‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 30 sur 33 · ME K LES PARISIENS I · texte numérisé non relu

ME K LES PARISIENS I

merle juché, vite il mettait son sécateur en poche ou déposait son arrosoir, et, pan ! pan ! l'oiseau était par terre. Le nombre des merles diminua. Fier de ce premier succès, leur ennemi chercha d'autres moyens de destruction, se souvint de la guerre d'Espagne et des puits empoisonnés. D'appétissantes boulettes furent semées par lui dans les allées, et, le lendemain, le jardin était jonché de cadavres de merles, tout raidis, les pattes en l'air. Cette fois, les pauvres siffleurs se découragèrent. Ils se dirent sans doute entre eux, à leur manière, que la place n'était pas tenable, ils émigrèrent, et le verger fut sans chansons.

Mais l'homme impitoyable qui défendait avec tant de barbarie l'espoir de ses pommes sentant la paille et de ses poires cotonneuses, ne devait pas jouir longtemps de son triomphe. Un voisin, un ami de la nature, dont le logement avait vue sur le jardin et qui n'admettait pas le printemps sans frissons d'ailes et sans chants d'oiseaux, se transporta sur le quai de la Ferraille, acheta une cage pleine de merles, et les lâcha par sa fenêtre. Fureur de l'arboriculteur devant cette invasion. Nouveaux coups de fusil, nouvelles boulettes. Mais le voisin était un homme entêté. Il retourna chez le marchand d'oiseaux, repeupla le jardin, et, à chaque nouveau massac-c, il recommença, imperturbable-

ment. Si bien qu'à la longue, l'amateur de fruits, n'y comprenant rien, fatigué d'une lutte inutile, a fini par se résigner. Son fusil reste au clou ; il ne cultive plus l'art détestable des Borgia, et maintenant les merles parisiens, qui savent que l'endroit est désormais tranquille, sifflent dans le verger du matin au soir.

Elle est arrivée, je vous l'assure, l'histoire de « l'homme qui remet des merles ». Je le connais, ce dilettante excentrique à qui il faut des oiseaux dans le paysage. Je connais aussi un autre voisin, un auteur dramatique, qui est furieux d'entendre ainsi siffler toute la journée. Cela lui rappelle ses premières représentations, et il vient de donner congé.

Le premier Chapitre de mes ^Mémoires

A MON CHEK NEVEU RAYMOND MONTKEUIL

E ne les écrirai jamais. La besogne est trop longue pour un paresseux tel que moi. Pourtant le premier chapitre serait, il me semble, assez intéressant. Je le consacrerais à mes grandsparents, que je n'ai pas connus, mais dont je possède les portraits. C'est la mode à présent, quand on étudie un homme, de rechercher quelles furent ses origines, de découvrir en lui une nouvelle preuve des lois de l'atavisme. Le caprice me vient de faire cette expérience sur

moi-même, d'examiner ce qui peut bien survivre, dans mon esprit et dans mon caractère, de l'âme de mes aïeux.

D'abord la ligne paternelle.

Ils sont charmants, les deux portraits. Peints par une certaine dame Duez, bonne élève de Greuze, ils étincellent de vérité physionomique. Ce qui frappe tout d'abord ici, c'est la grâce aimable, l'air de bonheur, qu'on voit sourire sur tous les visages du siècle dernier. Cependant ces deux toiles ont été peintes en plein Paris révolutionnaire. On ne s'en douterait pas sans la date : 1794.

Pas trop engoncé par l'habit à haut collet et l'ample cravate de mousseline blanche, l'homme — il touche à la fin de la jeunesse — dresse sa tête élégante et fine, à peine poudrée. J'aime cette figure intelligente et douce, où, seul, le nez sensuel — un nez de priseur — trahit un fond de tempérament voluptueux. Quant à la jeune dame, elle est exquise. Cette fraîcheur de teint, ces jolis yeux couleur de café, surtout ce casque de cheveux châtains où court un ruban ponceau, rappellent le célèbre portrait de Mme Vigée-Lebrun embrassant sa iillc. Deux grosses perles aux oreilles, en corsage blanc très court, qui s'entr'ouvre en pointe jusqu'à la naissance des seins, elle est adorable de candeur, ma toute jeune grand'mèrc.

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Ces deux personnages fleurent l'ancien régime. Évidemment, ce couple-ci devait être suspect, et mon grand-père redoutait, j'en suis sûr, le perruquier jacobin et dénonciateur qui venait, tous les matins, le raser et lui faire la queue. Cependant, Jean -Baptiste Coppéc, l'homme au nez de priseur, était d'origine populaire. Fils de pauvres cultivateurs wallons, il était arrivé tout jeune à Paris, son paquet au bout d'un bâton, pour chercher fortune, et, chance rare, il l'avait trouvée. De tout petit serviteur dans les bureaux du fermier général d'Ogny, il devint peu à peu son secrétaire intime, son homme de confiance. A la Révolution, le financier s'enfuit ou se cacha, disparut enfin, laissant à mon grand-père le soin et la garde de ses immeubles à Paris, notamment de l'hôtel d'Ogny, aujourd'hui mairie de la rue Drouot. C'était là que l'adroit et intègre dépositaire faisait tout de suite monter un panier de vin, quand se présentaient les sectionnaires, et apaisait les terribles enquêteurs par de larges dons patriotiques. En pleine Terreur, cet honnête homme rencontra la jolie personne aux yeux couleur de café et s'éprit d'elle. C'était la fille d'un simple maître de manège, mais, par sa mère, elle avait dans les veines le sang lorrain des Rechen, vieille noblesse d'épée. Devant les portraits de mes grands-parents, je

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m'imagine souvcm leur mariage religieux, secrètement célébré par un prêtre non assermenté, disant la messe sur une commode rococo, dans une chambre close, tandis que les bandes de sans-culottes, qui passent en hurlant dans la rue, répondent par le Ça ira aux Domiinis vohisctnn de l'officiant.

Mes grands-parents se marièrent en 93 et furent heureux. C'est ainsi. Les plus tragiques événements n'interrompent pas le train ordinaire de la vie. Jamais je ne vois les rondes de petites filles dans les Tuileries, sans me dire qu'au temps où le rasoir national fonctionnait à cent pas de là, il devait y avoir quand même des entants qui chantaient en dansant sous les marronniers, et que leurs « Giroflé-Girofla » étaient scandés par les coups sourds du couperet.

Un jour, à Londres, dans le musée Tussaud, visitant le prétendu échafaud de Louis XVI, j'aperçus, sous la sinistre charpente, deux amoureux — un jeune Anglais très correct et une petite « miss » en manches à gigots — qui se donnaient un baiser. Mes grands-parents, eux aussi, se sont aimés sous la guillotine.

Ils furent, je le sais, de sentiments, sinon de naissance, des ci-devant, des aristocrates. Les légendes de ma famille me montrent mon grand-pjre à la table du fermier général, en

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compagnie d'un abbé de cour et d'une ancienne danseuse de l'Opéra, que le financier avait fini par épouser. Pour ma grand'mère, elle parlait volontiers, m'a-t-on conté, de ses deux oncles, les mesi)icurs de Rechen, anciens officiers de l'armée royale. L'un d'eux a servi peut-être dans cette courtoise Maison-Rouge, où, pour commander la charge, le capitaine saluait avec grâce son escadron et disait : « Messieurs les gendarmes de la maison du Roi, veuillez assurer vos chapeaux. Nous allons avoir l'honneur de charger. »

De ces parents-là, j'en suis certain, je tiens mon horreur des violences populaires, ma répugnance pour la brutalité démocratique, mon regret, je dirais presque ma nostalgie de tant de choses élégantes et douces du temps passé, en un mot, cette délicatesse instinctive dont j'ai bien le droit de me vanter, car, dans l'âpreté du monde moderne, elle me rend parfois assez malheureux. Bref, je serais un pur « aristo », sans l'influence des parents de ma mère.

J'ai aussi leurs portraits. Oh! deux croûtes! Mais le peintre d'enseignes qui les a brossées conservait tout de même un reste de la conscience des Primitifs, et il a reproduit avec sincérité, sinon avec talent, les bonnes figures de ces deux plébéiens.

Avec sa solide redingote de drap verdâlre

boutonnée sur un gilet blanc à larges raies bleues, avec ses cheveux bruns coupes carrément en oreilles de chien, Pierre Baudrit, dit Saintongeois, le forgeron qui ne savait pas lire, montre de fiice une figure aux traits rustiques, dont le front est traversé par trois grandes rides toutes simples, sans doute creusées à la longue par la continuelle secousse du coup de marteau sur l'enclume. Rien de plus naïf que la physionomie de cet artisan ; elle fait songer aux existences d'autrefois, toutes de piété et d'habitude, aux donataires en extase, agenouillés devant la Bonne Vierge, dans les vitraux gothiques. La femme de ce brave homme, qui lui fait pendant, a mis, pour poser devant le peintre, sa robe brune à pèlerine, sa chaîne d'or où pend une clef de montre, et son énorme bonnet tuyauté. Oh! l'énergique visage! Sa mâchoire un peu lourde le rendrait même trop sévère, si cette impression n'était corrigée par la bouche pleine de bonté et par ces yeux vifs où devait rire bien souvent la gaieté de la Parisienne. Dans le ménage, ma grand'mère était certainement la tête, le cerveau, et je jurerais qu'elle a porté la culotte.

Ils appartiennent aussi à la Vieille France, ces deux humbles. Compagnon à boucles d'oreilles, mon grand-père a fait son tour de France, forgé son chcf-d'anivri", c;.iî^né sa maîtrise.

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