‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 16 sur 16 · II · texte numérisé non relu

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4l8 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

que l'exercice naturel de ses sens. De là la prééminence établie des connoissances physiques, que Ton appelle exclusivement natu-^ relies, sur les sciences morales , Pincroyable fureur des plaisirs privés et publics , et cette littérature de volupté qui a commencé par Part ^ aimer, ou plutôt de jouir, et qui finit par l'art de manger et \ Almanach des gourmands ; de là enfin, cette politique plus attentive à la propagation de l'espèce qu^au perfectionnement moral de Tindividn , et qui ne voit dans les hommes que des machines qu'on multiplie à mesure des besoins de la consommation.

Il faut le dire, le gouvernement veut établir un système général d^instruction publique , fondé sur les préceptes de la religion chrétienne , et sur la morale qu'elle enseigne et qu'elle seule peut sanctionner ; mais à côté de ces moyens d'instruction s'est élevé depuis long-temps un système combiné de destructioiij dont l'enseignement est fondé sur les maximes d'une philosophie qui fait Dieu de la matière, la religion de l'histoire naturelle, et la morale de la physiologie.

Cette autre université, si l'on peut l'a|)peler

ainsi, a ses doctrines et ses écoles , ses maîtres et ses disciples, et elle attend les jeunes gens au sortir de leurs premières éludes, pour leur inspirer aussi les principes de sa morale, et leur donner ses règles de conduite. Et qu^on n'accuse pas les écrivains qui cherchent î\ prémunir la société contre le danger des fausses doctrines de s''acharner sur des opinions décréditées, et de troubler la cendre des morts. Quand ces doctrines ne seroient pas journellement reproduites, les écrivains qui les premiers les ont répandues ne vivent-ils pas au milieu de nous par leurs ouvrages? Un écrit qui circule n'est-il pas un écrivain qui dogmatise? et pour chaque génération qui commence, un livre qu'on réimprime ne doit-il pas être considéré comme un auteur qui paroit? Quel peut être cependant l'effet de cet enseignement contradictoire, que d'élever deux sociétés dans le même État, de former deux peuples dans la même nation, d'affoiblir même les meilleurs esprits par un doute universel, et de rendre toutes les nations incertaines, et problématiques tous les devoirs? Et qu'on ne sMinagine pas regagner en progrès dans les sciences physiques ce qu'on perd en certitude et en fixité

dans les connoissances morales. La religion chrétienne avoit puissamment secondé l'avancement des sciences de faits et d'observations, en terminant toutes les disputes sur Torigine et la fin de l'homme, sur sa nature et sur ses devoirs, sur le principe même de l'univers et de la société ; ces disputes qui ont si péniblement occupé , si ridiculement divisé les philosophes païens, et qui, les égarant dans de vains systèmes, les avoient détournés de l'étude et de l'observation de la nature. Recommençons ces interminables querelles , remettons en question ce que la religion avoit décidé ; employons toutes nos lumières naturelles et toutes nos connoissances acquises à chercher si la nature est cause ou si elle n'est qu'un effet, si le principe qui pense en nous est ou n'est pas distinct de la matière et de notre organisation, si les devoirs qui nous lient aux autres hommes sont des lois morales ou des rapports physiques , si Thomme lui-même est quelque chose de plus, ou n''est pas autre chose qu'un animal un peu mieux organisé que les autres; si la société, enfin, est un contrat volontaire ou un état nécessaire : faisons de la métaphysique sur la matière, et de la

physique sur l'intelligence, et nous retombons dans un pyrrhonisme insensé , qui est à l'esprit ce qu'un état continué d'équilibre seroit au corps , lui ôte toute assiette et toute solidité, et ressemble à la science comme la recherche du grand œuvre ressemble à l'opulence.

Et ce ne sont pas ici des fantômes que l'esprit se forge pour le plaisir de les combattre. N'avons-nous pas vu, et pour notre perte , remettre en honneur les Grecs et leurs législateurs les plus absurdes, et leurs institutions politiques les plus extravagantes? et dans l'ouvrage des Rapports y les sophistes anciens les plus décriés en morale, les plus obscurs en philosophie , ceux même dont les opinions sont le moins connues, Démocrite, Pythagore , dont on n'a recueilli que des traditions qui appartiennent à la fable autant qu'à l'histoire , ne sont-ils pas proposés à l'admiration d'un peuple qui possède les plus beaux traités de morale, et qui a produit , dans la science de l'homme, les écrivains les plus profonds et les plus éloquens? Est-ce donc dans ces éternels systèmes de physique et de morale , détruits aussitôt qu'enfantés, dans ces vaines hy-

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pothèses, sur lesquelles deux savaus à peine peuvent s'accorder, que l'homme trouvera la lumière qui doit éclairer sa volonté, et la société la législation générale qui doit être le fondement des lois positives et la règle des mœurs? Où en seroient Phomme et la société, s'il leur falloit attendre que les philosophes fussent enfin convenus d'un système uniforme de morale, qui, inventé par l'homme, n'auroit sur les esprits d'autre autorité que celle que l'homme peut donner à ses découvertes , et qui , toujours recommencé par les bons esprits, seroit toujours aveuglément adopté par les foibles?

C'est cette oppression morale des esprits foibles par les plus forts que le christianisme est venu terminer, en soumettant également les forts et les foibles , le Grec et le Barbare, à l'autorité de son enseignement.

Cependant la religion chrétienne n'a pas révélé au monde de nouvelles vérités. L'existence delà cause première, la spiritualité de l'homme, ces vérités qu'on peut regarder comme les pôles du monde moral et le fondement de toute discipline de lois et de mœurs , étoient connues dans tout l'univers; et cet antique patrimoine

du genre humain, recueilli par les Juifs et dissipé par les paiens , n'a pas été ignoré des philosophes. Mais les Juifs avoient placé celte croyance entre eux et les autres peuples comme un mur de séparation; les païens en avoient fait un vain spectacle, les philosophes un secret ; et la religion chrétienne, moins exclusive que le culte mosaïque, plus grave que le paganisme, et surtout plus populaire ou plus sociale que la philosophie, vouloit faire de sa doctrine le lien commun de tous les hommes, la constitution même de la société, et la propriété publique de tous les peuples.

Elle n^i eu , pour ce grand objet , qu'à développer, jusque dans ses dernières conséquences, le principe , fondement de tout ordre social, l'existence de Dieu et la spiritualité de l'homme , et de faire à l'ordre humain et particulier de la société une explication pratique et positive des vérités morales de l'ordre universel des êtres; car le christianisme est la nature intellectuelle appliquée à nos devoirs , comme Tagriculture et les autres arts sont la nature matérielle appliquée à nos besoins.

Ainsi , de Tidée intellectuelle , générale et théorique de la cause première, la religion

chrétienne a déduit la réalité de son existence et de sa présence à la société; de la spiritualité de riiomme, elle a déduit plus expressément, et comme une conséquence naturelle, sa survivance immortelle : elle a, si Ton peut ainsi parler, placé Dieu dans le présent, et Thomme dans Tavenir; et le monde a eu un législateur, la société un pouvoir, et le genre humain un juge.

La loi de l'amour des hommes, autre conséquence de ces mêmes vérités, généralisée pour de grands motifs, enseignée dans de hautes leçons , consacrée par les plus grands exemples, a introduit dans tout l'état social des rapports nouveaux , et bientôt des lois et des mœurs, jusqu'alors inconnues; la constitution naturelle de la société a été fondée ; Pétat même politique de Thomme a été fixé, et sa civilisation, je veux dire sa perfection morale, source de toutes les autres, née du christianisme, a dû s'étendre avec le christianisme, et ne peut désormais périr qu'avec lui.

Nous finirons par une réflexion.

On peut soupçonner dans les esprits, plutôt qu'apercevoir dans des écrits philosophiques, une idée vngue, comme toutes les idées fausses.

mais qui pourroit, à la longue, prendre plus d'influence qu'ion ne pense sur les destinées de l'Europe.

Les destructeurs du christianisme les moins emportés lui font Thonneur de penser ou de dire qu''il a été utile a la société dans son enfance, pour réunir en un même corps les Barbares qui, après avoir détruit Tempire romain, auroientfini par se détruire eux-mêmes, si une loi d"'autorité et de charité n"'étoit venue amollir ces cœurs féroces, et les disposer à Tobéissance aux institutions civiles, en les soumettant au joug de l'autorité religieuse. Mais en même temps on laisse entendre qu'il faut aujourd'hui à la société adulte une autre philosophie, une philosophie plus libérale (c'est le mot d^ordre), qui convienne aux progrès de la raison et des connoissances , à l'indépendance dés esprits, à l'élégance ou à la mollesse des mœurs, et qui soit en harmonie avec le développement des sciences, des lettres et des arts; et comme les esprits superficiels prennent volontiers des rapprochemens pour des comparaisons, on veut, ce semble, établir quelque rapport entre les destinées de la société païenne et celles de la société chrétienne.

On remarque peut-être que le paganisme, avec ses rites pompeux, ses augures et ses auspices, Fappareil politique de ses temples, de ses collèges de prêtres, de ses nombreux sacrifices, fit d'un ramas de brigands la première société du monde païen, société qui dégénéra à mesure que le lien religieux s'affbiblit, et qui périt enfin lorsque le malheur des temps , les désordres du gouvernement , les progrès du luxe et d'une philosophie voluptueuse, qui est aussi un luxe, Tinfluence même d*'une autre religion , eurent afï'oibli le respect d'habitude pour la religion ancienne, et fait déserter ses autels. Ainsi Ton pense, sans le dire, que la chrétienté doit faire place à un autre système de société, et par conséquent de doctrine, aujourd''hui que le christianisme, depuis longtemps déchiré par des guerres intestines , paroîl afibibli dans toute TEurope; et Ton ne manque pas d^qipuyer cette conjecture de doléances hypocrites sur la vicissitude des choses humaines, comme si la religion étoit une institution humaine , et sur la fatalité des révolutions, raisonnement tout-à-fait conséquent à la philosophie de ceux qui, n'admettant ni intelligence ni sagesse dans le gouvernement

de l'univers, ne peuvent reconnoître rien de réglé ni de stable dans la société.

Mais cette philosophie libérale dont on nous menace est-elle une découverte de notre temps? N'*est-ce pas la philosophie d'Epicure, rajeunie par un mauvais vernis de physique et de physiologie modernes? Cette doctrine n'étoitelle pas, même à Tépoque de la naissance du christianisme, plus répandue dans l'empire romain qu'elle ne Test encore parmi nous, et ne fut-elle pas, selon Montesquieu, la première cause de sa chute ? philosophie si licencieuse, que la licence du paganisme ne put la supporter, et qu''elle corrompit jusqu'fi la corruption même. Ce fut précisément la morale épicurienne que le christianisme vint attaquer, autant que les absurdités de la théologie païenne, et son divin fondateur parle plus souvent de la sévérité des maximes de sa religion que de la mystérieuse sublimité de ses dogmes. C'est cependant cette même philosophie que l'on voudroit relever sur les ruines du christianisme. Mais comment pourroit-elle convenir à une société née il y a tant de siècles , et depuis constamment élevée dans la sainte austérité de la morale chrétienne ,

et, les liens de cette forte discipline une fois relâchés , retenir les hommes sur la pente rapide des tolérances?

Dans tout ce qui est soumis à des lois ou à des règles , le progrès vers la perfection consiste à passer de la licence à la sévérité ; la dégénération, au contraire, à revenir de la sévérité à la licence. Ainsi , pour l'art militaire , la perfection est dans la sévérité de la discipline ; pour la justice, dans Téquité sévère des jugemens; pour les lettres et les arts, dans la sévère observation des règles du goût ; pour Thomme même , élément et image de la société , dans la gravité et la sévérité des mœurs, et pour Fhomme parvenu à la maturité, la licence est un opprobre , et la frivolité un ridicule. Sera-ce donc seulement pour la société que la perfection des lois sera leur mollesse, et les progrès de la morale son affoiblissement.^Et qu"'on y prenne garde, la licence des doctrines s'introduit , ou plutôt se glisse dans la société, à Pinsu de l'homme, et par un secret relâchement dans les actions, et bientôt dans les principes. Mais la sévérité, même Taustérité, quand elles se montrent dans quelques institutions, sont accueillies avec enthou-

siasme, quelquefois avec fanatisme, et les nouvelles doctrines, même celle de Mahomet, se sont propagées , plutôt en outrant la rigidité des conseils qu'en affoiblissant la sévérité des préceptes ; preuve évidente que la sévérité d'une règle , quelle qu'elle soit , est à la fois un besoin de notre nature, et un premier mouvement de notre raison.

Aujourdliui tous les gouvernemens veulent être forts , et ils seront obligés d'être sévères ; résultat nécessaire de l'agrandissement des Etats, de l'accroissement de la population; effet inévitable des progrès du commerce, des lettres et des arts, surtout d'une certaine philosophie ; en un mot , de tout ce qui met plus de jouissances et de luxe dans la vie , plus de désirs dans les cœurs, plus d'agitation et d'inquiétude dans les esprits, et qui fait que les hommes se contiennent eux-mêmes avec plus de peine, et sont plus difficilement contenus. La force du pouvoir est aussi la suite nécessaire des discordes civiles ; elle en est même le remède, et Montesquieu remarque, avec raison, que « les troubles , en France , ont toujours » affermi le pouvoir. »

Mais si les gouvernemens veulent et même

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doivent être forts, les chefs des nations voudroient être modérés ; et sans la religion qui s'interpose entre les rois et les peuples, comme ces matières onctueuses qui rendent plus doux et plus libre le jeu des machines compliquées, et empêchent les frottemens trop rudes , la force du gouvernement pourroit n"'être pas sans danger pour les peuples, ni la modération des chefs sans danger pour eux-mêmes. Ainsi, quand Tautorité politique est forte, Tautorité religieuse ne peut être foible, et ce seroit assurément une bien triste compensation à offrir aux peuples, pour la rigueur du gouvernement, que rafloiblissement de la religion; car une société est également en soufîrance, et lorsque le gouvernement est plus fort que la religion, etlorsqu'*il est plus foible, parce qu'alors il n'y a pas assez de morale pour faire supporter la police , ou il n'y a pas assez de police pour appuyer la morale.

Jamais , on peut le dire , les gouvernemens n'ont eu plus besoin de s'aider de toute la force de la religion, parce que, à aucune autre époque du monde, il n'y a eu dans la société' publique, ni autant de lumières vagues ou fausses, ni autant d'hommes à gouverner, et, si

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on peut parler de la sorte, ni autant d''esprits, ni autant de corps. Jamais les sociétés anciennes les plus peuplées, pas même peut-être l'empire romain, n'ont eu, je crois, autant dliommes dans l'Etat que nos grandes monarchies d'Europe, parce que les esclaves, partie si nombreuse de la population totale, gouvernés despotiquement par leurs maîtres, apparlenoient uniquement à la famille, ne faisoient point, comme sujets j une personne de la société publique , et que même , à cause de la constitution plus forte de la famille, les femmes et les en fans étoient moins de l'Etat ju"'ils ne le sont aujourd^iui, et que ne le sont même les domestiques, dont le service a remplacé celui des esclaves. Le christianisme, qui a appelé tous les homnies à la liberté des enfans de Dieu, a rendu à Thomme , même le plus foible d'âge, de sexe ou de condition, sa dignité première et naturelle; il a rendu à la nature humaine ses justes droits; et, sans affoiblir la subordination légitime Aes personnes de la famille envers le pouvoir domestique, il a fait passer dans TEtat la famille ellemême avec toutes ses personnes ; et, conformément «à Tordre, en conservant au pou-

voir domestique toute sa dignité, même à côté du pouvoir public, il a soumis la société particulière de la famille à la société générale de TEtat.

Mais la religion chrétienne, en afFranchissant les corps par Tabolition de Tesclavage et de tout ce qu*'il entraînoit d*'avilissant et de cruel , et par la protection accordée à toutes les foiblesses de Thumanité, a aussi affranchi les esprits de Terreur et de l'ignorance par les connoissances morales qu'elle a répandues partout, et jusque dans les dernières classes de la société. Elle seule a évangéiisé les pauvres , en leur annonçant la bonne nouvelle de leur affi^anchissement civil et religieux (et c'est la première preuve queson divin fondateurdonne de sa mission), et elle a initié Tenfant aux plus hautes vérités delà morale et de la philosophie. Le christianisme a non -seulement affranchi les peuples du joug de l'esclavage, il a , si l'on peut le dire, délivré les gouvernemens eux-mêmes du joug de leur propre despotisme, « souvent, comme le remarque Mon- » tesquieu , plus pesant aux gouvernemens » qu'aux peuples mêmes. » En même temps qu'il a défendu au sujet d'être esclave, il a

affranchi les souverains de la triste nécessité d'être des tyrans , et les rois , jusqu** alors instrumens de servitude, comme les appelle Tacite, ont pu être et ont été en effet des moyens puissans et même les seuls moyens de liberté.

Ainsi , si d'*un côté la religion chrétienne a multiplié, pour les gouvernemens , les soins de l'administration, en répandant plus de lumières et en faisant membres de l'Etat tous ceux qui ne l'étoient que de la famille, de l'autre , elle a rendu plus facile et plus douce l'action des gouvernemens , en inspirant aux hommes des principes d'obéissance envers ceux qui les gouvernent , et surtout des sentimens d'amour et de fidélité inconnus aux peuples anciens. Le pouvoir est devenu une paternité j, le ministère un service , l'état de sujet une dépendance ^/m/^; et les sujets ont été des enfans mineurs , servis dans la maison par tout le monde , et auxquels tout se rapporte , et la vigilance des parens , et les soins des domestiques. Ce changement dans l'état des nations s'est même étendu aux relations de paix et de bon voisinage entre les peuples, et jusqu'à l'état de guerre ; et ce droit pu- II. 28

blic moderne est, suivant Montesquieu, « un » bienfait de la religion chrétienne que la » nature humaine ne sauroit assez, recon- » noitre. »

Ainsi, gouvernans et gouvernés, nous devons tout au christianisme , tout ce qui produit la sécurité des uns et la juste liberté des autres. Nous lui devons surtout cette confiance réciproque, celte indulgence mutuelle qui fait que les gouvernemens peuvent , sans danger pour leur existence , pardonner aux peuples les fautes de Tignorance et de la légèreté; les peuples, sans danger pour leur liberté, pardonner aux gouvernemens les erreurs inévitables et involontaires de Tadminislration; et il a été désormais aussi facile de gouverner par la religion que difficile ou même impossible de gouverner sans elle. Je le répète, nous devons tout à la religion, force, vertu, raison, lumières ; et lorsque nous lui préférons une philosophie qui , par la licence de ses opinions et la mollesse de ses maximes, en poussant les hommes à la révolte, ne peut que forcer les gouvernemens au despotisme, nous sommes des insensés et des ingrats, et nous abandonnons une épouse qui a fait notre fortune, pour

suivre une courtisane qui nous ruine. Et n''avons-nous pas vu la tyrannie lu plus monstrueuse et la plus honteuse servitude, reparoître , après tant de siècles , chez le peuple de TEurope le plus fort, le plus éclairé et même le plus libre, à l'instant que la religion chrétienne a été bannie de Tétat public de cette société^ ou qu'elle n^ a été soufferte qu'*avec les précautions de la haine et sous la protection du mépris?

Qu"'on ne nous parle plus des vicissitudes des choses humaines et de la nécessité des révolutions, pour faire oublier Pinutilité de celles que l'on veut faire , ou les crimes de celles que l'on a faites. Il n'y a de vicissitudes et de révolutions que dans le matériel de la société, comme il n'y a de changement de figures et de formes que dans la matière. Le moral de la société ne doit pas plus changer que le moral de l'homme. Le christianisme , religion de l'intelligence et des réalités , religion de l'âge viril, est le dernier état de la société, comme le judaïsme, religion de l'enfance, religion d'images et de figures, en a été le premier. Si nul autre nom que celui de son divin fondateur n'a été donné aux hommes

pour être sauvés, nulle autre doctrine que la sienne n*'a été donnée à la société pour être bonne et forte ; et si le christianisme pouvoit périr, la société auroit vécu. Elle finiroit , comme nous avons failli finir nous-mêmes, par Texcès de la licence et par l'excès de la tyrannie; et si le progrès de la licence dans un temps, de la tyrannie dans l'autre, n*'eût été miraculeusement arrêté , il n'est pas douteux que notre France , cette fille aîne'e de la civilisation chrétienne, n'eût été réduite en moins d^un demi-siècle à la condition la plus sauvage, la plus malheureuse et la plus abjecte de l'existence humaine.

Sans doute la génération qui auroit vu les premières douleurs de cette agonie du corps social n^assisteroit pas à ses dernières convulsions. Les siècles sont les jours des nations; mais l'intervalle seroit rempli par la lutte sanglante des ambitions, et le choc continuel de la force contre la force : état terrible qui a été telui de Tempire romain jusqu'à ses derniers momens, et qui auroit pu devenir le nôtre; i'tat où tout est malheur pour la société , la force du gouvernement connue sa foiblesse, parce que le gouvernement, même le mieux

intentionné, ne peut être fort sans être violent, ni foible sans être opprimé.

Des prodiges d'union, de courage et de magnanimité , on peut dire aussi de démence et d'orgueil, ont sauvé la France et l'Europe ; mais le principe du mal est toujours subsistant. Ce ne sont point les accidens physiques ni même les désastres politiques qui détruisent une société; et la conquête elle-même, en confondant les vaincus et les vainqueurs, peut la régénérer. Des causes morales peuvent seules dissoudre une société civilisée , parce qu'elles seules ont pu la former. On sait assez ce que peuvent être Tathéisme et le matérialisme avec la culture de Tesprit, la décence des mœurs, les aisances de la vie ; mais que seroient-ils «vec Tignorance , la misère et la grossièreté? Jusqu'à présent, ils n''ont servi qu'aux passions douces et foibles des gens du monde ; mais s'ils venoienl jamais à armer les passions cupides et féroces du mercenaire, si le secret de ces funestes doctrines , long-temps renfermées dans les académies et les cités opulentes, se divulgiioit dans les campagnes, et qu'il n\y eût plus tie Dieu ni de vie future , même pour les chaumières, tout équilibre seroit rompu

entre la force physique de la multitude et la force morale du pouvoir et de ses ministres. Le monde verroit des désordres qu'*il n^a pas vus dans les temps les plus désastreux et chez les peuples les plus barbares , des désordres dont les extravagantes horreurs de 1798 peuvent nous donner quelque idée. Les hommes tomberoient dans une indépendance sauvage, qui n''a jamais été que celle des animaux dans les forêts. La propriété de sa vie, de ses biens, des objets les plus légitimes des affections humaines, ne seroit plus qu'aune possession précaire et disputée. Des voisins seroient des ennemis , et les familles , revenues à l'état de guerre privée dont elles ont eu tant de peine à sortir , entourées de périls et dénuées de protection, redemanderoient à la société, désormais impuissante à les protéger, les armes qu'elles avoient , pour leur commune défense, confiées à l'autorité publique.

Ainsi, lorsqu'un vaisseau a fait naufrage sur une côte abandonnée , et que tout espoir de retour est perdu , les hommes de Téquipage, dégagés des devoirs de l'autorité et des liens de la subordination, et rendus par le malheur à Tindépendance et au soin de leur défense

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personnelle, emportent chacun, de leur navire brisé , tout ce qui peut servir à prolonger et à défendre leur misérable existence.

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