LE LOUIS D OR I4I
par l'Enfant Jésus et conservât, malgré son malheur, quelque confiance et quelque espoir dans la bonté de la Providence.
Un louis! c'étaient plusieurs jours de repos et de richesse pour la mendiante ; et Lucien était sur le point de l'éveiller pour lui dire cela, quand il entendit près de son oreille, comme dans une hallucination, une voix — la voix du Polonais avec son accent traînant et gras — qui murmurait tout bas ces mots :
« Voilà deux jours que je n'ai pas bougé du cercle, et depuis deux jours le « dix-sept » n'est pas sorti... Je donnerais mon poing à couper que tout à l'heure, au coup de minuit, le numéro sortira. »
Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait d'une race d'honnêtes gens, qui portait un superbe nom militaire, et qui n'avait jamais failli à l'honneur, conçut une épouvantable pensée; il fut pris d'un désir fou, hystérique, monstrueux. D'un regard il s'assura qu'il était bien seul dans la rue déserte, et, pliant le genou, avançant avec précaution sa main frémissante, il vola le louis d'or dans la savate tombée! Puis, courant de toutes ses forces, il revint à la maison de jeu, grimpa l'escalier en quelques enjambées, poussa d'un coup de poing la porte rembourrée de la salle maudite, y pénétra au moment précis où la pendule sonnait
le premier coup de minuit, posa la pièce d'or sur le tapis vert et cria :
« En plein sur le « dix-sept ! »
Le « dix-sept » gagna.
D'un revers de main, Lucien poussa les trentesix louis sur la rouge.
La rouge gagna.
Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur. La rouge sortit de nouveau.
Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec le même bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas d'or et de billets, et il se mit à poudrer le tapis, frénétiquement. La « douzaine », la « colonne », le « numéro », toutes les combinaisons lui réussissaient. C'était une chance inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d'ivoire, sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée, fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques misérables billets de mille francs, sa dernière ressource, qu'il avait perdus au commencement de la soirée. A présent, pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner, et au delà, le capital héréditaire qu'il avait gaspillé en si peu d'années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement à se mettre au jeu, il n'avait pas quitté sa lourde pelisse; déjà il en