‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 24 sur 33 · EN PLEIN JOUR · texte numérisé non relu

EN PLEIN JOUR

est bonne, où elle a toujours du succès. Oh ! les Saint-Cyriens des fauteuils d'orchestre, qui tiennent sur leurs genoux leur shako à plume blanche et rouge, vont l'applaudir à se peler la paume des mains, elle en est bien sûre, et l'on rêvera d'elle, cette nuit, dans bien des dortoirs de collèges. Et, tout en essayant son regard coulé de la grande scène du « trois », l'actrice, fière de sa beauté d'une heure, sourit au délicieux pastel encadré devant elle dans le miroir.

C'est fini. L'habilleuse agenouillée a posé la dernière épingle. Le coiffeur a piqué une rose dans la poudre de la perruque. Fanny est prête, et, triomphante comme un sous-lieutenant en grande tenue, un jour de parade, elle descend en scène, sa traîne sous le bras, l'éventail en main, à travers le dédale des escaliers obscurs.

Mais la voix traînarde de l'avertisseur a beau gémir dans les ténèbres : « On va... a.... a... commencer... » Fanny a encore été trop exacte, comme toujours.

« Tu sais, ma belle, personne n'est encore descendu, » lui dit le vieux comique Bonamy, avec qui elle se croise dans un corridor.

Et la comédienne, pour attendre le lever du rideau, entre au foyer des artistes. Mais, sur le seuil de la porte, elle s'arrête, éblouie.

Par les fenêtres ouvertes le soleil pénètre largement en inondant de lumière le salon

vaste et vide ; et dehors, c'est le printemps, — le printemps tout frais, splendide, arrivé de ce matin. Que le ciel est bleu! qu'il est léger! Et combien doux, le premier souffle de la jeune saison, à peine tiède, pur comme l'haleine d'un enfant ! Hier, le temps était gris et humide, les passants à parapluie pataugeaient dans la boue. Mais, cette nuit, cela s'est décidé tout d'un coup. C'est l'Avril. Aussi tout le monde est dehors, en habits des dimanches, et l'on prend d'assaut l'omnibus, et la foule se presse à la porte du Luxembourg. Car il est adorable, le vieux jardin, avec ses lilas en fleurs, ses oiseaux fous de joie, et ses vieux arbres au feuillage éclos d'hier, d'un vert si tendre, si délicat, que les larmes en viennent aux yeux. O divine matinée ! Fin du méchant hiver ! Clémence du bon Dieu !

Devant cette apparition, l'actrice, dont l'âme n'est point bucolique, n'a tout d'abord qu'une réflexion maussade :

« Allons, bon ! Avec ce temps-là, nous allons jouer devant les banquettes... je parierais qu'on ne fera pas « douze cents. »

Puis, voulant s'assurer encore que sa toilette lui va bien, elle se regarde dans une des hautes glaces du foyer, s'y voit des pieds à la tête, et, soudain, recule avec un geste de stupéfaction, presque d'épouvante. Car le soleil est vainqueur de tous les fards et de tous les postiches,

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et dans ce plein jour, dans cette clarté sereine, elle se trouve hideuse, la comédienne. Comment ! c'est elle, cette poupée de coiffeur peinte comme un tableau, cette tête de cire emplâtrée de graisse et de pommade? Comment! C'est son costume, cette robe fanée et pisseuse, ce paquet de farine sur la tête, cette rose de gâteau de pâtissier, ces verroteries de roi nègre et de saltimbanque? Non, c'est à en crier de douleur !

Encore une fois, elle n'est pas très impressionnable, cette bonne Fanny ! Quand on roule depuis quinze ans dans les théâtres et qu'on en est réduite à supporter les hommages d'un Salomon Cerf, qui devrait être à Mazas, on est bronzée contre bien des sensations, n'est-ce pas? Mais, en vérité, il est trop cruel, le contraste entre ce délicieux matin d'avril et le fantôme fardé et chargé d'oripeaux que Fanny voit reflété dans la glace. Pour la première fois de sa vie, elle éprouve comme une honte confuse de sa personne et de sa profession. C'est donc possible ! elle s'est usée, flétrie à ce point dans l'ombre et dans la poussière des coulisses ! Et, tout à l'heure, malgré cette radieuse journée, malgré ce joyeux soleil, il va falloir qu'elle descende sur la scène, dans cette cave illuminée, qu'elle recommence ses grimaces, qu'elle feigne des sentiments compliqués en parlant un lan-

iSo LON^GUES ET BRÈVES

gage littéraire, à peu près incompréhensible pour elle, qu'elle fasse, en un mot, son métier de singe et de perroquet. Le printemps? Ah! bien, oui ! Ça n'existe plus pour elle. Dans une rêverie très amère, voilà qu'elle est emportée vers le passé lointain. Elle se revoit chez papa, — un relieur en chambre, — quand maman la conduisait au Conservatoire. Il y avait leur voisin de paher, le petit blond, qui ne lui déplaisait pas et dont elle se sentait aimée. Il était employé dans un ministère, et si elle avait voulu renoncer au théâtre, il l'eût épousée avec bonheur. Le père savait cela, aurait bien voulu. Mais la mère était ambitieuse, et M. Régnier affirmait qu'on décrocherait le premier prix de comédie. Si elle avait été raisonnable, pourtant, elle serait aujourd'hui la femme de quelque brave homme de chef de bureau, et, par ce beau soleil, elle se promènerait au bras de son mari, comme le couple qu'elle voit d'ici entrer au Luxembourg, précédé de deux petits collégiens. Mais je t'en fiche ! Elle y est condamnée pour toujours, à sa vie énervante et artificielle. Avec cela, pas bien certaine de renouveler son engagement, et Salomon Cerf, — est-il son dixième ou son douzième amant? elle ne se rappelle plus ! — Salomon Cerf n'est ni généreux ni sûr. Quel sombre avenir! Peut-être lui faudra-t-il — et bientôt — jouer dans les

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