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prement son ménnge ! Ali ! l'on n'aurait pas été à plaindre. Anatole est fameux dans sa partie, il fait les marbres, la lettre ornée, et gagne jusqu'à des huit francs par jour. Elle, dans les bonnes années, arrive à trois francs cinquante, quatre francs, avec sa machine à coudre. Qui sait? à force d'économie, on se serait peut-être établi un jour. Anatole serait devenu entrepreneur, patron. Quel beau rêve ! finir bourgeoise !
Au lieu de cela, elle est une fille-mère, à cette heure; elle accouchera à l'hôpital.
Et « monsieur » est au café ! Il fait le beau autour du billard. Il joue un coup difficile, la queue derrière le dos, « en officier ». Et des massés ! Et des rétrogrades ! Et des quatrebandes! Ce ne sera pas lui — allez! il n'y a pas de danger — qui réglera tout à l'heure la colonne Vendôme de ronds de feutre qui s'élève sur la table de marbre. Quand il aura gagné « la belle », encore un peu rigolé avec les camarades, il allumera une cigarette et s'en ira, les mains dans les poches, retrouver sa nouvelle bonne amie, la rouge-carotte avec des frisons qui lui tombent sur les yeux.
Eh bien, non ! Ça ne se passera pas ainsi, des infamies pareilles ! Non ! il s'en souviendra, le bel Anatole, de la grande Mélie. Elle a acheté du vitriol, elle est aux aguets, et tout à l'heure, quand le traître sortira du café, elle
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fera sauter le couvercle de la boîte à lait, et vlan ! en pleine figure ! Car elle l'a maintenant en exécration, ce joli visage à petites moustaches, ce museau de mauvais sujet qui l'a séduite. Ah ! -quelle joie atroce elle aurait à le déchirer avec ses ongles ! C'est une fureur de bête qui la pousse. Elle ira en prison, tant pis ! Mais toi, du moins, le malin, tu ne pourras plus crâner comme autrefois et faire le jolicœur dans le faubourg, avec ta longue blouse blanche et ton bonnet de coton à raies roses campé sur l'oreille. Quand tu auras un œil de moins et une joue brûlée, tu n'enjôleras plus les filles. Entends-tu, canaille?
Dans sa fièvre de rage et de vengeance, Mélie est prise d'un besoin de marcher, de se remuer. Elle quitte un instant son poste d'observation, fait quelques pas sur le trottoir.
Tout à coup, à côté d'elle, une voix d'homme murmure tristement :
« Bonsoir, mam'zelle Mélie. »
Comme réveillée en sursaut, elle reconnaît son voisin de palier, le père Victor, le mécanicien, qui porte sa petite fille endormie sur son épaule.
C'est un brave homme, un travailleur qui ne boit jamais, sans un vice. Son tort a été de se marier tard avec une femme trop jeune pour lui, une espèce de toquée qui l'a quitté pour
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faire la vie. Quel chagrin ! A quarante ans, il a la barbe toute grise, l'air d'un vieux. On l'appelle déjà le père Victor et on a raison, car il ne vit plus que pour son enfant ; et tout le monde le plaint et l'estime.
Cette rencontre, en un pareil moment, a troublé Mélie. Ils ont eu le même malheur, pourtant, elle et ce pauvre homme.
Le père Victor ignore les potins de la maison, ne sait pas que Mélie a pris un amant. Mais, si tard qu'il se couche, il entend toujours à travers la cloison, chez l'ouvrière, le « tictic-tic » de la machine à coudre, et il est plein de bienveillance pour cette laborieuse fille.
« Alors, mam'zelle Mélie, vous faites comme nous. . . Le petit tour avant d'aller faire dodo ?. . . Quant à Georgette, vous voyez! dit-il en regardant la fillette qui dort, elle a déjà pris un petit acompte. »
Et, d'un geste tendre, il penche la tête vers le front de son enfant et baise tout doucement les boucles blondes répandues sur sa vareuse encrassée de limaille.
Mélie a senti quelque chose tressaillir en elle. Car, bientôt, elle va être mère. Elle l'est déjà.
« Comme vous l'aimez, votre Georgette !
— Je n'ai qu'elle, vous savez bien, répond l'ouvrier. Mais, tout de même, une petite fille à élever, ce n'est pas commode pour un homme
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seul... Enfin, il y a l'asile, et puis j'ai fini par apprendre mon métier de maman. »
Devant ce bon père, cet honnête homme si malheureux et si doux, Mélie sent un apaisement se répandre en elle. Oui! se résigner, travailler et vivre pour l'enfant qui lui naîtra. Elle le pourrait, elle le devrait... Mais, pendant ce temps-là, ce gredin d'Anatole!... Ah! non, par exemple. Et, serrant dans sa main, sous son châle, la boîte à lait pleine de vitriol, elle demande brusquement, d'une voix sombre :
« Vraiment, père Victor, vous à qui on a tant fait de chagrin, vous n'avez jamais pensé à vous venger? »
Il la regarde avec étonnement.
« Pour ça, jamais!... J'ai eu une autre idée, mauvaise aussi, et que j'ai vaincue, à la fin. Voyez-vous, mam'zelle Mélie, il y a des gens, quand on les offense, qui ne songent qu'à tuer, à faire du mal. Moi, quand ma femme s'est enfuie, je n'ai songé qu'à mourir. Mais ce n'était pas possible, à cause de la petite... Et aujourd'hui, elle me console de tout. »
Cette fois, Mélie sent son cœur et ses yeux se gonfler. Ah ! le bel Anatole — qui est toujours en face, au « café du Progrès » — peut tranquillement soigner son « coulé » et finir sa série. Elle ne se vengera pas, l'abandonnée. Elle a honte, à présent, de son affreux désir,