‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 10 sur 33 · I. A MAISON A B A N D O N N L E I · texte numérisé non relu

I. A MAISON A B A N D O N N L E I

on disait au temps de la pondre et des mouches, et devant sa grille aux volutes contournées avait dû s'arrêter, nuitamment, plus d'un carrosse plein de filles d'opéra. Car le quartier ne s'est construit que sous la Restauration, et, au dernier siècle, le joli pavillon devait être presque perdu dans la campagne. De là, sans doute, l'air mystérieux qu'il conservait encore. Ni communs, ni loge de portier. Rien que ce nid dans le feuillage.

On ne pouvait y jeter un regard, dans ce nid, sans songer aussitôt : « Comme on serait bien ici, soins cinn sola, avec un grand amour! Quelle délicieuse cachette pour deux amants qui pourraient y enfouir leurs trésors de tendresse et de volupté ! » J'étais jeune alors, et, à l'heure où les rayons du soleil tombant, filtrés par les branches du grand tilleul, mettaient un reflet d'incendie aux vitres de la charmante m.iison et allumaient, dans les massifs de la pelouse, les taches de cinabre des géraniums, bien souvent je m'étais abandonné à la décevante rêverie, qui fait croire à l'homme, presque toujours malheureux, que là où il n'est pas le bonheur habite.

Gir le pavillon était habité. Le jardin, orné de fleurs et entretenu avec le soin le plus coquet, en donnait une preuve. Les cheminées, en hiver, répandaient leur fumée sur le ciel

gris, et, le soir, de sourdes lueurs de lampe se devinaient derrière les épais rideaux des fenêtres toujours fermées. Plusieurs fois j'avais vu entrer ou sortir, par la petite porte de la grille, un vieux serviteur en livrée sombre, de mine circonspecte et même soupçonneuse. Évidemment, je n'aurais rien gagné à l'interroger. D'ailleurs, de quel droit me serais-je permis de troubler par une vaine curiosité l'hôte ou les hôtes inconnus de la maison close ? Je respectai donc leur secret; et l'énigmatique demeure n'en exerça sur moi que davantage son attrait singulier.

Une nuit de juillet, une nuit étouffante, au ciel noir et pesant, je rentrais chez moi, vers onze heures; et, comme j'en avais pris machinalement l'habitude, je me détournai de mon chemin pour passer devant le mystérieux pavillon. La petite rue, où trois becs de gaz seulement, très espacés l'un de l'autre, flambaient dans l'air surchauffé, était absolument déserte. Aux arbres des jardins, pas une feuille ne bougeait. Ce soir-là, la nature se taisait, toute au calme accablant qui précède- les orages.

J'arrivais devant le pavillon, quand quelques accords de piano, qui venaient de là certainement, résonnèrent dans l'air immobile. Je remarquai alors avec surprise que, par extraor-

clnaire et sans doute à cause de l'excessive chaleur, deux des fenêtres étaient un peu entr'ouvertes, sans qu'on pût cependant rien distinguer à l'intérieur de l'appartement ; et, soudain, une voix de femme, une voix de soprano, éclata, merveilleuse de douceur et d'étendue, au milieu du silence nocturne. Elle chanta une mélodie très courte, d'un rhythme bizarre et de la plus émouvante méhincolie, où je devinai d'instinct un air populaire, une de ces fleurs de musique sauvage qu'on ne cueille jamais dans les jardins ratisses par les maëstri professionnels. Oui, c'était, à coup sûr, une mélodie populaire. Mais de quel pays? Je ne pus reconnaître en quelle langue étaient les paroles. Cependant je sentais là l'inspiration plaintive, le triste génie du Nord. L'air était poignant, la voix sublime. Cela dura deux minutes à peine, mais je n'ai jamais éprouvé, dans toute ma vie, une sensation musicale aussi profonde, et longtemps après que la chanteuse se fut tue j'avais encore, toute vibrante en moi, la dernière note de la mélodie, si aiguë, si pénétrante, si douloureuse, et pareille à un long cri de souffrance.

Je serais resté là, dans l'espoir d'entendre encore la voix délicieuse. Mais, tout à coup, un vent de tempête secoua brutalement les feuillages, et une large goutte de pluie s'écrasa sur

ma main nue. Bien que je demeurasse non loin de là et malgré ma hâte, je n'évitai qu'à demi l'orage.

Quelques jours après, me trouvant au Casino de Dieppe avec quelques aimables compagnons, et prenant part à une discussion assez animée à propos de musique, j'exaltai les mélodies populaires, naturellement jaillies d'un sentiment naïf, et, à l'appui de mon dire, je contai mon aventure.

« Vous souvenez-vous de cet air? me demanda le prince K***, un jeune Russe avec qui je m'étais déjà lié de sympathie.

— Je ne l'oublierai jamais, » répondis-je avec feu.

Et je le chantonnai tant bien que mal.

« Eh bien, reprit le jeune prince, vous pouvez vous vanter, en effet, mon cher monsieur, d'avoir été gratifié d'un plaisir très rare. Cette mélodie est une chanson des matelots de Drontheim, très répandue en Norvège, et l'admirable voix qui vous l'a fait connaître est celle de la Stolberg, de qui nous étions tous fous, il y a deux ans, quand elle a débuté à Pétersbourg, de la Stolbergqui avait le contre-/^/ de sa compatriote Nilsson, et qui serait devenue une des grandes cantatrices du siècle, si elle n'avait été brusquement ravie à l'art, au théâtre, aux .«-ucccs

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(Je toute sorte, par son amour pour le comte Basile Lobanof, alors mon camarade dans la garde, où nous étions l'un et l'autre cornettes de cavalerie... Oui, depuis deux ans nous étions sans nouvelles de Basile. Il avait donné sa démission, quitté la Russie sans dire adieu à personne ; et l'on savait seulement, d'une manière vague, qu'il se cachait à Paris avec son amie. Mais on ignorait jusqu'au lieu de sa retraite, que vous venez par hasard de nous révéler.

— Ainsi, dis-je, cette artiste si admirablement douée a renoncé à tout pour une amourette?

— Dites pour une passion ! se récria le prince. Quoique très jeune encore, la Stolberg avait déjà un passé de galanterie assez accidenté quand elle rencontra Lobanof. J'étais là, dans les coulisses, le soir où Basile, qui, je dois le dire, est beau comme un jeune dieu, lui fut présenté, et je vois encore la diva pâlir d'émotion sous le blanc gras et le rouge végétal... Oh! ce fut foudroyant, et je crois bien qu'elle enleva notre camarade le soir même, pêle-mêle avec les bouquets triomphaux du cinquième acte. Mais, tout de suite, il devint jaloux comme un musulman... Oui, jaloux du public, quand elle chantait... Il était toujours là, au premier rang de l'orchestre, et, à chaque salve de bravos, il se retournait brusquement et promenait sur

la salle un sombre regard, où L^clatait le désir de gifler tous les abonnés... Il avait bien tort, du reste. Même quand le Czar était dans sa loge, la Stolberg n'avait d'yeux que pour Basile, ne chantait que pour Basile... Ce qu'il a dû faire de scènes à la pauvre fille pour la décider à quitter le théâtre !... Elle a cédé au bout de trois mois, à l'expiration de son engagement... Et, depuis lors, ils se cachent à Paris, dans l'asile que vous avez découvert. Ils doivent s'y tuer d'amour. Mais je parierais volontiers un panier de vin de Champagne que ce sera Basile qui survivra. Il est râblé comme l'Hercule Farnèse, et la pauvre Stolberg, diton, est poitrinaire. On prétend même que c'est la phtisie qui donne à sa voix cette puissance extraordinaire et ce charme étrangement douloureux. Son contre -/a serait une maladie, comme la perle... C'est égal, si folle qu'elle soit de son Lobanof, la pauvre fille doit périr d'ennui dans la cage où il la tient enfermée... Et puis, elle doit aussi souffrir de chanter si rarement, puisque, vous qui passez si souvent devant leur maison, vous ne l'avez entendue qu'une fois, par cette nuit d'orage... Allez! cela finira mal. »

La conversation tourna sur un autre sujet, et le lendemain je quittai Dieppe pour aller chez des amis, en Basse-Normandie. J'étais là

depuis une dizaine de jours quand je lus, par hasard, dans un « courrier des théâtres », les lignes suivantes :

«On nous annonce une triste nouvelle. Milelda Stolberg, la cantatrice suédoise, qui brilla d'un si vif et si rapide éclat sur les scènes d'Allemagne et de Russie, et qui avait, en plein succès, renoncé à la carrière lyrique, il y a environ deux ans, vient de mourir à Paris, d'une phtisie pulmonaire. »

Je n'avais jamais vu la Stolberg. Une fois seulement j'avais entendu sa voix incomparable. Pourtant la lecture de cette phrase banale, qui m'annonçait que la lugubre prophétie du prince K*** s'était accomplie, me navra le cœur. Je le connaissais à présent tout entier, le mystère de la maison close. C'était là que la pauvre femme avait langui et s'était éteinte, dévorée d'amour sans doute, mais étouffée aussi peut-être par la captivité à laquelle l'avait condamnée la jalousie de son amant, par le regret des triomphes d'autrefois et de l'art abandonné. La destinée et la fin de la Stolberg me semblaient si mélancoliques que je prenais en haine l'homme à qui elle avait tout sacrifié, jusqu'à sa vie. Il m'apparaissait comme un bellâtre, un égoïste, une brute. J'étais certain qu'il se consolerait de la perte de sa maîtresse, qu'il oublierait vite la pauvre morte, et qu'indigne de

l'amour qu'il avait inspiré, il devait être incapable aussi d'une belle douleur et d'un fidèle souvenir.

A mon retour à Paris, une des premières personnes de connaissance que je rencontrai sur le boulevard fut le jeune prince K***. Je lui dis combien j'avais été ému par la mort de la chanteuse, et je ne pus m'empêcher de lui avouer l'antipathie instinctive que je ressentais pour ce Lobanof.

« Voilà bien les gens d'imagination ! s'écria le prince. Vous avez été charmé pendant un instant par la voix de cette femme, et voilà que vous éprouvez pour elle un amour posthume, et une jalousie rétrospective contre mon malheureux ami. Je veux bien convenir que, comme vous, j'ai longtemps tenu Basile pour un homme plus sensuel que sensible, plus passionné que tendre. Mais je l'ai vu depuis la mort de la pauvre Stolberg, et il est en proie, je vous assure, au désespoir le plus affreux et le plus sincère. Quand je lui ai apporté ma sympathie, il s'est jeté dans mes bras et m'a répété, en sanglotant sur mon épaule, qu'il ne pouvait plus vivre. Et ce n'était pas de la frime, car il vient de partir pour le Sénégal afin de se joindre à ce groupe d'explorateurs qui vont encore s'engloutir, probablement pour toujours, dans cette effroyable Afrique. Voilà qui n'est pas vulgaire,

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avouez-le. En suivant la mission Jakson, Basile ne fera certainement pas d'infidélité à la mémoire de la Stolberg, car on ne rencontre làbas que d'horribles singesses ; et il est à craindre qu'une fièvre ou qu'une dysenterie, sinon le coup de fusil d'un Pahouin, ne débarrasse à la fois le pauvre garçon de son chagrin et de l'existence... Rengainez donc, je vous prie, vos jugements téméraires et prématurés sur son compte... Du reste, il a eu, avant son départ, une idée qui, certainement, vous semblera touchante. Ce pavillon, où il a été si heureux et si malheureux, lui appartient. Eh bien! le voilà fermé pour toujours. Basile veut que, lui vivant, personne ne pénètre plus dans ce sanctuaire d'amour et de deuil. Vous qui passez souvent par là, vous verrez la maison tomber en ruines, et, le jour où l'on y mettra l'écriteau, vous pourrez dire : Basile Lobanof est mort! »

Je quittai le prince en me reprochant mon mauvais sentiment, et le lendemain j'allai voir la maison déserte. Les volets en étaient clos; les feuilles mortes du grand tilleul à demi dépouillé — c'était au début de l'automne — jonchaient le gazon de la pelouse ; des touffes de mauvaises herbes avaient poussé dans le sable fin des allées. Déjà l'abandon commençait son

Il se passa des mois, une année entière, puis une autre ; et les journaux, de temps en temps, exprimèrent de graves inquiétudes sur le sort de Jakson et de ses compagnons, dont on était sans nouvelles. Vous savez que, encore aujourd'hui, on ignore ce que sont devenus, c'està-dire où et comment ont péri les hardis explorateurs. Habitant toujours le même quartier et passant chaque jour devant le pavillon abandonné, je le vis se dégrader peu à peu. Les pluies de deux hivers ayant fouetté sans relâche les plâtres de la façade, elle se couvrit d'une sorte de lèpre. Puis quelques ardoises arrachées par un coup de tempête, ou peut-être une gouttière trouée, causèrent un dommage plus essentiel. L'humidité attaqua le gros œuvre; des , lézardes zébrèrent la muraille, un balcon se descella, le toit fléchit. La physionomie de la pauvre maison devenait lamentable. Quant au jardin, il était bien vite retourné à l'état sauvage. Plus de fleurs cultivées. Les rosiers, n'étant plus taillés, n'avaient que branches et feuilles; les géraniums étaient morts; le gazon, depuis longtemps disparu sous la folle avoine et les hautes tiges des graminées, s'était transformé en un triste coin de prairie à l'ombre, dédaigné des papillons, où ne poussaient guère que des chardons et de pâles pavots. C'était sinistre!

Des années s'écoulèrent encore. Il était maintenant impossible d'espérer le retour de la mission Jakson. Évidemment, tous ces intrépides pionniers avaient succombé de soif et de faim dans quelque horrible désert ou avaient été massacrés par les sauvages ; et le comte Basile Lobanof était mort avec eux, fidèle à la Stolberg.

La maison délaissée tombait absolument en ruines. Le grand tilleul qui était proche de l'habitation, et dont l'émondeur ne gouvernait plus les frondaisons, avait poussé contre une fenêtre une de ses maîtresses branches. Pourri d'humidité, le volet avait fini par tomber, et l'arbre envahisseur pénétrait maintenant à l'intérieur du logis éventré. Ce devait être, là dedans, une champignonnière, et peut-être y avait-il déjà des herbes sur le parquet du salon.

Et, chaque fois que je passais devant la vieille bâtisse, arrivée au dernier degré de la décadence, je songeais, m'abandonnant à une rêverie romanesque :

« Il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Si l'on avait été certain de la mort du comte, la famille, les héritiers, sans doute forcés aujourd'hui d'attendre le terme de quelque prescription, seraient intervenus sans retard. Ils auraient brutalement violé, en ouvrant cette demeure et en v lais-

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sant entrer le plein jour, tant de souvenirs de douleur et de volupté. Basile Lobanof a bien fait de disparaître, et la nature est bonne qui détruit et ensevelit lentement cet ancien nid d'amour, pour en empêcher la profanation. »

L'autre jour, j'avais encore revu la ruine, — des branches sortent maintenant du toit effondré et il doit pousser de petits tilleuls dans les chambres, — quand je rencontrai le prince K*** qui n'était pas revenu en France depuis douze ans. Nous nous promenâmes en causant, et je lui parlai tout de suite de la maison abandonnée, de sa lente destruction, et des pensées qu'elle me suggérait.

Le prince partit d'un bruyant éclat de rire.

« Décidément, mon cher, me dit-il, vous ne serez jamais qu'un poète... Basile est marié et père de trois enfants, et il occupe aujourd'hui le poste de premier secrétaire à l'ambassade de Russie près du Quirinal.

— Le comte Lobanof n'est pas mort? m'écriai-je, stupéfait.

— A mon récent passage à Rome, il se portait comme vous et moi.

— 11 n'est pas parti avec la missionjakson?... Ah! le misérable! interrompis-je, furieux de toute ma sensibilité dépensée en vain. J'aurais dû m'en douter... Parions qu'il a oublié sa maîtresse morte, dès la première étape...

— Eh ! non, reprit le prince. Basile n'est pas si coupable. Fou de douleur après la mort de la Stolberg, il s'est bel et bien embarqué pour le Sénégal, et il est parti avec la mission. Mais, au sixième jour de marche, il est tombé très gravement malade, et une caravane l'a ramené à Saint-Louis, presque agonisant. Là, il a guéri, ce n'est pas sa faute. Des amis ont profité de sa langueur, de son peu d'énergie de convalescent, pour l'expédier en Europe... et depuis... à la longue... depuis, ma foi! il s'est consolé.

— Mais alors, cette maison abandonnée?... Que signifie cette comédie? demandai-je avec mauvaise humeur.

— Comme vous êtes sévère, mon cher ! répondit l'aimable Russe. Ce n'est nullement une comédie, et cela prouve, au contraire, que le comte est un homme d'honneur. Qu'a-t-il promis? Que, lui vivant, personne n'entrerait sous le toit qui abrita ses amours de jadis. Eh bien, il a tenu parole. Et, au prix où sont les immeubles à Paris, cela lui coûte cher... D'ailleurs, qui sait s'il ne la pleure pas toujours, cette délicieuse Stolberg, et s'il ne regrette pas amèrement les soirs passés dans la maison close à écouter cette voix divinement douloureuse, qui faisait tant de mal et tant de plaisir à entendre?... Tout ce que je peux vous accorder, ajouta le prince avec un sourire ironique, c'est

qu'avec une grosse fortune, une belle famille et le séjour de la Ville Éternelle, un désespoir d'amour, vieux de douze ans, doit être assez supportable. »

Le Louis d'Or

(conte de no El)

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