A PAUL BOURGET
'l3 L y a une quizaine d'années, je pas- '' ^'^ sais presque tous les jours, et plutôt deux fois qu'une, dans une petite rue située à l'extrême limite du faubourg Saint-Germain et aboutissant à l'un des magnifiques boulevards qui rayonnent autour des Invalides. C'est une des très rares voies parisiennes où il n'y ait pas une seule boutique, et je n'en connais pas de plus tranquille. Plusieurs jardins, dont les murs longs et bas sont dépassés par des branches, répandent dans la rue déserte, en mai, la suave odeur
des lilns, en juin, le capiteux parfum des sureaux et des acacias. Quand une porte cochère s'ouvre pour livrer passage à un coupé ou à un landau, le promeneur — qui tout à l'heure entendait un écho répéter le bruit de ses pas sur le trottoir — n'aperçoit qu'une allée sablée et bordée de charmilles, qui tourne brusquement et s'en va vers la maison cachée parmi les verdures. Pas de coin plus solitaire, plus aristocratique.
A l'époque dont je parle, une seule habitation, dans cette paisible rue, se laissait un peu entrevoir à travers les ferronneries d'une grille rococo, dans le style des fameux chefs-d'œuvre forgés qui décorent la place Stanislas, à Nancy, mais sans dorures et de dimensions beaucoup moindres. Jamais je ne passais là sans m'arrêter un instant pour admirer, au delà d'une fraîche pelouse qu'ombrageait un beau tilleul argenté, l'élégante façade d'un pavillon Louis XVI, composé d'un seul rez-de-chaussée, de proportions exquises, avec son gracieux perron à double escalier, ses hautes fenêtres à petits carreaux et son toit d'ardoise au-dessus duquel les cimes de quelques grands arbres laissaient deviner un bout de parc. Ce logis avait dû, jadis, cacher les secrets plaisirs d'un traitant ou d'un grand seigneur. C'était, probablement, une ancienne petite-maison, une « folie », comme