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UNE RESTITUTION

qu'il avait eu tort de manger du civet, en dînant au buffet de la gare. Il aurait dû se méfier. Le lièvre ne lui réussissait pas.

Ses rêves furent absurdes.

Il se vit d'abord rentrant chez lui, ouvrant son coffre-fort, s'apercevant qu'on l'avait volé et que, à la place du gros portefeuille de maroquin vert où il serrait toutes ses valeurs, il n'y avait plus qu'un bas de laine absolument vide. Puis, brusquement, il fut transporté à la Chambre des députés; mais il était seul sur son banc, dans la salle déserte et à peine éclairée d'une lueur crépusculaire. Tous les pupitres étaient fermés, toutes les portes closes. Aucune trace humaine, qu'un énorme chapeau de haute forme, grand comme un réservoir de jardin et posé sur le bureau du président. Grandcadet le considérait avec stupeur, lorsque le monstrueux couvre-chef, faisant explosion, se mit à vomir une innombrable quantité de petits carrés de papier blanc, et sur tous le malheureux député, doué soudain d'une puissance de regard surnaturelle, put lire le nom de son concurrent aux dernières élections. Mais, tout à coup, le chapeau se replia de lui-même, comme un gibus ; le plafond s'abaissa, les murs se rétrécirent, et Grandcadet, au comble de la surprise et de l'horreur, se trouva devant la cour d'assises, entre deux gendarmes, et reconnut, sous les

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robes à manches rouges et sous les toques galonnées d'or du président et des deux assesseurs, son portier, son coiffeur et sa femme de ménage de Paris, tous trois ruinés dans le Panama. Et le président se leva et lut, d'une voix caverneuse, une sentence extraordinaire, qui condamnait le sieur Grandcadet, ancien député, à dorer la tour Eiffel à ses frais, dans un délai de six mois, et à être ensuite empalé sur le paratonnerre de cet édifice.

C'était trop affreux. Le parlementaire se réveilla en sursaut. Il faisait petit jour. M. Grandcadet reconnut les coteaux et les vignes de sa patrie électorale.

« Décidément, le civet ne me vaut rien, pensa-t-il. J'ai fait de bien stupides rêves. Mais chassons ces mauvais présages. Je suis sûr de ma circonscription. Pas de socialistes; et le seul candidat possible des monarchistes, le marquis de La Tour-Prend-Garde, partisan de don Jaime, n'est pas redoutable. D'ailleurs, nul ne connaît l'histoire de mes vingt-cinq mille francs. Du courage ! »

Une voiture attendait à la gare M. le député. La parfaite tranquillité de sa ville natale lui parut d'excellent augure. Sur son passage, le cheval blanc peint sur l'enseigne de l'auberge où se réunissaient les boulangistes ne se mit pas à hennir : « A bas les voleurs ! » et le coq de fonte

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juché sur le clocher de l'église ne lui chanta point : « Panama ! » en guise de cocorico.

Dès qu'il fut chez lui, sa servante Thérésine, qu'il avait prévenue, lui servit du café au lait ; et, tandis qu'il le savourait voluptueusement :

a Monsieur Grandcadet, lui dit la jeune paysanne d'un air gêné, j'ai une chose ennuyeuse à vous avouer.

— Et quoi donc, ma fille?

— D'abord... c'est que je vais me marier.

— Avec Pierre, le bourrelier d'en face. . .Voilà deux ans que c'est convenu. . . Je le savais bien. . . C'est toujours pour la semaine prochaine ?

— Oui... Mais voilà... C'est que pour me marier j'ai dû aller à confesse... et dire à M. le curé un tort que je vous avais fait...

— Du tort?... A moi?...

— Enfin, monsieur, pardonnez-moi, s'écrie Thérésine qui fond en larmes. Il y a que je vous ai volé. . . oui, que je vous vole depuis deux ans. . . et que je l'ai dit au curé, et qu'il m'a ordonné de rendre ce que j'avais pris... et que voilà votre argent, oh ! jusqu'au dernier sou, je vous le jure!... »

Et la malheureuse retire de sa poche sa main pleine d'or et de menue monnaie, qu'elle verse sur la table, devant son maître.

« Comment?. . . Vous me voliez ! fait M. Grandcadet, plein d'étonnement et de colère.

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— Hélas ! monsieur, ne me perdez pas et ne le dites à personne, je vous en supplie !... Vous voyez bien que je n'étais pas trop malhonnête, au fond, puisque je vous ai tout rendu.

— Soit!... C'est bon, laissez-moi, » répond le maître avec impatience.

Et, resté seul, M. Grandcadet tombe dans une rêverie. N'allez pas vous imaginer, par exemple, qu'il songe maintenant à restituer, lui aussi, ses vingt-cinq mille francs de pot-de-vin ! Une fois pour toutes, il considère le bénéfice comme acquis, et légitimement acquis. Non, devant l'action de cette pauvre fille, à qui le prêtre a rappelé le catéchisme oublié, c'est une réflexion de sociologue, d'homme d'État, qui vient l'esprit de M. Grandcadet. Il rêve un moment Puis il ramasse l'argent laissé par Thérésine, le fourre dans sa poche, et alors, — le croirait-on? — lui, le fougueux libre penseur, lui qui a voté toutes les lois anticléricales, il mur mure entre ses dents :

« On a beau dire. Il faut une religion... pour le peuple. »

tMorte en mer

A EMILE POUVILI.ON

L y a quelques années, j'ai passé plusieurs semaines dans un village marin de la côte bretonne. Quel trou, mais si pittoresque ! Un mauvais échouage pour dix bateaux tout au plus; une seule rue, très escarpée, pareille au lit d'un torrent, et, là-haut, sur le premier plateau de la falaise, l'église, bijou gothique, au milieu du cimetière plein de folle avoine, d'où l'on domine l'Océan. Me trouvant bien pour travailler, je m'étais attardé dans ce coin jusqu'à la fin

du mois de septembre, qui, par une chance assez rare dans le pluvieux Finistère, fut, cette annéelà, exceptionnellement doux et pur.

J'occupais, dans l'unique auberge du lieu, une grande chambre blanchie à la chaux, sommairement mais proprement meublée, dont la fenêtre s'ouvrait sur le large. Assis sur une chaise de paille devant une table de bois blanc, j'ai composé alors tout un poème au bruit solennel et berceur des grandes lames qui semblaient me redire sans cesse que le rhythme est une loi de la nature.

Mais on ne peut toujours faire des vers et écrire, et la promenade à pied était mon hygiène et ma distraction. Le plus souvent, je m'en allais le long de la grève, ayant à ma droite la falaise aride et monumentale, et à ma gauche les espaces découverts par la marée basse, immense désert de sable, taché seulement de quelques groupes noirs de rochers. La solitude était complète. A peine ai-je échangé là deux ou trois fois un salut avec quelque douanier faisant sa ronde, le fusil en bandoulière. J'étais un promeneur si régulier, si paisible, que les hirondelles de mer n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et sautillaient à quelques pas de moi, en imprimant leurs pas étoiles sur le sable humide. Je faisais ainsi, chaque jour, six ou huit kilomètres, et je rentrais, la poche pleine de ces dé-

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