‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 13 sur 33 · LE LOUIS DOR I · texte numérisé non relu

LE LOUIS DOR I

avait gonflé les grandes poches de liasses de bank-notes et de rouleaux de pièces d'or ; et, ne sachant plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie et de papier les poches intérieures et extérieures de sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon, son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait ser\'ir de récipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours, comme un furieux ! comme un homme ivre ! et il jetait ses poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole, avec un geste de certitude et de dédain !

Seulement, il avait comme un fer rouge dans le cœur, et il ne pensait qu'à la petite mendiante endormie dans la neige, à l'enfant qu'il avait volée.

« Elle est encore à la même place ! Certainement, elle doit y être encore ! . . .Tout à l'heure, . . oui, quand une heure sonnera. . . je me le jure ! . . . je sortirai d'ici, j'irai la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l'emporterai chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l'élèverai, je la doterai, je l'aimerai comme ma fille, et j'aurai soin d'elle toujours, toujours! »

Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours assis à la table infernale.

Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie se leva brusquement et dit à voix haute :

« La banque a sauté, messieurs... Assez pour aujourd'hui ! »

D'un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutahté les joueurs qui l'entouraient et le regardaient avec une envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les étages et courut jusqu'au banc de pierre. De loin, à la lueur d'un bec de gaz, il aperçut la petite fille.

« Dieu soit loué! s'écria-t-il. Elle est encore là. ))

Il s'approcha d'elle, lui saisit la main :

« Oh 1 qu'elle a froid ! Pauvre petite ! »

Il la prit sous les bras, la souleva pour l'emporter. La tête de l'enfant retomba en arrière, sans qu'elle s'éveillât :

« Comme on dort, à cet âge-là ! »

Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris d'une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait naguère à sa maîtresse la plus chérie.

Mais alors il s'aperçut avec terreur que les paupières de l'enfant étaient entr'ou vertes et laissaient voir à demi des prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau traversé d'un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout

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