, espace ouvert, servant de cour aux voitures, aux chaises et aux clients. Pendant que la nourrice était distraite, un plagiaire passa et vola Tenfant.

Le père et la mère, quoique au désespoir, ne firent pas

grand efTort pour retrouver leur fille. Us savaient que cela eût été inutile. Le commerce des esclaves avait une si grande activité, que des centaines d'hommes, qui y tombaient par imprudence ou par crime, y disparaissaient eu un instant, pour toujours, sans laisser de traces. Ce qui augmenta surtout la douleur du père et de la mère, c'est qu'ils n'avaient pas et qu'ils n'eurent pas d'autre enfant. La pauvre nourrice, plus désolée qu'eux, fut envoyée sur-le-champ à la campagne, dans une ferme, fort heureuse de n'être pas vendue.

Environ douze ans après cette catastrophe, un esclave, intendant de ces deux maîtres, fut envoyé au marché, pour examiner une cargaison de jeunes esclaves grecs et asiatiques, qu'un vaisseau de la compagnie des Navicularii venait de débarquer à Ostie. Il en acheta plusieurs. Les maîtres aimaient toujours mieux acheter des enfants que des hommes faits, parce qu'ils les élevaient euxmêmes, selon leurs dispositions, et leur apprenaient des métiers.

Le maître fit partir tous ces esclaves pour ses fermes ; il ne garda à Rome qu'une jeune fille d'environ quatorze ans, belle, distinguée, charmante, qui fut dressée au service de la maison. En peu de jours, cette jeune esclaveplut à son maître, qui en fit sa maîtresse, aux yeux même de sa femme, qui l'aimait aussi beaucoup ; car il était nonseulement convenable, mais encore légal, qu'un Romain eût plusieurs femmes à la fois. Quelque temps après, le caprice du maître changea, et la jeune esclave fut envoyée à la campagne, comme les autres.

Le hasard voulut que la. ferme où cette esclave fut envoyée se trouvât précisément celle où avait été reléguée,

296 DES PASSIONS GÉNfiRÂLES

douze ans auparavant, la nourrice de la petite fille volée. Dans les longues causeries du soir, les esclaves se racontaient naturellement leurs aventures, aventures quelquefois folles, quelquefois terribles, toujours singulières, car les esclaves venaient habituellement de divers pays ; les uns avaient été pris à la guerre, les autres avaient été volés; certains avaient été vendus par leurs familles, dans les années de famine ; un bon nombre avaient été recueillis, au bord des chemins, exposés, en venant de naître, dans de petits paniers, où les loups les mangeaient le plus souvent; beaucoup s'étaient vendus eux-«iémes, malgré les constitutions sévères des empereurs.

Quand venait le tour de la nourrice, il était bien rare qu elle ne mêlât pas au récit de ses malheurs l'histoire de la petite fille volée, source intarissable de ses regrets et de ses pleurs. Elle fit donc ce récit à sa compagne nouvellement arrivée; et celle-ci lui raconta, avec un sentiment d'anxiété profonde, qu elle avait été volée aussi. Les deux femmes se regardèrent alors avec terreur, car le souvenir de ce qui venait de se passer, depuis quelques jours, dans la maison du maître, à Rome, glaça tout à coup leur âme. Interrogée de nouveau, la jeune fille répéta ce qu'elle avait appris du marchand d'esclaves : qu'un plagiaire l'avait volée à l'âge de deux ans, devant la maison de son père, â Rome ;' qu'elle devait en avoir quatorze à cette heure, et elle ajouta qu'elle avait une cicatrice au bras gauche. La nourrice arracha violemment la tunique de la jeune esclave, et poussa un cri... C'était en effet la fille de ses maîtres.

Quelques heures après, des esclaves apportaient la nouvelle de cette épouvantable reconnaissance au père

et à la mère. lis s'enfermèrent sur-le-champ dans une chambre, en se maudissant ; et ils s'étranglèrent. A quelques jours de là, la jeune fille mourut de honte et de douleur.

La conclusion à tirer de ceci, pour notre sujet, est fort simple. Loth ne s'était pas étranglé et ses filles n'étaient pas mortes. La même action n'avait donc pas, aux deux époques, la même immoralité, et le crime qui séparait le père de ses filles n'était pas le même. — Donc, le même sentiment existe dans le cœur, à divers degrés, selon les époques historiques ; ou, en d'autres termes, le cœur humain ne se ressemble pas dans tous les temps.

C'est dans cette théorie de la diversité des mêmes affections que l'étude du cœur humain devient une grande et magnifique étude. C'est en effet une espèce de plaisanterie, d'entendre ceux qui prétendent que les passions sont éternellement les mêmes, se récrier en même temps sur les difficultés de l'étude du cœur humain. Une étude devient évidemment plus aisée, en raison du petit nombre des objets à comparer; de même que la fatigue d'un voyageur diminue en raison du petit espace à franchir. Si le cœur de l'homme est le même à toutes les époques, il suffit de le connaître à un moment donné, pour le connaître à tous les moments de son histoire, à supposer que ce qui ne change pas ait une histoire. Si, au contraire, le cœur de l'homme varie selon toutes les révolutions qui s'opèrent dans la famille; si l'amour, le dévouement, le respect, subissent mille métamorphoses, au gré des religions qui modifient les bases de la morale, qui changent la valeur des hommes entre eux, qui créent à de certaines époques des sentiments inconnus à d'autres

époques; alors, le poëte, qui comprend Fart vrai et qui Taime, trouve sur son chemin mille difficultés, mais aussi mille avantages.

Mille difficultés, car il faut qu il recherche et qu'il détermine, dans rhistoire générale d'une passion, Tétat précis où elle se trouve à un moment donné des métamorphoses de la famille ; il faut qu'il ne la prenne ni trop haut, ni trop bas ; ni trop près de son point de départ, ni trop près de son point d'arrivée; il ne faut point qu'il confonde le père qui livre sa fille, comme Agamemnon, et le père qui sauve la sienne, comme Triboulet ; la mère qui égorge son enfant, comme Hédée, et la mère qui le venge, comme Hérope ; l'amant qui prend sa maîtresse dans le sac d'une ville, comme Pyrrhus, et l'amant qui l'obtient d'elle-même, comme Hippplyte; l'épouse qui égorge son mari, comme Glytemnestre, et l'épouse qui meurt pour lui, comme Arria; il faut qu'en enveloppant une passion sous un nom propre, cette passion réponde au temps et au pays de ce nom ; qu'elle soit juive, grecque» romaine, barbare; qu'elle ait enfin dans l'objet, dans le but, dans le caractère, dans le langage, ce signe non équivoque de la vérité qui précise les choses et qui les fait reconnaître au premier coup d'oeil; en un mot, il faut que le poète fasse le costume de l'âme aussi exact que le costume du corps.

Mille avantages, car il a sous la main une gamme de caractères et de passions fbfinie. L'école classique n'a qu'un père, qu'une mère, qu'un fils, qu'un amant. La théorie de l'identité des passions et du cœur humain et de l'éternité de la morale, ne peut, en effet, varier ni le mobile, ni le but, ni le caractère des affections. Dans cette théorie, les

mêmes idées et e même langage reviennent donc toujours en des circonstances données ; Thésée est Agamemnon; Néron est Orosmane; Britannicus est Hippolyte; Hermione est Roxane; ou plutôt il n'y a ni Agamemnon, ni Thésée ; ni Orosmane, ni Néron ; ni Roxane, ni Hermione ; il y a une amante, un amant, un père ; cachant mal Funiformité de leurs sentiments sous l'apparente diversité de leur langage; mêlant tout, confondant tout, les temps anciens, les temps modernes, les principes païens, les principes chrétiens; ou plutôt supprimant les temps modernes et les temps anciens ; le christianisme et le paganisme', et remplaçant par de l'idéologie, par des passions inventées, fausses et impossibles, la réalité de rhistoire des nations, aussi bien que de l'histoire des 4mes.

Les poètes, selon la théorie de. la variété des mêmes passions humaines, ont, au contraire, sous la main, une infinie diversité de pères, de mères, de fils, d'amants. La circonstance a beau être la même, pourvu que le temps et que le pays changent, la passion et le langage changent aussi; leur art est donc un art plus grand, plus fécond, plus complet, p'.us beau, — sans compter qu'il est plus vrai ; il met en œuvre toutes les œuvres de Dieu et toutes les œuvres de l'homme; le bien et le mal, le beau et le laid, Tombre et la lumière.

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