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animal craintif qui revient sur ses pas, parce qu^ilné saitoù se sauver, etla peur qii^en fuyant il communique à un autre animal de son espèce. Si le cerf raisonnoit, même pour le grand motif de sa conservation , il s^éloigneroit des lieux habités par l'homme, il ne brameroit pas au temps de ses amours, pour avertir Thomme de sa présence. On prétend quVm lièvre se sauveroit dans une touffe de joncs au milieu d'un étang : il suffiroit que le hasard Ty eût conduit ime fois pour qu'il y revint ; mais les lièvres, s''ils raisonnoient, ne reviendroient pas au gîte où rhomme les attend, et ils ne consumeroient j)as leurs forces à tourner dans un espace peu «tendu. Y a-t-il, dans l'histoire des animaux, rien de comparable à l'industrie du Jonnicaleo j)Our faire tomber sa proie dans le piège? Il creuse dans un sable mobile, avec un art parafait et selon les règles les plus* exactes de la géométrie, un cône renversé qui offre de toutes parts un précipice aux voyageurs imprudens. Caché lui-même dans le fond de son antre , il lance, avec beaucoup de force, des grains de sable sur les insectes qui, tombés dans la fosse, fotit leurs efforts pour en sortir, et lorsqu'il les a saisis et dévorés, il en rejette les restes
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loin de sa demeure, de peur, dit-on, que la vue de leurs débris n''en éloigne de nouvelles proies. Comment tant de pensées avec si peu de corps ? comment tant d'intelligence avec une organisation si imparfaite, puisque cet insecte manque même d''organe cérébral ! Mais il creusera son cône dans la poussière de mon encrier, il le creuseroit partout, et là même où il ne peut-être pour lui d"'aucune utilité, parce qu'il travaille par une impulsion irréfléchie, involontaire, et qu'il dresse ses embûches là même où il n'y a rien à prendre , comme ma pendule sonne l'heure, lors même qu'il n'y a personne pour l'entendre. En un mot, dans ce que.nous avons appris aux animaux les mieux dressés, je vois notre intelligence ; dansce qu'ils ont reçu de leur nature, je ne vois qu'un instinct aveugle, et prédéterminé ; et, par exemple, a-t-on pu ou voulu apprendre à un chien à connoitre son maître, lorsqu'il entre la nuit dans sa demeure, et qu'encore à une grande distance, il ne peut ni le voir ni le sentir, et qu'il estseul dans la maison à l'entendre? Mais quand même il reconnoitroit le bruit de ses pas, peut-il distinguer la marche de son cheval? et cependant ce gardien fidèle n'aboiera pas, ou aboiera d'une
manière différente, et exprimera le plaisir, et non la crainte ou la colère. Si c'est là de TintLliigence,ilenaplusquerhomme;etrhomme, conduit par sa raison, prouve. moins Tintelligence suprême que Tanimal guidé par son instinct. Maison peut opposer à ces opinions sur la faculté de raisonner et de juger, qu'ion attribue aux animaux, une réponse générale et péremptoire. On ne peut faire connoitre sa pensée que par une expression parlée ou figurée par la parole ou le geste. Les animaux ont-ils aucunes de ces expressions extérieures d''où nous puissions conclure Pexpression intérieure ou la pensée? Les anciens appeloient les animaux privés de raison, muta aniinalia^ les animaux muets, et lorsque la crédulité populaire cherchoitdes présages à de grandes calamités, elle mettoit au nombre des plus sinistres que les bêtes avoient parlé, pecudesque locutœ^ infandum! Et nous-mêmes, malgré nos systèmes, ne serions-nous pas saisis d'étonnement et presque-d'effroi, si nous surprenions un animal, je ne dis pas à parler, mais seulement à faire un geste qui fûtTexpression réfléchie d''une pensée, et non le signe involontaire d'une sensation ou d'un besoin ?
Les animaux , il est vrai , ont l'expression des passions, c'est-à-dire, les cris et les mou vemens involontaires : ils en ont de difFérens pQ.ur l'amour, pour le désir, pour la colère, pour la faim ; et, par ces signes divers de leurs affections, ils s'entendent entre eux, parce qu'ils ont tous les mêmes besoins et les mêmes passions, et que ces besoins et ces passions font partie de leur instinct de conservation, ou comme sentinelles pour les dangers qui peuvent les menacer, ou comme stimuianspour les besoins qu'ils doivent satisfaire; mais les animaux n'ont aucune expression de pensée, de raisonnement, parce qu'ils n'ont ni la faculté de penser ni celle de raisonner, et même dans la parole que l'homme leur adresse, ils n'entendent que le son.
Ainsi, l'homme a toutes les expressions, parce qu'il a toutes les facultés, et le langage articulé, expression propre de l'entendement, et le langage du geste ou du dessin, expression propre d'une imagination éclairée par l'esprit, et le langage des actions libres, expression d'une sensibilité dirigée par la volonté; l'animal, au contraire, n'a que des cris, expressions de sensations irréfléchies, et des mou vemens involon-
laires, expressions ou plutôt impulsions d'une faculté de percevoir des images sans jugement et.sans raison.
L''homme a donc une ame : entendement, ]orsqu''elie conçoit les idées intellectuelles -, esprit, lorsqu"'elle s*'applique aux choses d"'imagination; raison, lorsqu'elle délibère \, jugement, lorsqu'elle prononce ; volonté, lorsqu'elle commande; et ranimai n'a qu'un instinct, c'est-àdire, une faculté de recevoir des images sans entendement qui puisse en tirer des rapports, et une faculté de sentir sans jugement, sans volonté et sans liberté, qui puisse en régler les actes.
Et peut-être n'est-il pas impossible de tirer de cette différence entre l'ame de l'homme et l'instinct de la brute quelques inductions éloignées sur l'immortalité de l'une et la mortalité de l'autre. Les idées d'ordre, de raison, de justice, etc., sont- éternelles comme Dieu qui en est le type ; et s'il y a quelque analogie entre l'objet perçu et le sujet qui perçoit, on peut regarder l'ame qui conçoit ces idées comme un miroir qui réfléchiroit éternellement un objet qui lui seroit éternellement présent. L'ame est immortelle, puisqu'elle est la faculté de
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contempler un objet éternel ; et dans celte société intellectuelle, pouvoir, ministre, sujet, tout est ou doit être éternel ou immortel. Mais la faculté qu'ont les brutes de recevoir des images et des sensations ayant pour objet ce monde matériel et périssable, on peut croire que cette faculté cesse, lorsqu'il n'y a plus de raison à son existence , et que l'objet a disparu par la décomposition des sens destinés à le percevoir. Même pour l'homme, l'immortalité de l'ame ne suppose pas précisément l'immortalité de l'imagination. Il y a apparence que cette faculté doit cesser ea lui , lorsque les objets extérieurs de ses perceptions ont cessé d'être pour lui. Si, comme le définit Bossuet, « l'imagination n'est que la sensation » continuée, » elle doit finir avec les sens. Elle s'afïbiblit même avec eux à mesure que l'homme avance dans la vie; la raison, au contraire, se fortifie, et, de ces deux puissances qui se partagent le domaine intellectuel, l'une s'accroît de tout ce que l'âge et la réflexion ôtent à l'autre.
L'homme possède donc et possède seul la science des moyens et des rapports , la première, ou plutôt la seule science , et celle qui
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comprend toutes les autres; car toutes ses connoissances théoriques et pratiques ne sont que des moyens, la religion , le gouvernement, les sciences, les lettres et les arts. Cest par celte science des moyens que l'homme fait servir à la perfettion de son être physique et moral , individuel et social, la nature toute entière, matérielle et intellectuelle, les animaux et Dieu même , si j'ose le dire ; et c'est dans la découverte de nouveaux moyens et de nouveaux rapports, ou plutôt dans l'extension et le développement de moyens et de rapports connus que consistent les progrès de son esprit et le perfectionnement de son existence. Cest donc là le caractère incommunicable qui dislingue Thomme de la brute, le trait le plus marqué de la différence qui existe entre eux , et qui ne permet pas de rapprocher Vanimal le plus industrieux de l'homme le plus borné. LMiomme naît dans l'ignorance de tout ce qu^il doit savoir, mais avec la capacité d\ipprendre de ses semblables tout ce qu'il ignore, de tout connoître et de se connoître lui-même. La brute, au contraire , naît instruite de tout ce qu"'elle doit faire, mais incapable d'aller plus loin. La raison de l'homme est incertaine, et
les passions Tégarent sur la route, parce qu*'elle n''arrive que par degrés, et eu écarlant ses passions à la connoissance de la vérité. L'instinct de la brute est sûr, même infaillible , et ses passions ne font qu"'ajoQter à sa sagacité, parce que, n^ ayant rien à apprendre, elle doit avoir tout reçu pour la fin qui lui est propre. Ainsi, une horloge ou un baromètre indiquent l'heure ou les variations de l'atmosphère , avec plus d'exactitude que Pastronome le plus exercé.- Je le répète, l'animal naît parfait, ou plutôt fini ; Ihomme naît perfectible et infini , si j'osele dire ; car, dit Bossuet, « il peut trouver jus- )» qu'à l'infini. » La brute n'a rien à apprendre de son espèce , collection d'êtres animés rapprochés par les mêmes besoins, qui ne connoissent rien , pas même la perfection de leur instinct; l'homme a tout à recevoir de son espèce, société d'êtres intelligens réunis dans des idées générales, qui connoissent tout, et même l'imperfection de leur intelligence:
• « Il coivioïtsa foiblesse, et voilà sa puissance (i). »
En sorte que, pour la brute, la perfection re-
(1) M. Delille, poème de V Imagination.
lative est dans Tindividu, Pimperfectibilité dans Tespèce*, pour Thomme, au contraire, Timperfection est dans l'individu, la perfectibilité est dans Pespèce ou la société. L'espèce brute recommence toujours, et tourne sans cesse dans un cercle qu'elle ne peut franchir; Pespèce humaine ne s"'arrète jamais, parce qu*'elle suit une ligne droite, dont elle ne peut atteindre le terme. Aussi la brute, qui trouve en elle-même tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir, est toujours seule , même lorsqu'elle vit auprès de ses semblables, parce qu'acné ne peut rien recevoir de ses communications avec eux; et Phomme, une fois qu"'il a connu Dieu et l'homme*, nVst jamais isolé, parce qu''il a connu la société, et qu'il vit au milieu d**elle par ses pensées, même lorsqu'il en est éloigné de corps.
Quelques partisans d''un principe intelligent dans les animaux n''ont su comment concilier, avec la justice et la bonté de PEtre suprême, l'état de souffrance auquel la brute ainsi que l'homme, est exposée, fondés sur cette raison, que, sous un Dieu juste, nul être ne peut souffrir sans Pavoir mérité.
L''animal souffre sans doute; mais il n'est pas
malheureux, pas plus qu'il n'est heureux en jouissant, parce que la douleur et le plaisir sont des sensations que tout être organisé et animé peut éprouver, et que le bonheur ou le malheur sont des sentimens dont le seul être intelligent et moral est susceptible. En vain la poésie, qui personnifie tout, et même les êtres insensibles, parce qu'elle vit d^iffeclions, prête à ranimai nos sentimens comme nos pensées et notre langage; en vain une sensibilité factice, qui se désespère des plus petites douleurs, donne des larmes aux souffrances de Tanimal : la raison dit que l'être seul est heureux, qui a des idées de souverain bien et une destination naturelle vers le suprême bonheur dont il fait l'application à tous les objefs qui lui offrent quelques traits du bien et du beau qu'il connoit, et quelque avant-goût du bonheur qu'il espère ; que celui-là seul est malheureux qui peut comparer son état présent de souffrance avec le sentiment de sa dignité et la grandeur de ses espérances; que celui-là seul est heureux qui, dans le plaisir, voit ou croit voir en quelque sorte la plénitude de son existence et raccomplissemenl de ses hautes destinées; que celui-là seul est malheureux qui regarde la
douleur comme un châtiment, comme une dégradation de son être et une déchéance de la domination qu^il a droit d'exercer sur les êtres sensibles et sur lui-même; et que Tanimal qui n'a ni ces idées, ni ces désirs, ni cette destination, ni ces espérances, et qui ne peut faire aucune comparaison de son état présent avec aucun autre état, soit qu'il souffre, soit qu'il jouisse, n'est pas au fond plus heureux ou plus malheureux que la plante que Ton arrose, ou que le bois que l'on met au feu; et si nous ne devons pas le tourmenter par caprice, ni le détruire sans nécessité, la raison nous permet d'en user comme de tous les objets sensibles, avec modération, et selon l'exigence de nos besoins.
D'ailleurs, à parler exactement, c'est moins la souffrance qui est un mal que la destruction, dont la douleur est l'annonce et le commencement; c'est moins la jouissance qui est un bien que la vie, dont le plaisir est le plein exercice. Mais la vie elle-même et la mort ne sont un bien ou un mal que pour lêtre qui les connoît, les juge, et qui quelquefois, malgré la nature, et plus fort qu'elle, fuit la vie comme un mal, et cherche la mort comme un bien. Mais, pour
la brute comme pour le végétal, la vie et la mort ne sont rien, rien que du mouvement et du repos, rien qu"'un état que Tune commence, que Tautre finit, et où la mort n'est que la condition nécessaire de la vie.
Ce qui nous induit en erreur sur Tinlelligence que nous supposons aux animaux , et sur les affections semblable^^ux nôtres que nous leur attribuons, ce sont les rapports d'organisation et d'habitudes qu'ils ont avec nous; et encore faut-il observer que ces rapports d'organisation et d'habitudes ont été étrangement exagérés par la légèreté, l'amour du merveilleux ouTesprit de parti. Même pour Tanimal chez lequel ces rapports sont les plus apparens, et qu'on appelle pour cette raison Vliomme des bois, le premier de nos naturalistes, M. Cuvier, réduit à sa juste valeur cette prétendue ressemblance, u On a , dit-il dans » ses notes sur le poème des Trois j^è^nes, )) ridiculement exagéré la ressemblance de )i r orang-outang- avec nous ; et quoiqu'un » écrivain moderne soit allé jusqu'à dire que » Vhomme est un orang-outang dégénéré , la » vérité est que le célèbre orang-outang de » Bornéo, le singe qui s'approche le plus de
» l'homme, n'atteint que trois ou quatre pieds " de haut, est incapable de marcher debout » sans Taide d**un bâton , se Iraine à quatre M pieds plutôt qu'il n'y marche, et ne jouit de )' quelque agilité que lorsqu'il grimpe aux » arbres. Sa physionomie rappelle un peu celle » d'un nègre, quand on le voit de face ; mais » de profil, la%gillie de son museau décèle )) bien vite une brute -, la longueur démesurée » de ses bras lui donne un air hideux d'arain gnée, et quoique ses mouvemens aient quel- » que chose de moins brusque que ceux des » autres singes, que son naturel soit plus doux, » plus aimant, plus docile, il ne paroit pas » qu'il soit de beaucoup supérieur au chien « pour son intelligence ; mais sa conformation » donnera toujours à ses actions et à ses gestes j) une ressemblance avec les nôtres, faite pour » frapper le vulgaire. »
Je reviens aux rapports d'organisation que les animaux ont avec nous; et si, comme le dit lui-même l'auteur des Rapports du physique et du moral, « il est difficile, même à l'homme » le plus réservé , de ne jamais recourir aux M causes finales pour l'explication des phéno- » mènes physiques^ >' j'ose dire qu'il est indis-
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pensable d'avoir recours à ces causes jincdes pour expliquer le phénomène des rapports physiques des animaux avec Fliomme.
En eft'et, si Panimal eût dû n'être entre les mains de Thomme qu'un instrument ou moyen purement passif, comme le bois, la pierre, les métaux, il n'eût eu avec l'homme d'autres rapports que les rapports matériels que ces substances inanimées ont avec le corps humain, des rapports de distance, d'étendue, de pesanteur, d'adhérence ou de divisibilité de parties; rapports que tous les corps ont entre eux, et qui rendent ceux qui servent à nos besoins propres à être mis en oeuvre pour notre inliustrie. Mais les animaux dévoient être pour rhomme des instrumens animés, des moyens actifs, et non pas seulement des matériaux. Us dévoient être des aides pour ses travaux, des compagnons de ses plaisirs ou des ennemis pour son courage. Il leur falloit donc avec nous tles rapports d'une autre espèce. Il étoit nécessaire que l'animal nous vît pour nous reconnoitre, nous connût pour nous retrouver, nous entendit pour nous obéir, qu'il s'attachât à nous pour rester auprès de nous; et ces mêmes facultés qui accoutument à l'homme les ani-
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maux utiles, il les falloit pour Téviter aux animaux malfaisans, qui se multiplient partout où rhomme n^est pas, et reparoissent partout où il n^est plus, mais qui lui cèdent l'empire de la terre , et s'éloignent de sa demeure, là où se montre ce dominateur de Tunivers. Les animaux sauvages semblent même avoir été la première occasion de la civilisation politique de l'espèce humaine, et le premier objet de l'exercice de son intelligence. Les tigres enchaînés par Bacchus, les monstres domptés par Hercule, les lions apprivoisés par Orphée, déposent de celte vérité, que l'homme, au premier âge de la société, a employé à combattre les animaux, ou à les soumettre, une industrie qui, bientôt appliquée à d'autres objets, a été le principe de ses progrès, et trop souvent le ministre de ses passions. Il falloit donc aux animaux une organisation humaine, si j'ose le dire, pour pouvoir servir l'homme ou servir à l'homme; une faculté d'imaginer, pour que nous pussions leur transmettre des images; une faculté de sentir, pour que nous pussions leur donner des habitudes; et, destinés à se reproduire pour durer sur la terre autant que Vhomme, il leur falloit des affec-
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lions domestiques, ou quelque chose qui y ressemble, pour se chercher et s'unir entre eux, et prendre de leur progéniture le soin que nous ne pouvons en prendre nous-mêmes, c'est-à-dire qu"'il falloit aux brutes tout ce qu'elles-ont, et rien de plus : carTintelligence, la connoissance, et par conséquent la raison qu"'on leur attribue gratuitement, seroiènt aussi importunes à Thomme qu*'inutiles à l'animal, incommodes à notre supériorité, superflues pour sa dépendance. Ils seroiènt bien moins soumis, s'ils étoient intelligens, et peutêtre trop semblables à Thomme, ils raisonneroient lorsqu'il ne faudroit qu'obéir. Mais, quoique l'animal, par son organisation, ses sensations, sa mémoire, ses habitudes, ses affections, ses besoins, ressemble en quelque chose à l'homme, peut -on raisonnablement supposer qu'il agisse par )e même principe? Je vois le berger qui ramène et rassemble son troupeau dispersé dans un champ voisin ; son chien le ramène aussi, et même beaucoup mieux que le berger : oseroit-on dire que, dans une action semblable, le berger et son chien sont déterminés par le même motif? Les religieux du mont Saint-Bernard vont à la recher- II. 24
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che des malheureux égarés dans la neige; leurs chiens y vont aussi, et même les découvrent beaucoup plus sûrement : faut-il supposer à ces animaux une intention semblable à celle de rhomme? On dira peut-être que ce sont là des actions morales, et que ceux qui supposent dans les animaux des facultés intellectuelles ne leur attribuent aucune moralité. Une intelligence sans moralité seroit une intelligence sans connoissance des motifs qui la délermiqent à un parti plutôt qu'à un autre, par conséquent une intelligence sans raison , et une intelligence sans raison n'est qu'un instinct; et toute cette dispute ne seroit qu'une dispute de mots, qui céderoit à une définition exacte de ce qu'on entend par instinct et par intelligence. Mais on veut que les bêtes pensent, imaginent, raisonnent, jugent, sinon autant que rhomme, au moins comme l'homme; et alors les bêtes sont, ainsi que l'homme, capables de perfectionner leur intelligence, d'étendre le cercle de leurs connoissances et la sphère de leurs raisonnemens. « La nature des ') animaux pourra s'élever à tout, dit Bossuet, » dès qu'elle pourra sortir de la ligne qu'ils par- » courent. » Si les pies pouvoient, comme on
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l'a dit, compter jusqu'à trois, et même jusqu'à neuf, il n'y auroit pas de raison pour que les pies ne pussent, avec le temps, embrasser le système entier du monde physique; et cependant six mille générations d'animaux, qui se sont succédées depuis Aristote, n'ont rien ajouté à la perfection des espèces : de quelle époque datera leur perfectibilité? A la vérité, on avoue que, pour prononcer sur cette grande question , on attend encore d'avoir réuni un plus grand nombre des faits de l'histoire des animaux, comme si, depuis que le monde existe, il n'y a pas eu autant de faits îi observer que d'animaux, autant d'observateurs que d'hommes, autant de lieux propres à ces expériences que de chaumières.
Et s'il falloit, avec Condillac, attribuer aux brutes la faculté de concevoir des idées générales, cette plus haute fonction de l'intelligence , comme elles ont celle de percevoir des images, ou, avec d'autres philosophes, leur prêter des sentimens, parce qu'elles éprouvent des sensations; s'il falloit leur supposer une intelligence qui s'exprime ou peut s'exprimer par une langue qui leur est propre , et qui peut saisir des rapports, même de nombre.
entre les objets, on ne voit pas ce qui empêcheroit de leur attribuer toutes les facultés qui résultent de Tintelligence et de la mémoire, combinées avec l'imagination, la sensibilité et les besoins ; je veux dire, la réflexion, la connoissance, le jugement, et surtout quelque connoissance de leur état^ et quelque faculté d'en faire la comparaison avec le nôtre : car si les brutes connoissent quelque chose, j'entends d'une connoissance d'intelligence et de réflexion , c'est sans doute les êtres qui sont le plus près d'elles, et qui les intéressent davantage elles-mêmes et nous. Elles devroient donc avoir la conscience de ce que nous leur faisons souffrir, et le désir de s'y soustraire. L'empire ([ue nous exerçons sur elles ne devroit leur paroître qu'une odieuse tyrannie ; et loin que les animaux vinssent d'eux-mêmes retrouver retable qui les enferme, et caresser la main qui les opprime, ils se serviroient de leur force, de leur agilité , même de leur nombre dans les espèces les plus foibles, pour échapper à notre domination , et retourner dans les forêts jouir des douceurs de la vie indépendante, ou , s'ils ne pouvoient se dérober à notre joug , l'excès du malheur les conduiroit à se délivrer eux-
mêmes de leur malheureuse existence ; et cependant cet acte de désespoir, si fréquent chez rhomme, est sans exemple chez Vanimal, qui meurt et ne se détruit pas lui-même -, nouvelle preuve qu^il n'y a rien en lui qui connoisse même son état , et qui puisse commander au corps de s^ soustraire. En un mot, les animaux ne peuvent avoir une faculté de raisonner que pour notre utilité ou pour la leur. Si elle leur a été donnée pour nous servir, ils ne sont que nos esclaves , et la prééminence de l'homme est incontestable; si elle leur a élé donnée pour les éclairer eux-mêmes, quel usage font-ils de cette lumière intérieure ? A quoi leur sert-elle pour leur bonheur et Pamélioration de leur condition ? Pourquoi profaner ces beaux noms de raison et d^intelligence, en les appliquant à un ordre de perceptions toutes matérielles, pour lesquelles Tinstinct des besoins et des appétits peut suffire ; et parce que nous ne pouvons pas expliquer Xinstinct, est-il absolument nécessaire de recourir à la raison , dont le plus noble exercice est de maîtriser les besoins et de modérer les appétits?
Au nombre des caractères qui distinguent rhomme de la brute , il en est un bien déplo-
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rable assurément, que Ton n'a peut-être pî\s remarqué , et qui , cependant , devroit se retrouver dans Fanimal, s'il avoit, comme nous, l'intelligence, la connoissance, la faculté de raisonner, comme il a, ainsi que nous , des passions et des besoins. Je ne crois pas qu'on ait observé chez les animaux \di folie, dans le sens que nous attachons à cette expression ; car l'oiseau du Nouveau-Monde qu'on appelle le fou, habile à saisir sa proie , ne se distingue des autres que par une plus grande sécurité et moins de crainte de l'homme. Le vertigo des chevaux, la rage des chiens, l'épilepsie des bêles à laine, dont le siège paroît être dans le cerveau, sont des maladies qui entraînent toujours la mort de l'animal, et dans lesquelles les fonctions animales et les déterminations instinctives sont troublées et anéanties. Mais cet état de l'homme , dans lequel , sans maladie apparente , sans lésion au moins sensible des organes, pas même toujours de l'organe cérébral, sans désordre dans les fonctions animales, avec la même force vitale, et souvent avec une plus grande énergie de forces musculaires, l'homme paroit absent de lui-même , perd tout empire sur ses déterminations, tout
sentiment de ses affections, même les plus naturelles , tout sou venir de ses habitudes, même les plus constantes, tout soin de sa propre vie et quelquefois tout respect pour la vie des autres , ne reconnoît plus ni les temps , ni les lieux , ni les personnes, n'a plus que des idées incohérentes et se fait des images fantastiques , et cependant peut, dans cet état, vivre en santé, et parvenir à \\n âge avancé; cet état, dis-je, ou un état équivalent, ne se présente jamais chez Tanimal qui a nos maladies, nos besoins , nos passions, si l'on veut; mais qui, n'ayant pas de raison , ne peut avoir le triste privilège de la perdre.
Je finirai par une observation importante. Une hypothèse de physique doit s'accorder avec Texpérience et le calcul; mais un système de morale doit être avoué par la raison , et se trouver en harmonie avec la partie momie de notre être, nos pensées, nos affections et nos sentimens. Il doit être humain^, si Ton peut le dire dans ce sens, pour pouvoir convenir à Fhomme ; et si la science pouvoit méconnoitre cette vérité, et opposer des faits équivoques et des raisonnemens hasardés à cette lumière intérieure, à cette conscience générale du vrai
et du bon, qui prévaut sur le raisonnement, et souvent nous guide plus sûrement que la raison , le goût des sciences ne seroit que Tavarice de Pesprit, et le savant, pauvre de raison , de sentimens et de principes au milieu de ses trésors d'érudition de faits et d'observations, ressembleroit au malheureux qui meurt de faim sur des monceaux d''or.
Cette vérité incontestable s^applique, dans toute son étendue, au système surTintelligeuce des brutes , et l'homme en éprouve un sentiment involontaire de dégoût ou plutôt d'horreur, qui l'avertit même , avant toute autre réflexion, que ce système, inventé par son imagination, ne peut pas être à Pusage de sa raison.
L'utilité que nous retirons du service des animaux , le plaisir que leur instinct nous procure, la familiarité dans laquelle ils vivent près de nous, et partagent notre demeure et notre pain ; ces souvenirs poétiques de notre enfance, et de ces premières leçons que nous avons reçues de l'exemple des animaux , proposé dans d'ingénieux apologues à l'instruction des hommes; ce penchant naturel à Thomme à tout animer de sa propre vie, à personniher
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tout ce qui lui est personnel, penchant qui est la source des mouvemens les plus passionnés de Téloquence et de la poésie ; que sais-je ? l'orgueil qui se plaît à releVer tout ce qui est sous sa dépendance : tous ces sentimens , en un mot, naturels ou factices, disposent notre imagination , bien plus que des ressemblances d''organisation et d'habitudes , à se faire illusion sur le principe qui anime les brutes; et sans les croire intelligentes el susceptibles de nos affections, sans même nous en occuper, nous les gouvernons par notre intelligence , nous les traitons avec bonté, nous leur parlons comme si nous en étions entendus, nous les aimons comme si nous en étions aimés, et cette fiction , qui est sans danger pour notre dignité, n'est pas sans quelque avantage pour nos intérêts, puisqu^en nous attachant aux animaux, elle les rend pour nous plus familiers et plus dociles. Mais si une science fausse et romanesque vient faire un système positif et raisonné de ce qui n^est en. nous qu^une surprise des sens ou une bonté irréfléchie du caractère; si elle veut réduire en démonstration rigoureuse les Métamorphoses d'Oi>ide et les Fables de La Fontaine , elle me force de réfléchir sur
ces instrumens que je nie conlentois d'employer tels qu'ils sont , d'interroger ma raison et la raison de la société sur ce qu'ils peuvent être, et sur la placé qu'ils doivent occuper dans le système général , et alors, je l'avoue , je ne sais quelle répugnance naturelle avertit ma raison, même avant toute considération, de repousser une opinion qui, à la place de l'ordre qui règne dans l'univers, ne présente qu'une horrible confusior». Toutes cts facultés intellectuelles (\m remplissent mes étables, peuplent mes basses-cours, rôdent dans mes greniers; toutes ces intelligences que j'attache à un char, que j'attèle à une charrue , à qui je mets le bât sur le dos et le frein à la bouche , ne me paroissent plus qu'une insolente et ridicule parodie de IMiomme, et une coupable dérision de ses plus nobles prérogatives. Le service des animaux perd pour moi tous ses charmes, et je perds moi-même avec eux ma sécurité. Je voyois en eux un instinct merveilleux, qui suffisoit à leurs besoins et aux miens : je n'y vois plus qu'une intelligence dégradée, qui ne peut les éclairer que sur leur misère, sans leur donner les moyens d'en sortir. Ils étoient pour l'homme des instrumens utiles, ils ne sont plus
qiie de dangereux commensaux. Ce chien si fidèle, qui repose à mes côtés pendant mon sommeil; ce cheval docile, qui me conduit d''un pied si sûr à travers les torrens et les précipices, s''ils pensent, s'ils réfléchissent, sMls raisonnent, ne feront-ils jamais usage de leur raison que pour obéir ? et si les pensées de rhomnie inconnu , de mon semblable , que je rencontre seul dans des lieux écartés , m"'inspirent quelquefois de justes craintes, neprouverai-je jamais un sentiment d'effroi, en me trouvant foible et désarmé au milieu de ce troupeau d'esclaves, qui ont leurs pensées, comme j'ai les miennes, et des moyens d'attaque si supérieurs à mes moyens de défense ?
Résumons. La faculté intérieure qui conduit les brutes , et donne l'impulsion à leurs mouvemens, est bornée dans chaque espèce par son organisation particulière : donc cette faculté est un instinct, et n'est pas une intelligence, une raison, puisque le propre de l'intelligence et de la raison est d'être servie et non bornée, même par ses organes, et de ne pas connoitre de terme à ses recherches et à ses progrès.
La faculté intérieure qui anime l'homme,
commande et dirige ses actions, n''est pas bornée par son organisation , puisque Thomme invente tous les jours de nouveaux moyens d"'étendre la force de ses organes , ou de suppléer à leur foiblesse , et de faire , en un mot , avec des organes artificiels, tout ce que ses organes naturels lui refusent. Ainsi , il vogue sur les eaux, il s"* élève dans les airs, il parcourt la terre, il mesure les cieux, comme il connoîtle passé, juge le présent, prévoit Pavenir, et soumet tout ce qui est, et même ce qui n^est pas encore, à l'action de sa pensée ou de son industrie : donc cette faculté est une intelligence. S'il est nécessaire, pour leur conservation et la destination qu'ils ont reçue, que les animaux tirent quelques inductions des images qui les frappent, qu'ils contractent quelques habitudes parla répétition fréquente des mêmes actes , ces inductions , ou plutôt ces consécutions , qui ne sortent pas des limites de leur instinct, et qui en font partie , ne sont point une raison-, des habitudes ne sont point des raisonnemens, et si l'on veut appeler cet instinct avec ses inductions et ses habitudes une raison , on ne fait que changer l'acception des mots; et une raison bornée aux seuls objets
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matériels, et circonscrite dans un cercle d'*inductions simples et d"'habitudes involontaires, n'est pas ce que les hommes ont, dans tous les temps , entendu par le mot raison : alors on ne dwpute que sur des mots , et si Ton veut être de bonne foi, on conviendra que l'instinct des brutes n'est pas du tout l'intelligence de l'homme, et n'a ni le même usage ni la même destination. Osons le dire : au fond, on ne met pas plus d'intérêt à Tintelligence des brutes qu'à celle de l'homme; mais on veut faire douter l'homme de sa propre raison , et de tout ce qu'elle lui prescrit et lui inspire ; on veut , eh prodiguant ainsi l'intelligence , ôter toute valeur à une faculté qui est commune à tous les êtres, et que l'homme, incertain entre tant d'intelligences, ne croie plus à aucune intelligence , et ne se reconnoisse plus à lui-même qu'un instinct. On a eut surtout, en attribuant l'intelligence aux bêtes , jeter les partisans de l'immortalité de l'ame humaine dans l'incertitude de savoir si l'ame de l'homme est mortelle comme celle des bêtes, ou si l'ame des bêtes est immortelle comme celle de l'homme.
Il y a donc l'infini entre l'homme et la brute, sous le rapport de l'intelligence. Les animaux
ont une faculté de recevoir des images et point d'intelligence des idées, des sensations et point de sentimens , des habitudes et point de réflexions : ils font des mouvemens nécessités par un instinct ou une impulsion, et non des actions commandées par une volonté. Il n'y a donc ni bonheur ni malheur pour ces espèces sans pouvoir, sans devoirs, sans dignité, sans propriété, sans liberté; masses organisées i^ouv se reproduire, vivre et mourir au service de l'homme, et dont il peut user comme de toutes les choses soumises à son empire et permises à ses besoins. Sans doute, son intérêt, et plus encore Tintérêt de la société, lui prescrivent d'en user avec modération, et sa raison même lui défend de se livrer, envers les animaux, à des mouvemens de violence, de férocité ou de caprice, qu^il pourroit porter dans ses rapports avec les hommes; mais les sentimens de respect etd''affection, il ne les doit qu'à Têtre semblable à lui, et il ne peut, sans puérilité, ou même sans profanation , les étendre jusque sur des êtres dépourvus de raison et de sentiment, et qui ne sauroient ni les apprécier, ni les lui rendre.
J'ose dire que ces considérations morales
sont bien autrement décisives pour prouver Tintelligence de Tespèce humaine , et la spiritualité de son principe pensant, exclusivement à toutes les autres espèces d^êtres animés ou inanimés , que ces observations prétendues physiologiques , qui , plaçant la pensée dans les organes, concluent l'identité du principe de quelques ressemblances imparfaites dans les instrumens , n"* élèvent Fanimal que pour dégrader l'homme, ne nous donnent des rivaux que pour nous donner des maîtres, et, par un exécrable blasphème, faire du roi de toute la nature un orang-outang dégénéré.
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vJn ne réfléchit pas assez à la position défavorable dans laquelle certaines opinions placent leurs défenseurs.
Les écrivains qui soutiennent l'existence de la cause première , la spiritualité de Tame humaine, ces croyances générales dont toutes les religions ont fait leurs dogmes , et sur lesquelles tous les gouvernemens ont fondé leurs lois, ne combattent pas pour des opinions qui leur soient personnelles, mais pour la doctrine de tous les temps et de tous les lieux , et le sentiment unanime des nations, instruites par cette raison universelle qui a parlé une fois pour tous les peuples. Certes, il peut marcher avec confiance celui qui se sent appuyé d'une pareille autorité; et quand il resteroit au-dessous d'une si grande cause , ou même qu'il mêleroit à la défense de ces hautes vérités les erreurs particulières de son esprit, il seroit digne d'estime pour ses intentions, s'il n'étoit pas recommandable par ses talens ; soldat imprudent, qui n'auroit écouté que son courage, et se
seroit jeté sans armes au fort de la mêlée. Mais celui qui vient faire secte dans cette unanimité générale de* croyance, et opposer des opinions particulières au sentiment de Tunivers; celui qui, s' annonçant pour le libérateur promis aux nations, ose accuser le genre humain tout entier d'une imbécile crédulité, et venir, après tant de siècles de durée, de recherches et de progrès, révéler à Thomme, à la société, au monde, qu'ils se sont trompés sur tout, et sur la cause première de Tunivers, et sur le pouvoir de la société, et sur les devoirs de rhomme, comment peut-il justifier à ses propres yeux et à ceux des autres cette inconcevable présomption, et ne pas trembler à la vue de TefFrayante responsabilité à laquelle il se soumet? Peut-il, quel qu'ail soit, trouver, dans les flatteries les plus outrées de ses amis, ou dans Testime la plus exagérée de lui-même, un motif suffisant de se croire lui seul plus éclairé que toutes les sociétés ensemble, ou même que tous les hommes célèbres qui, de siècle en siècle, ont combattu les opinions qu*'il défend, ou défendu celles qu'il attaque? et, en portant, aussi loin qu'il puisse aller, le délire de l'orgueil, se croit-il appelé à réformer le monde, II. 25
et pense-t-il que le genre humain atlendil sa venue pour se fixer sur ce qu^il doit croire et ce qu'ail doit pratiquer, et établir enfin sur une base invariable les lois et les mœurs? Et qu'on ne pense pas que j^exagère les prétentions de nos nouveaux réformateurs. « Le cœur humain, » dit Fauteur des i?«^^or/^j est un champ vaste, » inépuisable dans sa fécondité, mais que de n fausses cultures semblent avoir rendu sté— n rite, ou plutôt. c^ champ est en quelque sorte » tout neuf. On ignore encore quelle foule de w fruits heureux on le verroil bientôt produire, » si l'on revenoit tout de bon à la raison, c'est- » à-dire, à la nature. En interrogeant avec » réflexion et docilité cet oracle , le seul véj) ridique , et réformant, d'après ses leçons n fidèles, les institutions politiques et morales, )) on veiToit bientôt éclore un nouvel uni- » vers. »
« Je suis effrayé,, disoit Fontenelle à près de )) quatre-vingts ans, deThorrible certitude que » je trouve à présent partout. » Et que diroit aujourd'hui ce philosophe avec ses opinions timides, et même les philosophes ses contemporains, avec des opinions plus décidées, s'ils étoient témoins des progrès que nous avons
faits dans cette présomptueuse certitude; s'ils voyoient tout ce qui de leur temps paroissoit encore douteux, devenu évident; ce qu'on rejetoit alors comme absurde, devenu probable, et tout ce qu''on ne disoit qu'à l'oreille , proclamé aujourd'hui sur les toits?
Il est vrai que nos sages , honteux d'être seuls, appellent à leur secours l'autorité de quelques anciens sur la formation de l'univers par l'énergie de la matière, ou la rencontre des corpuscules; mais le plus connu de ces philosophes, dont la physique est une absurdité, et la morale au moins un problême, est peut-être plus décrié dans l'antiquité païenne qu'il ne l'est parmi nous; et certes, lorsqu'on ne trouve que des réi^eries dans Platon, que Cicéron n'appelle jamais que le diçin Platon; lorsqu'on ne nomme pas même ce premier des philosophes comme des orateurs romains, il y a aussi trop de partialité à vouloir nous imposer l'autorité d'Épicure, de Démocrite, de Lucrèce, de Pythagore. Un homme d'un bon esprit aimeroit mieux. marcher seul qu'ainsi accompagné; et j'ose dire qu'en soumettant au calcul des probabilités celles qui résultent, pour une opinion ou pour l'autre, du nombre et de la valeur des
autorités anciennes OU modernes alléguées dans Touvrage des Rapports du physique et du moral de l'homme j on ne hasarderoit pas le plus léger intérêt personnel à cette même chance, sur laquelle on ne craint pas d'exposer la morale publique , et le sort des vérités les' plus universellement respectées. Et cependant, si dans la défense de ces opinions suspectes, pour ne rien dire de plus, on avoit pris des conjectures pour des faits, des inductions pour des preuves, peut-être les vœux secrets du cœur pour la conviction de l'esprit, et les complots d'une coterie pour l'opinion générale; si Ton ne s'étoit pas assez défié de la foiblesse, tant de fois éprouvée, des jugemens humains, et des séductions de sa propre imagination : osons le dire enfin, si l'on s'étoit trompé, et que Ton eût trompé les autres, et employé ainsi à égarer les hommes un temps et des talens qui ne nous ont été donnés que pour les éclairer et les servir, comment échapper aux reproches des iiommes et à ses propres remords? et quels (jue fussent les talens et même les vertus personnelles de celui qui auroit donné à la société un si grand scandale, ne pourroil-on pus dire de lui, avec l'éternelle vérité, qu'il
CONSIDERATrONS GENERALES. SSq
vaudrait mieux pour cet homme ri'étre pas né ?
Et je ne parle ici que de ceux qui ne voient dans le matérialisme qu'une théorie philosophique; mais que dire des malheureux qui en font une ressource, et qui embrassent l'athéisme pour étouffer des remords, comme ces breuvages assoupissans que Ton prend pour calmer des douleurs?
Aujourd'hui que Ton ne voit partou tique de îa matière, et que la connoissance de ses propriétés est devenue la grande et même Punique science de l'homme, ceux qui croient aux nouvelles découvertes en morale ne manquent pas d'alléguer, en faveur de leurs opinions, les nouvelles découvertes en physique, et citent avec complaisance les errreurs de physique accréditées par une longue croyance , ou même par Topinion de peuples entiers , que Tautorité d'un seul homme est parvenue à déraciner.
J'admets pour un moment la comparaison ; mais je ferai observer que l'athéisme et le matérialisme ne sont pas des erreurs de morale, mais l'absence et la négation même de la morale, et qu'ils ne pourroient être comparés qu'à
ce spiritualisme insensé , dont rAngleterre a fourni un exemple, qui nie Texistence même des corps, et par conséquent toute la physique, Les hommes, considérés en corps de nation ou de société, n*'ont pas plus nié Texistence de Dieu et la spiritualité de Tame, qui sont le fondement de toute morale, ou plutôt le monde moral lui-même, que Texistence des corps ou le monde physique; mais ils ont souvent fait, selon Jes temps et les lieux, en morale comme en physique, de fausses applications de ces vérités fondamentales ou de ces faits généraux. - Les principes de la morale et ceux de la physique sont d''une vérité reconnue et universelle; les erreurs sont locales et particulières. Sans doute, un homme plus attentif que les autres, et doué d^un esprit plus pénétrant et plus étendu, a pu relever quelques erreurs de morale ou de physique , c^est-à-dire , faire , à l'aide de la réflexion et de l'expérience, des applications plus justes des principes généraux; mais un homme n^a uas pu découvrir les principes de Tune ou de l'autre science, ou les faits généraux eux-mêmes sur lesquels elles sont fondées, pas plus qu'il ne peut les détruire et supprimer, si j^use le dire, une moitié de Tuni-
CONSIDÉRATIONS GÉNÉKALES. 39 l
vers, en niant le monde moral ou le monde physique; celui-ci, horsduquel le genre humain ne peut naître; celui-là, sans lequel il ne sauroit se conserver.
Encore est-il juste d'observer que les hommes sont naturellement disposés à accueillir les découvertes de physique, et à renoncer aux habitudes que des erreurs, ou seulement des opinions contraires, avoient introduites, parce qu\ine connoissance plus exacte des propriétés de la matière, et des nouveaux usages auxquels on peut les employer, ajoute aux égaremens ou aux commodités de la vie. Mais les vérités morales, qui exigent le renoncement aux plus chères habitudes, et quelquefois le sacrifice des jouissances les plus légitimes, trouvent tous les cœurs fermés et toutes les passions en armes, et il faut, pour les faire adopter aux peuples, une autre autorité que celle du talent et même que celle de la force. Il seroit possible que TAcadémie des sciences fit un jour une croyance usuelle et populaire des vérités astronomiques, qui ne sont encore certaines que pour les savans, et qu''elle persuadât aux peuples que le soleil est immobile, et que la terre tourne autour de lui; mais jamais ni Platon, ni Cicéron,
392 considÉratioiN'S générales.
ni toute la puissance des empereurs romains n'auroit toute seule fait prévaloir la sévérité de la morale chrétienne sur la licence du paganisme.
Ainsi, quand, pour justifier l'athéisme et le matérialisme, comme des découvertes de quelque philosophe, on prétend que Thomme a pu relever des erreurs dans la morale ancienne des peuples, comme il en a aperçu dans leur physique, ce raisonnement pourroit tout au plus servir à celui qui nie quelque dogme particulier de telle ou telle religion, en respectant les bases de toutes les religions, c^est-à-dire, à celui qui conteste la justesse de quelque application particulière des vérités générales; mais il nesauroit servir à Thomme quinie les vérités générales elles-mêmes, la religion, la morale, puisqu'il ne veut reconnoitre Pexistence d'aucun fait moral distinct des faits physiques, et qu'il fait Tintelligence divine delà nature matérielle, et l'intelligence humaine de l'organisation corporelle.
C'est parce que l'athée se déclare en révolte ouverte contre le genrje humain, et qu'il sape la société par ses fondemens, en voulant tlétruire les croyances que la société partout a
considératiojns générales. 3g3
regardées comme nécessaires à son bonheur et même à son existence, que J. J. Rousseau met Ta théisme hors la loi de la tolérance générale qu'il accorde à toutes les opinions, et en punit la profession publique parTexil ou même par la mort.
Je reviens à la comparaison que j'ai établie entre les vérités fondamentales de Tordre moral et les vérités premières ou les faits généraux de Tordre physique , pour répondre à l'objection qu'on ne manquera pas de faire, que l'insensé qui nieroit les phénomènes ou faits généraux de la physique seroit aussitôt averti de son erreur par une expérience personnelle, et qu'il n'auroit qu'à marcher pour croire au mouvement, ou à se heurter contre une pierre pour être assuré de l'existence des corps et de leur solidité. Rien de plus certain. Mais si l'homme, être particulier et local , qui n'a qu'un jour à vivre, est averti, dans sa courte durée, par une expérience personnelle, des erreurs dans lesquelles il peut tomber sur les causes et les moyens de sa conservation physique, la société, être général et moral, qui ne vit pas seulement de pain, mais de morale et de lois ; la société , destinée à une
longue existence, est aussi, tôt ou tard, infailliblement avertie, par une expérience générale , des erreurs de morale qui se sont répandues et qui ont gagné les gouvernemens ; elle en est avertie par des révolutions , ou même par sa destruction totale.
C'est là ce qui trompe les faiseurs de nouvelle morale , qui , ne vivant jamais assez pour être témoins des funestes effets de leurs doctrines, et ne voyant toute la société que dans Içur propre existence, se persuadent volontiers que rien n*'est troublé dans la société, tant que rien n''est dérangé dans leurs jouissances personnelles.
Combien quelques philosophes du dernier siècle auroient gémi sur leurs prétendues découvertes en morale, s'ils avoient pu assister, comme nous, au renversement de la société, et voir tout ce qu'ils ontfcdty comme le dit Condorcet , du plus célèbre écrivain de cette époque mémorable ! Ils ont semé le désordre, pour laisser à la génération qui devoit les suivre le malheur à recueilh'r, et tels que ces pères coupables qui se livrent à de dangereux plaisirs, sans prévoir qu'ails lèguent à leurs enfans de cruelles infirmités; ils ont joui un moment
considératioiss générales. 395
d''une célébrité que nous devions expier par de longues infortunes.
Je le dis avec une entière conviction , après l'expérience de notre révolution , les chefs même les plus fameux du parti philosophique du dernier siècle auroient depuis long-temps posé les armes et licencié leurs soldats. Nous en avons la preuve dans des aveux éclatans et de célèbres repentirs; et, à vrai dire, les courses qui se font encore aujourd'hui sur la religion et la morale ressemblent un peu à ces désordres que commettent, après une longue guerre, des bandes indiciplinées qui n"* appartiennent à aucun parti, et sont désavouées par toutes les puissances.
Mais , à ne considérer les vérités fondamentales de la morale, qui sont encore attaquées de temps en temps, je veux dire Texistence de la cause première et la spiritualité de Tame, que dans leur application à Thomme social, et dans les conséquences que le christianisme en a déduites pour le bonheur de Thomme et la stabilité de la société, on peut se convaincre de la supériorité des motifs de la morale chrétienne sur ceux que les doctrines opposées veulent mettre à leur place.
La religion nous apprend que nous avons tous été créés par la même cause, perfectionnés par le même moyen, appelés à la même fin, tous faits à Timage et à la ressemblance de l'être souverainement parfait, tous doués de la faculté de connoitre et d'aimer. Elle nous donne à tous le même Dieu pour père, la même société pour mère, tous les hommes pour frères, le même bonheur pour notre commun héritage, et elle prend ainsi les motifs qui doivent nous unir les uns aux autres, et tous à Fauteur de notre être, dans les idées les plus familières de la vie et de la société même domestique , dans nos affections les plus naturelles, nos habitudes les plus constantes , manifestées par le langage le plus usuel. Elle fait donc réellement, et à la lettre, du genre humain tout entier un état, une société, une famille, un peuple à^ frères et de concitoyens. Elle renferme, ditBossuet, «les règles de la justice, » de la bienséance, de la société, ou, pour )) mieux parler, de la fraternité humaine. » Ainsi , elle ennoblit l'homme le plus obscur, elle relève le plus foible , elle n'ôte pas même au plus coupable le sacré caractère dont elle l'a revêtu ; et, sans faire de riiomme un Dieu,
comme Torgueilleuse philosophie des stoïciens, elle le fait enfant de Dieu,, en même temps qu'elle le {axX. frère de Thomme , puisqu''elle fait de Tamour du prochain un commandement égal, pour l'importance et la nécessité, à celui de Tamour de Dieu même, et jamais rhomme ne pourroit même imaginer des titres plus augustes à sa dignité, des motifs plus puissans à ses vertus, de plus précieui^ g^g^s de ses espérances , de pkis forts liens pour la société. Mais vous qui ne voyez dans Thomme tout entier qu'un fragment détaché de la masse générale de la matière, une composition fortuite d"*élémens terrestres que la fermentation rassemble, et qu'une autre fermentation dissout, une masse organisée enfin pour des fonctions tout animales, cette fragile combinaison de molécules organiques sera à mes yeux de quelque prix ! Je serai plus disposé à respecter l'enlance, maca^ encore inconsistant, opération (^bauchée de la nature, et qu'elle n'achèvera peut-être jamais ! Je pourrai honorer la vieillesse, amas d'humeurs dégénérées, de solides décomposés , de fluides épaissis , machine usée, et dont le frêle assemblage croule de toutes parts! Ce composé chimique, que nous
appelons homme, qui doit bientôt s''évaporer en gaz et se résoudre en fibrine ou en gélatine, je pourrai regarder comme un devoir d'en prolonger la durée, ou comme un crime d'en hâter de quelques instans l'inévitable dissolution ; et lorsque tout ce que vous m'apprene7 de cet animal, organisé dans son espèce comme les autres dans la leur, ne peut me donner de lui une autre^dée que celle que j'ai d'un singe ou d'un chien, ni m'inspirer pour lui d'autres sentimens, il faut tout à coup, et sans préparation comme sans motif, que je passe aux idées les plus nobles, aux affections les plus tendres , et vous m'imposez, envers l'homme, le joug des devoirs, quand vous m'avez affranchi, même de tout sentiment de respect ! Mais si nous ne sommes tous que des masses organisées, il ne peut j avoir entre nous que les rapports qui existent entre des portions de matière , des rapports de distance , de figure , de volume, de mouvement : je vois des rapprochemens possibles , et ne peux concevoir entre nous de réunion nécessaire ou de société; et, grâce aux progrès des lumières, on sait aujourd'hui que même le rapport de ces combinaisons organiques, que l'on appelle des
CONSIDÉRATIONS GENERALES. SqQ
sexes, n'est qu'une affinité chimique , ou, si Ton veut, une attraction élective , telle qu'on prétend qu'il en existe même dans les végétaux, et aussi indifférente que toute autre aux yeux d'un naturaliste. Aussi l'analyste fidèle de l'ouvrage des Rapports dit d'après son maître : « Il n'est pas question dans cet ouvrage de ce «qu'on appelle l'amour, parce que l'amour, »> tel que le peignent presque toutes les pièces n de théâtre et presque tous les romans, n'entre » point dans le plan de la nature , et est une )) création de société compliquée. Mais, à me- » sure que la raison s'épure , et que la société » se perfectionne, V amour devient plus réel » et moins fantastique , et par conséquent^/a^ » heureux et moins théâtral. »
« Et si vous croyez ces conséquences exagérées, consultez les registres de nos cours criminelles, ou plutôt rappelez des souvenirs toujours récens, et dites-nous si jamais l'homme a porté plus loin le mépris de son semblable, si jamais il s'est plus froidement joué de sa vie et de sa mort. Et cependant, tandis que ces coupables doctrines armoient les cent bras de la mort, pour punir des délits contre un ordre de quelques jours, ou plutôt un désordre ima-
giné par Thomme , ces mêmes doctrines, aussi cruelles dans leur indulgence que dans leurs rigueurs, abolissoient la peine de mort pour les crimes commis contre Tordre éternel de la société , établi par Fauteur de toute justice , même dans quelques lieux, pour le crime d'homicide, et toujours par le même principe, et bien plus par mépris de la victime que par compassion pour Tassassin.
» Eh ! qu'est après tout le meurtre lui-même aux yeux d'un matérialiste conséquent, qu'une pierre qui heurte une autre pierre et la déplace , qu''un arbuste qu''un chêne étouffe sous son ombre, ou tout au plus une organisation foibleque détruit une organisation plus vigoureuse,qu'elle détruitsouvent involontairement, et dans un accès de fièvre qu'il faut traiter par des caïmans, et non punir par des supplices? Ces opinions se glissent insensiblement , même dans les traités sur les lois, peut-être dans les lois elles-mêmes, et le criminel aujourd'hui inspire plus de sensibilité que le crime n'excite d'horreur. L'infanticide, qui devient plus fréquenta mesure que les dogmes d u christianisme s'effacent de l'esprit, et sa morale du cœur; l'infanticide a été trop souvent traité avec une in-
CONSIDÉRATIONS GENERALES. ^Ol
dulgence voisine de Timpunité ; et nous voyons le viol, le viol même de l'enfance, le plus grand des crimes contre Thomme et contre la société domestique, puisqu'il est à la fois la profanation de l'innocence et Textrême oppression de Textrêmefoiblesse, puni seulement de quelques années de fers, comme le larcin d'une propriété mobiliaire. » •
Mais enfin , quelle garantie la doctrine des nouveaux moralistes donne-t-elle à la société contre les passions de Thomme , et lorsqu'on ne reconnoît plus de pouvoir suprême sur tous les hommes, quelle peut être encorela raison de leurs devoirs les uns envers les autres et la règle de leurs rapports entre eux? Ecoulons ces docteurs.
« Les philosophes , dit toujours le même » auteur, fondent le principe de la morale sur » le besoin constant du bonheur commun à » tous les individus. Ils ont fait voir que, dans » le cours de la vie, les règles de conduite » pour être heureux sont absolument les mêmes
» que pour être vertueux. » J'entends Cette
bienveillance universelle, cette charité pour tous les hommes que prescrit la morale, même la plus foible , ou plutôt qui est la morale II. 26
4o2 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
même appliquée aux relations des hommes entre eux ; cette disposition constante à s''en- • tr''aider mutuellement, à se faire les uns aux autres Je sacrifice de ses goûts , de ses penchans, souvent de ses intérêts, quelquefois de son bonheur et même de sa vie, les hommes en trouveront le motif dans la poursuite commune des choses dans lesquelles ils placent leur bonheur commun j et dont ils font des besoins constans, dans des concurrences d'ambition et de fortune, dans des rivalités d'amour ou de talent! Ces objets que tous convoitent, et que le petit nombre, quelquefois un seul, peut obtenir, seront le lien de toutes les affections, parce qu^ils sont le but de tous les offerts ; et ces masses or^«/z/5"eV^ pour les jouissances, et sensibles \w%Q^ln. la violence, chemineront paisiblement, sans se heurter, sans chercher à se devancer mutuellement, dans le sentier étroit des honneurs et des plaisirs!
Mais il faut auparavant réformer les idées communes manifestées par une expression générale, qui, dans toutes les langues, fait de concurrent, de rival, de compétiteur, le synonyme d'ennemi. Il faut réformer la nature, qui , en nous inspirant un désir égal de bon-
heur, nous a départi si inégalement les moyens d'y parvenir, et qui n*'a su donner que l'envie pour dédommagement à la médiocrité. Il faut réformer la société , qui n'a établi des lois et des peines , qui n'a armé la justice , ordonné la force, organisé, en un mot, toute la machine des gouvernemens que pour prévenir et réprimer les désordres que ce désir constant et universel , ou plutôt cette fureur de bonheur produit dans la société , et afin que ceux qui , faute de moyens ou de circonstances favorables, ne peuvent, pour ainsi dire, qu'approcher les lèvres de cette onde fugitive, puissent voir sans trop de jalousie leurs concurrens plus heureux s'y désaltérer pleinement.
Aussi les moralistes païens , persuadés que ce désir commun de bonheur, c'est-à-dire, de jouissances, comme l'entendent ces moralistes, loin d'être le principe de la morale, en est le plus dangereux ennemi , ne recommandent à l'homme, pour son bonheur, que de ne rien désirer :
IVil admirari prope res est una , Numici, Solaque, quœ possit faccre et servure bealum.
IIORAT.
Ils ne cherchent pas à diriger les désirs, mais
4o4 CONSIDÉRATIONS GENERALES.
à les étouffer; impuissans à modérer l'homme ils ne savent que l'éteindre, et il n'est question dans leurs préceptes, que d''égalité d'ame, animus œquus (i).
« Les mêmes philosophes ont fait voir que, » dans le cours de la vie, les règles de con- » duite pour être heureux sont absolument les » mêmes que pour être vertueux. » Et à ce propos , on ne manque pas de citer le mot de Franklin, si adroit dans la bouche d''un homme heureux : « Si les fripons connoissoient les » avantages attachés à Thabitude de la vertu, » ils seroient honnêtes gens par friponnerie. »
« Les règles de conduite pour être heureux » sont absolument les mêmes que pour être n vertueux , » et sans doute , par une conséquence nécessaire , « les règles de conduite ») pour être vertueux sont absolument les » mêmes que pour être heureux. » Le bonheur et la vertu sont alors absolument une même chose , et qu'on obtient par les mêmes moyens; mais a-t-on bien réfléchi aux résul-
(1) On peut remarquer que cette froide apathie, qu'ils prenoient pour la vertu, se peint dans les traits des philosophes anciens que la sculpture nous a conservés.
tats pratiques d'une pareille maxime de conduite, et ne voit-on pas que , si les uns placent le bonheur dans la vertu, les autres, et ce sera certainement le plus grand nombre, placeront la vertu dans le bonheur? Et qu'on ne pense pas que les hommes ne trouvent de bonheur que dans les passions, en apparence si douces, à qui une poésie voluptueuse a donné exclusivement le nom de bonheur : Tambition , la cupidité, la vengeance, la haine même, sont des passions aussi violentes et bien plus opiniâtres. Elles sont tout aussi naturelles, ou, si Ton veut , aussi physiques; elles font aussi , dans leurs fureurs, comme Tamour dans ses transports , bouillonner le sang et palpiter le cœur, et elles sont aussi le bonheur, Taffreux bonheur de celui qui les satisfait. Dites-nous, ce bonheur sera-t-il aussi la vertu ? et si , entraîné par vos principes, vous êtes poussé jusqu'*à cette conséquence,* à quel horrible désordre ne livrez-vous pas la société, et quel désert -^ assez sauvage pourra dérober Thomme au bonheur de ses semblables ? Et n^avons-nous pas vu une application réelle et à jamais mémorable de cette doctrine , dans le témoignage que se rendoient à eux-mêmes tant d^hommes
4o6 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
fameux dans notre révolution par leurs excès , qui s'étoient identifié l'épithète de vertueux, comme Fadjectif inséparable de leur nom , et qui, dans le délire de leur civisme, se croyoient de bonne foi peut-être plus vertueux , à mesure qu'ils étoient plus furieux?
Sans doute, la religion peut dire que « les » règles de conduite pour être heureux sont » absolument les mêmes que pour être vern tueux, » parce qu'elle fait de la vertu le douloureux exercice de la vie présente, et du bonheur la condition de la vie future. Le bonheur immense qu'elle promet à la vertu, et les peines sans fin dont elle menace le vice, peuvent, même dès cette vie, faire le bonheur des bons par Tespérance, ou troubler par la crainte le plaisir des méchans. Seule, la religion a connu Thomme, Thomme qui joue avec tant d'imprudence l'avenir contre le présent, et le bonheur contre ^e plaisir, et dont la raison, pour triompher d'un instant de passion, n'a pas toujours assez des craintes ou des espérances de toute une éternité. La société civile peut dire aussi dans un sens que « les » règles pour être heureux sont les mêmes » que pour être vertueux. » Elle peut le dire
au scélérat qu''une conduite criminelle a conduit sur un échafàud, et qui expire flétri par les lois et déshonoré aux yeux des hommes. Mais lorsqu'on rejette les dogmes de la religion, et qu'on peut échapper à la vengeance de la société, quel peut être le sens de cette maxime? Et d'ailleurs, combien de crimes que la société ne connoît pas assez pour les punir ! combien même qu'elle ne peut connoître ! combien de fautes qu'elle ne punit pas, même lorsqu'elle les connoît! et suffit-il, après tout , pour être vertueux , de n'avoir pas mérité le dernier supplice?
Sans doute , la tendresse pour ses proches , la fidélité à ses amis , la régularité à remplir des devoirs honorables et bien payés, la bienfaisance envers la veuve et l'orphelin , les œuvres éclatantes et quelquefois fastueuses d'humanité , toutes ces vertus faciles de tempérament et de circonstances'peuvent être confondues avec le bonhieur, puisque, loin qu'elles exigent de nos penchans aucun sacrifice, il nous en coûteroit de nous y refuser, et qu'elles reçoivent presque toujours leur récompense dans ce monde, aujourd'hui surtout qu'on a soin de les faire enregistrer dans les gazettes.
4o8 CONSIDÉRATIONS GENERALES.
Mais les vertus obscures et pénibles, qui n'ont pour témoin que la conscience, et que Dieu pour juge, ces vertus héroïques que les hommes ignorent , et trop souvent calomnient , et qui exigent le renoncement à nos goûts ou à nos répugnances, à la vie même, et Quelquefois à la mort, sont un devoir, un triste et fier honneur, si l'on veut, comme dit Corneille, et ne sont pas un bonheur -, et c^est confondre toutes les idées et tous les sentimens, c'est ôter à la vertu son plus bel accompagnement, et je ne sais quoi d' achevé , dit Bossuet, que le malheur ajoute à la vertu, que d'appeler heureux le soldat qui expire ignoré sur le champ de bataille, loin de sa patrie et de ses proches, le magistrat ou le ministre des autels qui consument lentement leur vie dans des fonctions ingrates et pénibles; et oseroit-on soutenir que la Sœur de charité, qui renonce à tous les avantages de la jeunesse et de la fortune pour s'ensevelir dans des lieux infects , et vouée toute sa vie au soulagement des infirmités les plus dégoûtantes, et pour des hommes qu'elle ne connoît même pas, est plus Jicureuse qu'une épouse honorée, entourée de toutes les douceurs de l'opulence, au sein d'une
famille chérie et crune société agréable ?
C'est, au contraire, Talliance de la vertu et du malheur qui forme le beau idéal dans l'ordre moral -, et les peuples éclairés ont tous, dans leurs représentations dramatiques , montré les plus grandes vertus aux prises avec de grandes infortunes : idée vraie et naturelle, dont toutes les religions ont fait un dogme , et particulièrement la religion chrétienne, qui n'est toute entière que le beau idéal de la morale mise en action , et qui , après avoir composé la vie , comirie un drame , du long combat de la vertu contre le vice , a placé au dénouement le triomphe de la vertu.
Ceux qui prétendent que les règles pour être vertueux sont absolument les mêmes que pour être heureux, pressés d'expliquer leur doctrine , et d'en faire l'application à l'état vrai de l'homme et de la société, croient échapper aux raisonnemens de leurs adversaires, en soutenant que la vertu trouve toujours en elle-même sa récompense, et le crime son châtiment , et que le méchant est malheureux par ses remords, comme l'homme juste est heureux de la beauté idéale de la vertu. Ce sont de fausses idées, sans application possible
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à la société, et dont l'effet inévitable, partout oii elles se répandent, est de ruiner toutes les maximes sur lesquelles reposent l'ordre public et la sûreté personnelle. Sans doute, la vertu a ses joies saintes , et même au sein des souffrances : c'est la mère qui enfante avec douleur, et qui , même en expirant, sourit à celui qui lui cause la mort; mais la vertu n'est pas le bonheur. Si elle étoit essentiellement heureuse dans ce monde, elle ne seroit pas vertu , parce qu'elle ne seroit pas un combat , et , comme la gloire , elle n'a de prix qu^autant qu''elle est chèrement achetée. Hélas ! et , imparfaite comme elle est , la vertu elle-même n''est pour nous , si j"* ose le dire, qu\in tourment de plus. L'homme , même le plus vertueux, ne peut se considérer sans pitié, et iln'appartient qu'à l'être souverainement parfait d'être heureux de la contemplation de lui»même. Non, la vertu n'est pas le bonheur, elle n'en est que le gage et l'espérance; et quand l'éternelle vérité nous dit, en parlant de la première de toutes les vertus, la persécution soufferte pour la justice^ heureux ceux qui souffrent j elle ajoute aussitôt, parce qu'ils seront consolés; et ainsi elle place hors de
rhomme le prix de ses sacrifices, comme elle y prend le motif de ses vertus et la règle de ses devoirs.
On veut que le coupable soit toujours puni par ses remords. Mais il faudroit d'abord trouver des remords au fond de ces âmes où Ton n''aperçoit presque jamais que des regrets; et si les remords sont produits par la considéralion de la beauté de la vertu et de la difformité du vice, où trouver le germe des remords dans des hommes dont Tabsence de toute éducation et la grossièreté des habitudes ont abruti l'es- ])rit, ou dans ceux dont de fausses doctrines et une vie entière de désordres ont corrompu le cœur? SMl faut en appeler à Texpérience , aperçoit-on dans le monde de fréquens exemples de ces réparations éclatantes qui sont le fruit des remords, et les scélérats condamnés au dernier supplice ne périssent-ils pas presque tous avec une insensibilité stupide, qui rend le spectacle de leur châtiment plus dangereux peut-être pour les mœurs publiques que ne le seroit même la certitude de leur impunité? <{ Notre philosophie, dit J. J. Rousseau, en dé- )» livrant ses prédicateurs et ses disciples de la )> crainte d'une autre vie, a détruit pour jamais
4l2 CONSIDÉRATIONS GENERALES.
>j tout retour au repentir. Ne voyez-vous pas » que depuis long-temps on n'entend plus parler » de restitutions , de réparations, de réconci- » liations au lit de la mort; que tous les mou- )) rans sans repentir, sans remords, emportent , w sans effroi dans leur conscience^ le bien d'aii- )) triii, le mensonge et la fraude, dont ils se charw gèrent pendant leur vie? y) Et après tout,' avec quelque emphase que la philosophie déclame sur la beauté idéale de la vertu, sur les peines intérieures qui suivent le crime, quelle garantie offrent à la société, pour prévenir des actions matériellement criminelles, ou pour encourager aux actes réels et extérieurs de vertu, des récompenses ou des chàtimens métaphysiques, dont Tintéressé lui seul est juge, et dont personne nVst témoin ?
Mais vous qui, doués de cet heureux naturel qui vous fait voir le bonheur comme la récompense nécessaire de la vertu, et le malheur comme la suite infaillible des actions vicieuses, avez-vous réfléchi aux conséquences de cette opinion, ou plutôt de cette illusion, après des événemens qui ont produit des revers si accablans ou des prospérités si inespérées? Ils étoient donc bien coupables, ceux qui ont
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été si malheureux! Ils étoient donc bien vertueux, ceux qui ont éprouvé de si heureux destins! Voulez-vous accuser toutes les infortunes, ou prenez-vous à lâche de justifier toutes les prospérités? Je ne sais même si, au sortir d'une époque où Ton a vu les derniers malheurs être le partage des plus grandes vertus, et des fortunes si prospères qui ont été le prix des plus grands forfaits; je ne sais si cette doctrine, qui place la récompense de la vertu dans la vertu même, et la peine suffisante du crime dans les remords, ne ressemble pas un peu trop à une dérision. On diroit qu'ion accorde généreusement aux malheureux les honneurs de la vertu, pour se dispenser de les plaindre, tandis qu'on se résigne courageusement aux remords qui suivent le crime, en s'en réservant le profit. On garde pour soi la morale d'Épicure; on impose aux autres le stoïcisme de Zenon. Quand on est heureux on est vertueux : c^est peut-être ce qu'on se dit à soi-même : mais quand on est vertueux, on est assez heureux : c''est ce qu''on applique volontiers aux autres, et Tony gagne d'être aussi tranquille sur le bonheur de son prochain que sur sa propre vertu.
Archimèdedemandoitun point d'appui hors
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de la terre, pour la soulever; nos nouveaux moralistes, plus confians dans leurs théories, s^appuient sur nos passions pour agir sur nos passions elles-mêmes, et cherchent dans Thomme le motif des vertus de Thomme, comme ils y trouvent le prix de ses sacrifices et la peine de ses crimes. La raison, nous disent-ils, suffit toute seule pour nous conduire à la vertu; l'intérêt seul suffit pour nous détourner du vice et nous éclairer sur notre bonheur. Mais quels sont ces guides qui, loin de devancer nos pas, ne viennent jamais qu'après nous et arrivent toujours trop tard? La raison, sans doute, parle avant que le désir ne soit satisfait; mais elle n"'est écoutée que lorsque la passion est refroidie. Nous connoissons toujours assez l'intérêt que nous avons à pratiquer la vertu; mais nous ne le sentons jamais que lorsque la vertu est pratiquée et la faute évitée. L'homme, avant que la passion ait fait entendre sa voix impérieuse, connoit les motifs qui doivent diriger sa conduite : il les représenteroit tous à un ami qu'il verroit engagé dans la terrible lutte de la passion contre le devoir. Pourquoi ces motifs disparoissent-ils de son esprit au moment d'en faire usage?
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pourquoi ne voit-il plus alors qu^à travers un nuage, ou même ne voit-ils plus du tout ce qui lui avoit paru auparavant^ et qui lui paroitra aussitôt après, si clair et si évident? Mais quand la passion est satisfaite, le nuage se dissipe, Févidence reparoit, la raison parle à son esprit avec plus de force, et il ne conçoit pas qu^il ait pu la méconnoilre : lumière désespérante, qui n''éclaire que des chutes; ami infidèle qui disparoit au moment du danger, ou même, trop souf ent séduit par les passions, cherche à justifier ces mêmes penchans qu''il n'a pas su réprimer. Les hommes connoissent tous leur intérêt, je le veux ; mais le grand intérêt, le seul intérêt, pour un homme passionné, est de se satisfaire: tout autre plus éloigné s'évanouit devant celui-là, et il faut, pour le rappeler à son esprit, la dure et tardive leçon de Texpérience. En un mot, et ce mot résout la question, la raison de Thomme n'est que la passion domptée: donc la raison toute seule ne suffit pas pour dompter la passion. L'intérêt de l'homme est la vertu pratiquée : donc la considération de notre intérêt ne suffit pas pour faire pratiquer la vertu. Aussi la religion, qui connoit l'homme et le fond qu'il peut
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faire sur sa raison, ne donne pas de conseils, elle intimé des ordres; et, au lieu de balancer doctement les motifs et les raisons qui doivent nous détourner de céder à nos penchans, elle nous donne, pour toute maxime de conduite, le précepte simple et positif de fuir les occasions du crime, assurée qu'elle est qu'avec notre raison etses raisonnemens, notre intérêt et ses motifs, la philosophie et ses sentences, souvent même, malgré des secours plus puissans, nous y succomberons infailliblement.
Et ces autres opinions qui rapprochent rhomme de la brute, et ne les distinguent entre eux que par des degrés plus ou moins parfaits d'organisation, croit-on qu'elles puissent être avancées sans conséquence et soutenues sans danger ? Ces opinions tiennent à trop de points qui intéressent puissamment les hommes, pour ne pas prendre, à la longue, une grande influence sur la conduite de la vie et même sur Tétat de la société. N'est-ce pas par une suite inaperçue de pareilles doctrines que quelques nations ont fait leurs dieux des brutes , que des sectes entières de philosophes se sont abstenues d'employer les animaux aux usages nécessaires de la vie, que certains peu-
pies ont encore pour quelques animaux un respect superstitieux, et leur prodiguent des soins qu'ails refusent à Thomme, et que nousmêmes enfin , depuis un siècle , observateurs si attentifs , historiens si éloquens de leurs hahitudeSy de leurs mœurs , de leurs passions, de leur intelligence; historiens , non - seulement de Tespèce, mais même des individus (et déjà nous avons la Biographie des chiens célèbres) (i), sommes devenus des maîtres si sensibles, ou plutôt des complaisans si ridicules d^animaux tout-à-fait inutiles.
Mais lorsqu*'on compare la brute à Thomme, on n''est pas loin d'assimiler Phomme à la brute. Si la raison murmure de cette dernière conséquence, les passions s'en accommodent, et elle est naturelle à nos penchans, parce qu'elle laisse le champ libre à nos jouissances. De là ces systèmes physiques de morale, qui ne voient Tame de Phomme que dans l'organisation de son corps , ses vertus que dans ses plaisirs, ses devoirs que dans ses besoins; dans ses jouissances, même les plus criminelles,
(1) Cet ouvrage a été annoncé dans tous les journaux .