DE LA
S'il y a un homme qui soit à mille lieues de comprendre le Traité d'Âristote sur la politique, à notre avis, cet bomme-là est M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui vient d'en publier une traduction.
Nous avons hâte de reprendre noire phrase, et d'ajouter que M. Saint-Uilaire est un homme d'un incontestable mérite; qu'il paraît être un helléniste fort exercé, et qu'il a fait une étude assez approfondie de la philosophie grecque. Gomment se fait-il donc, nous objectera-t*on peutêtre, qu'avec des qualités réelles et éminentes de philologue et de philosophe, que nous nous empressons de reconnaître et de constater, M. Saint-Uilaire soit resté aussi étranger que nous le disons au sens de la Poliiique d'Aristote? — Cela tient, et nous avons eu souvent l'occasion de signaler ce fait, à ce que Thisloire domestique, civile •et religieuse des peuples anciens n*est pas encore
écrite; à ce que nous ne savons que très-imparfaitement la signification de leurs mœurs, de leurs lois et de leurs croyances ; ce qui fait que lorsque nous autres modernes nous essayons de traduire quelqu'un de leurs livres qui a trait à ces croyances, à ces lois et à ces mœurs, nous tombons, à moins d'études spéciales, dans les méprises les plus étranges et les plus monstrueuses.
M. Saint-Hilaire, qui est, nous Favons dit, un bon philologue, et qui sait la philosophie grecque, pourra traduire fort convenablement les livres. d'Aristote qui rentrent dans ces deux spécialités : par exemple, la rhétorique ti h métaphysique: mais le Traité sur la politique exigeait un jurisconsulte consommé, qui sût parfaitement les lois civiles et municipales de Tancienne Grèce, et le travail qui nous occupe démontre jusqu'à Tévidence que H. Saint-Hilaire ne les sait pas. Jusqu'ici, sa traduction d'Aristote ne traduit donc pas Aristote; c'est un livre de fantaisie, et, il faut le dire, ce livre-là n'est pas bon.
11 est bien entendu qu'en tout ce que nous disons du travail de M. Saint-Hilaire nous ne prétendons pas être cru sur parole; aussi allons-nous donner nos raisons. Nous avons la confiance qu'on les trouvera sincères ; et nous allons tâcher de faire qu'on les trouve concluantes. La première chose qui frappe, en lisant la traduction qui nous occupe, c'est l'allure moderne que prend Aristote sous la plume de M. Saint-Hilaire. On dirait à tout instant d'une brochure de M. de Pradt. Par exemple, il est question à chaque page des lois de TÉtat, des droits des GiTOTENs et des chances de la République. Il est évident que M. Saint-Hilaire, qui a fait une traduction française et qui parle très-bien le français, emploie tous ces
mots dans le sens que Tusage leur donne. Cela résulte, du reste, bien nettement du style même et des phrases dont ces mots font partie. Ainsi, pour H. Saint-Hilaire, un Etal est cet être moral qui résulte de la réunion des lois intérieures et des relations extérieures d'un pays; un citoyen est tout individu quelconque, qui appartient à un pays et qui vit sous ses lois; la république est ce mode de gouvernement qui consiste dans le concours de tous. Eh bien ! nous tenons pour certain et nous allons montrer qu'il n'y a et qu il ne peut y avoir dans Aristote ni expression, ni terme, ni idée, qui signifie de près ou de loin État, citoyen ou république, ainsi compris ; que ce sont là trois mots désignant trois faits absolument étrangers à la politique des anciens, et que la traduction de H. Saint-Hilaire constitue, dans sa terminologie et dans son esprit, un anachronisme perpétuel et un nonsens complet dans Thistoire des institutions sociales de la Grèce.
Le caractère distinctif et fondamental de tous les philosophes ou légistes de l'antiquité grecque qui se sont occupés de discuter des lois ou d'en proposer, c'est d'en avoir discuté ou proposé pour une ville», jamais pour un pays. Solon fit des lois pour Athènes ; Lycurgue, pour Sparte ; Numa, pour Rome ; Aristote, pour Stagyre ; Zaleucus, pour Locre ; Charondas, pour Thurium ; Phoronée, pour Argos.
La raison de ce fait est fort simple. Dans toute l'antiquité grecque, un peuple se composait d'une ville, jamais de deux. Les Athéniens formaient un peuple, les Argiens un peuple, les Thébains un peuple, les Corinthiens un peuple. Une nation de quinze mille hommes ^était une
grande nation. U est bien entendu que les esclaves n'étaient pas compris dans les dénombrements, puisqu'ils ne faisaient point partie des citoyens.
Dans Tancienne Grèce, il n'y a donc pas d'exemple d'un gouvernement servant à deux villes. Lorsque, après la guerre du Péloponèse, Athènes fut prise par Lysandre, les Spartiates y établirent leur domination, jamais leurs lois. Athènes, Argos, Thèbes, Gorinthe, étaient donc, en leur temps, des villes comme Tétaient au quatorzième siècle Bruges, Gand, Hondschoote, Ipres ou Termonde, c'est-à-dire des villes municipales, se gouvernant par un conseil municipal, qui était tout à la fois cour administrative et cour judiciaire. Le même sénat ou échevinage fai« sait la paix ou la guerre, volait les impôts, discutait les matières religieuses, avait toute haute et basse justice, jugeait les généraux traîtres à la patrie, les tuteurs infidèles et les voleurs de grand chemin. Point de séparalion dans les pouvoirs, point de pouvoirs, point de codification dans les lois, et à peine des lois, des coutumes. Les Gantois étaient assurément plus puissants au moyen âge que ne le furent les Athéniens; ils mettaient quelquefois quarante mille hommes en campagne, tandis que les Athéniens n'en mirent peut-être jamais la moitié; eh bien! toules les lois administratives, judiciaires ou civiles, qui servaient à organiser et à faire mouvoir cette redoutable ville de Gand, formaient quatre cent cinquante-un arttcles! Du reste, nulle classification, nulle méthode; les qualre premiers titres traitaient des règles de la juridiction ; le cinquième, du droit de bourgeoisie ; le sixième, des hypothèques; le septième, des exécutions judiciaires; puis venait le plus singulier mélange de lois sur les ven-
tes, sur les successions, sur les prescriptions, sur les testaments.
Les villes de Tancienne Grèce n'étaient pas autrement organisées. Presque toutes les affaires y étaient jugées par jury, par arbitrage, par tradition orale, par droit coutumier, c*est-à*dire, sans lois écrites et codifiées. Les honnêtes libéraux de ce temps-ci, qui lisent dans Ammonius qu'Âristote avait recueilli deux cent cinquante-cinq constilulions de différents peuples, s'imaginent que c'étaient des chnrtes comme les nôtres; c'est là une erreur des plus naïves et des plus divertissantes. Ces consliluliûHS étaient tout simplement des coutumes, comme celle de Gand , formées de quelques centaines de dispositions ou d'articles, quand elles étaient écrites, ce qui était fort rare, et embrassant toutes les matières relatives à forganisation d'une ville, matières juridiques, matières civiles, matières administratives, matières criminelles, matières religieuses. Le Digeste nous apprend que la Coutume d'Athènes était écrite, et tout ce qui en est resté ne forme pas quarante articles. Du reste, nous avons encore à peu près dans son entier la Coutume la plus célèbre de Fantiquité, la Coutume du peuple romain, les Douze Tables. Les Douze Tables traitent de tout : de la religion, de la juridiction, de l'administration, du droit civil, du droit criminel, de la guerre, des finances; les Douze Tables n'ont que cent cinq articles. Voilà un exemple de ce qu'étaient, même en plus petit, les deux cent cinquantecinq constitutions recueillies par Aristote.
Or, il résulte de ces explications préliminaires quelques conséquences dans le détail desquelles nous allons entrer.
Premièrement, il est évident qu il n'y avait pas dans Tancienne Grèce ce que nous appelons un État. On n'a jamais dit que Tèchevinage de Gand ou la châtellenie d'Audenarde constituaient un Etat, et cependant Audenarde et Gand étaient des nations à la façon d'Athènes et de Corinthe, ayant plus d'habitants, autant de puissance et la même forme de gouvernement. Un Etat suppose, dans nos idées, une assez grande étendue de territoire, plusieurs villes et plusieurs provinces soumises à une même loi politique. Or, nous Tavons dit, la Grèce ne renferma jamais rien de pareil. Les peuples s'y réduisaient à quelques milliers de bourgeois , réunis dans des murailles. Autant de villes, autant de nations. Les lois de XÉtat, la constitution de YÈtat, les destinées de VÉtat, et autres phrases pareilles, n'ont donc aucune espèce de sigiiification dans une traduction d'Aristote, qui ne savait pas ce que c'est qu'un État, qui n'en avait jamais vu, qui ne pouvait pas en parler, et qui, en effet, n'en parle pas. Le mot grec que H. Saint-Hilaire traduit par État est le mot PolU, qui signifie vxlk, cité, et pas autre chose.
Deuxièmement, il n'est pas moins évident que, dans le gouvernement des anciennes villes grecques, ce qu'on appelait un citoyen ne ressemblait pas le moins du monde à ce que nous désignons en français par ce mot. Parmi nous, tout le monde est citoyen, depuis le serviteur à gages jusqu'au roi inclusivement , et, par conséquent, soumis aux mêmes lois civiles. Parmi les anciens, citoyen était un mot de sens étroit, qui désignait seulement les membres de la cité, ceux qui étaient insccits aux rôles de la bourgeoisie, et qui étaient en possession de ses pri-
viléges. Non-seulement les esclaves n'étaient pas citoyenSy mais encore, à Athènes par exemple, les mariniers, les agriculteurs et les gens de métier ne Tétaient pas. Or, n'être pas citoyen, cela voulait dire n'être pas soumis à la même loi civile, ne pas se marier, ne pas succéder, ne pas tester, ne pas acquérir, dans les mêmes conditions que ceux qui étaient citoyens. Si, en France, le mot citoyen signifie le premier venu, parce que le premier venu est citoyen, il n'en était donc pas de même parmi les anciens; et, quand M. Saint-Hilaire dit, ce qu'il fait souvent, un citoyen pour dire un individu, il parle une langue qui ne traduit pas et qui ne peut pas traduire la langue d'Âristote. Troisièmement, enfin, il est plus évident encore que ce que nous appelons la république était un régime complètement impossible chez les anciens. En effet, par ri' puhtique, nous voulons dire le concours de tous, régalité politique, et, à plus forte raison, Tégalité civile. Or, parmi tous les peuples de l'antiquité, il n'y en a pas un seul, un seul, qui ait connu même l'égalité civile. Comment donc auraient-jls connu l'égalité politique? Comment auraient ils pu comprendre le concours de tous et la république?
Mais, dira-t'On peut-être, il y avait pourtant parmi les anciens la république de Sparte et la république romaine? — Non, il n'y a jamais eu de république, c'est-à-dire d'égalité civile et politique, ni à Sparte, ni à Rome ; ce sont là des erreurs puériles et ridicules.
D'abord, en ce qui touche Sparte, c'est une absurdité grammaticale de dire qu'elle a eu une république; république est un mot latin, propre à l'histoire romaine, et qui n'a rien à voir dans l'histoire grecque. C'est comme
si nous disions de Rome qu'elle avait dans le sénat une chambre des lords, et dans le prétoire une cour royale. Ensuite, le mot latin respublica signifie littéralement intérêt commun^ et non pas gouvernement par le concours de tous, ce qui est bien différent, car les intérêts communs à beaucoup de gens peuvent être gérés par très-peu de monde. La traduction rigoureuse, en français, du mot respublica^ c'est commune; Aristote se sert ordinairement du mot polis, on du mot koinonia, qui ont la même signification. Or, dans la Respublica latine, dans la Polis grecque, dans la Commune française, il n'y avait aucune république, c'est-à-dire aucun gouvernement par le concours de tous ; car, à Athènes, les gens de métier, les paysans et les mariniers, n'étaient pas citoyens; à Rome, les affranchis, les comédiens, les paysans, ne Tétaient pas davantage ; au moyen âge, les manants, les faubouriens, les apprentis, ne participaient point aux privilèges de la bourgeoisie, et c'est de là même que les ouvriers ont conservé, en France, l'usage d'appeler leurs maîtres bourgeois, car les maîtres étaient en effet bourgeois, tandis que les apprentis ne l'étaient pas.
Qu'on se figure maintenant la transposition perpétuelle d'idées que les mots A'État, de citoyen et de république, employés par M. Saint-Hilaire, ont naturellement introduite dans le Traité de la Politique I Quand l'auteur vous dit une chose, le traducteur vous en dit une autre; quand l'un va à droite, l'autre tourne à gauche. C'est une partie de barres sans fin, jouée avec une agilité merveilleuse, et dans laquelle les joueurs s'attrapent rarement. Et nonseulement H. Saint-Hilaire a employé ces mots, mais il a employé encore l'esprit dont ils émanent ; vous trouvez
à chaque instant des coruiiiutions et des élections: on vous parle d'amener le mérite au pouvoir^ et le traducteur va jusqu'à faire très-sérieusement compliment au Stagyrite d'avoir pressenti le gouvernement des classes moyennes. H. Saint-Hilaire s'imagine avoir donné au public la politique d'Âristote; le fait est qu il ne lui a donné que la politique du Constitutionnel.
11 y a un point surtout à l'occasion duquel le traducteur donne carrière à cette politique patriotique et nationale, qui peut être fort bonne en soi, mais qui cadre mal avec les principes par lesquels se réglaient les gouvernements de Tantiquité; c'est le point où Âristote discute Torigine et Futilité de Tesclayage.
Il s'est formé depuis quelques années une école de traducteurs qui sont atteints, selon nous, d'une bien déplorable maladie ; car elle consiste à vouloir que les auteurs anciens leur ressemblent. Nous prendrons la liberté de leur faire observer que, si les auteurs anciens leur ressemblaient, ils ne seraient pas ce qu'ils sont, c'est-à-dire les représentants d'un ordre d'idées qui s'appelle l'antiquité, par opposition aux idées des temps modernes. M. Saint-Hilaire fait donc les efforts les plus singuliers pour excuser Âristote d'avoir admis l'esclavage, en quoi nous le plaignons sincèrement, car Aristote a eu la cruauté de lui donner sur ce point un sujet d'affliction bien profonde. Heureusement, M. Saint-Hdaire se console un peu en disant que Platon l'a admis bien plus explicitement encore, ce qui ne peut pas manquer d'amener une réclamation de H. Cousin.
C'est, à nofre avis, quelque chose de bien étrange, que cette idée de vouloir faire d'Aristote un membre de la So-
ciété d'émancipation, et un collëgae de M. Jullien de Paris. Nous aimerions autant être Aristote tout court. Hais ce qui nous paraît bien plus étrange encore, c'est Tidée de commenter Aristote avec des extraits de Tabbé Grégoire. Aristote et l'abbé Grégoire! concevez-vous ces deux noms dans le même livre, l'un pour le texte, Tautre pour la noîe? Composez donc les ouvrages les plus surprenants de l'antiquité ; soyez, avec Homère et avec Platon, Tune des trois plus grandes figures du paganisme ; ayez cette majesté calme et cette auguste pérennité que donnent deux mille ans passés des suffrages du monde ; et, un beau jour, on intercalera dans votre page, dans votre idée, sur un pied d'égalité et de fraternité littéraires, quelques lambeaux arrachés aux plates compilations d'un inconnu, qui s'appelle l'abbé Grégoire.
Nous ne finirons pas sans parler d'une distraction scientifique que nous ne reprocherions pas à un érudit ordinaire, mais qui acquiert assez de gravité dans un homme qui a traduit la Politique d'Aristote. Nous voulons parler du malheur qu'a eu M. Saint-Hilaire, presque à chaque page, de confondre Sparte et Lacédémone, et de ne pas remarquer que les Spartiates et les Lacédémoniens étaient des hommes très-différents.
Donc Sparte et Lacédéniione, disions-nous, n'étaient pas la même chose. En effet, Lacédémone était un pays, et Sparte était une ville. Il y avait donc entre Sparte et Lacédémone la même différence qu'entre Paris et l'Ile-de- France, entre Tours et la Touraine, entre Angoiîlême et TAngoymois. Même, l'exactitude grammaticale voudrait qu'on dît la Lacédémone, comme on dit la Béotie.
La différence était plus grande encore entre les Spar-
liâtes et les Lacédémoniens ; car les Spartiates n'étaient pas seulement les habitants de la ville et les Lacédémoniens les habitants de la campagne; les Spartiates étaient d'une condition politique plus élevée, car la presque totalité des terres leur appartenaient, sans qu'elles pussent passer aux Lacédémoniens, parce que des lois spéciales sur les successions et sur les mariages les avaient inomobilisées dans leurs familles. Thucydide, dans le quatrième livre de son Histoire; Xénophon, dans le sixième livre des Helléniques y Piutarque, dans la Vie de Lycurgue, et Aristote lui-même, dans le second livre de la Politique^ font connaître assez clairement ces faits, pour qu'ils n'eussent pas dû échapper au traducteur de ce dernier. Il est même arrivé, par suite de cette méprise à Tégard de la différence qu'il y avait entre les Spartiates et les Lacédémoniens, que H. Saint-Hilaire a écrit des phrases dont il serait évidemment embarrassé de donner une explication; par exemple, il écrit ces mots, à la page 177 du tome premier, en parlant de la Laconie : i< comme le sol presque entier appartient aux Spartiates... x> Hais, au point de vue de M. Saint-Hilaire, c'est-à-dire avec l'idée que les Spartiates et les Lacédémoniens ne sont qu'une seule et même chose, qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que, dans le pays des Spartiates, le sol presque entier leur appartienne? ne serait-il pas plus étonnant que le sol ne leur appartint pas tout entier? A qui donc le sol appartient-il en France, si ce n'est à des Français I II est clair que, si M. Saint-Hilaire avait réfléchi sur sa phrase, et s'il avait remarqué que les Spartiates possédaient le sol presque entier de leur pays, il aurait vu qu'il fallait qu'il y eût quelqu'un de plus pour posséder ce qu'ils ne possé-
daient pas ; et cette première observation l'eût mis sur la trace de la vérité.
Nous finissons ici. Nous savions depuis longtemps que M. Saint-Hilaire était en candidature pour une chaire au collège de France, et nous avons attendu que la chaire lui eût été donnée pour parler de son livre. Nous avons été sévère, mais nous n*avons été que juste. Quand un homme de lettres publie un livre , la critique lui dit son fait; pourquoi les professeurs auraient-ils un privilège? Pour nous, il nous parait bon que la grave Université règle quelquefois ses comptes avec la science en gants jaunes , comme elle nous appelle, nous autres journalistes, frivoles et légers.
ET
L'idée la plus générale que réveille tout d'abord dans Tesprit le mot de style, c'est l'idée d'ordonnance, de symétrie, de combinaison, et par suite l'idée de règle, qui est nécessairement liée à ces trois dernières. Quand on parle du style d'un tableau, d'un bas-relief, d'une partition, on entend toujours désigner le procédé général selon lequel les détails de l'œuvre ont été exécutés, ou, comme nous disions, l'ordonnance, la combinaison, la symétrie, auxquelles toutes ses parties ont été soumises. En ce sens, le style est sévère, ou il est facile, ou il est roide, ou il est lâche, ou il est chaud : c'est-à-dire que la manière de l'artiste consiste ou à traiter les détails avec sobriété d'ornements, ou au courant de la main et de l'idée, ou d'une façon prétentieuse et collet-monté, ou d'une manière énervée et sans consistance, ou avec une grande
netteté de contour et une grande énergie de ton. Cette manière de chaque artiste, fondée sur le sentiment individuel qu'il a du beau, se reproduisant d'elle-même et comme malgré lui à chacune de ses œuvres nouvelles, constitue une sorte de règle à laquelle la nature même Ta soumis : celte règle, c'est son style.
Considéré seulement en tant que règle, le style appartient à tous les arts : il y a des styles en architecture, il y en a en sculpture, en peinture, en musique, en littérature. Comme moyen de classification, les styles sont renfermés, en architecture, dans les ordres ; en sculpture, en peinture, en musique, en littérature, dans les écoles. Deux édifices peuvent être du même ordre d'architecture, comme deux tableaux de la même école de peinture, et être traités en styles différents. L'ordre et l'école, ce sont des genres; les styles, ce sont des espècçs.
Nous ne voulons parler ici que du style littéraire.
On a beaucoup écrit sur ce sujet. Il ne paraît pas néanmoins que les choses qu'on en a dites aient été bien nettes et bien précises, ou qu'elles aient trouvé un grand crédit auprès des gens; car il est bien difficile de réunir deux littérateurs, deux critiques, qui soient de la même opinion sur le style d'un écrivain. C'est bien pis encore parmi les gens du monde qui lisent les livres qui ont été faits ou qui se font, et qui se laissent aller, par un penchant bien naturel, à en avoir et à en dire leur avis. Le style est pour eux une chose dont ils ne se rendent pas un compte bien exact, et même, quand ils sont contents d'un ouvrage, ils ne savent jamais au juste d'où vient ce contentement ; les uns trouvent un livre bien écrit, quand on y rencontre des pensées saisissantes ou des sentiments
qui vont au cœur; les autres, quand les phrases produisent une sorte de roulement triomphal, qui remplit la bouche et qui flatte Toreille ; ceux-ci, quand il n'y a pas de fautes de français. En général, on ne sépare pas bien, dans un ouvrage, la forme du fond, et on ne distingue pas clairement le plaisir qui vient de la pensée, du plaisir qui vient du style ; pour la plupart, les livres qui plaisent sont bien écrits, les livres qui ennuient sont mal écrits. Au résumé, on ne sait pas ce que c'est que le style.
Il y a beaucoup d*écrivains qui, préoccupés de l'analyse des sentiments et de la décomposition des idées, et sans avoir néanmoins jaiQais proposé aucune théorie du style, sans y avoir jamais songé bien sérieusement peut-être, mais par instinct et par penchant d âme, ont de la répugnance à s'imaginer que le style soit quelque chose de matériel, quelque chose de mécanique, un métier de forme, et voilà tout. Cependant, sans condamner en aucune façon ces écrivains, qui se sont laissé surprendre par leurs préoccupations psychologiques, nous croyons qu*il n'est pas possible de comprendre autrement le style que comme une règle introduite dans la forme extérieure des idées. Si nous osions donner notre idëç générale du style, avant d'avoir analysé les idées particulières qui en sont les éléments, nous le définirions : l'art des formules.
Voici pourquoi : d'abord, le style emploie des mots qui sont ses éléments primitifs et immédiats. Ces mots occupent de la surface, frappent l'œil, sont de la matière : or, par essence, la matière est inséparable de la forme ; il est impossible de la mettre en œuvre sans la soumettre à de certaines règles de durée, d'étendue, de nombre.
ET DES LOIS DU STYLE. iAi
de configuration. Donc, en tant qu'Use sert de mots, c* est-à-dire d'éléments matériels, le style rentre dans le domaine de certains types plastiques, de certaines formes, de certaines formules.
Ensuite, les mots employés par le style étant destinés à être lus, à passer du langage écrit dans le langage parlé, cette transformation leur fait produire de certains sons. Le son est encore de la matière, et il est impossible de le concevoir sans une certaine durée, une certaine intensité, une certaine tonalité. Donc, en tant que les mots qui sont mis en œuvre par le style contiennent ou produisent des sons, et que les sons, sont de la matière, le style appartient encore par ce côté à de certains types plastiques, à de certaines formules.
Enfin, les mots n'étant employés que comme signes d'idées, il arrive souvent que Tidée contenue dans un mot n'étant pas ou ne paraissant pas suffisamment claire, on Télucide par Tadjonction d'une idée plus claire exprimée par un mot nouveau. Souvent encore, ce sont des ensembles d'idées qu'on explique par d'autres ensembles d'idées, des ensembles de mots par d'autres ensembles de mots, des phrases par d'autres phrases. En général, ce sont les idées abstraites que l'on rend ainsi plus saisissables en les commentant par des idées formelles; ou les idées formelles que Ton rend plus élevées et plus sereines en leur substituant des idées abstraites; en un mot, ce sont les choses sensibles qu'on résume par les choses intellectuelles, ou les choses intellectuelles qu'on traduit par les choses sensibles. Or, ce mélange,' cette combinaison de mots, exprimant des idées de deux ordres divers, ne peut pas se faire sans une certaine
proportion ; il n'y a pas de proportion sans mesure ; on ne mesure pas ce qui n'a ni étendue, ni poids, ni nombre, ni durée, c'est-à-dire ce qui n'est pas matériel; donc enfin, le style, en tant qu'il emploie, dans de certaines proportions, des mots affectés à l'expression d'idées abstraites ou d'idées formelles, rentre toujours dans de certains types plastiques, dans de certaines formules.
Voilà les trois côtés, les seuls côtés par lesquels on peut envisager le style, les mots, les sons, et ce qu'en langage de rhéteur on nomme les figures. Nous venons de faire voir que, par chacun de ces trois côtés, le style doit être et peut être ramené à de certaines formules ; d'où il suit évidemment, comme nous l'avons dit, que Tart de construire ces formules est l'art du style lui-même.
C'est là la nature du style, de consister en un certain nombre de certaines formes typiques ou formules, susceptibles d'être ensuite divisées, triées, choisies, soumises à divers systèmes d'arrangement. Cela étant la nature du style, ses lois sont bien autre chose : ce sont les procédés à l'aide desquels on parvient à trouver ces formules, à les créer, à les modifier, à les juger.
Ce n'est pas une chose aisée que d'établir les lois du style. Ce n'est même pas sans un certain air de paradoxe qu'on peut afBrmer qu'elles existent, habitués que nous sommes à considérer le style comme la spontanéité du sentiment des arts dans ce qu'il a de plus individuel, de plus propre, déplus capricieux, de plus inspiré. Néanmoins, tout en reconnaissant qu'il y a dans le style beaucoup de qualités qui tiennent à la personnalité même des écrivains, aux révélations intimes et particulières qu'ils
ont du beau, et qui, étant ainsi, de leur nature, exceptionnelles, ne peuvent pas par conséquent être généralisées et enseignées, nous pensons qu*il y en a d'autres qui reposent sur des faits généraux ou sur des idées communes à tous les artistes, et qui peuvent, soit être définies avec plus ou moins de précision, soit être étudiées avec plus ou moins de fruit.
Pour prendre quelque part un exemple de ceci, qui répande en même temps quelque jour sur les idées nécessairement confuses que nous ne faisons encore que de laisser poindre, on peut dire que le style est dans la littérature ce que le dessin est dans la peinture. Le but du dessin est de produire les formes du corps, comme le but du style est de produire, sous certaines formules, les mots, les sons et les figures.
, La nature du dessin étant donc de produire les formes des corps, ses lois générales sont de les produire entièrement, c'est-à-dire sans en négliger aucune partie essentielle; correctement, c'est-à-dire sans en laisser les lignes flottantes, irrégulières, et les extrémités indécises; proportionnellement, c'est-à-dire sans rien altérer de rharmonîe que Dieu a mise dans les détails considérés vis-à-vis de Tensemble, ou dans les détails considérés en eux-mêmes. Toutefois le dessin a cet avantage sur le style, que les types qu'il a à reproduire étant visibles, clairs et nettement définis, le principal effort de sa tâche consiste dans un travail de pure imitation. Il copie les formes des corps et des objets^ ou dans des proportions naturelles, ou dans des proportions réduites, ou dans des proportions colossales, et cette réproduction fidèle est déjà un degré fort élevé dans Tart. Ce n'en est pas néan-
moins le point culminant; le grand peintre fait plus que copier, il crée; il élève la réalité à de certaines conditions de beauté possible, et il trouve des formes nouvelles à côté des formes déjà infinies du monde créé. C'est celte divination intérieure du beau possible qui fait, à proprement parler, les artistes, que les Grecs avaient nommée Poésie {Polèsis), c'est-à-dire Création.
Si Ton considère le style premièrement dans Vemploi des mots, qui est Tune de ses fonctions principales, Tune de ses lois est nécessairement de les employer avec une certaine symétrie, et de façon à ce que la phrase ait un certain balancement, un certain équilibre en elle-même, et, si Ton peut ainsi dire, de façon à ce que Ton sente que les divers membres n'en sont pas disproportionnés entre eux, et qu'un bout n'en pèse pas plus que T autre. Dans toute phrase, tant soit peu ample et composée, il y a une partie principale, contenant Tid^e mère, et des parties accessoires, contenant les idées supplémentaires et complétives. Ëh bien I il ne faut pas que la partie principale,, qu'on peut appeler le corps de la phrase, soit, ou par sa brièveté, où par son développement, hors de mesure avec les parties accessoires, qui sont comme ses membres. C'est dans cette harmonie de proportions entre les diverses parties de la phrase que consiste le dessin dans le style.
On comprend sans peine que les membres du corps humain sont créés dans de certains rapports de forme et de grandeur, relativement au tronc auquel ils sont attachés. Dans toute phrase bien faite, il y a aussi un corps et des membres. Dans la nature humaine, le corps est plus grand que les membres^ et, dans le corps et dans
les corps, la grandeur consiste dans l'étendue. Dans la phrase, le corps doit être aussi plus grand que les membres; mais, dans la phrase, qui est la.représentation d'une idée, la grandeur dépend beaucoup moins de l'étendue que de la signification. Le corps de la phrase, ce n'est donc pas toujours sa partie la plus étendue, mais sa partie la plus significative. Le corps de la phrase peut donc en être la partie la plus courte, mais c'en doit toujours être la partie la plus saillante, c'est-à-dire celle qu'on voit le plus promptement, le plus complètement, celle que la plume a le plus nettement sculptée, et qu'elle a mise le plus en relief.
Pour qu'une phrase soit bien dessinée, et il n'y a de bons styles que ceux qui sont d'un dessin pur et correct, il faut donc que les parties en soient disposées de telle sorte que le corps en prime les membres, et que ceux^ci> soient attachés au corps de manière à ne le masquer jamais et à le servir toujours. Les membres d'une phrase peuvent en masquer le corps de deux manières : ou par un développement démesuré, ou par une valeur de signification excessive. Dans le premier cas, l'étendue d'un membre de phrase peut faire perdre de vue le corps, qui est son point de départ; dans le second, Tidée d'un membre de phrase, qui est accessoire de sa nature, peut affaiblir l'idée du corps, qui est principale, et déplacer même le siège de la proposition. En ce qui touche l'étendue relative des divers membres de phrase, on peut dire que c'est une règle générale fondée sur la pratique des grands écrivains, de mettre toujours les plus courts les premiers, et de finir par les plus longs. 11 parait que c'est une chose commode pour l'esprit, de vider d'abord
les aperçus étroits et les phrases restreintes, pour donner ensuite tout son coup d'oeil et toute son attention, sans crainte d'être distrait, aux larges horizons de la pensée et aux amples formes du style.
Secondement, si Ton considère le style dans remploi des sons, qui est également Tune de ses fonctions essentielles, Tune de ses lois est naturellement de les employer dans le but d'une certaine harmonie. Ce sont surtout les sons finaux dont le style se préoccupe, parce que ce sont ceux-là qui restent dans l'oreille, parmi le grondement général des discours, il est assez simple de penser que lorsque plusieurs écrivains, sans s'être assurément entendus sur leur manière d'opérer, se sont néapmoins rencontrés dans un certain procédé pratique, et sont venus converger à un même point, en suivant chacun la pente . de leur instinct, il doit y avoir quelque raison naturelle à ce que ce procédé existe plutôt qu'un autre ; en outre, il doit appartenir moins à ceux qui l'emploient qu'à une certaine nécessité propre à l'art, et Ton est ainsi nonseulement autorisé à s'en servir, mais encore convié à le prendre. Ainsi, c'est une pratique constante des écrivains de quelque valeur de ne finir jamais deux membres de phrase qui se suivent, par deux sons de même nature, c'est-à-dire, dans notre langue française, par deux sons pleins ou deux sons d'e muet. Toutefois, la règle ne devient d'une rigueur à peu près absglue que pour les deux derniers membres d'une phrase; mais il est fort rare de trouver une phrase de grand écrivain, ou plutôt d'écrivain pur et qui dessine correctement sou style, dont le dernier membre ne finisse point par un son muet, si Tavant-dernier finit par un son plein, ou
ET DES LOIS Dlf STYLE. 147
par un son plein, si Tavant-dernier finit par un son muet.
La proportion dans les diverses parties d*une phrase et 1 harmonie dans les sons finaux, voilà deux lois du style que personne n'a le droit d'enfreindre. Il n'y a de style qu'à ce prix.. C'est ainsi qu'il n'y a pas de peinture, si Ton fait la jambe plus grosse que la cuisse, et si l'on transpose les couleurs des diverses parties du corps, de manière à donner aux membres la couleur des yeux, et aux yeux la couleur des membres. Toutes les inspirations d'artiste, tous les caprices d'écrivains, toutes les révélations de poète, sont donc obligés de respecter ces deux lois du style, sans lesquelles il n'y aurait pas de style : la proportion des membres de phrase, qui est le dessin, et l'alternation des sods finaux, qui est l'harmonie. Tous les écrivains de «valeur, quelque individualité qu'ils aient, sont obligés de se ressembler par l'observation de ces deux lois, de même que les peintres de toutes les écoles sont obligés de faire des bras et des jambes aux corps qu'ils dessinent ; mais voici maintenant un champ qui est libre, un champ dans lequel tout écrivain entre comme il veut, c'est-à-dire voici où commence à poindre la différence des styles.
Indépendamment du dessin d'une phrase et de son harmonie, il y a sa forme. Cette forme appartient à l'artiste; il en fait ce qu'il veut; il la jette dans l'un de ces moules infinis. en nombre et en caractère, qui ne sont autre chose que le sentiment individuel, que la révélation personnelle du beau, mais qui font qu'un livre contient autant de phrases qu'un pré contient de fleurs, sans que, ni d'un côté ni de l'autre, ni dans le pré ni dans le