‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 32 sur 33 · IÎ · texte numérisé non relu

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devant la tour Eiffel, devant une sottise haute de trois cents mètres, et les bandes de paysans à parapluies vomis par les trains de plaisir, en extase devant les baraques de la danse du ventre. Il m'était devenu inhabitable, ce Paris transformé en apothéose de féerie : je n'y sentais plus de cœur et de pensée; et, ma foi! je me suis sauvé, et j'ai passé presque tout cet été-là, dans les jolis paysages des environs, à faire des bouquets des champs.

Heureusement, il y a autre chose à Paris qu'un décor éblouissant, qu'une fête pour les sens; il y a d'autres Parisiens que les « boulevardiers » et les viveurs. C'est du Paris intime, dont le charme est si profond et si pénétrant, c'est de ceux qui y sont nés, qui y vivent et qui l'aiment, que je tâcherai de vous parler de mon mieux.

Qui donc a dit — je ne m'en souviens plus

— que Paris était la seule ville du monde qui sût se faire aimer comme une femme? La boutade est johe; elle exprime même une vérité, mais seulement si on l'applique aux étrangers. Dans tous les cas, je doute qu'elle soit d'un Parisien d'origine, né de parents parisiens, ayant passé à Paris son enfance, sa jeunesse, y ayant grandi, vécu, aimé, souffert. Ces Parisiens-là

— j'en suis sûr — aiment tout simplement

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Paris comme on aime son pnys natal; mais — je vais tout de suite leur adresser un reproche — ils ne s'aiment pas assez entre eux.

Depuis longtemps, en dépit de la centralisation à outrance, l'esprit de clocher, l'amour de la petite patrie, se manifestent — et cela en pleine Capitale — avec une énergie singulière. Ce ne sont que sociétés amicales, dîners et fêtes périodiques entre provinciaux venus à Paris pour y chercher fortune, d'aucuns disent audacieusement pour le conquérir. Les Auvergnats fraternisent dans la chaude fumée de la soupe aux choux ; les Normands lèvent des coupes de vin de Champagne à la gloire de la pomme et du cidre ; les Bretons chantent leurs sônes celtiques et leurs airs gallois en des agapes que termine une improvisation familière de M. Ernest Renan; les Félibres font retentir leurs tambourins et développent leurs farandoles à Sceaux, sous le ciel généralement pluvieux de notre printemps, autour du buste de M. le chevalier de Florian, qui doit être un peu surpris d'un tel hommage. Disons-le bien vite, nous ne voyons là rien que de très légitime, de touchant même. Se donner entre gens d'un même terroir des rendez-vous réguliers, se réunir pour parler du cher pays, choquer les verres en son honneur, fêter le succès des compatriotes heureux ou illustres, aider ceux à qui la vie est moins légère.

c'est excellent. Pourquoi cette bonne habitude nV'xiste-t-elle pas — ou, du moins, cxiste-t-ellc à peine — chez les Parisiens de Paris?

Il y a bien un dîner de ce nom, et j'ai même eu, une fois, l'honneur de le présider. Ce fut charmant et cordial; et, par une amusante gaminerie, les convives imitèrent, au dessert, les cris de nos vieux faubourgs : « Tonneaux... tonneaux ! . . . Ciseaux à r'passer ! . . . Chand d'habits!... Hareng qui glace!...» Que voulezvous! Ce sont là nos premières impressions d'enfance, à nous autres natifs de Vaugirard ou de Ménilmontant. J'ai souhaité de mon mieux, ce jour-là, longue vie et bonne chance à l'Association des Parisiens de Paris. Mais elle est toute récente et, malgré bien des bonnes volontés, elle ne prospère pas autant que je le voudrais.

Il n'y a pas à dire le contraire, nous ne nous connaissons, nous ne nous recherchons pas assez entre vrais Parisiens. Dira-t-on que c'est parce que nous sommes chez nous, dans notre ville? Mais notre ville est un monde, et nous restons parfois des mois, une année entière, sans que le hasard nous remette en présence d'un « pays » qui nous avait été très sympathique à la première rencontre, que partout ailleurs nous aurions revu souvent, et qui sans doute serait devenu notre ami.

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Non, non, la vérité, c'est que nous adorons Paris, que nous en jouissons délicieusement, mais que nous ne nous rendons pas suffisamment justice entre concitoyens, que nous manquons de patriotisme local.

Je n'en veux pour témoignage que notre indifférence envers quelques-unes de nos gloires les plus hautes. Combien de fois, Parisiens qui me lisez, ne vous est-il pas arrivé, en traversant une ville de province, de vous arrêter devant la statue d'un illustre inconnu et de vous demander : « Qu'a-t-il fait? Qui est-ce? » Nous péchons par l'excès contraire; pour ne citer qu'un exemple, un des plus grands poètes du xixe siècle, Alfred de Musset, né à Paris, est mort depuis trente-trois ans sans que son image de marbre ou d'airain se dresse sur une de nos places publiques. C'est même, soit dit en passant, un scandale.

Veut-on une autre preuve de ce que j'avance ?

Voyez ce jeune homme sans fortune, issu de la petite bourgeoisie parisienne, n'ayant d'autres relations que celles de la famille et de l'étroit voisinage. Je le connais bien, ce jeune homme : il fut un temps où je lui ressemblais comme un frère. Et il y en avait alors, il y en a encore aujourd'hui des milliers et des milliers comme celui-là. S'il adopte tout bonnement le métier de son père, ainsi que dans l'Egypte

antique, tout ira bien, probablement. Mais, si ses parents lui ont fait donner de l'instruction, s'il est tant soit peu ambitieux, à quelle porte ira-t-il frapper? A qui montrera-t-il ses diplômes dérisoires, en sollicitant l'emploi qui donne du pain, qui permet de commencer Its vraies et utiles études, celles qu'on fait tout seul et sans maîtres? A quoi lui sert d'avoir le pied parisien, de ne pas s'embrouiller dans les lignes d'omnibus? Il n'y en a aucune qui puisse le conduire chez un homme puissant, chez un protecteur.

Ce petit provincial, au contraire, hier débarqué d'un wagon de troisième classe et tout ahuri par le vacarme des rues, ce petit provincial, pauvre et instruit comme l'autre, comme l'autre léger d'argent et gonflé d'illusions et d'espérances, a dans sa poche des recommandations pour plusieurs «gens de chez lui», pour deux ou trois « pays », déjà parvenus ou en passe de parvenir. On l'aidera, soyez tranquille. Et, si son bonhomme de père — supposons-le pharmacien ou vétérinaire — a là-bas, dans son trou de campagne, la moindre influence, le nouveau venu ira trouver « son député », qui marchera, n'en doutez pas, et se donnera du mal ; car on ne badine pas avec l'électeur. Citezmoi, s'il vous plaît, un Parisien à qui l'élu de son arrondissement — les trois quarts du temps un

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homme d'opinion extrême, très mal en cour — ait fait obtenir une place d'expéditionnaire.

Il en est ainsi du petit au grand. Le paysan même, l'aide-maçon qui arrive de son village avec une paire de souliers de rechange et deux chemises dans un mouchoir, sait l'adresse d'un cabaret, d'un bal-musette : « Aux Enfants de la Creuse », où les camarades lui indiqueront un chantier, lui procureront du travail.

Parisiens, Parisiens, mes chers et trop légers Parisiens, avouez que j'ai raison. Vous êtes des égoïstes, vous ne vous sentez pas les coudes, vous ne vous assistez pas entre vous, comme le feraient des Picards ou des Morvandiots. Et savez-vous le beau résultat? C'est que déjà, dans la grande Capitale, presque tous les débouchés sont obstrués par des provinciaux. Oui, dans certains métiers, dans le petit commerce, on trouve encore des aborigènes. Un peintre en bâtiment joli-cœur, fils d'un père qui, comme lui, faisait « la lettre » ou « l'attribut » ; un modeste épicier, descendant d'aïeux qui vendaient de la bougie et du fromage de Gruyère, peuvent être nés faubourg Saint-Denis ou rue Saint-Jacques; mais, dans les sphères supérieures, très peu, presque plus d'autochtones, rien que des gens à accent, des Méridionaux surtout. L'autre jour, dans l'antichambre assez encombrée d'un ministre, j'écoutais le bruit

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des conversations : toutes les voix roulaient des cailloux. C'était à se croire au bord d'un torrent pyrénéen.

J'avais ces réflexions sur le cœur, Parisiens mes amis, et, puisqu'on me permet aujourd'hui quelques pages de libre causerie, je profite de l'occasion et je vous donne un conseil : « Prenez garde, serrez les rangs, ne vous laissez pas trop envahir, défendez-vous, que diable! car le mal est déjà grand ; et, si j'étais père de famille, je crois, ma parole d'honneur! que je ferais naturaliser mes fils « hommes du Midi ».

Je combattrai maintenant, en faveur de mes concitoyens, une opinion assez répandue : « Il n'existe, dit-on, qu'un très petit nombre de familles vraiment parisiennes. Beaucoup de gens naissent à Paris ; mais ils sont déjà rares ceux dont le père et la mère sont aussi nés à Paris, et bien plus rares encore ceux qui ont des aïeux parisiens. Remontez jusqu'à la deuxième, à la troisième génération, et vous découvrez des ancêtres ruraux ou étrangers. La population de la Capitale n'offre qu'un mélange de sangs divers, une purée de races. »

En d'autres termes, pas de Parisiens.

Assurément il y a du vrai. Sous l'ancien régime on exigeait je ne sais plus combien de quiniers chez les demoi^-elles de qualité qui

voulaient devenir chanoinesses de Remiremont ; et les filles de la maison de Bourbon elles-mêmes — qui ne pouvaient faire de telles preuves de noblesse, à cause du mariage de Henri IV avec Marie de Médicis — n'étaient admises dans le Chapitre que par faveur spéciale et sur l'ordre formel du Roi. La plupart de mes concitoyens, je veux bien en convenir, ne pourraient pas prouver leurs trente ou quarante quartiers de parisianisme, et ne sont pas plus Parisiens que les Filles de France n'étaient nobles. Pourtant on m'a cité un certain M. Charmolue — un nom superbe, sentant à plein nez son moyen-âge — qui peut établir sa généalogie de père en fils depuis le règne de saint Louis, et prouver que tous ses ascendants étaient de Paris.

Sans nous arrêter à cette exception, à ce phénomène, affirmons qu'ils sont bien plus nombreux qu'on ne croit, les Parisiens pur sang. Mettons tout de suite l'aristocratie de côté, bien entendu. Il n'y a pas de nobles parisiens : tous sont d'origine provinciale et ne sont venus jadis dans la Capitale que pour y être plus près du soleil, c'est-à-dire du monarque. A l'heure qu'il est, beaucoup de nobles possèdent un hôtel à Paris, y ont un grand établissement; mais très peu y fixent leur domicile légal. Une phrase qu'on entend très sou-

vent dire par les gentilshommes les plus boulevardiers de mœurs et d'habitudes est celle-ci : « Je vais partir pour c/a';^ moi » . Ce « chez moi » est en Normandie, en Franche-Comté, en Périgord. Ce « chez moi «, c'est l'ancien fief féodal, le lieu d'origine. Il n'y a plus de roi ; mais Paris, pour la société aristocratique, c'est le centre des plaisirs, c'est le Heu où l'on se retrouve entre égaux, c'est toujours le Louvre et Versailles, c'est encore la cour. Dans ce mondelà on peut passer sa vie à Paris, on n'en est pas. Il n'en va pas de même pour la bourgeoisie et pour le peuple. Allez vous perdre un jour dans le cœur du Paris d'autrefois, dans les rues antiques qu'a épargnées la pioche du démolisseur, dans les quartiers Saint-Denis, Saint- Martin, dans le Marais. Vous serez surpris du grand nombre de magasins qui affichent, non sans fierté, sur leur enseigne, cette mention : « Maison fondée en 1600, en 1700 ». Et très souvent les patrons s'y sont succédé de père en fils, comme des souverains. J'en sais quelque chose. Mon aïeul du côté maternel s'était établi, avant la Révolution, maître serrurier près de la place de Grève. Son arrière-petit-fils, mon cousin issu de germain par conséquent, le quatrième chef de la maison, est encore aujourd'hui maître serrurier à Paris. Il y a bien d'autres cas semblables.

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Celte bourgeoisie, de race absolument parisienne, est peu et mal connue. Comment le serait-elle? 11 faut l'avouer, elle est très fermée, hospitalière seulement pour les parents et les intimes. Il est moins difficile d'être admis, je ne dirai pas au faubourg Saint-Germain, mais dans la haute finance, par exemple, que de s'asseoir à la table, excellemment servie d'ailleurSjd'une de ces familles de la vieille roche, où il y a encore des cordons-bleus. Un étranger n'est invité que si l'on sait qu'il va demander la fille de la maison en mariage. Là on se méfie des nouveaux visages, et pourtant on n'a rien à cacher. Dans ces milieux vous trouverez certainement bien des idées étroites, quelques ridicules, mais aussi de la simplicité, des mœurs pures, un grand fonds d'honneur et de probité. Presque tout ce qu'on a écrit sur ce coin caché de la société parisienne est mal observé, fait de «chic», poussé à la caricature. Le seul Balzac, qui savait ou devinait tout, a dit sur ce sujet des choses essentielles dans son admirable César Birotteau.

Au fond du peuple aussi, il y a de purs Parisiens, et de très ancienne souche. Ils sont noyés, sans doute, dans le flot toujours montant des immigrés que la grande ville attire avec la force d'un aimant ; mais ils sont encore assez nombreux dans quelques professions, dans le

bas commerce. Un illustre historien de ce temps, qui avait eu entre les mains les listes des cgorgeurs de Septembre, et notamment celle des misérables qu'on paya pour exécuter cette atroce besogne dans la prison de l'Abbaye, m'a dit avoir reconnu, sur plusieurs enseignes, dans le lacis de ruelles qui subsistent encore derrière l'église Saint-Germain-des-Prés, les noms de plusieurs massacreurs. Il est évident que l'ébéniste de la rue de l'Échaudé ou le cordonnier de la rue de Buci ignore le crime de ses aïeux, car dans ce pauvre monde on est très indifférent pour les origines de la famille. Mais n'est-ce pas une preuve éclatante que le Parisien reste attaché au sol, je ne dirai pas seulement de sa ville, mais de son quartier, de sa rue? Rappelez- vous, dans V Assommoir de Zola, la maison de la rue de la Goutte-d'Or. Coupeau, l'ouvrier parisien, est né dans cette maison, y vit toute sa jeunesse, s'y marie, s'en éloigne à peine; il y mourrait, si son vice ne l'envoyait finir chez les fous, à Sainte-Anne. Ceci est la vérité même. On ne saurait dire à quel point l'artisan de Paris est casanier, a horreur du changement. Quand vous le voyez passer dans le brancard de la petite charrette, déménageant ses meubles éclopés, sachez qu'il est poussé par un motif grave : le déplacement d'une indui>trie, le besoin impérieux de

se rapprocher du lieu de son travail, ou, le plus souvent, l'impossibilité de payer le loyer, la misère.

Quand j'étais petit enfant, ma mère, qui n'était pas riche et qui était fort occupée au logis, me confiait, pour me promener, à une très pauvre et très vieille femme en bonnet de linge, qui se rappelait à merveille l'Empire, la Révolution et les dernières années du règne de Louis XVI. Elle avait vécu, pendant tout ce temps-là, dans le quartier de la rue de Sèvres. J'ai parlé ailleurs de cette brave vieille, qui me fournit ici un argument. Vers 1846 ou 47, alors qu'elle m'achetait des gâteaux à la poussière et des pipes en sucre rose exposés, par une marchande à panier, sur un banc, dans la contreallée du boulevard des Invalides, la mère Bernu — c'était le nom de ma gardienne — habitait toujours le même coin de Paris. C'était là qu'elle avait vu le maréchal de Richelieu, décrépit et devenu dévot, s'agenouiller devant les petites chapelles, à la Fête-Dieu; c'était là qu'elle avait mangé sur des tables en plein vent, dans les fêtes patriotiques; c'était là qu'elle avait donné le baiser d'adieu à tous ses fils, panis l'un après l'autre pour se faire tuer sous les aigles du grand Empereur. La mère Bernu logeait dans une mansarde de la rue Roussciet ; elle y est morte.

Oui, malgré les chemins de fer, — qui sont assez récents, après tout, — malgré l'invasion de la Capitale par les étrangers de toute sorte, il y a encore pas mal de Parisiens dont la lignée se perd dans la nuit des temps et n'a guère perdu de vue le ruisseau de sa rue ou de son faubourg. Si les chartriers et les paléographes n'avaient pas mieux à faire, ils pourraient, j'en suis convaincu, découvrir que les ancêtres de l'épicier du coin ont été cabochiens sous Charles V I , ligueurs sous Henri III, sansculottes sous la Terreur, et établir pour tel pauvre diable, d'après les registres des paroisses parisiennes, une généalogie aussi longue que celle des Mommorency et des Rohan.

Le vrai Parisien, ai-je dit, aime passionnément sa ville natale. Et ce n'est pas chez lui un sentiment abstrait, intellectuel. Non ! il aime son Paris de cœur et d'instinct, comme le Breton aime ses genêts, le Bourguignon ses coteaux plantés de vignes, le Normand ses profonds herbages, le Provençal ses olivettes, le Béarnais sa montagne verte et ensoleillée. Il pourra sembler étrange que des rues encombrées et assourdissantes soient autant chéries que de calmes paysages, que l'âme puisse être touchée par la silhouette d'un groupe de maisons aussi bien que par celle d'un bouquet

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d'arbres, que des pavés arides émeuvent comme une lande fleurie. Pourtant c'est vrai. Chez un Parisien en exil, l'aigre trompette du marchand de robinets produirait l'efict attendrissant d'un Ran:( des Vaches.

Que voulez- vous ! on place où l'on peut sa sensibilité, ses tendresses. Celui-ci ne saurait suivre tel banal trottoir sans que les larmes lui montent aux yeux, car c'est là qu'il marchait à côté des jupes de sa mère quand il était un tout petit garçon; la première maîtresse de celui-là logeait devant ce bureau de tabac, et il n'en revoit jamais la carotte rouge sans un battement de cœur; un autre dit : « Voilà les marchands de marrons revenus, » comme Jean- Jacques disait : « Voilà de la pervenche en fleurs. » Et moi qui vous parle, — riez si vous voulez, — quand, aux premiers jours de soleil, le tonneau d'arrosage fait sortir du macadam une légère odeur de terre mouillée, je revis certaines heures de ma jeunesse ; et c'est si douloureux et si doux que je ne sais plus où j'en suis.

Il y a là, pour le Parisien, une source de petits chagrins inconnus de celui qui a le bonheur d'être né à la campagne et d'y avoir semé, pendant le bel âge de la vie, cette moisson de souvenirs dont la récolte se dùi plus tard, quand paraissent les premiers cheveux gris. Car la

nature est immuable, ou à peu près. Le temps peut courir; ces nénuphars blancs et jaunes refleuriront toujours, vers la fin de juin, près du bord de la rivière; la fauvette qui a fliit son nid dans ce buisson, au bord de la route, chante la même chanson que les fauvettes d'autrefois ; cette haute futaie de chênes et de hêtres a vieilli de trente ans; qui s'en douterait? L'homme d'origine campagnarde est sûr de les retrouver à leur place, les témoins de ses jeunes années; impassibles et fidèles, ils lui conservent, pour les lui rendre un jour, ses fraîches émotions de jadis. Les villages, les petites cités de province, ne changent guère non plus'; pendant des étés et des étés, la joubarbe et les coquelicots frissonneront encore au vent sur la crête de ce vieux mur; il y a des siècles que ce logis gothique garde sa tourelle d'angle, et il n'est pas près de disparaître.

Dans les grandes capitales, au contraire, tout se modifie, se renouvelle. Baudelaire l'a dit, en deux vers d'une mélancolie profonde :

Le vieux Paris n'est plus. La forme J'uue ville Change plus vile, Ixlasl que le coeur d'un mortel.

Au Luxembourg, sur l'emplacement des allées fleuries et cythéréennes de la Pépinière — elles ont vu les dernières grisettesl — vous

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trouverez un parc anglais, correct et ratissé, uniquement fréquenté des mamans et des nourrices. Dans la Cité, les tramways passent, avec leurs durs sons de corne, là où s'enchevêtraient les venelles du moyen-âge. Je ne suis pas encore un vieillard, mais j'ai connu des jardins potagers et des cloches à melons à cent mètres de la gare Montparnasse ; et, en plein Carrousel, le long des chantiers du Louvre inachevé, à la place même où le pompeux monument de Gambetta a l'air de défier le petit arc de triomphe d'Austerlitz, j'ai vu de lépreuses baraques de bric-à-brac, où l'on vendait, entre autres horreurs, des crocodiles empaillés qui avaient dû servir aux usuriers du temps de Molière. Certes, les Halles Centrales sont une des merveilles du Paris moderne; mais, dans leur foule fourmillante, sous les immenses voûtes de verre et de fonte, je me rappelle les vieux piliers, carrés et trapus, sous lesquels a flâné l'enfance de Molière. Où sont les ponts en dos d'âne, les omnibus primitifs qui s'appelaient les « Hirondelles » ou les « Tricycles », les cafés de l'ancien style où les tuyaux de poêle avaient la forme d'un palmier, où l'on ne pouvait fumer que dans l'estaminet, et où l'on servait traditionnellement des échaudés avec la bière ? Tout cela est aussi ancien que les Pyramides, aussi oublié que les programmes et les

serments des politiciens. Qu'en reste-t-il, du Paris d'avant Haussmann, un peu sale et malodorant, j'en conviens, mais où l'on trouvait encore, à chaque pas, des tableaux pittoresques, des coins imprévus, un peu d'intimité et de bonhomie?

Je n'attaque pas ceux qui l'ont transformé; ils ont obéi à une loi mystérieuse, exécuté un plan fatal. Le progrès n'avait pas ses coudées franches dans les rues étroites et fangeuses de la vieille France, aux maisons ventrues, aux premiers étages surplombant les boutiques basses et obscures, aux potences à poulie jaillissant du toit. C'était charmant, la nuit, pour les effets d'ombre et de clair de lune, mais détestable au point de vue des épidémies. L'imagination a dû s'incliner devant l'hygiène. Il a voulu passer à son aise, le progrès moderne, par le plus court, par la ligne droite, et il a tout démoli pour tracer à coups de canon ses longs boulevards bordés de casernes, larges comme des fleuves et ennuyeux comme la pluie. Il paraît que c'est superbe. Faut-il le dire? Moi, je me méfie un peu de ce fameux progrès, dont le nom résonne comme un gargarisme dans la bouche des commis voyageurs et orne si bien l'enseigne des cafés de province. Depuis qu'on parle tant de lui, je ne sache pas qu'il y ait un malheureux de moins. La pire

misère, la misère morale — voyez la statistique des crimes et des suicides — ne semble pas vaincue le moins du monde. Mais je ne suis qu'une ganache, c'est clair, et l'on est généralement convaincu que la vapeur et le gaz développent la vertu et que le téléphone donne la paix du cœur. Tais-toi, bonhomme! Est-ce que tu vas regretter les pataches et les chandelles de six qu'il fallait moucher tous les quarts d'heure? Admire la tour Eiffel! elle a trois cents mètres, — juste huit mille cinq cent trente-neuf de moins que la cime la plus haute de l'Himalaya, — et l'on m'a assuré qu'elle excite l'envie des Yankees et qu'ils vont en édifier une deux fois plus haute. Voilà qui est imposant! On nous promet pour l'an prochain un chemin de fer aérien qui passera par-dessus les tours de Notre-Dame, et Paris ressemblera autant que possible à Chicago. Ce sera tout à fait délicieux.

Soit! Je m'incline encore; je ne blâme rien. Mais on détruit mes souvenirs; laissez-moi pleurer. Ce n'est pas ma faute si je suis né dans le vieux Paris, qui était Français, et si je me sens un peu dépaysé dans le Paris nouveau, qu'on accommode à l'américaine. Ce carrefour dangereusement encombré de voitures évoquait pour moi d'anciens rêves; l'aspect de cette vieille masure étayée par des madriers qui barraient

le trottoir me rendait un grand sentiment. Comment 1 dans ce fliubourg presque champêtre que j'ai connu encore éclairé au quinquet par les lanternes de la Terreur, les lanternes à pendre l'aristocrate, c'est aujourd'hui le bruit et l'agitation des environs d'une gare, les magasins étincelants, les courants contrariés de la foule, les sifflets stridents des machines. Autrefois mon père me menait promener par ici, sous les grands ormes, en me tenant par la main ; et j'ai beau faire un effort de pensée, fermer les yeux, je ne retrouve plus, hélas ! au fond de ma mémoire, son cher et doux visage. Plaignez les vieux Parisiens. Un de leurs pires déchirements, c'est de voir démolir le quartier oîi ils ont vécu quelques-unes des heures solennelles de leur vie. Ce n'est pas seulement sur des moellons pourris que frappent les Limousins, c'est aussi sur le cœur de bien des passants. Les maisons éventrées montrent leurs entrailles, l'escalier qui s'écroule, la trace noire de la suie dans les cheminées, les logements avec leurs tentures déchirées. Un jour, je ne l'oublierai jamais, j'ai revu, ainsi violée en plein jour, une certaine chambre!... « Eh! là-haut! Arrête, l'homme à la pioche ! Tu détruis le nid de mon premier printemps ! C'est ici que nous nous sommes aimés, moi et celle qui m'a fait tant souffrir! C'est ici que je lui ai pardonné

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tant de trahisons, que j'ai si souvent pleuré dans ses bras!... Par pitié, arrête! C'est ici. Je reconnais les fleurs du papier!... »

Mais assez d'élégies rétrospectives! On aura beau percer des boulevards, abattre les anciens quartiers, changer la face de Paris, et — selon mon humble avis — l'enlaidir, on n'arrivera pas à lui faire perdre son prestige inouï. J'ai avalé, pour mon compte, — et digéré, — sous forme de poussière de plâtre, bien des vieux pignons pleins de caractère, et j'ai vu construire, à la place, de grandes maisons bêtes comme des oies et des édifices qui ressemblent à des moules à pâtisserie; malgré tout, je trouve Paris toujours admirable. Ah ! voilà ! C'est que Paris est beau par ses lignes générales, par sa géographie même. Quel que soit l'amour de l'uniformité, la passion de la surface plane et de la ligne perpendiculaire, on ne nivellera pas la montagne Sainte-Geneviève et la butte Montmartre, on ne captera pas la Seine pour la faire couler dans un canal droit comme la rue de Rivoli. Paris conservera toujours son merveilleux paysage... A ce propos, tout a été dit. Rassurez-vous, je ne vais pas vous conduire jusqu'au pont d'Austerlitz pour vous montrer le classique coucher de soleil derrière Notre-Dame, ni vous faire grimper à l'église du Sacré-Cceur, vers la nuit

tombante, pour vous donner, devant le panorama de la ville qui s'allume, une impression de mer phosphorescente. Je cause, voilà tout, et je me promène à travers mon immense sujet. Continuons à flâner ensemble, voulez-vous ?

Et, puisque nous en sommes au charme de Paris, disons qu'il vient surtout de son infinie variété : elle est telle, qu'on peut considérer Paris comme une sorte de microcosme. Le vrai Parisien pourrait, à la rigueur, se dispenser de tout voyage, j'en ai fait l'expérience. « Faulte d'argent », comme dit Panurge, je n'ai pas ou presque pas quitté ma ville jusqu'à l'âge de vingt-sept ans. Depuis lors j'ai fait du tourisme; j'ai visité bien des pays, plusieurs capitales, et, faut-il le dire? j'ai souvent éprouvé de l'admiration, très rarement de la surprise. Partout c'était pour moi une sensation de « déjà vu » ; et elle était juste. J'avais déjà tout vu — ou du moins tout imaginé — dans mon cher Paris.

Demandez-vous des exemples ? Oh ! tant qu'il vous plaira.

Allez vous accouder, par un temps de brouillard, à la balustrade du pont des Saints-Pères, et regarde/, à vos pieds, sur le quai inférieur. 11 y a toujours là un ou deux bateaux de mer, de lourds et sombres bateaux anglais, peints en noir, à la mâture basse, à la cheminée courte et trapue. Ils sont chargés de marchandises ve-

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liant de loin, très souvent, par exemple, de cornes de bœufs arrivant de l'Amérique du Sud. Le spirituel sculpteur Préault s'est même écrié, jadis, devant la dépouille de tant de bêtes à cornes : « Tiens ! on a donc désarmé la garde nationale? » Mais ne blaguez pas, gamin de Paris que vous êtes : soyez naïf, abandonnezvous à votre sensation. N'avez-vous pas sous les yeux un bout de port de mer? Voici des navires à quai, un bureau de douane, des rangées de tonnes et de ballots, des marins anglais très authentiques, en chemise rouge débraillée, avec des escarbilles de charbon dans leur barbe jaune. Ne respirez-vous pas à pleines narines le goudron, la fumée de houille, d'autres odeurs exotiques? Le fond du tableau ne vaut rien, soit. Mais, s'il y a de la brume, vous dis-je, l'illusion est parfaite. Vous pouvez aller au Havre ou à Hambourg, vous ne verrez rien de mieux.

Un autre exemple. — Cest bien beau, Venise, mais c'est bien loin ! Égarez-vous, par une nuit très claire, derrière les Gobelins, dans la série d'étroits canaux formés par la Bièvre. Bien entendu, cela n'a aucun rapport avec le Canal Grande et le Rialto. Mais arrêtez-vous là un moment sur une passerelle, j'allais dire sur un traghetto. De hautes et sombres constructions, de rares lanternes, un reflet de lune sur

l'eau morte. Je vous assure que Venise est pleine de coins dans ce genre-là. Certes les tanneries du voisinage ont l'haleine forte; mais si vous croyez que la Reine de l'Adriatique sent toujours bon, vous êtes dans l'erreur. Derrière les Gobelins, — je vous le répète, — mais la nuit seulement, vous avez à votre disposition un tout petit morceau de la ville des Doges. Faites-y un tour un de ces soirs, et, si vous avez pour deux sous de rêverie dans la cervelle, vous croirez bientôt voir apparaître, à l'angle d'un canal, la proue dentelée d'une gondole. ^

« Holà ! me crierez-vous, c'est être par trop poète. A ce compte, il suffirait d'avoir offert un pain de seigle à l'éléphant du Jardin des Plantes pour s'imaginer qu'on a couru les jungles de l'Inde. » Mais sans doute, et l'on y gagne de n'être pas dévoré par les moustiques.

Voulez-vous encore vous épargner la fatigue d'un voyage à Londres? Allez seulement, par un soir pluvieux d'automne, à l'heure où le gaz n'est encore allumé que dans les boutiques, au coin du fitubourg Montmartre, — vous savez, au carrefour des Écrasés. Des chevaux trottant dans la boue, des passants mornes sous des parapluies mouillés, une atmosphère fuligineuse : Londres est souvent ainsi en plein été. Précisément, voici un cab, dans la file des voitures : le décor est complet. Vous êtes dans le Strand

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OU dans Oxford-street. A quoi bon vous déranger alors, et risquer de subir, entre Calais et Douvres, les atroces et ridicules tortures du mal de mer?

Mais laissez-moi vous tout avouer. Paris est, pour moi, si suggestif — servons-nous du mot à la mode — que non seulement il restitue souvent à mon souvenir des pays où je suis allé, mais que j'y rencontre aussi parfois des aspects qui évoquent devant mon imagination des pays que je ce connais pas. Je sais une petite place, par exemple là-bas, de l'autre côté du Champ de Mars, près du boulevard de Grenelle : en temps ordinaire, ce n'est qu'une laide solitude; pas autre chose que de tristes et sales murailles, et la porte basse d'une caserne de cavalerie. Mais, par la grosse chaleur et sous le bleu cru d'un ciel de juillet, la petite place prend une physionomie orientale : la pierre se dore au soleil, les ombres sont violettes, les fenêtres grillées des écuries ont des airs de moucharabies. Alors je me crois au Caire, dans le vieux Caire du temps de l'expédition d'Egypte; et, tout à l'heure, le dragon qui monte sa garde appuyé sur son mousqueton présentera les armes au général Kléber, qui va sortir de cette voûte moresque suivi de son état-major, héroïque et superbe, traînant son grand sabre, une écharpe tricolore autour du ventre, étranglé par sa haute

cravate, avec trois plumets sur son chapeau et des favoris en crosse Je pistolet.

Si sympathique que nous soit la Russie, croyez-moi, ne vous donnez pas la peine d'un tourisme aussi lointain ; mais, la prochaine fois qu'il tombera de la neige, courez, avant qu'elle ne fonde, à l'Esplanade des Invalides. Ces vastes et blancs espaces, ce dôme d'or sous les frimas, n'est-ce pas la Ville Sainte? n'est-ce pas Moscou ?

Ne me dites pas : « Chimère ! fantaisie pure ! » Je connais trop les déceptions du voyage pour ne pas la bénir et la considérer comme un don précieux, cette fantaisie qui me permet de faire le tour du monde sans me déranger. Tenez! au mois d'avril dernier j'étais à Naples, où j'ai passé quelques jours; j'y ai trouvé le ciel gris et la pluie continuelle ; j'ai eu l'onglée, — l'onglée! vous entendez bien? — en visitant les ruines de Pompéi; et, la nuit, dans le ciel brumeux, le cratère enflammé du Vésuve faisait à peu près l'effet de la lanterne d'un poste de police. Bah! la Seine est large, et le paysage a de la profondeur du côté du Point-du-Jour. L'été prochain, par une nuit étoilée de canicule, j'irai flâner par là : avec les illuminations des cafés-concerts et des guinguettes, qui sait si je ne me donnerai pas la sensation d'une folle nuit napolitaine ?

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D'ailleurs, qui donc oserait reprocher à un Parisien de s'abandonner à tous les caprices de son imagination? Ne vit-il pas dans le milieu le plus intellectuel qui soit au monde? Il y a de la pensée dans l'air qu'il respire. Les grands esprits, si nombreux, qui ont vécu ou qui vivent encore à Paris ont laissé, pour ainsi dire, dans l'atmosphère ambiante un peu de leurs rêves. Simple passant de la grande Ville, tu n'as pas toujours du génie, assurément, mais tu habites la même ville que beaucoup d'hommes de génie ; tu les coudoies dans la rue, tu connais leurs nobles visages; et quelque chose est contagieux, sans doute, dans ce contact, puisque ton intelligence est si souple. Car, on ne peut le nier, le Parisien a ce don suprême : il comprend tout, et il comprend tout de suite, avant même qu'on ait fini de parler. C'est pour de bon qu'on peut lui appliquer le mot railleur de Molière sur le gentilhomme : « Il sait tout sans avoir rien appris » ; et Gavroche est, à sa façon, encyclopédique et universel, comme Voltaire.

Pourtant, prenons garde. Il n'a été que trop flatté, le peuple de Paris, et la « Ville-Lumière » a fait bien des sottises. J'y étais pendant la Commune, du temps que les cochers de fiacre étaient colonels. Ce n'était pas beau, je vous assure. Le malheur, c'est que les petites fillc< '^m 'i n-'^cnt

en rond dans les quartiers populaires foulent une poussière historique, la vieille poussière des révolutions. Quand un vent de révolte la soulève, c'est terrible : elle grise tous les cerveaux. Peu de grandes cités, hélas! ont dans leur passé tant de sang, tant de massacres.

Mais, à l'état calme et normal, qu'elle est douce, aimable et bonne, cette population parisienne! Demandez un renseignement, un service, au premier f;mbourien venu; demandezle-lui poliment, par exemple, comme à un égal, car il est fier. Quel empressement! que de bonne grâce! Le plus farouche habitué des clubs, qui, la veille, applaudissait un orateur réclamant la peau des bourgeois, se mettra en quatre pour obliger un « aristo » qui l'aborde dans la rue en lui disant « monsieur » et en soulevant son chapeau.

Et puis, c'est le pays du goût. Un souffle d'art y passe sur toutes choses. Comme j'aime ce gentil solécisme qui court dans les ateliers : « C'est de l'ouvrage bien faite ». Là est l'idéal de tous les ouvriers de Paris, une besogne parfaite, faite avec conscience et amour. Voilà l'artiste ! Il y a quelques années, le commerce du monde entier était inondé de camelote allemande, à vil prix. Je me rappelle encore un vilain velours à côtes dont toutes les femmes étaient affublées. Cela n'a pas duré : on est bien

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vite revenu à « l'article » parisien, qui coûte plus cher, mais dans lequel il y a ce rien qui est tout : la grâce. « Cela vient-il de Paris? » demande-t-on jusqu'à Valparaiso. « Oui. » Et l'objet est préféré à tout autre; et Valparaiso a cent fois raison.

Cette élégance naturelle, innée, vous la reconnaissez dans le chapeau chiffonné joliment, dans la robe bien ajustée de la plus humble grisette, quand elle sort « en taille » dans les beaux jours. C'est fait avec deux fleurs et trois rubans et de l'étoffe à dix-neuf sous le mètre, mais c'est délicieux. Pauvres filles de Paris, dont la beauté n'est que fraîcheur, — un déjeuner de soleil, — dont la jeunesse ne dure que trois printemps! qu'elles se donnent de mal, qu'elles s'imposent de privations, qu'elles déploient d'ingéniosité pour satisfaire leur innocente coquetterie! Si le teint a des pâleurs d'anémie, c'est qu'on s'est tué de travail, c'est qu'on a économisé, liardé, jusque sur la nourriture, pour « faire un peu de toilette ». Tant pis pour l'estomac ! On a déjeuné plus d'une fois d'une saucisse piquée dans la boîte du charcutier, mais on a des gants trop étroits et une ombrelle dont le manche est à la dernière mode — comme une dame! Auriez-vous le courage de les blâmer, de les trouver trop vaniteuses et trop frivoles? Moi, pas. Pauvres petites!...

Tout cela, je l'ai déjà dit autant et du mieux que j'ai pu ; je le répète, et j'accumulerais bien volontiers des pages et des pages pour le répéter encore; jamais, mes chers Parisiens, je ne saurais assez dire combien je vous aime. Car vous êtes, après tout, les Français par excellence. Oui, vous avez tous leurs défauts, mais vous possédez au suprême degré leur vertu essentielle, l'enthousiasme gai, la bonne humeur dans le courage. Bien souvent j'en ai recueilli la preuve pendant mes flâneries d'observateur, une fois surtout, et dans une circonstance bien saisissante. Et, puisqu'il faut terminer cette causerie, je m'arrêterai sur ce souvenir.

C'était en plein siège ; l'hiver de 1870, d'abominable mémoire, sévissait. Le bataillon de la garde nationale dont je faisais partie était de service à la Porte d'Italie, et je regardais, ainsi que mes camarades, quelques compagnies de soldats de la ligne qui venaient de se battre et rentraient dans Paris. Ils avaient, le matin même, fait une reconnaissance du côté des Prussiens, et avaient été repoussés. C'était toujours ainsi. Nous étions sûrs de Hre dans le journal du lendemain la phrase accoutumée : « Nos troupes se sont retirées en bon ordre ». La vérité, c'est que leur retour était lugubre, à ces malheureux. Sous le ciel couleur de mine de plomb et dans la boue noire de novembre, harassés, crottés

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jusqu'aux oreilles, ils allaient, se hâtaient à la débandade, comme des fuyards, hélas! et nous les regardions passer, le cœur crevé d'amertume et de tristesse.

Alors, sur le pont-levis, un peloton de tambours s'avança, précédé de son tambour-major. Oh ! plus de panache ! plus de galons jusqu'à l'épaule ! En haillons comme les autres, le tambour-major ! Et, sur son front, son képi flétri retenait un linge sanglant. De ses splendeurs d'autrefois il n'avait gardé que sa canne, sa haute canne à pomme dorée et à ganse tricolore. Mais il ne marchait pas le dos voûté, celuilà; il n'avait pas la mine basse et découragée d'un vaincu, au contraire : il se redressait de toute sa taille, et, joyeux et martial jusqu'au bout, tambour-major quand même, il exécutait avec sa canne tout son répertoire de gracieusetés et de tours d'adresse, la lançant en l'air, la brandissant au-dessus de sa tête, la faisant pivoter autour de son index, comme aux beaux jours de parade, comme à la revue du général inspecteur. Il était superbe de crâncrie, le militaire, et nous eûmes tous à la fois cette même pensée : « A la bonne heure ! voilà un Français! »

A ce moment, un encombrement se produisit parmi le défilé en désordre; le peloton de tambours fit halte devant nous, et le major

aussi s'arrêta, ens'appuyant sur sa grande canne. Nous nous approchâmes alors pour causer avec les soldats, les interroger sur l'engagement du matin; et, plein de sympathie pour le seul de ces troupiers qui gardât encore une allure héroïque et rappelât un peu les vainqueurs de Rocroi et de Marengo, un de nos officiers s'informa avec bonté de sa blessure :

« C'est rien... Y a pas d'bobo, » dit le sergent, avec un accent traînard que je n'eus pas de peine à reconnaître pour celui de nos faubouriens.

Et mon amour-propre d'enfant de Paris ne fut pas médiocrement flatté, Je vous assure, quand à celte question de l'officier : « De quel pays êtes-vous donc, mon brave? » l'homme à la canne répondit, non sans orgueil :

« Moi, mon lieutenant, je suis de la rue Mouffetard. »

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