‹ Œuvres littéraires, publiées avec une préf. et des notesChapitre 27 sur 28 · M. de Beautteville · texte numérisé non relu

M. de Beautteville

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des Soleurois au gros ventre, visage rouge, œil fixe, tète chauve, vraies faces de tyrans romains^ qui, fronçant le sourcil et faisant de leurs grosses lèvres une moue abominable, semblaient s'entretenir avec importance. Quoique je fusse évidemment l'objet de leur conversation, je n'y fis pas grande attention d'abord. 11 est assez naturel qu'on se dise quelques mots sur un nouveau visage; ma pensée n'alla pas plus loin. A la promenade de la capucinière, me trouvant avec un autre Soleurois, quelqu'un parla de Soleure. Je parlai de l'extrême dévotion que j'avais trouvée dans cette ville, dévotion qui est poussée à un tel point que ce qui marche dans les rues marmotte continuellement les grains d'un chapelet qu'il porte à son bras, et que, depuis quatre heures du matin jusqu'au coucher du soleil, les églises, les chapelles, les pèlerinages ne désemplissent point. Mon Soleurois reprit alors la parole, et d'un ton mystérieux et administrateur, il observa qu'il n'y avait rien de plus essentiel que d'entretenir le peuple dans de pareils sentiments ; que si les magistrats lui laissaient une fois ouvrir les yeux, bientôt il leur péterait dans la main (ce furent ses expressions aussi nobles que

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philosophiques) ; que c'était cette indévotion qui avait perdu la France, dont la constitution jusqu'alors avait été si helle, et si heureusement fondée sur trois ordres, à la tête desquels était le clergé; il ajouta enfin qu'un étranger avait eu dernièrement l'audace de venir prêcher au milieu d'eux des maximes de tolérance et d'humanité, mais queparbonheuron s'en étaithientot aperçu ; qu'on avait traité cet homme comme il le méritait; qu'un bon cachot l'avait mis à l'ombre pendant huit jours, et qu'ensuite, on l'avait reconduit à pied, d'archers en archers, jusque sur la frontière de sa patrie. L'auguste sénateur termina ce discours par le vœu de retrouver un pareil coupable, assurant bien que cette fois il ne serait pas reçu aussi doucement, mais qu'un exemple terrible instruirait l'univers à respecter Soleure. Très édifié de cette péroraison, que d'ailleurs la tournure de l'entretien avait amenée assez naturellement dans la bouche de ce vilain, j'étais à cent lieues de penser qu'elle pût me regarder. Assurément personne ne m'avait donné mission pour aller évangéliser les tribus Suisses, déjà si libres aux yeux de laFrance! Ce ne fut que trois jours après, et presque au moment de partir à'Olten, que

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quelques jeunes gens vinrent, de leur propre mouvement, me faire amende honorable, pour leurs compatriotes, de la fausse opinion qu'on s'était inutilement efforcé de leur faire prendre surmon compte. Ils m'apprirent alors qu'un certain M. Schloiitz^ conseiller de Soleure, personnage dartreux et galeux depuis la racine des cheveux jusqu'à la plante des pieds, m'avait travaillé le plus joliment du monde dès le jour de mon arrivée, et cela sans aucun motif, sans même m'avoir jamais connu, mais uniquement par le plaisir de nuire. Tranchons le mot; ce M. Schloutz m'avait affublé de Ihonorable qualité d'espion. « Quelque décrié que soit le sieur Schloutz, « m'ajoutèrent, avec ingénuité, ces jeunes gens, « (car c'est le plus mauvais sujet de la Suisse, « qui la vendrait pour un petit écu), vous savez « que la calomnie trouve toujours quelque espèce « de créance ou du moins de soupçon, mais nous « n'avons pas tardé à reconnaître que vos ma- « nières simples et égales étaient celles d'un « honnête homme ; nous avons appris d'ailleurs « qui vous étiez, et le soir dans nos ciiambres « nous avons ri bien souvent en nous couchant, « delà bonhomie de M. Schloutz et de la terreur

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« panique de nos vieillards. » — Je remerciai ces messieurs de leur confidence, mais je me plaignis à eux de ce qu'ils ne me l'avaient pas faite plutôt; je leur dis que si j'avais pu deviner qu'une portion de l'assemblée conçût de moi cette glorieuse et charitable idée, malgré tout le plaisir que me faisait leur compagnie, il y avait longtemps que j'aurais pris congé de l'académie iïOlten. En même temps je voulus aller trouver Isl. Schloutz "^outIui faire mes remerciements, et lui dire amicalement mon avis; mais on avait eu la précaution d'attendre que M. le conseiller lût parti. Je puis bien dire qu'il n'est sorte de caresses et d'honnêtetés que ces jeunes Helvétiens n'aient employées dans le peu de moments que j'ai passés encore à Olleîi pour me faire oublier le désagrément que j'avais éprouvé. Ils redoublèrent d'attentions et de soins. Pendant le dîner qui suivit, dans l'ivresse de ces chansons où l'éloge rodomont de la liberté Suissesse couronne le repas, ils imaginèrent de boire à ma santé dans la coupe de Guillaume Tell et de boire en même temps à la liberté française. Ce fut un mouvement très brillant de leur part, très sensible pour moi. Une centaine de personnes suivit

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machinalement leur exemple ; je ne savais à qui entendre, ni avec qui trinquer; tout le monde voulait touclier mon verre; debout au milieu de ceux qui s'avançaient vers moi, j'avais beau me retourner, j'essuyais encore l'aimable reproche de ne pouvoir suffire à leurs empressements. — Qu'une si touchante scène ne fut-elle générale pour ma patrie, pour eux-mêmes., pour l'honneur de l'humanité ! Mais mes amis observèrent que plus de la moitié de l'assemblée, restée insensible et froide dans son égoïsme, n'avait pris aucune part à ce mouvement. Ils convinrent même avec moi de la tournure très fine qu'ils avaient employée dans l'espérance d'un plus grand succès ; c'est qu'ils avaient proposé de boire à la liberté française^ jugeant que dans tous les pays et dans tous les siècles le vœu naturel de l'homme devait être pour la liberté, et pour celle de ses semblables; mais jamais ils n'auraient osé faire la même proposition en l'honneur de P assemblée nationale de France.

Et voilà donc cette fameuse liberté des Suisses.

On dit pourtant que dans ces montagnes il existe du moins un seul canton où la dignité de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

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ne cesse pas un seul jour d'être respectée. Ah si cela pouvait être vrai ! si mes yeux... Je pars pour Appenzel!

Ecrit à Sainl-Gall, sur la montagne des roses-bleues, près (le rotang, ce 3 Juin 1790.

Lu à la Séance publique de la Société des Neuf-Sœurs, le 25 Mars 1792.

//()(• memoriae ainici

Quasi debituin murius exso'.vit.

Cau Plinii, Ép., 1. III.

Messieurs,

La douleur publique et les regrets de Famitit; m'ont amené au milieu de vous lorsque j'ai appris que vous prépariez un hommage fraternel à la mémoire d'Atlianase Auger. Homme simple et utile ! Vertueux écrivain ! les devoirs assidus que la patrie m'impose, me privèrent d'accompagner ton cercueil, et l'un de tes amis les plus fidèles a paru négliger ta cendre, et ressembler

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à ces savants d'une Académie vieillissante et désœuvrée, dont pas un seul n'a daigné se glorifier, à tes funérailles, de Thonneur d'avoir été ton collègue. Je viens venger cette outrageante injustice. On verra comment l'abbé Auger a payé sa dette envers la patrie, et Ton jugera si dans la génération actuelle des littérateurs, il en est beaucoup qui puissent lui être opposés, pour le nombre et la réalité des services.

Dans un temps où TUniversité a laissé périr la belle langue des Grecs, cette clef des sciences, ce dépôt de toutes les formes sous lesquelles on pouvait le plus se passionner pour la nature, les arts et la liberté, l'abbé Auger se dévoua tout entier à la connaissance approfondie de cet Atliénien fameux qui força la nature à lui rendre l'organe de la parole, et fut ensuite le plus éloquent de tous les mortels : génie sublime dans la discussion des intérêts politiques ; génie puissant qui protégeait, par la seule force de ses raisonnements, une patrie et des Républiques qu'un roi voulait asservir. L'instinct de l'abbé Auger (je risquerai cette expression en faveur du plus simple des hommes) fut une passion constante pour l'art oratoire; passion qui ne devait guère

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lui permeUre, dans le gouvernement où nous vivions, (l'autre société que celle des anciens. Au fond d'une province, dans l'obscurité d'un collège, il me semble l'entendre se dire à lui-même : Démosthène a vécu pour l'éloquence ; je vivrai dans Démoslbène; je m'attacherai à tous ses détails ; je m'efforcerai de reproduire cette parole intrépide, accusatrice, victorieuse ; et que manquera-t-il à mon bonheur, si, après m'ètre rempli de ces ravissantes émotions, je puis les répandre autour de moi, et communiquer à quelques âmes l'enthousiasme du plus beau des arts, et le besoin de s'y livrer !

Aujourd'hui, messieurs, que la révolution, en développant nos idées politiques, nous a donné, pour apprécier les ouvrages de quelques anciens, et pour jouir de tout leur génie, une mesure qui nous manquait, ne séparons plus les noms de Démosthène et d'Auger. C'est Auger qui a fait connaître aux Français Démosthène. Si l'on se rappelle en effet les moins inconnus de ceux qui firent semblant parmi nous d'en traduire quelques harangues, combien l'on sera surpris de ce qu'ils sont tous si étrangement au-dessous du modèle, et de ce qu'ils rendent suspecte, en

quelque sorte, la lîdélité de la langue française, celle de toutes cependant dont les analogies se prêtent le plus heureusement à recevoir dans ses moules les formes helléniques. Quelle médiocrité ! quelle sécheresse ! quelle effrayante nmltitude de crimes oratoires ! TourreiL qui n'échappe à aucun contresens, eut, comme on sait, la stupidité de vouloir donner de l'esprit à Démosthène. Millot s'énonce comme un homme qui ne se douterait pas du grec, et traduirait sur du latin. L'abbé d'Olivet semblait l'amoindrir et le dessécher pour l'éducation du Dauphin. Auger seul lui rendit sa véritable physionomie ; il lui rendit cette àme orgueilleuse et sensible, qui porte en elle toute la dignité et toutes les douleurs de la patrie ; ce mouvement général sans lequel il n'est point d'éloquence populaire, oiiles rapports accessoires serrés fortement, et roulant de haut dans des périodes qui compensent l'étendue des idées par la précision du style, entraînent l'auditeur, et couvrent des pages entières de sentiments et de magnificence. Jamais, surtout, il ne négligea d'égaler, au moins par ses efforts, cette beauté, cette perfection continue du langage, ce mécanisme heureux, si familier à

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Torateur', qu'il ne pouvait pas môme cesser d'otre élégant dans les aposlroplies les plus impétueuses, dans les sorties les plus véiiémentes ; mérite plus rare qu'on ne pense, parce qu'il tient à un genre d'esprit particulier, et principalement à l'adresse, qui est le don de multiplier la force en la distribuant ; mérite que J.-J. Rousseau paraît seul avoir éminemment possédé parmi les modernes ; et que celui de tous les anciens qui a le mieux connu les principes d'un art dont il a laissé tant de modèles, Cicéron, ne se lassait point d'admirer dans Démosthène : « Sa « foudre écraserait moins, disait-il, si elle n'é- « tait lancée par tout le nombre oratoire. »

L'abbé Auger plaça, pendant dix ans, tout son bonbeur dans Démosthène. On chercherait vainement à se faire l'idée des peines incroyables qu'il se donna pour amener cet ouvrage au degré où il est aujourd'hui. Il étudia dans tous leurs replis, les constitutions des Grecs, leurs gouvernements, leurs lois, leurs usages, leurs mœurs. La géographie même de l'Attique, ses villages, et jusqu'à ses ruisseaux, s'embellissaient à ses yeux d'une importance antique et presque religieuse. Il consulta toutes les éditions, tous les

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manuscrits. Ce ne serait rien de dire qu'il traduisit et retraduisit plus de trente fois, peut-être, chacun des discours de Dcmosthène et d'Eschine, de cet Eschine assez heureux, après avoir été vaincu par Démosthène, pour que la postérité l'appelle encore son rival. Mais, ce qui est vraiment remarquable, c'est qu'au bout de plusieurs années, lorsque lui seul pouvait avoir le secret de quelques-unes de ces imperfections que l'amour paternel d'un auteur se pardonne si facilement, lorsqu'il était en jouissance de sa renommée littéraire, lorsque son livre, accueilli dans les écoles de la France, l'était encore plus chez les étrangers qui sont moins sensibles aux recherches du style, et n'attachent de prix qu'à l'exactitude de la version, l'abbé Auger, par un scrupule, ou plutôt par un courage que l'idolâtrie de l'éloquence pouvait seule inspirer, conçut et exécuta le projet de retravailler son Démosthène, et il le refondit en entier avec une ardeur nouvelle. Lisez la préface de cette seconde édition. Est-il rien de comparable à la modestie de cet excellent homme, qui s'accuse luimême au milieu de la reconnaissance publique, et se reproclie des fautes de style avec la môme

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sévérité qu'eût fait un envieux, si l'idée d'envieux pouvait naître quand on parle de l'abbé Auger. En môme temps .il publia, et un texte grec plus correct, et une version latine conforme à ce nouveau texte. Ainsi Auger grava pour l'éternité l'objet de son admiration dans les trois idiomes du monde qui ont eu le plus d'influence. Le même jour Paris, Rome et Atliènes, reçurent le même bienfait des mains d'un savant français. Démosthène, poursuivi à travers les siècles, Démosthène étonné, ressuscita dans sa propre langue, et pour rappeler ici une expression usitée parles anciens qui se servaient du mot prince, dans un sens un peu différent du nôtre, grâce au soin du laborieux Auger, le prince de l'éloquence ancienne reconquit sa domination dans tout l'empire littéraire.

Il y a des écrivains qui se tiennent heureux d'être venus à bout d'un seul ouvrage, et qui bornent les prétentions de toute leur vie à un éclair de célébrité. L'abbé Auger ne pouvait pas connaître un tel repos. Représentant de Démosthène, il sentit que toute l'éloquence grecque et romaine avaient droit d'attendre de lui les mêmes services ; cette éloquence, si majestueuse et si

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grave, si évideiiiincntsupcricure à nos luiraiig'ues modernes par la vérilé des sentiments, par l'observation des convenances, et dont il voyait avec douleur la tradition s'anéantir chaque jour dans une littérature qui, en effet, n'étant pas encore celle de la liberté, ne pouvait être que frivole. Aussitôt il reprend la plume, il rassemble tous les discours grecs des orateurs, des philosophes, des historiens, des pères de l'Église. Il choisit, dans Paris, une habitation solitaire, qui sera désormais aussi vénérable que la caverne studieuse du citoyen de Péanée. Quelques années s'écoulent... et tout à coup je le vois reparaître dans la carrière oratoire à la tète d'un nouveau cortège d'illustres morts, à qui ses traductions rendent leur renommée : Isocrate, le plus harmonieux des écrivains dans la plus harmonieuse des langues, et dont la diction, aussi pure et aussi douce que la morale, semblait le culte de la poésie associée à la vertu ; Lysias, le modèle de la narration (talent si rare et si précieux), qui voilait la perfection sous la simplicité^, qui n'eut point en partage l'élévation ou la force, mais bien plus dangereux par le don de plaire sans paraître en abuser; Lycurgue, à qui une probité sévère don-

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riait de l'indignation, et à qui l'indignation donnait de l'éloquence ; Isée, dont le mérite fut une raison véhémente, dont la gloire fut d'avoir été choisi par Démosthène, qui voulut être son disciple, et dont le talent se retrouve tout entier dans Bourdaloue ; Andocide et Dinarque, qui se composèrent une réputation en s'ajustant avec une sorte de mérite quelques-unes des qualités de leurs prédécesseurs ; Gorgias et Alcidamas, qui, succédant à de heaux génies, n'eurent que la ressource d'être de beaux esprits ; et Cicéron, dont Fimmensc gloire interdit l'éloge, et qui coûta trente ans d'étude et de respects à Fabbé Auger^, avant qu'il osât en publier quelques discours, quoiqu'il les eût traduits tous; et saint Chrysostome, qui, recommençant un autre ordre d'éloquence, moins parfait en apparence que l'orateur d'Athènes et celui de Rome, mais mieux organisé peut-être que chacun d'eux, et digne de figurer dans cet inaccessible triumvirat, fut une des âmes où la nature se plut à répandre le plus de sensibilité, d'abondance, de magnificence et de vertus.

Permettez-moi, messieurs, d'abandonner cette énumération. Il faudrait sortir des limites d'un dis-

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cours pour prolonger ici le récit seul des travaux Je l'abbé Auger. L'infatigable éditeur de plus de deux cents chefs-d'œuvre trompe le zèle de son panégyriste, comme il trompa M. le Beau luimême. « Vous auriez besoin de la vie de six « hommes », lui disait un jour ce professeur célèbre, qui devait pourtant s'etfrayer moins qu'un autre des longs ouvrages, cet homme qui écrivit pendant soixante ans, et dont la main défaillante traçait encore des lignes sur son lit de mort. « Non, répondit Auger, je promets d'y suflire » ; et vous voyez s'il a tenu parole.

En effet, il n'appartenait qu'à cette seule idée; les passions les plus enivrantes ne s'emparent pas plus exclusivement du cœur qu'elles dominent, que le sien n'était maîtrisé par les orateurs, par Démosthène, par Cicéron. Un jour, sur les bords de la Seine, dans une retraite champêtre, où j'avais eu le bonheur de le recevoir, la promenade nous conduisit, avec quelques autres amis de l'éloquence, sur les hauteurs d'une colline aride où. vivait seul un vieux ermite ignoré de la nature entière. Après quelques questions insignifiantes que chacun de nous se lassa bientôt de faire au déserteur de l'humanité, et au mo-

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ment où nous nous retirions, je vois l'abbé Auger qui, pendant tout ce temps, avait gardé un silence observateur^ s'approcher de lui, croyant enfin être seul. Curieux, je me cache dans un enfoncement de la grotte. Il l'aborde^ lui ùte son chapeau, puis le regardant fixement : Connaissez-vous Cicéron? lui demande-t-il ; l'ermite, un peu sourd, se fait répéter. Je vous demande si vous connaissez Cicéron? — Non, répondit le solitaire. — Pauvre homme, s'écrie l'abbé Auger, et à l'instant il lui tourne le dos. Je me rappelle Alcibiade entrant chez un maître d'école, et le punissant, par un soufflet, de n'avoir point Homère. Ah ! sans doute, le plus bel éloge des grands hommes est d'inspirer ainsi un moment d'oubli aux âmes faites pour les sentir !

Dira-t-on encore que l'art de traduire n'est qu'un art mécanique, un métier? Du temps de Durier il était juste, peut-ôtre, de traiter avec cette indifférence un traducteur, c'est-à-dire un de ces hommes à qui le besoin ordonnait de faire un livre, et à qui la nature ne permettait pas de penser. Mais, de nos jours, la traduction a pris un grand caractère ; souvent elle est devenue

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uno occasion de créer. J'offenserais la mémoire de l'abbé Auger, si je n'employais pas quelques lignes de son éloge à parler d'un homme qu'il avait connu trop tard, et que, dans les dernières années de sa vie, il consultait sans cesse, écrivain profond et concis, qui a su acquérir une immortalité personnelle, en reproduisant dans notre langue le plus sublime, le plus désespérant des historiens ; cet historien qui a eu tant d'esprit, dont la sagacité prodigieuse égale l'énergie, souvent accusateur et toujours soupçonneux; qui dit tout, quoiqu'on présence du tyran ; qui cache à la fois ce qu'il révèle; vous parle à l'oreille; vous effraie et vous charme, et vous remplit d'idées immenses, quoiqu'elles restent à compléter ; telles ces ruines dont le voyageur admire l'élévation, et dont les trois quarts sont sous la terre : c'est Tacite.

A côté de M. Bureau de la Malle, traduisant Tacite, et souvent semblable à son modèle, l'abbé Auger rallumait son imagination épuisée parles veilles; il rajeunissait à l'éloquence; il colorait ses dernières productions des teintes d'une ardeur renaissante. Une remarque que j'ai faite plus d'une fois, non sans un vif intérêt, c'est que

l'abbé Auger se perfectionnait chaque jour en vieillissant. A l'àg-e oii les autres hommes ne peuvent plus môme conserver ce qu'ils ont appris, son talent recevait une croissance nouvelle; il acquérait des méthodes plus courtes, une manière plus sûre; il se repliait plus habituellement sur les impressions de sa vie ; et comme ceux qui ont beaucoup travaillé savent qu'en général nous ne conduisons pas notre esprit, mais que notre esprit nous conduit: comme il arrive presque toujours que la méditation nous fait rencontrer autre chose que ce que nous cherchions, l'abbé Auger a fini par être inventeur; ses discours préliminaires, qui n'étaient d'abord qu'historiques, sont devenus de véritables ouvrages 011, non seulement son expérience de quarante ans pose les lois immuables de la traduction ; mais où il s'élève encore jusqu'aux règles de l'art oratoire avec un sens exquis, et une raison que n'eussent pas désavouée Quintilien, Aristote, Cicéron lui-mcme. Les jeunes gens qui naissent à l'éloquence populaire consulteront sans doute ces préfaces comme la meilleure rhétorique qui ait paru depuis longtemps. L'écrivain sera leur ami, titre qui aurait le plus flatté le modeste

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Auger, et ils devront s'en glorifier à leur tour, en se souvenant que cet ami fut un sage.

Je me reproche en quelque sorte, messieurs, de vous entretenir des écrits de l'Abbé Auger, lorsque j'aurais dû vous avoir déjà parlé d'un autre sentiment non moins cher à son cœur que le sentiment de l'éloquence (et pour lui, sans doute, ce n'est pas dire peu) ; la révolution le trouva au milieu des républiques de la Grèce, et cette âme si pure, si remplie de la dignité de l'homme et du droit éternel qui consacre son égalité, n'eut besoin d'aucun effort pour se livrer sincèrement, dans sa patrie, à ces mômes jouissances que son imagination avait tant de fois savourées dans l'histoire; bonheur, pour le remarquer en passant, qui n'a pas également touché tous les gens de lettres; mais l'Abbé Auger, digne de connaître et de partager les émotions des orateurs qui, dans tous les siècles, ont plaidé la cause de l'humanité, suspendit aussitôt ses travaux. Trop heureux de pouvoir adresser à des assemblées de Français le langage des Romains et ces mêmes périodes que les Grecs s'afîranchissant de l'esclavage avaient rendues, en quelque sorte, les formules oratoires de la liberté, on le

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vit publier une suite de discours où respire, avec l'amour de la sagesse, celui des nouvelles lois; descendre jusqu'à la forme du catéchisme pour éclairer à la fois un plus grand nombre de citoyens; multiplier de toutes parts rattachement à l'ordre, à la patrie ; et dirigeant désormais toute son érudition et toutes ses vues vers notre bonheur, tracer l'histoire de la constitution Romaine, pour la déposer ensuite près du berceau de la constitution Française.

Hélas ! ce fut là ton dernier ouvrage ! Tu n'avais pas encore soixante ans; la mort jalouse est venue t'enlever, et une douleur éternelle est tout ce qui nous reste. Mais efforçons-nous de nous oublier en cet instant pour ne parler que de toi. Tu as été heureux! tu as vécu dans les plus douces émotions de la vertu et du génie; l'amitié que, jeune encore, tu avais célébrée dans un ouvrage touchant, l'amitié a semé ta carrière d'approbations et de jouissances. Une famille douce et vertueuse a embelli tes jours, a fermé ta paupière. Enfin, tu as vu en mourant ta patrie libre et résolue de ne jamais cesser de l'être. Homme delà nature! ami des Muses! toi dont aucune pensée abjecte n'altéra l'àme sereine et

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naïve, repose-toi sur nos souvenirs. Que les Dieux, suivant l'expression de Juvénal, accordent à ta cendre une terre plus légère, des fleurs et un printemps éternel autour de ton urne ; et tandis que ton ombre, errante dans l'Elysée, converse sans doute avec les ombres de Lysias, d'Eschine, d'Isocrate, nous conserverons ton image avec une tendre vénération ; nous la placerons entre Démosthène, dont tu reproduisis la gloire, et Socrate, auquel la nature t'avait fait ressembler par les traits du visage, comme par quelques rapports intimes d'une sagesse supérieure : et aussi longtemps que la candeur, la vertu, l'éloquence, seront honorées sur la terre, ta mémoire, ton nom, seront chers et sacrés comme elles!

Quel est le père de la gloire? Le génie. Quelle est la mère du génie? La solitude.

Pour l'àme qui a été occupée par les passions, il n'y a plus que la gloire.

L'esprit ne voit que les ressemi^lances : le jugement et le génie voient les différences. C'est que les objets se ressemblent par les côtés les plus grossiers, au lieu qu'ils diffèrent par les plus délicats.

On a bien défini le hasard, le cours inaperçu des choses. Il n'y a point de hasard : mais nous

l'appelons ainsi, lorsque nous ne voyons pas la cause.

Locke a trî'S bien dit que le temps n'est que la succession de nos pensées.

Qui ferait attention aux mots trouverait souvent beaucoup d'idées dans nnseul: Je me récrée j n'est autre chose [loui' It- viilp'aire que jouer à la paume, aux cartes, etc. : pourb' philosophe, il y voit une seconde création, par laquelle on se retire soi-même du néant.

M. Turgot avait fait une chaîne systématique de toutes ses idées, et il liait chaque chose à une autre. Cela peut être fort bon ; mais il faut savoir alors détacher au besoin un anneau de sa chaîne, et non pas la traîner tout t-ntière.

Tout raisonneni-mt juste est une découverte. J'ai vu applaudir de simples raisonnements dénués d'éloquence, mais frappants par leur justesse.

La douleur a des charmes, sans doute, et cela est heureux pour l'homme destiné presque exclu-

sivemenl au malheur. Mais avant (Fattendrir, il faut y préparer, autrement les larmes ne viendront pas, quelque touchant que soit l'objet, et des urnes sans douleur, mais non sans art, obtiendront ce que des cendres réelles n'ont pu arracher. J'en ai un exemple sous les yeux. A Falaise, M. de Tourny a répandu dans différentes parties de son jardin les tombeaux de son père, de sa fille, de son amie et d'une momie. Croiriezvous que le mieux enterré de tout cela c'est la momie? Elle est au fond d'un noir souterrain, oij trente marches conduisent, tandis que le père, la femme, la fille, l'ami, sont jetés en plein champ, comme des betteraves. Aussi, je l'avoue, quelque intéressantes que fussent ces inscriptions : a MA FEMME, A MON PÈRE, A MA FILLE, je n'ai pleuré que la momie.

La plupart des gens qui ont fait des livres, ne les ont faits que pour les étudier eux-mêmes. C'est peut-être une des raisons qu'il y atant d'ouvrages faibles.

Il y a deux espèces de caractères fermes; celui qui attaque, celui qui résiste.

248 PKNSIÎES ET ANECDOTES

Il faut meltre son aiubilion loin de soi ; il faut la placer dans l'avenir, à une distance où les hommes ne puissent pas l'atteindre.

Il y a deux espèces de génie : le génie de l'esprit crée des rapports, le génie du talent, des expressions; Corneille a le premier, Racine, le second.

Franklin est l'homme du siècle dont la destinée a été la plus extraordinaire. Egalement grand, également créateur dans les deux genres, la nature et la société ; témoin l'électricité et la liberté de l'Amérique; il a fait avec la finesse et l'étendue de sa raison, ce que les autres font avec leur enthousiasme. Il observait tout, il découvrait sans cesse. J'ai ouï dire que son foj^er était même entouré de ses découvertes. Homme calme, tranquille, humain, simple, être indépendant, il se promit de bonne heure de n'accorder son assentiment qu'aux objets qu'il verrait, après les avoir bien regardés. Il pensait que l'homme peut faire lui seul sa santé. Il citait avec complaisance cette pensée de Salomon : L'homme sage

PORTE SES LONGUES ANNÉES DANS SA MAIN... Il entre

dans tout moins de fortune qu'on ne croit.

PENSKKS ET ANECDOTES 249

Le fond d'un grand talent est toujours beaucoup de raison.

L'amour ne naît, ce me semble que delà physionomie et des manières.

Les grands hommes, ceux qui le sont, soit par leur caractère, soit par leurs talents, vivent seuls. Ils en ont le besoin et le goût. Ils ne se communiquent aux autres hommes que dans leurs actions publiques et solennelles.

Il me semble voir beaucoup d'hommes sur un toit : les uns tombent, et les autres glissent ; la vie n'est pas autre chose.

C'est un grand mérite que la sagacité dans les ouvrages d'esprit : chez les anciens, où tout était neuf, elle s'exerçait sur les sentiments les plus naturels; chez les modernes, dont l'instrument est formé, elle doit s'exercer sur les sensations les plus fines et les plus détournées. Il me semble beaucoup plus difficile d'être un moderne qu'un ancien.

Que de gens prouvent que l'on peut être médiocre, même avec de l'esprit! c'est que la grandeur et la supériorité viennent de l'âme.

11 est important de bien débuter. Les hommes jugent toujours au premier coup d'œil, et leurs jugements ne sont guère que la répétition du premier.

11 y a deux sortes d'esprit philosophique, celui qui généralise, celui qui observe. Le second est encore plus précieux et plus rare.

Pour les hommes nés avec un peu de talent, il n'y a que deux sortes de livres à lire, ceux qui font penser, et ceux qui contiennent des faits.

Diderot parlait un jour avec emphase de Shakespeare devant Voltaire. Ah ! Monsieur, lui dit Voltaire, est-ce que vous pouvez préférer à Virgile, à Racine, un monstre dépourvu de goût? J'aimerais autant que l'on abandonnât l'Apollon du Belvédère pour le Saint Christophe de Notre- Dame. Diderot resta un moment sur le coup ; mais ensuite : Que diriez-vous, cependant, mon-

PENSKKS ET ANECDOTES 251

sieur, si vous voyiez cet immense Christophe marcher et s'avancer dans les rues avec ses jambes et sa stature colossale ? — Voltaire, à son tour, fut atterré par celte image imposante.

Je me trouvais un jour avec six hommes de lettres. On se demandait quel était le plus beau morceau de poésie. J'opinai pour que chacun écrivît secrètement son avis sur un scrutin. Nous fûmes très étonnés de voir que nous nous étions tous réunis à donner la préférence à la peinture d'Adam et Eve dans le paradis terrestre, parMilton.

Les sentiments produisent le courage actif, et la philosophie, le courage passif.

Le talent a besoin aujourd'hui du caractère, pour recevoir un nouvel éclat.

Tacite est à la fois fm et fort ; une sagacité prodigieuse et une énergie égale ; et puis c'est qu'on sent qu'il se retient, et qu'il cache toujours la moitié de ce qu'il montre. Il vous dit tout, quoiqu'il écrive en présence du lion. Il a l'art

d'être encore plus ,soupço7ineu)' qu'accusateur. C'est un homme qui vous parle à l'oreille, qui vous effraie et vous charme,, parce qu'il y a une sorte de plaisir à avoir peur. Il donne, pour ainsi dire, ses idées sous le manteau. Elles sont souvent infinies, parce qu'elles ne sont pas finies. Telles ces ruines dont le voyageur admire l'élévation, et les trois quarts sont sous la terre.

J'aime à me trouver avec les hommes qui ont conçu et terminé de grands ouvrages. On se sent plus courageux, en approchant de grandes patiences.

Les bons mots, les vrais bons mots naissent bien plus du caractère que de l'esprit. Voyez tous les mots des anciens.

On demandait à l'impératrice de Russie : Comment avez-vous pu établir tant d'ordre dans vos finances? — En comptant les jours, répondit-elle. Alexandre fit la même réponse à celui qui lui disait: Comment se peut-il que, si jeune, vous ayez exécuté tant et de si grandes choses? — En ne remettant rien au lendemain. C'est

aussi le trait par lequel Lucain caractérise César :

Nil actiim rcpittmis, si quid supcressct agcndum.

Les écrivains médiocres rendent leurs idées, mais ne les expriment pas.

On se perd dans les villes ; on se laisse à la campagne; il est bon d'aller de temps en temps s'v retrouver.

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