MORTE EN MER I7I
être pas d'homme assez crâne pour en faire autant! »
Le vieillard se tut, A la dernière lueur du crépuscule, je vis deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues tannées. Nous descendîmes ensemble vers le village, côte à côte, sans nous rien dire. J'étais profondément ému par le courage de cette simple fille qui, jusque dans l'angoisse de la mort, avait conservé la pudeur de son sexe et la piété de sa race ; — et, devant moi, dans l'immensité lointaine, dans les sombres solitudes du ciel et de la mer, s'allumaient les phares et les étoiles.
Oh 1 braves gens de mer ! Oh ! noble Bretagne!
En plein Joiii
A JULES DE MARTHOLD
E matin, dimanche 30 avril, l'Odéon
donne une matinée classique à une
heure, c'est-à-dire à une heure « pour
le quart ». N'oubliez pas que tout
est faux, au théâtre, même l'heure qu'il est.
La grande coquette, Fanny Ferez, s'est réveillée fort tard et elle est d'une humeur massacrante. Hier soir, elle n'avait qu'une « panne » dans la nouvelle pièce, dont la première représentation a été d'ailleurs assez houleuse. Son amant, Salomon Cerf, le coulissier, qui l'entretient sans prodigalité, a voulu absolument
l'emmener souper avec trois confrères, qui ont parlé tout le temps d'un bon coup à faire sur le Rio Tinto. On s'est ennuyé ferme devant les viandes froides et la salade russe, et la pauvre fille, qui n'est plus toute jeune, — elle a trente ans, lisez trente-trois, trente ans « pour le quart », — s'est couchée à une heure indue. Or, cette après-midi, on doit commencer par ks Fausses Confidences, où elle joue Araminte. Mariette, la femme de chambre, a bien deviné, à la violence du coup de sonnette, que « madame » était dans ses mauvais jours, et s'est hâtée d'apporter le chocolat et les journaux. Tout en déjeunant au lit, Fanny a parcouru les comptes rendus bâclés par les journalistes nocturnes. Elle y est à peine nommée deux ou trois fois, en même temps que ceux de ses camarades qui jouent les rôles secondaires, sans un éloge spécial, dans le tas, quoi! Et la pièce est éreintée sur toute la ligne. C'est bien agréable!
Ding! La pendule a sonné! Onze heures et demie ! Déjà ! Il faut que Fanny soit au théâtre à midi au plus tard, pour avoir le temps de « faire sa figure » . Mariette ! Mariette ! ... Et « madame » s'habille à la six-quatre-deux, en rabrouant la camériste.
« Mais non... Pas ces bottines -là, maladroite!... Et une voiture tout de suite, hein? »
Elle est prête à partir, enfin ! . . . Toujours jolie,
EN l'LEIN JOUR 175
mais si pâle ! d'une pâleur jaune, les traits tirés, avec le frisson fiévreux de la mauvaise nuit, Fanny, sans s'apercevoir du radieux soleil et du ciel pur, se jette dans le fiacre, se pelotonne sous sa fourrure, et, au bout de quelques minutes, — parfait ! il n'est que midi cinq ! — elle arrive au théâtre, monte lestement l'escalier et entre dans sa loge, où l'attend déjà le posticheur, tenant sur son poing la perruque poudrée des coquettes de Marivaux.
« Bonjour, marne Fanny.
— Bonjour, Auguste... Dépêchons-nous. »
L'actrice disparaît un instant derrière un paravent, ôte son costume de ville, met un peignoir par-dessus son corset, et s'installe enfin devant le miroir, entre les deux becs de gaz qui flambent avec un faible sifflement.
Dieu, qu'elle a mauvaise mine, ce matin! Heureusement, voici les onguents et cosmétiques, épars sur la table de toilette. Cold-cream, poudre de riz, blanc gras, rouge végétal, veloutine, rien n'y manque. Il est là, au grand complet, l'arsenal de la beauté provisoire. Tout de suite, avec une adresse machinale, l'actrice entreprend son maquillage. Agile, elle ouvre les pots, les boîtes, les flacons, emplit quelques godets, mouille la petite éponge, enduit et badigeonne son visage, son cou, sa gorge, manœuvre la patte de lièvre, nettoie ses sourcils
avec une brosse minuscule, et, toc! toc! deux coups de crayon bleu sous les yeux, et « mes bras que j'oubliais ! » et encore un peu de noir sur les cils, et une pointe de rouge sur les ongles et au croquant des oreilles. Elle embellit, elle se transfigure à vue d'œil, la comédienne! Le regard est humide et lumineux, à présent. Le sourire a des rougeurs de grenade entr'ouverte.
« Vite, Léontine... Ma robe!... »
L'habilleuse s'approche, l'air pénétré, tenant à bout de bras la belle robe de théâtre, la robe de satin rose à grands falbalas. Fanny se lève alors, dépouille vivement son peignoir, montre un instant au coiffeur — toujours là, sa perruque au poing — oh ! des choses charmantes, une nuque, un dos, des épaules!... Elle enfile enfin la robe tendue, comme une écuyère passe à travers le cerceau, et la voilà, en moins d'une demi-heure, parée, coiff"ée, poudrée à frimas, étincelante dans la grâce pompeuse et maniérée de sa toilette du temps jadis.
Sa gaieté est revenue. Cette matinée, cette représentation devant des bourgeois, des étrangers qui lisent la brochure, des familles empilées dans les loges, ne lui apparaît plus comme une corvée, ainsi que tout à l'heure. Au contraire, Fanny est enchantée de jouer une fois de plus ce rôle d'Araminte, où elle sait qu'elle