‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 4 sur 33 · L ENFANT PERDU · texte numérisé non relu

L ENFANT PERDU

ûice, pour une partie de billard, en trente liés, avec défense de « queuter », bien entendu.

Grâce au bai brun, — payé mille francs de trop, à la suite d'un déjeuner d'escargots offert par le maquignon au cocher de M. Godefroy, — grâce à cet animal d'un prix excessif, mais qui filait bien tout de même, M. le directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans aucun retard, sa tournée d'affaires. 11 parut à la Bourse, siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même, vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et l'Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le ministère ; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris la pension pour celui de ses électeurs dont l'oncle à la mode de Bretagne avait été révoqué d'un emploi de surnuméraire non rétribué, à l'époque du coup d'État.

Attendri sans doute par la satisfaction d'avoir contribué à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint alors de ce que lui avait dit

Raoul au sujet des présents du petit Xocl, et jeta à son cocher l'adresse d'un grand marchand de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une boîte de soldats de plomb aussi semblables les uns aux autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps de Paul 1er, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez retroussé ; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques. Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les coussins de son coupé bien suspendu, l'homme riche, qui, après tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son fils avec orgueil.

L'enfant grandirait, recevrait l'éducation d'un prince, en serait un, parbleu ! puisque, grûce aux conquêtes de 89, il n'y avait plus d'aristocratie que celle de l'argent, et que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait? trente millions de capital. Si son père, petit provincial, fils d'un méchant noircisseur de papier timbré ; son père, qui avait dîné à vingt-deux sous jadis au quartier Latin, et se rendait bien compte, chaque soir, en mettant sa cravate blanche, qu'il avait l'air d'un marié du samedi; si ce père, malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire et ob-

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tenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas prétendre Raoul, dès l'enfance beau comme un gentilhomme, Raoul au sang affiné par l'atavisme maternel, Raoul, de qui l'intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui, l'an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney, Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom celui de sa mère, et s'appellerait ainsi Godefroy de Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom! royal, moyen-âgeux, sentant à plein nez la croisade?... Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le démocrate — il y en a plus d'un comme celui-ci, n'en doutez pas ! — imaginait naïvement la monarchie restaurée, — en France, tout arrive, — voyait son Raoul, non ! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg, bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône, avec une clef de chambellan dans le dos et un blason tout battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son carrosse !... O sottise, sottise ! Ainsi rêvait le parvenu gorgé d'or, dans sa voiture qu'encombraient tous ces joujoux achetés pour la Noël, — sans se rappeler, hélas! que c'était, ce soir-là, la fête d'un très pauvre petit enfant, fils d'un couple vagabond, né dans une

étable, où l'on avait logé ses parents par charité.

Mais le cocher a crié : « Port', siou plaît! » On rentre à l'hôtel ; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy se dit qu'il n'a que le temps de faire sa toilette du soir, lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en cercle devant lui, l'air consterné, et, dans un coin, affalée sur une banquette, l'Allemande, qui pousse un cri en l'apercevant, et cache aussitôt dans ses deux mains son visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment d'un malheur.

« Qu'est-ce que cela veut dire?... Qu'y at-il?»

Charles, le valet de chambre, — un drôle de la pire espèce, pourtant, — regarde son maître avec des yeux pleins de pitié, et, bégayant et troublé : « Monsieur Raoul!...

— Mon fils?...

— Perdu, monsieur!... Cette stupide Allemande !... Perdu depuis quatre heures de l'après-midi !... »

Le père recule de deux pas en chancelant, comme un soldat frappé d'une balle; et l'Allemande se jette à ses pieds, hurlant d'une voix de folle: « Pardon!... Pardon! » et les laquais parlent tous à la fois.

« Bertha n'était pas allée au parc Monceau... C'est là-bas, sur les fortifications, qu'elle a

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laissé se perdre le petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir... Figurez-vous que l'Allemande rejoignait tous les jours son amoureux, au delà du rempart, près de la porte d'Asnières... Quelle horreur!... Un quartier plein de bohémiens, de saltimbanques! Qui sait si l'on n'a pas volé l'enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche !.., Des rendez-vous avec un amant, un homme de son pays!... Un espion prussien, pour sûr!... »

Son fils ! Perdu ! M. Godefroy entend l'orage de l'apoplexie gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l'Allemande, l'empoigne par le bras, la secoue avec fureur.

« Où l'avez- vous perdu de vue, misérable?... Dites la vérité, où je vous écrase!... Où çà? Où çà?... »

Mais la malheureuse fille ne sait que pleurer et crier grâce. Voyons, du calme!... Son fils! son fils à lui, perdu, volé? Ce n'est pas possible ! On va le lui retrouver, le lui rendre tout de suite. Il peut jeter l'or à poignées, mettre toute la police en l'air. Ah ! pas un instant à perdre.

« Charles, qu'on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi cette coquine... Je vais à la Préfecture. »

Et M. Godefroy, le cœur battant à se rompre, les cheveux soulevés d'épouvante, s'élance de nouveau dans son coupé, qui repart d'un trot enragé. Quelle ironie ! La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec de gaz, chaque boutique illuminée allume au passage cent paillettes de feu. C'est aujourd'hui la fête des enfants, ne l'oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.

« Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils ?. . . » se répète le père crispé par l'angoisse et déchirant ses ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent maintenant ses titres, ses honneurs, ses millions, à l'homme riche, au gros personnage ? Il n'a plus qu'une idée, fi.\ée comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans son cerveau douloureux et brûlant : « Mon enfimt, où est mon enfant?... »

Voici la Préfecture de police. Mais il n'y a plus personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.

«Je suis M. Godefroy, député de l'Eure... Mon fils est perdu dans Paris; un enfant de quatre ans!... Je veux absolument voir M. le préfet. »

Et un louis dans la main du concierge.

Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins pour la pièce d'or que par compas-

sion pour ce pauvre père, le conduit aux appartements privés du préfet, l'aide à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit devant l'homme en qui repose à présent toute son espérance, un beau fonctionnaire, en tenue de soirée, — il allait sortir, — l'air réservé, un peu prétentieux, le monocle à l'œil.

M. Godefroy, les jambes cassées par l'émotion, tombe dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur, en phrases bredouillées, coupées de sanglots.

Le préfet — il est père de famille, lui aus^i — a le cœur tout remué ; mais, par profession, il dissimule son accès de sensibilité, se donne de l'importance.

« Et vous dites, monsieur le député, que l'enfant a dû se perdre vers quatre heures?

— Oui, monsieur le préfet.

— A la nuit tombante. . . Diable ! ... Et il n'est pas avancé pour son âge; il parle mal, ignote son adresse, ne sait pas prononcer son nom de famille?

— Oui!... Hélas! oui!...

— Du côté de la porte d'Asnières?... Quartier suspect. . . Mais remettez-vous. . . Nous avons par là un commissaire de police très intelligent. . . Je vais téléphoner. »

L'infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle atroce migraine! quels batte-

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ments de cœur fous! Puis, brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un contentement dans le regard : « Retrouvé ! »

Oh ! le cri de joie furieuse de M. Godefroy ! Comme il se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer !

« Et il faut convenir, monsieur le député, que nous avons de la chance... Un petit blond, n'est-ce pas? un peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de feutre à plume blanche?...

— Oui, parfaitement... C'est lui! c'est mon petit Raoul !

— Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce côté-là, et qui est venu tout à l'heure faire sa déclaration au commissariat... Voici l'adresse par écrit : Pierron, rue des Cailloux, à Levàllois-Perret. Avec une bonne voiture, vous pourrez revoir votre fils avant une heure... Par exemple, ajoute le fonctionnaire, vous n'allez pas retrouver votre enfant dans un milieu bien aristocratique, dans la « haute », comme disent nos agents. L'homme qui l'a recueilli est tout simplement un marchand des quatre saisons... Mais qu'importe! n'est-ce pas?... »

Ah! oui, qu'importe! M. Godefroy remercie le préfet avec effusion, descend l'escalier quatre à quatre, remonte en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le marchand des

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quatre saisons était là, il lui sauterait au cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de crédit, député, officier de la Légion d'honneur, etc., etc., accolerait ce plébéien! Mais, dites-moi donc, est-ce que, par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que la frénésie de l'or et des vanités ? A partir de cette minute, il reconnaît seulement à quel point il aime son enflint. Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé, par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme un Fils de France, à le lancer dans le monde ; et pas de danger, désormais, qu'on le laisse aux mains des mercenaires! A l'avenir, M. Godefroy sera capable de négliger ses propres affaires et celles de la France — qui ne s'en portera pas plus mal — pour s'occuper un peu plus sérieusement de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la sœur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne, dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la valetaille par son accent normand et ses bonnets de linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne femme. Fouette, fouette, cocher ! Ce patron, toujours si pressé, que tu as conduit à tant de rendezvous intéressés, à tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore plus impatient d'arriver, et il a un autre souci que de gagner de

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l'argent. C'est la première fois de sa vie qu'il va embrasser son enfant pour de bon. Fouette donc, cocher! Plus vite! Plus vite!

Cependant, par la nuit froide et claire, L* coupé rapide a de nouveau traversé Paris, dévoré l'interminable boulevard Malesherbes; et, le rempart franchi, après les maisons monumentales et les élégants hôtels, tout de suite voici la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On s'arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de plâtras, un bouge. C'est bien le numéro, c'est là que loge ce Pierron. Aussitôt la porte s'ouvre, et un homme paraît, un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches rousses. C'est un manchot, et la manche gauche de son tricot de laine est pliée en deux sous l'aisselle. Il regarde l'élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit gaiement :

« Alors, monsieur, c'est vous qui êtes le papa?... Ayez pas peur... Il n'est rien arrivé au gosse. »

Et, s'effaçant pour permettre au visiteur d'entrer, il ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche : « Chut! il fait dodo. »

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