I.R PRF.MIF.R CIIAPITRn DE MES MEMOIRES
Ayant épousé à Paris une femme de sa condition, il s'établit dans une des ruelles qui aboutissaient à l'ancienne place de Grève, la rue du Mouton; et, dans son atelier ouvert à tous les vents, on ne se chauffait qu'au feu de la forge. Plus tard, ainsi que dans l'Egypte antique, son fils, son petit-fils, son arrière-petitfils, ont été comme lui des ouvriers du fer. Ils sont devenus des maîtres fameux dans leur métier. Ils ont ressuscité l'art perdu des grands forgerons d'autrefois. Elle est signée Auguste Baudrit, la merveilleuse porte de fer forgé du nouvel Hôtel de Ville de Paris. Mais le pauvre aïeul qui logeait jadis à vingt pas de là ne se doutait pas que la maison fondée par lui deviendrait illustre et plus que centenaire. Dans le vieil Hôtel de Ville, dont il était le fournisseur, il n'avait guère qu'à raccommoder les serrures et à poser les sonnettes. Ma grand'mère était une vaillante femme; mais il y eut bien vite une kyrielle d'enfants autour de la soupe. La vie était difficile, et les misères des jours révolutionnaires la rendirent encore plus dure. Le père Baudrit serait peut-être mort de faim, s'il n'avait pas eu à forger des piques pour sa section ; et ce digne homme, chez qui l'on priait, le soir, en famille, pour le Roi et pour la Reine, a peut-être armé les farouches émeutiers du Dix Août.
LONG u r. ■. i; r d r h v e s
Mes grands-parents du côté maternel m'ont aussi lègue, je i'espere, un peu de leur trésor moral, c'est-à-dire le bon sens populaire, le goût de la vérité, et surtout le respect des travailleurs et l'amour des petites gens.
Les savants éclairciront-ils un jour les mystérieux phénomènes de l'hérédité? Arriverontils à prouver que les qualités de l'e.sprit et du cœur sont transmissiblcs comme les maladies, et qu'un homme est brave ou poltron, orgueilleux ou modeste, comme il est rhumatisant ou phtisique? C'est leur affaire. Mais tout ce que je sais de mes aïeux par leurs portraits et par lesrécitsde mon enfance, explique, selon moi, Certaines contradictions de ma nature. C'est grâce à mes aïeux, je le crois fermement, que je suis un raffiné qui se plaît avec les gens simples, un aristocrate qui aime le peuple; et, dans ce premier chapitre de mes mémoires, qui sera sans doute l'unique, il m'est doux aujourd'hui de donner aux deux familles parisiennes dont je sL'is issu un souvenir reconnaissant, tenare et respectueux.
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'ai i.
N me prie d'écrire vingt pages sur Paris . Je n'espère pas , bien entendu , donner en vingt pages une impression générale, aussi vaçjue, aussi
incomplète qu'elle soit, sur la Ville-Monstre.
Il est encore à naître le malin qui fera tenir
l'Océan dans une bouteille.
Je pourrais, il est vrai, imiter ce personnage
de Molière, à qui l'on demande : « Comment
trouvez-vous cette ville? » et qui répond avec
une touchante simplicité :
Nombreuse en ciloyevs, svperoe en nwinitnents, El j'en crois merveilleux les diferiiis.^wrr's.
2o8 LONGUES L
Mais le génie classique a seul le droit d'être aussi sommaire.
Serai-je plus romamiquc? Comme Rastignac au Père-Lachaise, les pieds dans la boue de la fosse commune où vient d'être enfoui le père Goriot, ne puis -je, en voyant émerger des brumes crépusculaires les tours, les flèches et les dômes de l'énorme cité, lui jeter le fameux défi : « A nous deux maintenant ! » ? Qui m'empêche de me bûcher sur les tours de Notre- Dame comme Quasimodo, de m'accoudcr au-dessus de quelque gargouille, et de laisser s'égarer ma rêverie à vol d'oiseau sur les toits blanchis par la lune?
Il y aurait là prétexte à grandes phrases, et vous voyez d'ici tout ce qu'on pourrait dire de choses éloquentes et médiocres.
Mais ce n'est certainement pas ce qu'on attend de moi. Je ne suis qu'un vieux flâneur de Paris, on le sait, un songe-creux qui choisit pour ses promenades solitaires les quartiers paisibles et les banlieues mélancoliques. Le bruit torrentiel des voitures sur les boulevards m'étourdit; le hurlement qui s'échappe du portique de la Bourse m'épouvante. Vous ne me croirez peut-être pas, mais, bien que je sois prèb d'atteindre mon demi-siècle et que j'aie rarement quitté Paris avant le mois de juillet, je ne suis jamais allé au Grand-Prix. Au lunuiltc
des grands boulevards je préfère l'extrême tranquillité de certaines rues de la rive gauche, où l'on entend chanter les serins en cage; et, si magnifique que soit l'avenue du Bois sous ses frondaisons printanières, vous me rencontrerez plus volontiers dans les allées tournantes du vieux Jardin des Plantes, qu'attriste l'agonie des arbres de Judée plantés par Buffon.
N'espérez donc pas que je vous décrive le Paris monumental, le Paris de luxe. Des artistes charmants doivent semer d'illustrations ces quelques pages* : qu'ils ne tiennent pas compte de mon texte! Libre à eux de fixer ici quelques-uns des spectacles mouvementés de la grande Ville, par exemple la bousculade des boursiers autour de la corbeille, qui rappelle celle d'une meute à la curée, ou l'exode dominical de la foule vers la pelouse des courses. Pour moi, je ne saurais rien dire que d'amer et de chagrin sur le monde des coulissiers et des bookmakers.
Il existe, dans notre argot parisien, un mot très déplaisant, « boulevardier ». Je n'estime point l'homme du boulevard, l'homme du trottoir, l'homme public — à la façon des filles. Partout où il se porte en foule, on sent flotter
Cet article sur Paris a d'abord paru dans un livre illustre, Les Capitales du Monde.
T.ONG i;f". ft hkeves
dans l'air un relent d'orgie. Il a fait beaucoup de tort à Paris, ce Parisien-là, le seul que coudoient les étrangers dans le promenoir de l'Édcn ou dans l'escalier des restaurants de nuit. Les rastaquouèrcs, qui le retrouvent à tous les rendez-vous de la débauche, se donnent des airs de le mépriser. C'est grâce à lui que, naguère, aux bords de la Sprée, des piétistes à casque se félicitaient, avec des indignations hypocrites, d'avoir intligé une terrible leçon à la Babylone moderne. Je le fuis, ce « boulevardier ». Il est cause que je ne prends pas de glaces chez Tortoni, et que je préfère suivre la jolie courbe des quais, en fouillant dans les cases des bouquinistes. Vive ma vieille rive gauche, où le passant a quelquefois un livre sous le bras, un rêve ou une pensée dans le regard ! Je laisse les boulevardiers se marcher réciproquement sur les pieds devant le passage Jouffroy, à l'heure des journaux du soir, quand les camelots crient d'une voix perçante : « La cote... la cote... demandez ia cote! »
Hélas! il faut bien l'avouer, ce Paris de joie et de vice qui me déplaît et m'irrite, c'est celui dont rêvent le Russe au fond de ses steppes et le Brésilien dans ses pampas; c'est vers lui que convergent tous les paquebots et tous les express. Je suis pris d'une tristesse patriotique uuand ie vois, dans nos boutioues à plaisir, des
exotiques accourus du bout du monde. Leurs visages extasiés me désolent. Comment! c'est cela qu'ils admirent de Paris? C'est de tout ce clinquant, de toutes ces laideurs fardées qu'ils emporteront le regret dans leur pays? Oui, ce beau cheik des Hauts-Plateaux, qui promène la majesté de son burnous dans le fumoir des Folies-Bergère, aura plus tard la nostalgie de cette atmosphère de poussière et de parfumerie au rabais, et, le soir, assis sur le seuil de sa tente, devant une sublime nuit d'étoiles, il rêvera du brutal rayon de lumière électrique éclairant les maillots gelée de groseilles du corps de ballet. Oui, ce rajah aux yeux de diamant noir qui chasse le tigre à dos d'éléphant, ce Céleste orné du bouton des mandarins de première classe, à qui les solliciteurs n'osent adresser la parole qu'après avoir frappé le sol du iront je ne sais combien de fois, resteront persuadés que Paris est la merveille des merveilles, et ils n'en connaîtront que la sauce rousse des restaurants et les demoiselles réchampies au blanc gras et au rouge végétal. Quelle lamentable ironie!
C'est ainsi cependant. Cet hiver, dans un café d'Alger, je me suis trouvé avec un chérit', un marabout, qui descend en droite ligne de Fathma, la fille du Prophète, et qui, là-bas, dans le Sud, n'aurait qu'un ordre à donner pour
réunir huit ou dix mille fusils, et j'ai vu cet Arabe « fin de siècle » prendre son absinthe en dépit du Coran, et se rappeler avec délices les samedis du Moulin-Rouge et du Jardin de Paris. Ah ! non certes, je ne l'aime point, ce Paris impur, dont il suffit qu'un primitif respire quelques bouff"ées pour devenir un décadent; et, tenez ! il était, à ce point de vue, particulièrement odieux pendant la dernière Exposition. Je suis, d'une façon générale, peu partisan de ces foires périodiques : elles font gagner beaucoup d'argent aux empoisonneurs à la carte et à prix fixe, ainsi qu'aux logeurs et logeuses à la nuit de toute espèce, lesquels ne m'inspirent aucun intérêt ; on y exhibe des paires de chaussettes par milliers, sans que la paire de chaussettes diminue d'un sol, tandis que le beurre augmente alors considérablement et reste désormais au prix fort. Je ne suis pas un grand clerc en ces matières, et il est très important, paraît-il, pour le progrès et la civilisation, — oh 1 Prud'homme ! — qu'on fasse jouer des fontaines lumineuses et qu'on décore par le même décret de grands artistes et d'illustres épiciers. Soit! je m'incline. N'empêche que, pendant la grande kermesse de 1 889, Paris, mon cher Paris, me faisait mal. Excusez un homme nerveux; mais j'ai souffert, positivement souffert, de voir les délégations de l'univers entier hypnotisées