‹ Œuvres littéraires, publiées avec une préf. et des notesChapitre 26 sur 28 · DÉTAILS SUR LA SOCIÉTÉ D OLTKN · texte numérisé non relu

DÉTAILS SUR LA SOCIÉTÉ D OLTKN

titre, n'ont besoin que d'un jour pour se voir et s'aimer ; et il faut avouer que l'absence est ensuite le meilleur moyen pour que cette amitié ne s'éteigne pas.

Le lieu de ce rendez-vous patriotique et littéraire est la petite ville à'Olien, située sur les bords de VAar^ devant de belles montagnes couvertes de forets, et couronnées par des sapins. Olten n"a guère plus d'apparence qu'un village. Il y a dans la Suisse deux cents villes qui ne valent pas mieux ; mais elles ont le plaisir de se gouverner elles-mêmes, de rendre la justice autour d'elles, d'avoir, en un mot, une municipalité. L'heureux bourfjeois y exerce avec orgueil les fonctions que son peu de talent ou d'instruction l'eût empêché d'obtenir dans une grande cité. L'assemblée n'était pas d'abord à Olten. Lorsque le célèbre Gessner fut un de ses premiers fondateurs, elle tenait ses séances à deux lieues de là, à Schinschnach, petite ville protestante ; mais on s'aperçut que les catholiques n'y venaient plus, et par une condescendance dont les protestants aiment à donner l'exemple (avec un peu d'affectation peut-être, mais du moins avec une affectation plus pardonnable que l'hu-

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meur qui exige tout, et ne se prête à rien), on a transporté la société à Olten, ville catholique, et dont la position est à peu près aussi commode que celle de Schinschnach.

Lorsque j'arrivai à Olten, il n'y avait que trente personnes, et quoiqu'il ne fût que onze heures du matin, déjà l'on était à table. L'aubergiste me mena au bout de la grande rue dans un vaste grenier où se trouvaient ces messieurs. Vainement lui observai-je qu'en ma qualité de piéton, je n'étais pas encore présentable. En effet, si mon costume était commode, il n'était pas magnifique ; une veste de toile bleue rayée, un pantalon de la même étoffe et point de bas, voilà quelle a été toute ma toilette pendant quatre cents lieues que j'ai faites à pied. Bah! dit-il, tout ça ne fait rien pour des Suisses. J'allai prendre place à la longue table. Mon premier soin fut d'observer les figures : il y en avait d'excellentes. J'avais à ma droite un énorme ministre du canton de Bàle, vrai cochon, grosses lèvres, col enfoncé dans les épaules ; quand il voulait regarder son voisin, il commençait par fermer les yeux, puis il les rouvrait tout grands et vous fixait avec le dessous de l'œil. A coté de lui était un

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professeur en théologie de Zurich^ clique et jaune, à dents de cheval. 11 avait jeté sur la nuque de son long col une ample perruque à marrons, dont la moitié, prise dans le collet de son habit, donnait, à ce qui restait extérieurement, l'air d'une queue de perroquet déjetée. Plus loin, un petit pasteur pâlot de Neufchàtel, coiffé en jockey, faisait le joli cœur auprès d'une Bàloise au bec serré, qui ne riait que du coin d'une lèvre. Le petit coquin avait à son autre côté une baillive à triple menton du pays de Berne ; vieille vache qui, d'un bout de la table à l'autre, appelait son mari avec une voix d'homme, et disait toujours : Monsieur le Paillifi — Le président de la société, M. Orelli, de Zurich, était assis au milieu de la table. Il avait devant lui une petite statue en bois, travaillée par Trippel, le plus habile sculpteur de la Suisse, et représentant leur grand Guillaume Tell au moment oij son fils, qu'il embrasse, lui rapporte la pomme percée sur sa tête, et la flèche passée au travers. Cette statue est d'une grande expression. Tell est adossé contre un tronc d'arbre, sur lequel s'élève une large coupe de la liberté. Un étranger qui arrive, et dont les idées sont en-

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core poétiques, admire cet ornement simple et auguste.

Lorsque le repas fut vers sa fin, il survint une demi-douzaine de musiciens coureurs de villages. Ils se placèrent devant nous en demi-cercle ; au milieu, une bonne maman en cornette, apparemment la grand'mère de la troupe, tenait dans son bec une clarinette qu'elle maniait avec dignité. Deux grandes filles bien bâties, établées à chacun de ses lianes, et affublées d'un chapeau rond, donnaient du cor; tandis qu'un ménétrier et un petit bonhomme fermaient les deux bouts de ce chœur grotesque, l'un par une flûte, l'autre par un violon. Je n'ai jamais rien entendu de plus aigre et de plus discordant que ce concert de famille. Ils entonnèrent une musique suisse : à l'instant, à mon grand étonnement^, chacun des convives tira un papier de sa poche, et vieux ou jeunes, femmes ou prêtres, depuis le petit ministre jockey jusqu'au curé calotte à l'oreille, tout le monde se mit à chanter une chanson nouvelle, composée pour Olteii par un jeune ecclésiastique de Lucerne. Voici la traduction de cette chanson allemande, dont l'air est agréable et parfait pour de pareilles occasions. Il fut inventé

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anciennement par un poète suisse, nommé Juhart^ dans une circonstance où leurs troupes affligées quittaient la patrie pour aller à une guerre étrangère.

CHANT D^OLTEN

(1790) TRADUCTTON

Le mois de mai ranime la nature, et revient orner pour les Suisses les bocages et les prairies à^Olten.

Helvétiens ! chantez le bonheur de vous voir fraternellement. Qu'il est grand, qu'il est beau, mes frères, de ne former qu'un cœur et qu'une âme, quelque nombreux que nous soyons!

Dès qu'un vrai Suisse se rend à Olten, une salutation franche, un serrement de mains, un baiser fraternel, et un séjour agréable l'y attendent.

D'un œil serein nous contemplons notre chère

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patrie, et nous nommons loyale celui qui l'aime sincèrement, et qui est prêt à s'immoler pour elle.

Pénétrés d'une reconnaissance qui se peint dans nos yeux, nous voyons que chaque état libre de la Suisse possède des hommes sages et fidèles, qu'il est solide et florissant.

Nous disons avec une confiance et une énergie qui remplissent le fond de notre âme : Nous voulons faire encore plus de bien, dans le bonheur et dans le malheur ne pas nous reposer en esclaves. — Oui, vrai ; aussi vrai que la liberté existe?

Pleins de confiance en la nature, nous nous reposons dans son sein. Lorsqu'un Suisse en salue un autre dans une vallée sombre et fraîche, une larme involontaire échappe de ses yeux.

Ici retentissent les chants de la liberté, ces chants purs de l'habitant des Alpes. Quels sentiments de vertu et de sécurité n'excite pas l'éloge de Tell et de Winkelried, chanté dans le petit bois d'Olten ?

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Aucun terme ne peut exprimer les biens qu'Olten nous oflre ; cette gaieté, cette confiance que produisent rarement les plaisirs de ce monde, on s'en souvient toute la vie.

Ah! mes frères, il n'en fut pas toujours ainsi. Dieu donna de la force à nos pères ; il les rassembla dans les vallées de Grutli, et, tout à coup, nous fûmes libres.

Temps heureux ! un préjugé farouche ne nous sépare plus. Il n'y a plus d'esprit de division, ni de prince dispensateur des grâces et des richesses. Vive Olten !

L'on dit bien de certain Suisse qu'il n'est plus digne de ce nom ; que dégénéré il n'aime plus que For, la faveur et les femmes. Qui, d'entre nous, mériterait ce reproche? Qui?...

{Allusion au baron de Bczenval).

Ce n'est pas un frère d'Olten ! Que l'exil et la honte soient son partage ! Qu'il fuie dans un pays d'esclaves. — Qu'il y vende sa main faible aux femmes et aux despotes.

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La inUe vigueur de nos pères anime encore nos bras. L'amour de la patrie ne nous commande point à présent d'ensanglanter nos armes; mais autant qu'il est toujours pur, autant cet amour est toujours brûlant.

S'il ne l'était pas, comment pourrait-on nous nommer un peuple heureux? Les veuves et les orphelins ne sont pas dans les pleurs. Aucune âme vertueuse ne soupire dans les cacliots, et ne redemande la lumière. Voilà les fruits du patriotisme I

Approchez, patriotes ! Jurez de rester ce que vous êtes, fidèles à vos frères, fidèles à la patrie ; animés d'un courage héroïque dans l'adversité, à la mort. Que ce soit là le serment d'Olten.

Que ce serment soit inviolable et cher à nos descendants, que nos derniers neveux l'entendent une fois par an dans la salle d'Olten.

Entends-le toi-même aujourd'hui, peuple heureux ; toi qui viens de secouer le joug [la France) ! ^'ois la face de la liberté : qu'elle est belle! Ne recules pas : le bonheur l'accompagne.

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Gouvernes maintenant, souveraine de la terre {la France)\ Donnes l'exemple du courage. Nous maudissions ton or ; il était la source de nos maux : mais nous sommes réconciliés avec toi.

Bientôt, frrres, chacun sera libre, en soutenant les droits des hommes. Jurez encore une fois à votre patrie, du cœur, de la bouche et de la main, qu'elle est et qu'elle restera libre!

C'est ainsi que le Suisse aime et chante son pays; c'est ainsi qu'il chante la liberté. Mais l'aime-t il également? La connaît-il? Est-il vrai qu'il en jouisse? Ah! ce n'est pas par l'Ode à'Olten qu'il en faut juger; je dirai dans un instant des choses qui étonneront.

Après le dîner, j'allai me présenter à M. Orelli de Zurich, qui présidait la société cette année. Quand je me fus nommé, il me dit : « Vous êtes né, ?nonsieu?\ chez un peuple qui a pris le mors aux dents. — Monsieur., lui répondis-je, cest afin de passer tous les autres peuples! » Quoique la réception assez aristocratique de M. le

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président semblât promettre à un Français peu d'égards de sa part, je puis dire que je me suis trompé, il m'a comblé d'amitiés et de soins : il venait toujours me chercher pour causer. Nous allâmes l'après-midi nous promener deux heures sur une jolie terrasse que les capucins àî^Olten ont sur le rivage de XAar. Là, M. Orelli m'entretint avec passion de la littérature française. Il passa en revue tous les bons livres, tous ceux dont la lecture avait charmé sa jeunesse ; il me demandait si on les aimait encore ; et chaque fois que je l'en assurais, il semblait renaître aux jouissances de ses premières années. La conversation nous ramena sur la littérature allemande, dont il parla en homme qui la possède, et qui sait la faire valoir. Mais M. OreUi se ressouvint qu'il était président. Il fallut aller rejoindre ses compatriotes. Au retour de la capucinière, je trouvai toute la société répandue dans la grande rue (YOlten. Les uns étaient assis à la porte des auberges, les autres se promenaient. Il y avait des tables couvertes de théières et de bouteilles de bière ; déjà l'on recommençait à boire ; tous les arrivants, tous, sans exception, fumaient une pipe, c'était une odeur qui vous suffoquait^ et

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une fumée à ne pas se reconnaître. Ils s'approchaient de moi, et me lâchant une bouffée, me disaient très sérieusement : Monsieur le Français^ est-ce que ma pipe ne vous incommode pas ? Le spectacle qu'ils me donnèrent le reste de la soirée fut la plus pittoresque de toutes les lanternes magiques. A chaque instant, on voyait venir de toutes les parties de la Suisse des piétons, des gens à cheval, des voitures, des cambiatures, des charrettes; tous ces gens-là se précipitaient au col les uns des autres, comme dos amis intimes qui ne se seraient pas vus depuis mille ans : ils s'embrassaient trois fois, car c'est la mode des Suisses qui s'appliquent trois fois leurs visages, de manière à croire qu'ils ne pourront plus les décoller. On ne savait à qui aller, on se prenait les mains, on se réembrassait. Enfin, de compte fait, il arriva cent cinquante-sept personnes, et sur les sept heures du soir toute cette cohue patriotique remonta souper dans le même grenier oii l'on avait dîné. Nous avions là six grandes tables longues, couvertes de bouteilles, de chevreuils et de pâtés. En une heure et demie le tout fut dévoré, mais il était dit que nous en aurions encore pour longtemps.

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On rapporta de nouveaux vins, et soudain, par un accord presque miraculeux, voilà tous mes Suisses qui se remettent à chanter la chanson du matin. Figurez-vous l'ébranlement que reçut le grenier de deux cents voix ivres, donnant des coups de gueule affreux, et appuyant surtout sur les dernières syllabes du vers avec toute la rudesse à laquelle la langue allemande est déjà si disposée par elle-même. Cette musique, ces cris, ces chants de fraternité, cette image de la patrie, ces sons aigus des plus hautes notes, et leurs accords à la tierce font un si prodigieux effet sur les organes suisses qu'ils ne se possèdent plus ; les convives se lèvent de table, jettent là leurs serviettes parmi les plats, se mettent à courir comme des bacchantes par toute la salle, le verre à la main ; et c'est alors que vous voyez mille simagrées plus drôles les unes que les autres. Tantôt ils trinquent tous ensemble ; si le couplet qui se chante contient quelque image énergique, ou prononce quelque serment, ils lèvent tous la main, tenant en l'air les trois premiers doigts; tantôt s'accommodant à la mesure, ils se frappent de main en main, chacun reçoit une claque et la rend; tantôt deux amis se détachent, vont

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prendre sur la table une carafe de vin, se donnent un baiser^ puis se regardant fièrement et avec allégresse, ils boivent alternativement la même bouteille, et la vident en cadence. Enlin, quand la chanson est achevée, des applaudissements, des cris, des hurlements couronnent cette scène bachique, qui ne tarde pas à recommencer. Tout le monde a un livre de chansons helvétiques. On choisit d'abord. On finit par chanter le livre entier. Est-il épuisé? Quelque ministre entonne un air de sa composition, après en avoir distribué l'imprimé à tous les assistants. Car il ne faut pas omettre que là (comme non pas ailleurs), presque toutes ces chansons, qui ne respirent que la liberté et la haine du fanatisme, sont composées par leurs prêtres. On porte jusqu'au scrupule l'attention à ce qu'il ne soit rien dit contre la tolérance, rien qui puisse brouiller la religion catholique et la protestante. Pendant le premier repas de la réunion générale, un ministre fait une quête avec un curé. Il semble surtout que le Suisse prenne ces précautions pour prévenir les obstacles qui l'empêcheraient de chanter. C'est en effet le plus beau moment de sa vie, le moment où il se développe le plus. Quelle

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douleur quand la nuit s'avance, et qu'il faut cesser de clianter, se séparer, aller se coucher ! Mais non, on ne va pas encore se coucher. Des jeunes gens font rapporter du vin ; ils s'écrient : Est-ce que nous ne serions pas prêts à nous immoler pour la patrie? Faisons-lui donc un sacrifice qui en soit le gage. On suspend une épée au plafond, tout le monde est obligé d'aller y enfiler son chapeau ; ce beau monument est sacré : il n'est pas permis d'y toucher; on l'appelle le père de la Patrie, on sent que c'est un excellent moyen de retenir le monde que de faire le père de la patrie ; personne ne pouvant ravoir son chapeau, il faut bien rester, et en voilà jusqu'à trois heures du matin. Le second jour d'O/len, sur la fin du souper^ je causais avec un professeur de grec à Berne. La discussion par ellemême était assez importante : tout à coup les chansons de la veille se font entendre à une extrémité de la salle, mon homme n'y est plus, au lieu d'achever sa phrase, le voilà qui chante, puis il me dit : Je vous demande pardon, c'est un enthousiasme qui s'empare de nous autres, il n'y a pas moyen d'y tenir !

J'oubliais de dire que pendant cette orgie hel-

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vétique il survint un violent orage, mais le père éternel tonnait en vain, on ne fit d'attention qu'au père de la patrie.

Le lendemain, à neuf heures du matin, l'académie à'Olten tint sa première séance. Le muséum n'était pas magnifique. On se servit de la pièce voisine de celle où nous mangions, toujours au grenier. Avant le discours d'ouverture qui devait se faire en allemand, et qui roula sur les mœurs des anciens Suisses, Fauteur, M. Orelli, président, me confia qu'il se trouvait extrêmement embarrassé d'avoir à parler en public, qu'il tremblait de tous ses membres, qu'il n'était qu'un bon homme médiocrement instruit ; non pas fait il est vrai pour être à la queue, encore moins pour être à la tête d'une société, mais bien pour se trouver avec tout le monde, au milieu de la foule. Je m'efforçai de le rassurer en lui disant quetousceuxdevantlesquels il allait s'escrimer me paraissaieat aussi de fort bonnes gens. Effectivement la société était cette fois je ne dirai pas mal composée, mais très faiblement... Autrefois les Gessner, les Lavater, les Pfeffel, en un mot, tous les hommes célèbres ne manquaient pas ce rendez-vous général ; c'était tous les ans

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pour eux un centre de ralliement, un jour de fête. Les gens d'esprit sont les premiers à se lasser de tout ; Lavater, Pfeffelj Zimmermann ne viennent plus : ce sont aujourd'hui leurs enfants ou leurs cousins qui les remplacent, quelques conseillers habitués à l'intrigue dans leur canton et qui, en partant de chez eux, se font une affaire du voyage qu'ils entreprennent; quelques professeurs, ministres, ou chanoines, qui vont là comme à un congé ; et, en général, ce sont surtout les jeunes gens des villes, matière bruyante, chantante, évaporée, pour qui le mot de patriotisme n'est qu'un prétexte pour faire du bruit, et qui formant le plus grand nombre, donne nécessairement le ton au reste de la société. Je puis m'être trompé, mais, quoique j'aie causé avec presque tous, je n'en ai trouvé que quatre d'aimables, dont deux étaient instruits, philosophes, et montraient une àme. L'un de ces deux se nommait Meyer de Lucerne : l'autre, aussi de Lucerne, s'appelait Balthazar . Le troisième était encore de Lucerne, et se nommait Ruttimann, digne et excellent jeune homme. Quant au quatrième, c'était un citoyen de Zurich, Esclier de Bevg. Je n'ai vu nulle

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part d'être plus prévenant, plus amical, plus sociable, plus occupé des autres, plus (.'onstamment jaloux de les servir et de leur plaire. Il était impossible de ne pas céder à ses politesses, (le ne pas se lier avec lui, de ne pas l'aimer comme un homme avec lequel on serait heureux de vivre dans tous les pays.

L'académie tint une autre séance le surlendemain. On fit diverses lectures allemandes assez tristes et assez insipides sur des sujets d'antiquités suisses et de politique. Les Suisses, si vous mettez à part quelques phénomènes qui ont brillé parmi eux, ne sont pas un peuple fort spirituel. Leur vie est peu élégante, peu agitée. La pipe et la chanson les absorbent. Ils ont devant les yeux la plus belle nature de toutes les natures du monde, mais il en est très peu qui la connaissent et presque point qui la sentent. Manger et boire toute la journée, prendre du thé, du vin, du fromage et des pommes, fumer, parler à tue-tête, bavarder sans cesse pour ne dire que des pauvretés, voilà les Suisses. Encore tout livrés qu'ils sont à la vie animale, ne connaissent-ils point les commodités les plus ordinaires de la vie. Leurs lits sont trop courts de

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deux ou trois pieds pour une créature raisonnable.

De toutes ces lectures que je ne crains point de condamner à l'oubli, j'excepterai cependant celle qui fut faite par le ministre Bridel, jeune pasteur de Bâle, rempli de talents et de facilité. Il lut une pièce de vers en français, langue que parlaient un peu les assistants, mais que personne n'entendait. Seul parmi les orateurs de cette séance, il fut applaudi à tout rompre. Il est bien sûr cependant qu'aucun ne comprit sa pièce : ni les beautés, ni les défauts n'en furent aperçus, mais le poète avait eu l'art de chanter VHelvétie, il leur faisait sonner les exploits de leurs pères, leur vaillance, leurs vertus, ils prirent tout cela pour eux, ils s'applaudirent avec transport ; enfin, après le diner, ils s'emparèrent du ministre Bridel, l'exhaussèrent sur une chaise, et le couronnèrent de fleurs, scène qui ne se passa pas sans hurlements à la manière du pays.

Le reste de mon séjour à Olten ne mérite pas d'être raconté, si ce n'est une promenade que nous fîmes à une lieue de la ville au château à'Arbourg, vieille masure inhabitée, située sur

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une liante inonlagne couverte de bois. Nous étions une trentaine. On eût dit une colonie marchant à quelque conquête. Un jeune homme à tète tondue, bibliothécaire de Berîie, M. Wagner, et qui avait plus de six pieds, fut nommé le grand gymnasiarque de notre émigration. Il était deux heures après-midi et le soleil était ardent. Ce grand diable nous mena à travers les bois, les rochers et les précipices. Jamais route ne fut plus pénible, quoiqu'il nous assurât qu'elle était la plus courte. Plusieurs de nos soldats restèrent à moitié chemin, rendus, essoufllés. Pour faire un pas il fallait s'accrocher d'un arbre à Tautre ; la montagne était elle-même comme un grand arbre aux branches duquel il fallait monter. Ce supplice dura plus d'une heure, au bout de laquelle nous nous trouvâmes sur le bord d'un abîme opposé à notre route, et presque aussi peu avancés qu'au commencement. Le grand gymnasiarque fut déposé. On en choisit un autre qui nous tira d'affaire. Mais il aurait fallu aussi un échanson. Nous ne trouvâmes à ce vieux château que de l'eau et des noix; c'était bien peu pour des gosiers aussi affamés, aussi altérés que les nôtres. Avant que

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d'en descendre, le ministre Bridel nous proposa d'écrire chacun nos noms et une devise sur un livre qui est là, et que l'on envoie tous les ans à Leurs Excellences de Berne. La proposition vint fort à propos. Depuis une heure, ces messieurs, sans pitié pour l'étranger présent, chantaient, à fendre le crâne, leurs chansons helvétiques. C'était toute leur conversation ; j'en étais excédé ; mais comme il faut être honnête, surtout chez une nation étrangère, célèhre au temps jadis, quand mon tour vint d'insérer une devise sur le registre, j'écrivis deux vers dt; Virgile qui, faisant calembour avec mon nom, étaient en môme temps, peut-être, une allusion assez heureuse et assez polie. Voici les deux vers de Virgile :

Divi^iqiie videbit, Perraixtos heroas et ipxe videbilur illix.

Le ministre Bridel sentit cette citation, et il eut l'honnêteté d'aller la répéter à tout le monde ; il ne cessait de la redire : ce n'est pas que je prétende me vanter du très petit mérite de m'êlre souvenu à propos de deux vers latins ; mais je

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les rapporte pour faire connaître le sot et stupide orgueil de messeigneurs qui reçurent cette civilité d'un étranger, aussi dédaigneusement que les statues des dieux reçoivent l'encens qu'on brûle sous leur nez. Personne ne m'en parla, ne m'en remercia; il n'y eut que le grand diable Wagner qui me prit la main, et me dit bravo : en quoi je le trouvai tout plein d'esprit. Un gros sénateur de Soleure, grand sautier, c'est-àdire lieutenant de police, de plus grand sot, et joli biberon, avait écrit pour sa devise :

Quo semcl est imbuta recens, serrahit odorcm.

Testa diii. — Voici le bel esprit et l'érudition vineuse de l'académie A'Olten l

N'aveC'Vous pas remarqué avec plaisir, Monsieur y notre manière d'être? me disait très sérieusement un autre de ces académiciens. Depuis que îious sonifnes ici, personne n a parlé de politique^ ni d'objets sérieux^ nous n'avons fait que boire, que chanter!

Mais c'est maintenant à moi de parler un peu politique, il en est temps; je me rappelle que

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j'ai promis de m'expliquer sur la liberté des treize cantons, et de dire ce qui en est. 0 Suisses ! vous avez brisé le joug, parce que le jour de l'insurrection, tout le monde est frère, tout le monde est égal ! Mais non, non vous n'êtes plus libres; j'en jure par les saines lumières de la philosophie, par les sentiments immuables de l'humanité. Pour être sans rois on peut n'en être pas moins sans maîtres; on peut même avoir encore plus de rois qu'on ne pense, car il m'est permis d'appeler ainsi tous ceux qui, ne tenant point leur autorité du consentement public, ou qui imposant sans raison des ordres que n'a point approuvés la volonté générale, régnent sans trône, et vivent en despotes sous le nom perfide de citoyens. Or, c'est là le reproche que votre nation mérite. Français, et devenu libre à mon tour, je veux enfin désabuser mes concitoyens de l'admiration qu'ils vous prodiguent, sur la foi de votre antique histoire, et sur je ne sais quelles traditions modernes^ jamais éclaircies, qui, confondant les roches sauvages et les cavernes solitaires avec l'indépendance, ont fait croire jusqu'à ce jour que l'Helvétie, que l'heureuse Helvétie était le siège auguste et inébran-

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lable clioisi par la liberté. Est-on libre quand les paysans sont contraints d'apporter dans les villes les fruits de la terre et de leurs sueurs, et de les vendre à une classe privilégiée avant de pouvoir les proposer à autrui? Est-on libre quand un seigneur, un bailli suisse a le droit, pour son seul usage, d'ordonner une corvée, de faire faire un chemin, sans qu'il lui en coûte une obole; d'assujettir les bras de ses malheureux vassaux à lui fendre une route plus douce et plus commode sur le roc où est assis son château, et s'étonne encore aujourd'hui de ce qu'en France nous venons d'abolir les droits féodaux ? Est-on libre quand des Etats pauvres sont surchargés de nombreuses et inutiles pensions qu'il faut payer à des intrigants stupides, pour avoir vieilli dans le pouvoir? Est-on libre quand ce sont des magistrats qui gouvernent impérieusement, et que ces magistrats sont choisis par la plus petite partie du peuple, et par la plus noble (car ces Suisses si libres et si simples ont aussi leur noblesse)? Est-on libre enfin quand on ne peut supporter, sans la plus profonde douleur et sans une mortelle jalousie, le spectacle de la liberté naissante chez les autres peuples?

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0 Suisses! telle est pourtant votre histoire actuelle. Tout ce que je viens de dire, je le tiens de quelques-uns de vos propres concitoyens, hommes vraiment philosophes, affranchis par leur seule pensée^ mais gémissant de leur esclavage réel, et qui m'ont raconté tout bas, et presque en confidence, les faits que je m'empresse ici de consigner.

Veut-on encore d'autres faits? Le soir même de mon arrivée à Olten, un jeune officier suisse vint me trouver, me parla avec amertume de la révolution, des vains efforts de son régiment, et finit par me démontrer avec quelle bravoure il s'était enfui de Paris à la tête des intrépides dont il était le capitaine. — On peut se rappeler que les trois derniers couplets de l'hymne ({'Olten font allusion à l'état actuel de la France. Il y eut une intrigue terrible de la part de vieux pour que ces couplets ne fussent point chantés, mais quelques jeunes gens, amis de l'auteur les entonnèrent, et l'amour du chant qui là, commeje l'ai dit, est irrésistible, l'emporta. — L'homme des petits cantons, qui est en général le plus fier et le plus grossier de la Suisse, appartient à ses prêtres, à ses capucins, et surtout aux présents

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de la France. Ainsi, c'est sur le rempart même de la liberté qu'ils marchandent la leur propre à leurs voisins. — Dans les commencements de la société à^Olten^ l'ambassadeur de France * ne vit pas sans peine une association qui, resserrant les nœuds d'un peuple fier, le rendait plus difficile à diviser. Il décria tant qu'il put cette académie, et depuis ce temps les petits cantons n'y viennent point. Enfin, pour achever cette épreuve, je vais citer un fait qui m'est personnel, et qui par l'espèce de sentiment qui animait les auteurs, montre bien jusqu'à quel point le vieillard et l'homme fait portent en Suisse la frayeur de la liberté. Lorsque l'on sut que j'étais Français, quoiqu'il vienne tous les ans beaucoup d'étrangers à Olten, quoique même je fusse connu de plusieurs personnes par un précédent voyage, et notamment du président à qui Lavater avait donné une lettre de recommandation pour moi, ainsi qu'à quelques autres membres de la société, voyageant à Paris, je vis cependant de petits conciliabules oij les gestes me disaient qu'on parlait de moi, et qu'on m'évitait. Je reconnus

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