SABLE
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^^nnœj T^/irelie'M
(y est à tous les Rois^ puisque tous les Rois sont frèreSy que fose faire hommage d'un écrit qui peut y sous leur puissante protection y préparer le retour de la politique aux voies qu'elle a depuis trop long-temps abajidonnées,
La société chrétienne condamnée, ainsi que r homme, à passer par V enfance et la jeunesse pour arriver à l'âge înilr, a vu ses pre~ mières aimées s'écouler dans ce t rainai l intérieur de déi^eloppeniejit, Jiaiurel à tout corps organisé qui tend à sa perfection.
Au quinzième siècle la société sortit de l' enfance. Les passions s* évcillètvnt y toujours plus
avancées que la raison; elles firent irruption dans les esprits ^ et rejetèrent j, comme trop séi^ereSy les doctrines qui aboient présidé à réducat ion du premier âge.
Elles voulurent faire une autre religion, une autre politique y une autre société.
Dans cette confusion universelle y Dieu ne fut pas plus respecté que les rois ; et la royauté y partout oit s'en étoit conservé limage, fut sommée de recevoir , des mains de ses sujets, Vinvestiture du pouvoir quelle ne tenoit que de Dieu.
Ces doctrines se sont répandues dans la chrétienté, et en ont troublé successivement toutes les parties.
La France, Vaînée de toutes les sociétés, et qui avoit étendu sur toute l'Europe la domination de sa langue, de ses arts, de sa littérature, de ses exemples, la France, après avoir long-temps contenu la fureur du torrent, a cédé à sa violence; et il n'est pas besoin de rappeler aux rois de l'Europe, qui tous en ont été atteints , les évènemens qui ont signalé cette sanglante période de noire histoire.
Dans son désespoir, l'Europe s est levée.
elle a couru aux anncs; mais y en arrêtant les effets y elle a laissé subsister les causes; et si elle a repoussé les armées y elle a peut-être
accrédité les doctrines Le volcan brûle et
gronde encore y même après que V explosion a cessé.
Les erreurs y qui veulent s'affermir malgré la nature qui les condamne à une étemelle mobilitéy entretiennent donc dans la sociétéy par ces efforts impuissansy un état d'agitation et de trouble qui menace tout ce qui n'est pas encore renversé^ et recommence sans cesse le fragile édifice élevé par t ignorance et VorgueiL
Mais peut-être V excès du désordre éclairera les esprits; peut-être Vâge mûr y revenu des illusions de la jeunessCy redemandera la lumière y qui peut seule lui faire retrouver la vérité
Oesty s'il est permis encore d*espérery pour hdier cet heureux moment y que fose mettre, sous les jeux des Princes cli retiens y un exposé simple etjidèle du sjstème éternel de la société.
Depuis long-temps voué à sa dcfensey je
Vllj
termine par cet écrit ma longue carrière, Cest pour le bonheur de vos peuples ^ Rois chrétiens^ cest pour le vôtre et celui de vos illustres maisons^ que je l'ai entrepris.
Daignez en agréer l'hommage ^
Le Vicomte DE BONALD, |)air îrt Sxance,
Avant d'exposer mes principes de philosophie appliquée à la société, j'ai dû considérer Télat actuel de la philosophie en France.
On peut ramener à trois écoles différentes les systèmes philosophiques qui partagent aujourd'hui les esprits.
C'est ce qu'a fait M. Ph. Damiron (i) dans son Essai sur r Histoire de la Vhiloso'phie en France au xix*^ siècle , essai dont cette introduction n'est que l'analyse.
Il pourroit y avoir plus d'exactitude , et peut-être d'impartialité, dans les jui;emens que M. Damiron porte sur quel([ues-uns des écrits qu'il examine : il est si dilUcilo d'être entièrenuMil juste envers ceux dont on ne })ar-
(i) AloVs aijn'gr , depuis uoiuiik' professeur Av philosophie au c()llî'{»,e royal de (]harleuia^;nc.
lage pas les sentimens! mais, tel qu'il esl, ÏEssat suffit au dessein que nous nous sommes proposé. S'il n'expose pas avec assez de fidélité ou de connoissance les systèmes particuliers qu'il combat, il indique avec assez de précision les différentes écoles auxquelles ils appartiennent; or, ce sont les écoles de philosophie, et non les philosophes, que nous considérons dans cet écrit.
M. Damiron commence par l'école sensualiste y expression adoucie, équivalente de maièrialiste.
Ce système seroit assez fidèlement traduit par cette définition de l'homme tirée de Saint- Lambert : (( L'homme est une masse organisée y) et sensible, qui reçoit l'esprit de tout ce qui » l'environne et de ses besoins. »
Dans ce système, les organes matériels sont tout l'homme, et même l'homme intelligent; la pensée est une digestion ou une sécrétion comme toute autre ; elle est, dit Condillac, la seiisaiion transformée .
« Ici, dit M. Damiroii, les applications » naissent d'elles-mêmes. Elles sont toutes en )) harmonie avec l'idée générale dont elles )) émanent. S'agit-il, en effet, de savoir ce que » c'est que le bien, ce que c'est que le mal? » la réponse est aisée. Le bien est tout ce qui )) tend à conserver l'homme, c'est-à-dire, l'or- » ganisme; le mal est tout ce qui tend à le )) détruire ou à le détériorer. Rien au-dessus )) du bonheur physique , rien de pis que les » souffrances du corps : le bien suprême est la )) santé. Aussi le vice et la vertu ne peuvent » être que l'habitude volontaire des actes con- » formes ou contraires à la loi de la conserva- » tion (toujours des corps ou de l'organisme). y) Tel est le fond du catéchisme de V^olney : » c'est là toute sa théorie. On regrette scule- » mont d'y trouver des lacunes, l'une relative » aux arts, l'autre à la religion. Sans doute, il y) ne juge pas ces deux formea de l'activité » humaine assez positivement utiles à la eon- » servation de l'individu pour en tenir compU^
» on en recommander Tnsage. C'est nn tort et » nne errenr ; car, d'abord, il y a dans la cnl- » ture des arts nn charme honnête , etc, etc. y> Qnant au sentiment religieux, T^olney fait » phis que le négliger, il le repousse et le » proscrit ; il ne veut ni de la foi ni de l'espé-
» rance, etc. »
Commt^nt Volney auroit-il pu parler de religion, lorsqu'il ne reconnoît point d'ame distincte des organes, et qu'en auroit-il pu dire? Nous remarquerons seulement que, de la part de M. Damiron, l'expression de lacune est bien foible en parlant de l'absence de la religion dans un système de philosophie.
M. Damiron rejette ce système désolant, dont Locke, parmi les modernes, a jeté les ibndemens, lorsqu'il élève la question de savoir si la niîttière peut recevoir la faculté de penser; que Condillac avec sa sensation transformée a continué et rendu populaire ; et qui, à quelques ditférences près, est, selon M. Damiron, le système de MM. Cabanis (revenu de-
puis à des idées plus saines), Desttitt de Tracy, Volney, Garât ^ Gall, jixaïs, JBroussais (ce dernier omis dans la première édition de l'^'^sai, et nommé dans la seconde), tous philosophes sensualistes ou matérialistes , et même M. La Romiguièrey que M. Damiron classe parmi eux, parce que, dit-il, cde principe qu'il )) professa d'abord, qu'il modilia ensuite, savoir, » que toute idée a sa source dans la sensation, » offre assez de traces de ce système pour pou- » voir sans inconvénient en prendre le nom » et le drapeau. »
INous ne nous arrêterons pas plus lonj; temps sur cette doctrine abjecte, réfutée dans nos Recherches phiiosophiquesy etc., et M. Damiron l'a remarqué : elle animalise l'homme, en n'olVrant à ses désirs et à son activité que des jouissances matérielles; elle laisse la vertu soullVante sans récompense, le crime heureux sans chàlimcnt, la conscience sans remords, 1 homme sans avenir et sans consolation j cl, comme elle ne voit d'autre bonheur (jue la vi
^ueur corporelle, et nie tout autre devoir que celui de la conserver, elle semble imai^inée tout exprès pour les médians, que Hobbes appelle des enfans robustes.
La seconde école, dans l'ordre suivi par M. Damiron , est l'école théologique , spiritualiste ou catholique (car il lui donne ces trois noms), et que nous appellerons l'école de philosophie religieuse, représentée par MM. de Maistre, de La Mennais, de Bonald et d'Eckstein.
Ceux-là croient l'homme une intelligence servie par des organes^ intelligence distincte , par conséquent, de l'organisme, éclairée sur son origine, sa nature, ses devoirs et sa fin, non, comme le dit l'auteur de ï Essai, par une inspiration que les catholiques laissent aux protestans, mais par une révélation divine, positive, extérieure, transmise jusqu'à nous par un enseignement traditionnel ou historique; doctrine qui ne prend pas son point (raj)pui dans l'homme , dans sa sensation ,
IINTIIOUUCTION. -J
comme l'école sensualiste, ou dans sa conscience, comme l'école éclectique j mais en dehors de l'homme, ou en Dieu.
La troisième école de philosophie est l'école éclectique , qui s'appelle aussi , on ne sait pourquoi, s-piritualiste ^ rationnelle y car elle n'est proprement ni l'nn ni l'autre; école éclectique, c'est-à-dire qui cherche pour choisir, renouvelée des Grecs, grands chercheurs de philosophie : Grœci, dit saint Paul, sapientiam quœrunty et dont MM. Bérard, Virey, Kératri/y Masaias, Bonstesten , ^ncillon , T)roz, de Gérando, Maùie de Biî^an, Royer-Collai'd, Cousin, Jouffroy, et M. Damiron lui-môme, sont les disciples ou les apôtres.
Puisque le caractèrcî de cette école est de choisir, et par conséquent de chercluM*, il semhleroit naturel d'attendre, pour la délinir, de savoir si elle a iini de clu^rcher, et ce qu'elle a enfin trouvé et choisi. JNous ne le savons pas, et, s'il i'aut en croire M. Damiron, elle ne le sail pas elle-même, et il est diilieile tiu'elle puisse
jamais le savoir, tant il y a de différences et même de contradictions dans les recherches laites à la fois par tant de philosophes, et d'incertitude dans leurs choix. «La philosophie de )) l'éclectisine, dit l'auteur de V Essaie plus di- » verse et plus confuse , a plus de peine à se » rallier à un nom et à un drapeau. » Ce ne sont cependant pas les noms qui lui manquent, puisqu'elle en a, dans V Essai de M. Damiron, plus à elle seule que les deux autres écoles ensemble 5 ni les drapeaux , puisqu'elle en a autant que de philosophes. Mais c'est tout-à-fait la faute de l'éclectisme lui-même; c'est à une école qui sait, ou croit savoir, et non à une école qui cherche et cherchera toujours, qu'un homme supérieur peut attacher son nom et son drapeau. Ainsi, continue M. Damiron, (( l'éclectisme n'est pas le même dans tous les y> temps; il dépend des opinions au milieu des- » quelles il intervient; aujourd'hui il se trouve y) entre le sensualisme et la théoloi^àe ; il con- » siste, par conséquent, dans un spiritualisme
» rationnel. Bien dos différences séparent sans » doute les écrivains assez nombreux que nous » rangeons dans cette classe. Outre le génie, » qui n'est pas le même, il y a encore des » questions qui sont loin d'être identiques ; » mais ce qui leur est commun à tous est de » ne prendre leur doctrine ni dans le système » de la sensation , ni dans celui de la tradition » (de la révélation), mais dans un système )) moyen, qui, plus large que le premier et )) plus positif que le second , s'attache bien » moins à repousser qu'à modifier l'un et )> l'autre, moins à les nier tous les deux qu'à » les compléter, les éclaircir, et à leur em- )) prunter avec critique ce qu'ils peuvent avoir )) de vrai. »
Ainsi l'éclectisme n'est pas proprement une doctrine, mais il est en quelque sorte deux doctrines; il n'est pas un système suivi dans toutes ses parties, « il dépond des opinions » au milieu desquelles il intervient; aujour- » d'iiui il so trouve entre le sensualisme ot le
» spiritualisme, » demain il peut se trouver peut-être entre l'illuminisme de Saint-Martin et celui de Swedemborg. (c Bien des différences )) séparent les nombreux écrivains que nous )) rangeons dans cette classe ; mais ce qui leur » est commun à tous, est de ne prendre leurs » doctrines dans aucun des deux autres sys- » tèmes, mais dans un système moyen plus )) large que l'un , plus positif que l'autre , et )) qui s'attacbe moins à les nier qu'à les com- » pléter. »
Cette explication du système éclectique n'est pas très - philosophique , au moins dans l'expression. Que signifie en effet rendre plus large le système matérialiste, et plus positif le système théologique ou religieux, et les compléter tous deux? Le système matérialiste est aussi large qu'il peut l'être; il est surtout simple et complet; il n'admet qu'une substance, la matière, et il en fait tout et même l'intelligence; il en fait son Dieu et son homme. Rien certainement de plus simple et de plus coniplel. Lui
ajouterez-vous, pour le rendre plus lanje, une ame distincte des organes? ce ne sera plus le matérialisme, mais le système opposé, qui admet les deux substances. Ne lui ajouterez-vous qu'un peu d'ame et retrancherez-vous quelque chose à son organisme? il n'en sera ni plus large ni plus complet, et, d'odieux qu'il est, il deviendra ridicule.
D'un autre côté , le système religieux du catholique est aussi positif qu'il est possible qu'il le soit, fondé sur une révélation écrite, transmise jusqu'à nous d'âge en âge par la tradition, base universelle de la législation de tous les peuples, conservée fidèlement par le plus ancien peviple qui subsiste encore sous nos yeux, reçue par les nations les plus éclairées et les plus fortes, comme le fondement de leurs croyances, et défendue par les plus beaux génies. Qu'ajouterez-vous à ce système pour le rendre plus positif i^i plus complet? Le ferezvous pencher vers le sensualisme? Mais, dans ce système, V homme t'.'^f une intvllùn'nce ser-
vie par des organes, et, dans ces orçanes, serviteurs ou ministres de l'intelligence, est toute la matière que le système spiritualiste peut admettre.
Et puis , dans quelle proportion , quelle dose, si je peux ainsi parler, prendrez-vous de l'un pour ajouter à l'autre? Ils sont, chacun dans leur genre, deux systèmes absolus, et il ne peut y en avoir d'autres; deux systèmes complets, positifs : l'un dans l'aflirmation de la seule substance corporelle , l'autre dans l'affirmation des deux substances corporelle et spirituelle qui composent l'être humain ; deux systèmes diamétralement contradictoires, et, pour en composer un tiers système, un système moyen qui ne soit ni l'un ni l'autre et qui soit tous les deux , vous chercherez en vain , vous vous condamnerez, comme les Danaïdes, à remplir un tonneau sans fonds, vous chercherez toujours, et vous ne choisirez jamais de manière à faire un corps de doctrine, un et lié dans toutes ses parties et \miversellement
INTRODUCTION. l3
reçu : et prenez garde que, tant que vous cherchez, vous n'êtes que des sceptiques; dès qu'une fois vous aurez choisi, vous n'êtes phis éclectiques,
£t c'est ici que se montre la grande erreur de l'éclectisme. La pensée a été donnée à l'homme comme instrument, moyen, produit de son activité intellectuelle, de même que ses organes lui ont été donnés comme instrument et moyen de son activité corporelle. L'homme doit nourrir ses organes, pour les l'aire vivre et croître ; il doit les exercer, pour les fortifier et les rendre propres au service qu'il en attend : mais il prentl toujours au-dehors de lui-même, et ce qui accroît leur suhstance, et ce qui exerce leurs forces. L'homme doit également nourrir son esprit par l'étude, l'exercer et le Ibrtifier par le travail ; mais c'est aussi toujours hors de lui-même qu'il doit cherclier les matériaux de ses études et les ohjels de ses travaux : et, pour cela, la religion, la morale, la jurisprudence, la poli-
l4 INTRODUCTION.
lique, l'histoire, les sciences, les arts, la nature, l'univers tout entier, sont à sa disposition : Tradidit mundum disputationi eorum. Les éclectiques, au contraire, ne prennent qu'en eux-mêmes l'objet et le sujet de leurs pensées, et ne pensent, si je peux parler ainsi, que leur propre pensée. Leur science philoso^ pliique est la science du moi, mot qui revient si souvent dans leurs écrits; ils n'étudient que leur conscience, qui ne veut dire, en langage philosophique, que la science de soi, sut scienlia. Ce sont donc des ouvriers sans ouvrage, qui ne travaillent que sur leurs outils ; labeur ingrat, plaisir stérile, qui ne sauroit produire, et dessèche l'esprit sans le féconder; vaine contemplation de soi-même, qui ressemble à cette occupation des solitaires du Mont-Aihos, qui , les journées entières , les yeux fixés sur leur nombril, prenoient pour la lumière incréée les éblouissemens de vue que leur causoit cette position. J'avois , en adoucissant l'expression , caractérisé d'une manière vraie
INTRODUCTION. l5
et onergiquo cette dangereuse habitude de l'esprit. M. Damiron a trouvé ce rapprochement ridicule : ce n'étoit pas là son défaut.
Aussi l'éclectisme, qui prend dans la conscience son premier principe, comme le matérialisme le prend dans la sensation, se produit dans ses écrits par une expression vague, obscure, aride, abstraite, sans couleur et sans vie; et je doute que personne, hors leurs auteurs ou leurs traducteurs, ait pu lire jusqu'au bout, sans une extrême fatigue, les nombreux ouvrages sortis de l'école éclectique, ou écossaise. En voici des exemples pris au hasard : « Plus que jamais lidèle à la méthode psycho- » logique, dit un célèbre professeur de cette » école , au lieu de sortir de l'observation , je » m'y enfonçai davantage ; et c'est [)ar l'ob- » servation que, dans rintimitè de la con- » ^science, et à un degré où Kant n'a voit pas » pénétré sous la relativité et la subjectivité » des principes luV-essaires , j'atteignis et je » démêlai le fait instantané, mais réel, de
(y INTRODUCTION.
l'aperceplion spontanée de la vérité, aperception qui, ne se réfléchissant pas immédiatement elle-même, passe inaperçue dans les profondeurs de la conscience^ mais y est la base véritable de ce qui, plus tard, sous une forme logique, et entîe les mains de la réflexion^ devient une conception nécessaire.
Toute subjectivité et toute réjlexivité expire dans la spontanéité de V aperception ; mais la lumière primitive est si pure, qu'elle est insensible. C'est la lumière réfléchie qui nous frappe , mais souvent en offusquant de son éclat infidèle la pureté de la lumière primitive. La raison devient bien subjective par son rapport au moi volontaire et libre, siège et type de toute subjectivité; mais, en elle-même, elle est impersonnelle, et n'appartient pas plus à tel moi qu'à tel autre m,oi dans l'humanité. Elle n'appartient pas même à l'humanité, et ses lois ne relèvent que d'elle-jnême. »
J'avoue avec une entière sincérité que,
I>TRODUCTION. I7
quoique assez accoutumé à des études sérieuses, je ne comprends pas un mot de ce long passage ; et, si d'autres moi en pénètrent le sens, il est pour le mien d'une obscurité désespérante. Encore un exemple pris dans le même auteur : « Dans tout et partout, Dieu ») revient en quelque sorte à lui-même dans » la conscience de l'homme, dont il constitue » indirectement le mécanisme et la triplicité » phénoménale , par le reflet de son propre » mouvement ou de la triplicité substantielle, » dont il est l'identité absolue.
)^ Tout fait individuel est un concert de )) deux parties, dont l'une est entièrement in- )) dividuelle et déterminée par elle-même, et )) la seconde, individuelle et déterminée par » son contact avec la première, n'est cepen- » dant considérée en elle-même, ni indivi- » duelle, ni déterminée. »
En veut-on un autre exemple, tiré du plus littéraire, au moins dans son style, des philosophes qui composent la galerie de M. Dami-
j8 ijnïuoduction.
ron. Ail reste, celui-ci est plutôt de l'école sensualiste, selon l'auteur de VEssai.
« Quant à la volonté, son point de départ » est la faculté élémentaire, ou le désir, comme » Tattention est le point de départ de la faculté )) élémentaire de l'entendement; le désir en- » i^endre , comme l'attention , deux autres fa- )) cultes, ni plus ni moins ^ savoir : la préfé- » rence et la liberté. La préférence est au désir » ce que la comparaison est à l'attention, et la » liberté est à la préférence ce que la raison » est à la comparaison. Comme les facultés )) élémentaires de l'entendement se compli- )) quent des facultés secondaires qui in ter- )) viennent dans leur exercice, de même les » trois facultés élémentaires de la volonté, » savoir : le désir, la préférence et la liberté, » se compliquent successivement de diverses )) facultés secondaires auxquelles elles donnent » naissance, telles que le repentir et la déli- » bération. Le repentir naît à la suite de la » préférence... »
« Le repentir, dit M, Damiron (raisonnant » sur ce passage), n'entre pas clans les facultés )) intellectuelles de l'auteur que nous venons » de citer, quoiqu'il soit une faculté, selon » Condillac; mais, selon l'auteur cité, le rc- )) pentir appartient à la sensibilité : la délibé- )) ration suit la préférence et précède la liberté. )) On peut d'abord préférer sans avoir délibéré ; » mais , si l'acte de préférence a été suivi du » repentir, on ne préféra pas de nouveau sans » délibérer. Or, la préférence après délibéra- )) tion, c'est la préférence libre, la liberté. » Désir, préférence, liberté, voilà les trois la- » cultes réelles; leur réunion esl la volonté. )) Mais, comme la réunion de plusieurs iacultés >) n'est point une faculté réelle, la volonté n'est » |X)int une faculté propre, mais une iaeulté » nominale, un signe, ainsi «pu^ Tentendement. » et rien de plus. »
Je le demande à (out homme sans prévention , q\i'a-t--on appris, cpie sait-on , (piand du a |>ùli sur cet étrange enseignement V <|u fii
reste- t-il dans l'esprit? quelles notions utiles et distinctes a-t-on acquises? pense- t-on que l'intelligence soit plus éclairée par la subjectivité et la 7'éflexibilitéy par la lumière primitive ou la lumière réfléchie; ou que l'esprit, même le plus ordinaire , ait besoin d'étudier toute cette généalogie de désir, de préférence, de liberté, de volonté, pour désirer, préférer, vouloir et agir? Cette dissection de la faculté intellectuelleen a perception, intuition, perception, réflexion , observation , etc. lui servira-t-elle de quelque chose pour apercevoir, concevoir, observer, réfléchir et juger? et cela ne ressemble-t-il pas un peu aux leçons de grammaire que le maître de langue donne dans les comédies de Molière à M. Jourdain? Autant vaudroit soutenir que l'homme a besoin , pour digérer ses alimens, de connoître le mécanisme de la digestion; ou, pour marcher, d'avoir étudié les lois du mouvement.
M. Damiron reproche sans cesse de la poésie au système religieux qu'il appelle théo-
I^TR0DUCT10N. 21
logique , comme si la poésie étoit condamnée à ne pas raisonner. Assurément on n'accusera pas l'enseignement éclectique d'être trop poétique.
Mais si, comme le dit M. Damiron , « chez
» les nations la foi fait tout; si l'histoire de
» la philosophie est celle des croyances ; si la » philosophie n'est que la foi (h^s peuples ré- » fléchie et expliquée;» si enfin la philosophie, qu'on peut appeler une religion humaine, veut se substituer à la religion divine, comment, même avec l'appui des journaux populaires dont se vanle l'éclectisme, peut se rendre populaire la loi à une doctrine, ou plutôt à des opinions si divei','iesy si conjuses, si peu unanimes, exprimées dans un langage si abstrait, si vague, si j)eu po])ulaire? Si elles pouvoient être comprises, elles ne feroient qu'un peuple de chercheurs, ({ui n'auroit rien de fixe dans ses dogmes, rien d'arrêté dans des croyances qui ne parlent ni au ccx'ur ni à IVsprit , ne présentent à l'un aucun sentiment, et n'entre-
tiennent l'autre que de doutes et d'incertitudes ! (( Yoyez , dit M. Damiron, les prodiges de la » société chrétienne : elle n'a dans l'origine de )) puissance que sa foi; mais sa. foi lui vaut » l'Empire. » C'est que les chrétiens ne cherchent pas, ils savent; car croire, c'est savoir. « Les nations, dit encore M. Damiron , ne sont y) que ce qu'elles croient. » Que seroit donc la nation qui croiroit à l'éclectisme?
Au reste , les éclectiques ont eu une preuve récente de la foiblesse, de l'obscurité, de l'incohérence de leur système : les journaux nous ont appris que l'Académie avoit proposé, pour sujet de prix annuel, l'explication de l'éclectisme. Personne n'a répondu à l'appel , et personne ne pouvoit y répondre : c'est une énigme qui n'a pas de mot.
Avant de passer à l'école religieuse par laquelle nous terminerons cette dissertation, il convient de s'arrêter sur le rapprochement qu'a fait M. Damiron des fortunes diverses des écoles de philosophie en France, avec les di-
INTJlODUCTIOiN . ?! 3
verses phases de la révolution. Ce rapprociiement ne fera peut-être pas honneur à l'écleclisme aux yeux de certaines personnes; mais, comme la philosophie chez une nation avancée iait partie de sa littérature, il en résultera une nouvelle démonstration de cette vérité avancée ailleurs par l'auteur de cet écrit : Que la litiêrakcre est [^expression de la société.
En efi'et, M. Damiron montre le matérialisme tout-puissant aux premières époques de la révolution , sous le rèi^ne de l'anarchie et de la terreur. Alors la force physique régnoit seule, et la société, livrée à la partie matérielle et populaire de la nation , n'étoit occupée quVi ravir ou à disputer des intérêts matériels.
(c A la restauration, continue M. Damiron, » tout se déclare. L'école éclecti({ue et l'école » théoloi^Mque se constituent l'une et l'autre. » Mais la première, Ibihle encore, sans prin- » cipes hien arrêtés, dispose les esprits plutôt » qu'elle ne les gouverne : elle commence à » percer, mais ne rè^ue pas encore. La se
)) conde, au contraire (l'école religieuse), pleine » de force et d'éclat, et comme armée de toutes )) pièces, a d'abord une action assez vive et » assez étendue par le clergé qui la propage, » et le pouvoir qui la favorise. Elle a bientôt » un public ; mais ensuite elle défaille et com- » mence à perdre crédit. Aujourd'hui elle est )) peu puissante. De son côté, l'éclectisme a » grandi et s'est, développé ; il a gagné sur tous » les points, et le grand nombre est à lui. Il a » presque passé dans les journaux et dans les » plus populaires, preuve qu'il arrive à l'em- » pire. »
Est-ce l'histoire de la philosophie, ou n'estce pas plutôt celle de la société politique que nous venons de présenter? A la restauration, la monarchie commence, et avec elle l'ordre, la paix , la religion , tous les bienfaits de l'état véritablement social , mêlés cependant de l'élément populaire déposé dans la constitution écrite dans la Charte. Le système de philosophie catholique ou religieuse comjnence donc
avec la monarchie , et tend avec elle à s'étendre et à s'affermir. Toutefois s'élève à côté d'elle , timide encore et sans force, la philosophie éclectique. L'esprit et la tendance monarchiques s'affoiblissent ; la philosophie religieuse s'aflfoiblit avec la monarchie : l'une et l'autre défaillent à la fois 3 la démocratie gagne du terrain; l'éclectisme, son contemporain, son compagnon , ou plutôt son complice , gi'andit avec elle et se développe. Il gagne, comme elle, sur tous \es points ; le grand nomh7^e esta lui; il passe dans les journaux les plus populaires y preuve quil arrive à Feinpire; et preuve que nous arrivons à l'anarchie, suivant la remarque faite à la tribune par un de nos derniers ministres, M. de Martignac; et je m'étonne que, pour l'honneur de son éclectisme, M. Damiron n'ait pas répudié cette honteuse alliance avec les journaux populaires, ces organes furibonds de la démocratie;.
Au reste, je doute (pie les philosophes anriens, nionie les éclecti(iues, et Cicéron le pre-
mier de tous, Cicéron qui disoit : Mihi ni/iil unquam popuiare placuity eussent attaché tant de prix à la popularité de leur philosophie. Horace n'en vouloit pas même pour sa poésie, Odi yrofanuw. vulgus, et arceo.
i( Ainsi , continue M. Damiron , au sensua- » lisme répond, sous le directoire et sous l'emn pire, le peu de foi aux choses morales, la » corruption des consciences, leur servilité, la » conduite hrutale du pouvoir, le matérialisme » des arts et le dédain de la religion... Quand, » à son tour, le catholicisme reparoît (avec la » monarchie), et entre en scène avec r éclat » et rappici des noms qui le soutiennent , tout » fi'en ressent; aussitôt la foi semble renaître, » elle i^aj^ne le pouvoir, passe dans les arts et » dans les mœurs, etc. ♦>
Ainsi le système matérialiste s'allie naturel lement à l'anarchie et à ses désordres; le système catholique ou religieux , à la monarchie et à l'ordre... L'éclectisme, qui ne repousse ni n'adjiuH le matérialisme et le spiritualisme y
qui ne nie ni Vun ni Vautre et veut les modifier tous les deux et les compléter, est donc forcé de tenir le milieu entre l'ordre et le désordre , entre le bien et le mal, comme la démocratie, à laquelle il s'allie, veut tenir le milieu entre la monarchie et l'anarchie : système (ïentre-deu.i\, comme dit Pascal, entre le vrai et le faux, système moyen ou mitoyen, système foible tant que l'Etat incline vers la monarchie plus que vers sa rivale, qui grandit, prend de la force, et se développe à mesure que la démocratie prend le dessus, et lorsque la société politique, incertaine de sa route, chej'che aussi à choisir entre la monarchie et la démocratie. Ainsi l'éclectisme politique, qui fait le fond do loutes les constitutions modernes, et l'éclectisme phi losophique, s'appuient mutuellement, intro- (hiils l'un et l'autre par de foihles politi(pi(\s et de foihles philosophes, (jui croient que la vérité est un milieu, comme la vi^lu, aussi incapables d'éclairer los peuples, ([u ini|>uissans à les î^ouverner.
Si nous voulions aller plus loin , et comparer les divers systèmes philosophiques aux diverses relit^ions, comme nous les avons comparés aux divers gouvernemens politiques, nous trouverions que le système de philosophie sensualiste ou matérialiste qui nie l'intelligence humaine, n'est que Xaihéisme qui nie l'intelligence divine; que le système religieux ou catholique est le théisme, qui croit à l'existence de Dieu , et à la réalisation de l'idée abstraite de la Divinité, par sa présence réelle au milieu des hommes, au T^erhe incarné. Dieu du geyire humain, comme dit M. Cousin ; et que l'éclectisme, qui ne rejette ni n'admet le matérialisme et le spiritualisme, mais prend de tous les deux, conduit au pur déisme i^\\ modifie l'athéisme en admettant l'existence de la Divinité, et modifie le catholicisme en niant la réalité de sa présence au milieu des hommes, et son influence sur les destinées humaines.
Ainsi l'éclectisme philosophique admet un Dieu sans action dans la société, et l'éclectisme
politique vent des rois sans influence et sans pouvoir.
Les systèmes de pliilosophie sont des croyances, ou, comme je l'ai déjà dit, des religions humaines, et les philosophes qui en sont les prêtres sont jaloux du pouvoir et de l'influence des prêtres qui enseignent des croyances divines ; et les longues disputes de la philosophie et de la religion n'ont pas un autre principe.
Je passe à l'école de philosophie spirituaiistc ou religieuse, sur laquelle je m'étendrai davantage, comme appartenant spécialement aux matières traitées dans cet ouvrage.
M. Damiron l'appelle aussi école catholique, et nous donne le droit d'appeler protestante Técole éclectique ou écossaise; et effectivemeul, (idèle au dogme calviniste, cette école ne voit i[\i inspiration et sens privé, là où l'école catholique croit une véritahle et réelle rvvvlaiion .
Ainsi la philosophie catholique est une philosophie d'autorité générale, et l'éclectisme est
3o IWTKODUCTION.
une pliilosophie de raison individuelle : mais (£ue peut vouloir l'éclectisme autre cliose que faire de sa raison individuelle une autorité yénérale, qu'il trouve toute faite dans la philosophie catholique?
Dans l'école de philosophie religieuse ou catholique, il y a unité de vues et de systèmes entre ses défenseurs : seulement les uns ou les autres font des applications particulières et en quelque sorte spéciales des principes qui leur sont communs ; M. de Maistre à la religion , M. de Bonald à la politique , M. de La Mennais à la philosophie, M. d'Eckstein à l'histoire.
On remarquera peut-être que M. Damiron s'étend, ce semble, avec complaisance et même, pour ce qui concerne M. de Bonald , avec exai^ération sur les tahns , le génie y ï érudition , ^éclat de style des écrivains de l'école religieuse. Il n'en dit pas tout -à- fait autant des écrivains des autres écoles , pas même , sans doute par modestie, de celle à laquelle il ap-
I NTKODUCTION . 3 l
partient. Quelques lecteurs pourroienl prendre au pied de la lettre les éloges qu'il donne au style des écrivains catholiques, et en concevoir des préventions contre les systèmes opposés. Quand on veut décrier le fond, il ne faut pas lant vanter la forme.
Jl est vrai que, par compensation, l'école religieuse compte bien moins de noms que les deux autres, surtout que l'école éclectique; mais, si M. Damiron aime les noms propres , l'école relij^^euse pourroit revendiquer les noms des Pascal , des Leibnitz , des Euler , des Ch. Bonnet, et de tant d'autres qui ont été de l'école tliéoloi^ique et catholique , sans être théolof^iens ni même tous catholi([ues; et ces noms , elle pourroit les opposer, sans trop de désavantage, à tous ceux qu'a cités M. Damiron.
Cet écrivain voit beaucoup darl et d\tr/i/i((: dans le slyle de M. de Bonald , qui n'en a jamais mis dans son st^'le, pas plus que dans sa conduite : et, s'il y a t/ti mrranisfnr si snranf
et si curieux dans sa phrase , il a fait, comme M. Jourdain , de la prose sans le saiwir. M. Damirori'voit aussi de grands ressenlimens dans les écrits de M. de Maistre, et dans ceux de M. de La Mennais de grands dégoûts et une grande mélancolie. Il n'y a rien de tout cela dans aucun de ces écrivains , mais un grand amour de la vérité; et il seroit plus raisonnable et plus vrai d'attribuer à la supériorité de la cause qu'ils défendent, les différens mérites de leur style, la force de leurs pensées, et même le ton ferme et hardi de leurs écrits (i).
(i) On ine permettra de relever ici une injustice, à mon égard, de M. Damiron. A propos de ce qu'a écrit mon illustre ami le comte de Maistre, sur Texécuteur des jugemens publics, M. Damiron appelle affreusement religieux ce que j'avois dit à la Chambre des Pairs, que, pz^mr un coupable du dernier supplice, c'étoit le renvoyer devant son juge naturel. Trouve-t-il plus humain le mot usuel chez les Anglais, qui disent dans la même circonstance: lancer un homme dans l'éternité?
L'éclectique prend donc en lui-même et dans la conscience son premier principe, comme le matérialiste le prend dans la sensation.
Ainsi tous les deux le prennent dans l'homme; mais le philosophe catholique le prend liors de l'homme et en Dieu; et certes, quand on reconnoît l'existence de la Divinité, il faut la hannir de sa pensée , ou la placer à la tête de riiomme, de la société et de l'univers : Ah Jove principiuni , disoient les païens.
Il y a cette différence, que le mot anglais ne présente que l'idée physique d'un projectile^ et que Tautre rappelle au juge l'idée morale qu'il sera jugé lui-même par celui qui juge les justices. La religion ne nous ditelle pas que nous serons tous jugés par le juge suprême , et la peine même do mort qu'infligent les jugemcns humains (cette peine, qu'innoceus ou coupables nous somn\es tous condamnés à subir), est-elle une expiation suflisante d'une vie entière de crimes et d'une multitude d'assassinats ; et le doux Fénclon ne dit -il pas que c'est nu bienfait pour les médians que de les reimtlrc dans l'ordre par le supplice ?
C'est donc de la révélation ( s'il y a une révélation,) dit M. Damiron) , et non de l'inspiration que les catholiques, je le répète, laissent aux protestans , que partent, comme d'un premier principe , les partisans de cette doctrine; et, comme Arcliimède, ils demandent un point d'appui hors du monde pour le soulever. Cette révélation , orale pour la première famille , et plus tard écrite pour la première société publique, a été conservée par ce même peuple miraculeusement subsistant au milieu de nous , et transmise jusqu'à nous de génération en génération, par les monumens historiques ou traditionnels les plus authentiques, et par le monument de tous le plus authentique, l'établissement de la religion chrétienne , qui a été le dernier développement de la révélation primitive, et dont l'état extérieur et politique s'appelle la chrétienté, réunion et comme confédération des nations les plus puissantes et les plus éclairées qui furent jamais.
Cette révélation, que MM. de Maistre, de
La Mennais et d'Eckstein, ont considérée et défendue comme une vérité de foi , religieuse et historique, j'ai voulu en donner la preuve philosophique ou scientifique, et j'ai soutenu la nécessité physique et morale, physiologique et psychologique, si l'on veut, de la transmission primitive du langage faite à l'homme par un être nécessairement supérieur et antérieur au genre humain.
Ce n'est pas , comme le dit M. Damiron , par l'autorité des livres saints, qui ne le disent pas , au moins directement, ni sur des recherches archéologiques que j'ai établi la nécessité de cette transmission primitive; je m'en suis servi tout au plus pour en confirmer la vérité. Mais quel hesoin avois-je de l'archéologie ou môme de la Bible, lorsque j'avois sous les yeux la preuve la plus visible , la plus palj)al)Ie , la plus évi(UMite, la plus populaire, la plus universelle, la plus usuelle, de la nécessité de cette transmission, dans l'état tics sourds - muets , <iui ne sont muets (pu* parce cpiils sont sourds,
et dans le fait incontestable des enfans qui, nés chez les sauvages ou chez les peuples policés 5 parleront indifleremment les langues barbares des peuplades américaines , ou les langues polies des nations européennes, et n'en parleront conséqueinment aucune, si aucune n'a pu frapper leur ouïe?
Cette preuve, je le sais^ paroît à nos savans trop vulgaire et pas assez rationnelle ou scientifique; et une vérité sur laquelle on ne peut disputer, et qu'on ne peut contredire, ne doit pas prendre rang dans leur philosophie. En toute autre matière, ils ne veulent pas croire à ce qu'ils ne voient pas ; dans celle-ci , ils refusent de croire à ce qu'ils voient, et, pour échapper à cette preuve irréfragable de la transmission primitive du langage, ou plutôt à ses nombreuses et naturelles conséquences , quelques-uns se sont jetés dans les hypothèses les plus monstrueuses : ils ont imaginé des myriades de siècles pendant lesquelles 1 homme, j)ar le ynoyen de circonstances favorables , au-
voit pu naître du limon de la terre écliauflé par les rayons du soleil, d'abord imperceptible animalcule, puis insecte, poisson, bipède ou quadrupède, homme enfin; et, dans cette hypothèse , il étoit aussi facile de faire l'homme inventeur de son propre langage , que d'avoir fait le soleil créateur de l'homme. C'est ce qu'on appelle de la science.
M. Damiron ne partage pas ces extravagantes rêveries; mais, après avoir exposé avec bonne foi mon opinion sur la nécessité de la transmission primitive du langage , philosophe timide, mais consciencieux, n'osant pas l'admettre et craignant de la rejeter, il linit par demander : (( Que faut -il on penser?)) (( Mais, pourrions -nous lui dire, philosophe, )) vous vous présentez pour nous servir de )) guide dans la recherche de la vérité , et au )) premier pas vous nous demandez la route ! )) Vous écrivez pour nous éclairer, et c'est de )) nous que vous attendez la lumière ! Mais c'est » à vous-ménu^ que nous demandons ce (ju il
38 INTKODUCTION.
» faut penser de cette doctrine; et, puisque )) vous êtes éclectique, cherchez et choisissez y) entre les deux opinions qui font de Dieu )) ou de l'homme l'inventeur du langage , celle )) que nous devons embrasser. »
A la preuve physique de la nécessité de la transmission primitive du langage, tirée du spectacle de la transmission journalière que les hommes s'en font les uns aux autres, et de l'absence de toute parole, ou du mutisme absolu chez ceux qui n'ont pu recevoir cette transmission ; à cette preuve physique, dis-je, se joint la preuve métaphysique tout aussi évidente de l'impossibilité de l'invention de la parole par les hommes , qui , sans parole ou sans expression , n'auroient pas pu avoir même la pensée de l'invention ; et c'est ce qu'a trèsbien aperçu J. J. Rousseau , lorsqu'il dit ccque, tout considéré, la parole lui paroît » avoir été fort nécessaire pour inventer la )) parole. »
Cette preuve n'est autre chose que l'évidente
INTRODUCTION. SiJ
nécessité de la parole mentale ou intérieiiie pour s'exprimer à soi-même ou se rendre sensible sa propre pensée, et de la parole vocale ou extérieure pour l'exprimer et la rendre sensible pour les autres ; et , comme je l'ai dit dans les Recherches philosophiques ^ sous une forme plus abrégée , la nécessité de penser sa parole avant de parler sa pensée.
C'est cette nécessité de la parole, pour e.rprimersa pensée, qui a fait donner à des mots le nom usuel d^ expressions; mais il faut observer que la parole uest nécessaire que pour rendre la pensée aux choses morales, et non pour exprimer la pensée aux objets physiques qui se représentent à notre imai^ination , sous des images qui sont leurs expressions naturelles ou leurs représentations, des images qu'on peut fij^urer au dehors par le geste ou le dessin ; le geste ^ qui est la parole de Vimaqination, comme le dessin en est récriture.
M. Damiron ne sait trop que penser de cette nécessité de Texpression. Dans uu endroit il
4o INTRODUCTION.
dit (( que l'homme ne peut avoir des idées » sans mots; rien de plus constant. » Dans un autre, cherchant à s'expliquer à lui-même comment l'homme a pu inventer son propre langage , il suppose évidemment , comme nous le verrons tout à l'heure , l'idée de l'invention et toutes celles qui en découlent antérieures à l'invention même.
Cependant, pour le mettre à portée de se décider en connoissance de cause sur cette question fondamentale, je lui indiquerai un écrit récent (i) sur l'intelligence des sourdsmuets y dans lequel l'auteur a rassemblé les témoignages les plus décisifs, recueillis dans les. écrits des savans de presque toute l'Europe qui se sont occupés , par devoir ou par goût , de l'éducation des sourds - muets , et qui tous
(i) Recherches sur les connais sances intellectuelles des Sourds-Muets , par M. Tabbc Montaigne , ancien aumônier de l'Institution royale des Sourds-IMuets. A Paris, chez A. Le Clere et C'% imprimeurs-libraires, quai des Augustins, n° 35; in-8" de 80 pages.
INTRODUCTION. ^i
s'accordent à reconnoîtrc que les sourds-inuets n'ont point d'idées^ parce qu'ils n'ont point d'expressions.
De ces deux propositions également incontestables, ou plutôt de ces deux faits, l'un, que les hommes ne peuvent parler que la langue qu'ils ont pu entendre ; l'autre , qu'ils ne peuvent, sans expressions mentales ou vocales intérieurement ou extérieurement prononcées, se rendre sensibles leurs propres pensées , ni les rendre sensibles aux autres, c'est-à-dire, avoir la conscience de leurs propres pensées et en donner aux autres la connoissance ; de ces deux faits , dis-je , résulte , ce me semble , le plus haut degré de certitude de la vérité que j'ai voulu établir, savoir, la révélation faite à l'homme par Dieu morne, vérité si universellement reçue, qu'une révélation quclcoiupie, sous une forme ou sous une autre, est le premier dogme des religions de tous les pcuj)l('.s , consentement de tous les peuples dans un nu'me sentimenl, ([ue Cicorou appelle la voix
de la yiatiire et la preuve de la vérité; vox na~ tiirœ et argumentum veritatis,
M. Damiron croit sans doute à une révélation, quoiqu'il ait demandé plus haut, s'il y a une révélation? « Dieu, dit-il, a produit, puis » il a instruit, et le rôle de révélateur a dû suc- » céder à celui de créateur. » Jusque-là nous sommes d'accord , mais ici commence un autre système. « Non, continue M. Damiron, qu'en » effet Dieu ait pris visage et corps, et se soit » incarné sous quelque forme ; tout ce qui se » dit de semblable sur cette matière, est, à » mon SQnSjJigure et poésie. Il n'a point eu voix » et langage j il n'a enseigné que sous voile , et » n'a révélé que par symboles. C'est comme père » des lumières , comme auteur de tout ce qui » est etparoity que, se manifestant par toutes » les puissances de la nature et tous les phé- » nomènes de l'univers, il s'est fait sentir aux » amcs, il les a inspirées. Ainsi, ajoute -t- il, » s'est passée la révélation, du moins ainsi l'en- X) tendons -nous. » M. Cousin, le patriarche
de l'éclectisme 5 reotcnd aulrement. (( La rai- » son, dit- il, est donc, à la lettre, une révé- )) lation , une révélation nécessaire et univer- » selle, qui n'a manqué à aucun homme et a » éclairé tout homme venant en ce monde; » illuminât omneni hominem venientem in » hune mundum (i). La raison est le médiateur » nécessaire entre Dieu et l'homme; le logos » de Pythagore et de Platon , le J^erbe fait » chair, qui sert d'interprète à Dieu et de pré- » cepteur à l'homme, homme à la fois et Dieu » tout ensemble. Ce n'est pas sans doute le » Dieu ahsolu dans sa majestueuse indivisi- » hililé, mais sa manifestation en esprit et en » vérité; ce n'est pas l'Etre des êtres, mais )) c'est le Dieu du yenre humain. ^^
Selon M. Damiron, il ne faut pas croire que Dieu ait pu ^incarner, prendre voix et parole; selon M. Cousin , homme à la fois et Dieu tout ensemble y médiateur entre Dieu et V homme y
(i) Saint Jean
le J^crhe s'est fait chair, et, en cette qualité, s'est manifesté en es]prit et en vérité; il est le Dieu du genre humain , le Dieu présent à la société, et il a pu par conséquent se faire entendre aux hommes. Je pourrois employer ici ces belles paroles du psalmiste : Qui plantavit OMrem non audiet? qui flnxit oculum non considérât? a Celui qui a fait l'oreille n'en- » tendra pas? celui qui a fait l'œil ne verra » pas? » Et l'on peut ajouter, celui qui a donné a l'homme voix et parole, ne parlera pas! M. Damiron ne voit que figure et 'poésie dans ce que nous croyons touchant la révélation faite à l'homme ; mais n'est-ce pas diussifguie et poésie y plutôt que philosophie , que cet enseigyiement sous voile , cette révélation par symboles y ce Père des lumières^ auteur de tout ce qui est et yaroît, qui se fait sentir aux âmes et les inspire par toutes les puissances de la nature et tous \ç^^ phénomènes de V univers? Ces voiles, ces symboles, ces puissances, ces phénomènes qui se font sentir, expriment- ils des
idées bien nettes, bien rationnelles, et ne rappellent-ils pas plutôt l'idée d'une sensation que celle d'un sentiment? Prenez garde que, dans tout cela , il n'y a encore point de parole, point d'expression, par conséquent point de pensées; tout est pour les yeux, rien pour l'intelligence; et, s'il ne faut que des yeux, l'homme le plus stupide peut aussi bien s'élever à l'idée du créateur et du révélateur, que l'homme le plus éclairé. Mais, de quelque manière que M. Damiron entende X inspiration , à moins qu'il n'en fasse quelque chose de semblable à ce qu'on appelle dans l'école une prèmotion physique, une sensation, l'inspiration su})pose la pensée qui la reçoit , comme la pensée suppose des paroles qui l'expriment; et, quand on veut inspirer à quelqu'un quelque chose à dire ou à faire, ne faut -il pas lui parler de vive voix ou par geste, ou par écrit, et lui supposer, par conséquent, la ])onsée et la réilexion à ce qu'on veut lui inspirer? Une inspiration absolument muette ne Irouveroil cpie des sourds.
/j6 INTRODUCTION.
C'est donc une loi générale de l'ordre moral et de la condition humaine, que l'homme ne puisse concevoir ou communiquer ses pensées que sous une expression mentale ou vocale, et Dieu lui-même n'est-il pas soumis aux lois générales qu'il a établies? C'est une loi générale de l'ordre moral , comme c'est une loi générale de l'ordre physique, que, dans le cercle, tous les points de la circonférence soient également éloignés du centre; et, comme Dieu lui-même ne pourroit faire un cercle sous une autre condition , et que toute figure où tous les points ne seroient pas à égale distance du centre, ne seroit pas un cercle , un être intelligent qui n'auroit pas besoin d'expression ou de parole pour connoître ses propres pensées et les transmettre au dehors, seroit tout ce que l'on voudroit, mais ne seroit pas l'homme tel que nous le connoissons. Cette nécessité de la parole révélée est exprimée dans les livres saints, dont j'invoque ici l'autorité, non pour établir, mais pour confirmer la vérité de mes propositions. Ecoutez
INTRODUCTION. /j'y
saint Paul : Deus olim loquens patrihns in prophetis^ novissimè diehus istis locutus est nohis in Filio... Et ailleurs : Fides ex auditu, quomodo audient sine prœdicante? c< Dieu, qui » a parlé autrefois à nos pères par les pro- » plîètes, dans ces derniers temps, et, de nos » jours, nous a parlé par son Fils... La foi » vient par l'ouïe; comment entendront -ils la » vérité, si on ne la leur annonce? »
Je sais bien (pie, dans les écrits ascétiques, et en général dans les ouvrages religieux , on parle aussi ^inspiration, mais ce n'est pas au sens que l'entendent les protestans et que l'entend M. Damiron : c'est, dans l'intention de ces écrivains, une expression ligurée, qui ne signifie qu'une attention plus intime aux vérités révélées.
Mais il faut bien le dire, ce n'est pas le principe de la révélation ([ui épouvante nos ])liilosoplies, ce sont les consécpu^nces qui en découlent naturellement; c'est nou-seulenuMit l'exisence d'un être ;uîtérieur et supérieur à
l'homme, mais sa manifestation aux hommes en esprit et en vérité , c'est-à-dire en ame et en corps ; c'est la législation qu'il leur a donnée ; c'est 5 en un mot , toute l'économie de la religion chrétienne, fondée sur l'incarnation et la prédication du T^erhe fait chair y base inébranlable sur laquelle s'est élevé le majestueux édifice du christianisme, qui s'avance à travers les siècles, et toujours attaqué, et aujourd'hui plus que jamais, par toutes les erreurs de l'esprit, par toutes les passions du cœur, reste et restera inébranlable à leurs atteintes, et, dans SCS trésors, recèle encore des sujets de consolation pour ses enfans, et de confusion pour ses ennemis.
Et qu'on prenne garde que, lorsque nous disons que Dieu a communiqué à l'homme le don de la parole , et que , comme dit M. Damiron, il l'a instruit après Xhyoiy produit^ nous ne contestons pas qu'il ait pu le créer parlant , au lieu de le rendre parlant après l'avoir créé: nous ne disons pas qu'il ait reçu au premier
moment une langue complète; nous disons seulement que l'homme, au premier instant de son existence , a été instruit en pensées et eu expressions de tout ce qu'il lui étoit nécessaire de savoir et d'exprimer : et que l'homme ait été créé avec le don de la parole , ou qu'il l'ait reçu après avoir été créé, cette double hypothèse ne change rien au fait de la révélation , prouvée par la nécessité d'une transmission primitive et par l'impossibilité de penser sans expressions.
En attendant de savoir ce qu'il faut en penser, M. Damiron , après avoir repoussé comme peu philosophiques les comparaisons , qu'à l'exemple du plus célèbre philosophe de l'antiquité, j'avois employées pour faire entrer plus facilement ma pensée dans l'esprit du lecteur, essaie de donner de l'invention du langage par l'homme lui-même, une explication tiui, dit-il, sera peut-être plus philosophique. Le lecteur en jugera : la voici :
i< Quelles que soient l'origine et la nature de
5o INTRODUCTION.
» l'esprit, on peut dire, indépendamment de » tout système, et sans s'exposer à être con- » t redit par aucun, que cet esprit qui vit, sent )) et se meut en nous, est quelque chose d'a- » nimé et d'actif; que c'est une force , une » force intelligente de perception des pensées : » voilà les mouvemens qui sont propres à cette » force. Tant que ces mouvemens sont purs , » simplement spirituels, dégagés de tout lien, » de toute force matérielle, ils sont si déliés, » si rapides , si peu marqués , qu'à peine lais- » sent -ils de trace dans la conscience; ils y » passent comme l'éclair. Ce sont là ces demiy) pensées, ces vagues sensations , ces notions » irréfléchies, qu'on retrouve en soi-même » dans tous les instans où l'on ne donne nulle » attention à ce qu'on voit, où l'on se borne à » sentir ; et de fait on n'en auroit pas d'autres, )) si les choses en restoient toujours là. Mais, )) comme il est inévitable que l'esprit vienne » à réfléchir, à recueillir ces impressions, et » qu'alors la percej)lion est en lui plus ferme
INTRODUCTION. 5l
» et plus p?vnoncéey ces pensées , ces monve- » mens intellectuels, deviennent plus forts, » se produisent avec plus d'énergie, et sortent » de la pure conscience pour pénétrer dans » l'organisation. En y pénétrant, ils y déter-^ » minent certains înouvemeiis internes, que » suivent aussitôt les gestes d'attitude, la pby- » sionomie et la parole. L'organe vocal, ei\ » particulier, est très-propre, par son extrême » souplesse , à bien recevoir et à bien rendre )) ces impressions de l'ame. Il arrive donc que » les pensées se mettent en rapport avec les » mouvemens organiques, et principalement » avec les sons, qu'elles s'y allient et s'y unis- » sent intimement. C'est au point qu'on a peine n quelquefois à les en distinguer, et qu'on croit » les voir, les saisir, les sentir réellement dans » les pbénomènes, qui n'en sont cependant » que les signes. Or, une telle alliance n'a pas » lieu sans que ces actes de l'esprit ne parti - » cipent plus ou moins à la nature de ceux » du corps, ils prennent (fuelt/ue chose de leur
» caractère et de leur allure; ils deviennent » plus positifs et plus marqués; ils se maté- » rialisent en quelque sorte , et sont alors des » pensées qui , arrêtées et fixées par l'expres- » sion 5 s'achèvent , se définissent et se chan- » gent en idées claires et distinctes. C^ est ainsi « qu'on 'pense au moyen des signes ^ et surtout » au moyen des mots, ))
Que faut-il fenser de cette explication y puis-je à mon tour demander à M. Damiron, et qu'en pense- t-il lui-même? en est -il pleinement satisfait? ne trouve -t-il pas un peu précipitée la conclusion qu'il a tirée de ce long raisonnement 5 et que j'ai soulignée? Toutes ces locutions physiques qu'il emploie pour expliquer le fait moral de l'invention du langage, ces forces y ces mouiwmens internes et intellectuels dont il parle comme il parleroit de mouvemens intestins et qui passeiit comme
réclair y ces de?ni- pensées qui sorte7it de la co7iscience et passent dans r organisation, cette parole, qui est, dit -il ailleurs, une sortie d£
Vesprit qui passe de la conscience dans les nerfs , s'y projette , pour ainsi dire y et s'y produit sensiblement au moyen du son el de la voix ; ces pensées qu'on croit voir, saisir, sentir, dans des phénomènes qui ne sont pas des signes, ces actes de Vesprit qui se matérialisent, en quelque sorte, etc. tout cela lui paroit-il à lui-même , et dans la pensée et dans l'expression , bien philosophique? Ces demi-pensées , ces vagues sensations , si déliées , si rapides, qu'à peine laissent - elles des traces dans la conscience ; ces notions irréfléchies alors quon se home seulement à sentir, lui rendent-elles une raison suffisante de l'art merveilleux du langage articulé et de tous ses phénomènes? M. Damiron confond-il les idées et les images, les pensées et les sensations? Est-ce qu'il y a des moitiés de pensées ou des moitiés d'expressions? Il n'y a pas encore de langage, el il veut (pu^ l'esprit réfléchisse , reçu vil le des impressions vagues et fugitives, qui ne laissent pas de traces dans la conscience , et qu'alors
54 1]NTH0DUCT10N.
la perception soit plus forte et plus proftoncée; expression remarquable , qui échappe au philosophe, et qui devroit lui faire apercevoir qu'une perception n'est pronoiicée que lorsqu'on peut la prononcer ou la parler. Il faut pour cela que la conscience pénètre dans Inorganisation : comment se fait ou peut se faire cette action de l'être moral qui pénètre l'être physique? La conscience est-elle autre chose que l'intelligence qui réfléchit à ce qu'elle a fait, à ce qu'elle fait ou veut faire, à ses devoirs, à ses fautes, etc.? Et y a-t-il conscience, sut scieniitty sans pensée et par conséquent sans expression? Combien d'autres questions
à adresser à M. Damiron avant de lui accorder cette conclusion si peu préparée : ce C'est
» ainsi qu'on pense au moyen des signes et
)) surtout au moyen des mots ! »
Est-ce que M. Damiron compare le geste
ou le dessin , signe de la pensée, aux choses
matérielles, images ou ligures que les Latins
appcloient signa, avec les mots qui ne sont
I^TK0DUCTI0^. 55
pas les signes y mais l' expression naturelle de la pensée, ou la pensée exprimée et rendue sensible?
Mais le raisonnement par lequel M. Damiron veut expliquer l'invention du langage par l'homme lui-même, peut- il détruire ou seulement balancer le fait évident, palpable, visible comme la lumière du soleil , du mutisme qui n'a pour cause que la surdité, ou l'absence iMune langue transmise, pour ceux qui ne sont pas sourds? Si l'or;^ane des premiers inventeurs du langage, au temps de la plus extrême barbarie, puisqu'elle précédoit l'invention du langage, a pu, à cause de sa prodigieuse souplesse, se prêter, comme (Jit M. Damiron, aux //iowrt^wé^Ti* intellectuels , et produire spontanément le langage, comment nos muets, au milieu de toutes les relations de la société, qui donnent aux esprits bien plus de mouvement et d'activité, entourés d'êtres parlans et entendans, et en commerce continuel avec eux, malgré tous les bienlaits d'une éducation ipii ne leur
laisse pas les mots à inventer, puisqu'elle s'applique à leur enseigner les mots d'une langue toute formée, comment nos muets ne peuventils pas même répéter celte parole, et ne font-ils entendre que des sons inarticulés qui les rapprochent bien plus de la brute que de l'homme? Et encore il faut remarquer, comme une nouvelle preuve, que depuis le premier homme qui la reçut de Dieu, l'art de parler a toujours été transmis et est venu aux hommes, comme la vie, par succession j que l'homme, même doué de tous ses sens, ne parleroit qu'avec une extrême difiSculté , ou même ne parleroit pas du tout, si, jusqu'à quinze ou vingt ans, il étoit entièrement séquestré de la société de ses semblables, parce que son organe vocal n'auroit plus assez de souplesse pour se prêter aux combinaisons infinies du langage articulé.
La production de l'esprit par la parole, est comme celle des corps le résultat de l'action simultanée de deux agens; et de là vient sans doute que les mêmes expressions s'appli-
INTRODUCTION. Sy
qiient aux deux opérations, et qu'on dit, eu parlant de la pensée, conception^ production , fécondité de l'esprit, génération des idées, etc. Non , philosophes, vous ne dissiperez pas le doute de J. J. Rousseau , ce que la parole lui » paroit avoir été fort nécessaire pour inventer )) la parole. » Jamais vous n'expliquerez autrement que par une transmission primitive la merveille de la parole et le fait de sa transmission journalière : et , lorsque vous ne niez pas l'existence d'un Ltre supérieur à l'homme , et que vous avez pour vous l'opinion de tous les peuples qui ont admis une révélation , et l'exemple des nations les plus éclairées et des plus heaux génies qui ont cru à celle que reconnoissent les chrétiens, pourquoi vous égarer dans des hypothèses chimériques ou ahsur-
des, supposer toujours ce qui est en question, et vouloir que la pensée ait précédé la parole,
lorsque , sans parole . je le répète , riioiiiuK»
ne pourroit avoir eu même la pensée de Tiu-
venliou?
5S IM'ROJ^UCTION.
Mais si la Divinité a créé l'homme parlant , ou lui a révélé l'art de parler après l'avoir créé, elle lui a donc donné aussi le merveilleux: organe de la voix, et celui plus merveilleux peut-être de l'ouïe, sans lesquels il ne pourroit parler : elle a donc créé l'homme intelligence set vie par des o/^ganes; elle a donc créé les organes sans lesquels il ne pourroit parler, et l'activité de son intelligence seroit sans action* elle a donc créé l'univers, habitation de l'homme, et sans lequel le genre humain ne sauroit subsister. Ces vérités, je le sais, ne se démontrent pas de la même manière que le carré de Vhypotémcse^ où les propriétés du cercle se démontrent à nos yeux et à notre esprit; mais elles se démontrent à la partie la plus élevée de notre intelligence, à notre raison; elles se démontrent avec la même certitude que les vérités géométriques , par une suite d'inductions et de conséquences si naturelles et si évidentes, qu'elles sont comprises par les enfans et les hommes les plus simples ; et si une science orgueilleuse
INTRODUCTION. 5g
demande qu'on lui explique comuienl lElre incorporel a pu agir sur la matière pour lui donner l'existence et la forme, je m'engage à la satisfaire pleinement, si elle daigne m'expliquer comment la volonté, qui est aussi quelque chose d'incorporel, peut agir sur les organes, qui sont aussi de la matière, sur la langue pour la faire parler, sur les mains pour les faiie agir, sur les yeux et les oreilles pour les faire regarder et écouter, sur le corps tout entier pour le transporter d'un lieu à un autre 5 et agir sur les organes non-seulement pour leur commander ce qui peut leur être utile ou agréable , mais pour leur commander la fatigue, la douleur, la soullrance, la mort, oui, la mort; puissance de la volonté de détruire jnéme ses organes, puissance de Thomme sur lui-même, puissance incompréhensible et ([ui n'a pas de modèle, si on peut le dire, dans la puissance même de Dieu, qui ne peut rien contre luinu'me, et dont toutes les lois no tendent qu'à la conservation des êtres qu'il a créés.
I^TRODUCTION.
M. Dainiroïi croit que la révélation une fois admise , « tout ce qui n'y revient pas et n'y est » pas conforme, est réputé par les chrétiens er- » reur et mensonge, sciences physiques, scien- » ces métaphysiques, sciences morales, etc. Mais le philosophe peut -il ignorer que nous n'étudions pas dans les livres saints les sciences physiques , quoique sur plusieurs points l'ohservation ait confirmé les faits exposés dans les livres saints? Malebranche n'y a pas cherché sa métaphysique, ni Leibnitz sa Théodicéey ils ont pu se rencontrer avec les livres saints, comme le feront tous ceux qui s'occuperont à développer les vérités de l'ordre moral j mais , s'ils y ont trouvé la vérité, on peut dire que c'est sans l'y chercher. Et, lorsque de prétendus savans ont l'injustice d'accuser la révélation d'arrêter les recherches sur des objets de science ou de philosophie, je leur demanderai de quelles connoissauccs nécessaires, ou simplement utiles, la foi à la révélation a borné les progrès 3 je demanderai à l'éclcctisuic ce
ITsTRODUCTlON. (jl
^u'il a trouvé depuis qu'il cherche, ce qu'il a préféré depuis qu'il choisit.
Je crois avoir démontré, dans les Recherches philosophiques sur les premiers objets de 7ws conrioissances morales, la nécessité physique et morale de la transmission primitive du lan- ^^age , prouvée pour nous , pour tous les hommes, tous les temps et tous les lieux, par la nécessité de sa transmission constante et journalière à tous les êtres humains, à mesure qu'ils arrivent à la vie sociale ; prouvée par l'impossibilité de parler où sont les hommes à qui la parole n'a été ni pu être transmise; prouvée encore par la nécessité de l'expression ou de la parole, pour penser aussi bien que pour parler, pour penser aux choses qui ne peuvent pas se présenter sous des images ou figures, et pour en parler aux autres. Personne, que je sache, n'a essayé de ccmibattre ces deux propositions , et je ne crains pas d'assurer que personne ne le tentera avec succès; et certes, il faut bien qu'eUes soient incontestables, puis-
(|uc, pour les combattre, on s'est jeté dans l'iiypothcsc ridicule, si elle n'étoit monstrueuse, de l'homme né, sous la forme de poisson ou d'insecte, de la terre écliaufFée par les rayons du soleil, etc.
Ces deux vérités une fois reconnues , il étoit naturel de chercher les pensées dans l'expression, puisque nous ne pouvons les connoître nous-mêmes ni les faire connoitre aux autres par un autre moyen, et les pensées les plus générales sous les expressions les plus générales. Cest ce que j'ai fait, et nous entrons ici sur le terrain de la métaphysique ou de la philosophie transcendante , qui est la connoissance des vérités les plus générales, bien diSerente des sciences proprement dites, dont chacune s'attache à considérer et à développer quelque vérité particulière, historique, politique, chronologique, géométrique, astronomique, botanique, zoologique, etc.
Ces expressions les plus générales, puisqu'elles comprennent absolument tous les êtres
ot leurs rapports les plus généraux , une fois trouvées dans la langue la plus vraie et la plus exacte qui fût jamais, j'en ai fait l'application ' à la société, c'est-à-dire , à ce qu'il y a de plus général dans nos conceptions, puisqu'il comprend aussi tous les êtres intelligens et sociaux.
J'ai donc cherché les caractères généraux , naturels ou nécessaires, permanens, par conséquent, et indestructibles, de la société en général et des sociétés en particulier, et de toutes les sociétés j caractères plus ou moins explicites et développés suivant les divers états de société, et d'où naissent des rapports entre les êtres semblables qui composent chaque société, rapports domestiques ou publics, religieux ou politiques, généraux ou particuliers, universels ou locaux; et partout j'ai retrouvé ces caractères sans eflbrt, sans subtilité, ot leurs diverses manières d'être, ([iii distinguent les sociétés en sociétés parfaites ou imparfaites, constituées ou non constituées, selon qiu^
ces caractères et les rapports qui en découlent sont conformes ou contraires à la nature des êtres en société.
Enfin, et pour compléter la démonstration, j'ai retrouvé l'expression de ces caractères dans les habitudes les plus familières du langage, comme j'en avois trouvé le type dans les conceptions les plus élevées auxquelles la raison puisse atteindre.
Feu M. Loyson, professeur de l'Ecole-Normale, cité par M. Damiron, a traité de calemhourg cette vaste catégorie, qui, dans son expression comme dans sa réalité , comprend tous les êtres. Cette légèreté dans une matière aussi grave ne fait honneur, ni à la philosophie du professeur, ni à celle de l'Ecole-Normale.
C'est là, je le crois du moins, de la philosophie, et de la philosophie appliquée à la société. Les écoles de philosophie moderne, matérialiste ou éclectique, ont fait la philosophie de l'homme individuel, du moi, qui joue un si
grand rôle dans leurs écrits; j'ai voulu faire la philosophie de riiomine social, la philosophie du nousy si je peux ainsi parler, et ces deux pronoms, moi ci nous , distinguent parfaitement les deux manières différentes de philosopher.
Qu'on y prenne garde, cependant ; jamais ce moi, mille fois répété, ne peut être ni dire nous, et quel est le moi qui puisse dire nous, si ce n'est un moi général, un moi pouvoir, un homme, enfin, qui représente tous les autres ; Vhomme roi dans une société, i/hommk dieu dans l'univers?
C'est, je le répète, de la philosophie, et la seule vraie, la seule positive, la seule qui explique l'homme social, et qu'on ne peut considérer hors de la société.
Ni la philosophie des sens , ni celle du doute, qui cherche et cherchera toujours, n(* peuvent convenir à l'âge avancé de la société. La première, étrangère à riionime moral, et (jui ne voit dans l'homme (|ue la partie ani-
maie et matérielle , n'est au fond que le chapitre liom^ne d'un traité de zoologie; l'autre est en arrière de dix-huit siècles sur le temps présent. Il n'y a plus, depuis l'étahlissement du christianisme, d'autre philosophie raisonnable que la philosophie religieuse, et c'est une grande vérité, même philosophique, que cette parole d'un Père de l'Eglise : Solutio omnium difficidtatitrti Christus,
Cette philosophie, à la fois théorique et pratique , qui a confondu la sagesse du Portique et évangélisé les pauvres , c'est-à-dire, enseigné les hommes les plus simples, éclaire l'esprit du savant qui l'étudié, et échauffe le cœur de l'homme simple, à qui la vue d'une croix sur un grand chemin en dit plus que les entretiens de M.allehranclie , la Théodicée de LeihnitZy ou les Lettres d'Euler ^ n'en disent aux savans.
Aussi, dit M. Damiron, (( le peuple et les )) philosophes ne pensent pas de la môme fa- » çon, et cependant leurs idées ne se repoussent
:» pas; elles diffèrent sans se combattre, et se » rapportent au fond malgré la forme. Ainsi, )) les philosophes ne iont qu'un avec le peuple : » leur pensée n'est que sa pensée , leurs doc- » Irincs ne sont que sa foi. )) Il y auroit quelque chose à rabattre de cette conclusion, et les doctrines de nos philosophes ne sont heureusement pas la foi des peuples. C'est ce qui m'a souvent fait désirer qu'on put mettre le livre de l'enfance, le Catéchisme ^ à la portée des sa vans, comme on a mis l'enseignement des sciences et des lettres à la portée des enfans.
En considérant sous un point de vue rationnel les vérités proposées à notre foi, n'ai -je pas rempli un des vœux de la philosophie? « ISe vicndra-t-il pas une autre époque, dit » M. Damiron, où ce que la dernière manifes- )) talion (de la vérité) pourroit avoir encore )j d'obscur et de mystérieux, paroîtra })Uis y> intelligible et plus clair; où une croyance )) nouvelle, fille et héritière du christianisme,
» en reproduira les dogmes, mais sous des » formes qui conviendront mieux que les pré- » cédentes à la manière dont tout le monde )) voit aujourd'hui les choses? »
Non, il n'y aura point, il ne peut y avoir de croyance nouvelle. Le christianisme a rempli sur ce point tous les vœux raisonnables de l'esprit : il a satisfait tous les besoins du cœur; mais il peut y avoir de nouveaux motifs de croire , et la force de la religion chrétienne , au milieu des attaques les plus furieuses et les plus habiles qu'elle ait essuyées, est pour nous, qui en sommes témoins, un de ces nouveaux motifs de croire à sa divinité. Non, il n'y aura point de nouvelle croyance; mais l'ancienne croyance peut recevoir de nouveaux développemens qui la rendront plus auguste et plus chère, non à ce monde qui voit les choses de la religion d'une certaine tnanièrCy c'est-à-dire, avec indifférence, ignorance, haine ou mépris ; à ce monde qui ne paroit nombreux que parce qu'il fait du bruit; mais à ce monde chrélien
INTRODUCTION. 6g
qui, trouvant assez de lumières dans la religion, n'en est pas moins disposé à en accueillir de plus grandes , pourvu qu'elles soient approuvées par la grande autorité de l'Église, qui épfvuve tous les esprits et n'en repousse aucun.
Dans les Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos connoissances morales y j'ai considère l'homme, intelligence servie par des organes ^ ses idées, ses images, ^^^ sensations, en un mot toutes ses facultés individuelles, et j'aurois pu intituler cet ouvrage : Philosophie de Vhomine.
Dans l'écrit que le lecteur a sous les yeux, je considère la société en gênerai, réunion d^étres senihlahlcs pour leur production et leur conservation nuituelleSy et ses elemens naturels et con.slitutifs; j'applique cette définition aux diffcrentes espèces de sociétés domestiques, civiles, religieuses, et \\ leurs combinaisons ou modifications diverses; sociétés toutes se/nhlablcSy connue Tindique le nom de société, commun ;i loutes, bien dillérentes de ces associations de connnerce
7^ PKÎ:FACh:.
ou d'entreprises, ouvrage de l'homme, et dissolubles ii sa volonté.
Ce vaste sujet, je Pavois ébauche dans un Essai analytique sur les premiers principes de V ordre social ^ et plus développé, d'une manière à la vérité plutôt historique que philosophique, dans la Théorie du pouvoir politique et religieux; ouvrage saisi sous le Directoire, qui n'a pas reparu depuis, et auquel celuici pourroit servir d'introduction.
J'ai en effet cherché par les seules lumières de la raison, et à l'aide du raisonnement, s'il existoit un fait unique, évident, palpable, a l'abri de toute contestation, qui fut le principe générateur, ou seulement constitutif, de la société en général et de toutes les sociétés particulières, domestiques, civiles, religieuses; qui portât dans toutes le même nom, qui remplit dans toutes les mêmes fonctions, qu'on aperçut jusque dans les sociétés les plus imparfaites et leurs combinaisons les plus irrégulièies; el cet élément ou principe.
PRÉFACE. -jS
une fois connu, m'a conduit de conséquence en conséquence à des résultats que je peux dire inattendus, et sur lesquels j'appelle le jugement du public éclairé et impartial.
Je n'ignore pas que, dans beaucoup d'esprits, l'impartialité n'est aujourd'hui que de l'indiffërence pour la vérité, et que les lumières, les lumières morales, les seules qui méritent ce nom, disparoissent de plus en plus, remplacées par des connoissances d'arts et d'objets tous matériels, accessibles à tous les esprits et même aux hommes sans esprit; connoissances qu'on prend pour des lumières, quoiqu'elles n'éclairent l'esprit ni sur le vrai bonlieur de l'homme, ni sur le bon orche de la société, et qu'elles puissent plutôt, par leur excès, matérialiser l'honnue et corrompre la sociétcf.
Le moment nVst donc pas favorable.
Je ne dis |>a.s au succès (fuii pareil oii- Niage, J(^ n'ai ^arde de |)i('\enir ii cel ('gard le Jiigeinenl du public, mais seu-
lement à sa publication; et cependant je ne me suis pas décourage. Scribentur hœc in generatione aller à y me suis-je dit avec le psalmiste : j'ai pense qu'il pouvoit tôt ou tard tomber, en des mains qui le feroient fructifier, ne fût-ce qu'en le refaisant et en le présentant sous une forme moins didactique; car, dans mes nombreux travaux, tous relatifs à la société, j'ai plutôt songé à sonder et à raffermir les fondemens de l'édifice, qu'à le décorer et à l'embellir.
Mon premier objet, en traitant philosophiquement des principes de la société, a été d'en faire l'application à la société religieuse, mère de toutes les autres, et particulièrement à la religion chrétienne, ^ méconnue par la honteuse et superbe ignorance des uns, attaquée par les autres \ avec une haine furieuse, que la vérité seule a le triste privilège d'inspirer : car on ne peut ni aimer ni haïr à demi la vérité; quiconque ii! est pas pour elle est contre elle, et c'est ce qui a fait, même
PRÉFACE. -y 5
dès l'origine du christianisme, des bourreaux et des martyrs.
Les écrivains qui depuis un siècle ont fait de la religion chrétienne, et surtout de la religion catholique, l'objet de leurs sarcasmes, de leurs sophismes ou de leurs déclamations, ont tous suppose que, jusqu'à cette bienheureuse époque, pompeusement décorée du nom de siècle des luinièresy le monde chrétien avoit été dans l'erreur; que l'enseignement religieux n'avoit été que mensonge et imposture; la foi des peuples, qu'esclavage et aveuglement; la piété, qu'hypocrisie ou foiblcsse d'esprit; qu'eux seuls avoient porté les lumières dans les ténèbres et mis les honnnes sur la route de la vérité, ou plutôt hors des voies de l'erreur et d'une honteuse crédulité : car ces écrivains ne se sont chargés que de démoHr, sans rien mettre à la place; et en annonçant pour une autre époque de nouvelles constructions, ils ne se sont pas du tout occupés de ce que deviendroit la société pendant l'iNTElUM
7^ PKKFACE.
Il a etë, comme nous l'avons vu, rempli par une sanglante révolution, dont la brutalité toute physique a achevé l'œuvre du bel esprit, sans que les démolisseurs aient paru se douter qu'un grand désordre ne peut avoir pour cause qu'une grande erreur. Ils ont même vu, sans le comprendre, la force et la vie de la religion se débattant sous leurs coups, s'accroître avec ses douleurs et leur violence : tel le soleil, au moment de disparoître et de plonger par son absence le monde dans l'obscurité, répand à l'horizon un plus vif éclat.
J'ai pris mon point de départ d'une idée diamétralement opposée; et convaincu que l'ordre, la force, la sécurité, la prospérité, la douceur des mœurs, la politesse des manières, la décence dans la conduite, la charité envers ses semblables, la bienveillance universelle, en un mot toutes les vertus privées et publiques, et tous les biens, sont les fruits nécessaires de la vérité; et comparant, sous ce rapport, le
PHÉFACE. '-r
monde idolâtre (i), le monde païen, le monde mahometan, le monde encore sauvage, le monde même philosophique, tel que l'a fait la révolution, au monde chrétien, j'ai cru que la vérité ëtoit dans la chrétienté, qu'elle y avoit toujours ëtë, et que les désordres locaux et passagers qui avoient pu s'y manifester, prouvoienl seulement que la vérité n'avoit pas ëtë toujours et partout complètementdëveloppëe; car tout ce que les hommes peuvent espérer de mieux dans la recherche de la vërite, est de découvrir des vëritës fëcondes, et non des vëritës complètes.
J'ai cru que la sociëtë chrëtienne n'auroit pas pu croître, se civiliser, se perfectionner, s'aflërmir sous l'influence d'une fausse doctrine de religion, de la religion qui se mêle aux lois, aux mœurs, aux pensées, aux sentimens, aux actions, aux
(i) Je clislin^;iu' Ir |);i{;;unsme de ridolàlric : le pa- {ijanismc éloil ridolàlrie (1rs jUMiples polices, (oniinc les (irecs el les Romains.
78 rRÉFACE.
habitudes domestiques et civiles d'un peuple qui pénètre, si je peux ainsi parler, sa vie toute entière, privée et publique, pas plus qu'un élève, dans un art ou une science quelconque, ne pourrolt y faire de progrès, si son esprit ètoit imbu de faux principes sur cette science ou sur cet art; et j'aurois pour garant de mon opinion de Tinfluence puissante de la religion sur l'état d'un peuple, ces paroles d'un philosophe de ces derniers temps, ennemi haineux du christianisme, Condorcet : a La religion mahométane re- )) tient les Turcs dans une Incurable stu- )) pldlté. ))
Ce qui explique la différence, ou plutôt l'opposition totale qui existe entre l'opinion des ennemis de la religion et la nôtre , c'est qu'ils n'ont vu dans la société et dans la religion que l'homme, l'homme individuel, ses erreurs, ses passions, ses folblesses, et ils en ont demandé compte à la religion : comme si la religion pouvoit changer notre nature
PRÉFACE. -y 9
et faire autre chose que nous offrir, pour en redresser les mauvais penchans et les diriger vers le bien, des secours et des moyens dont nous sommes toujours libres de ne pas profiter! Ils, ont même exagère' les vices qu'elle n'empêche pas, quoiqu'elle les condamne, et n'ont pas aperçu les vertus qu'elle produit. Ils ont déclame contre les vices des chrétiens, et leur ont opposé les vertus des païens, sans faire attention qu'on ne remarque les vices que chez un peuple vertueux, et les vertus que chez un peuple vicieux, parce qu'on ne remarque, en général, que ce qu'il y a de plus rare. Ils n'ont pas vu que les vertus se cachent, et que c'est même une vertu de ne pas faire parade de sa vertu; que les Aices, au contraire, se montrent, et sont chez les chrétiens plus remarqués, par la raison que, dans vme marche de troupes bien ordonnée, on ne remarque que ceux qui sortent des rangs. Les yeux malades de la haine ne se sont fixés que sur un coin du ta-
8o PKKFACK.
bleau, ils n'ont donc vu que le particulier, que riiomme; je n'ai vu que le gênerai, que la société. Ils ont cru que c'ëtoit a l'homme a faire la société, et je crois que c'est à la société à faire l'homme; et c'est surtout dans les sociétés chrétiennes, comparées à toutes les autres, que se montre l'influence toutepuissante de la religion.
Autant que j'ai pu en juger par l'extrait qu'en ont donne les journaux, l'enseignement plîilosophico - historique d'un professeur célèbre met dans le plus grand jour cette différence. Il ne veut, ce semble, qu'une religion individuelle, et reproche à la religion d'être devenue VEglise : c'est reprocher à la société politique d'être devenue gouvernejnent. Faite pour la société, et société elle-même, la religion chrétienne a du en revêtir tous les caractères. Il lui reproche, comme un empiétement sur les droits de l'homme, d'avoir attenté à la liberté de penser: mais une société toute spirituelle ne peut
PRÉFACK. 8 1
pas plus permettre la liberté de penser autrement qu'elle n'enseigne à croire, qu'une société politique ne peut permettre la liberté d'agir autrement qu'elle ne le prescrit; et l'une et l'autre, sous peine de tomber dans l'anarchie des pensées et des actions, ont dû se réserver le droit de juger les pensées et les actions contraires à l'ordre qu'elles ont établi.
Le même professeur conteste donc à la religion le droit de coaction et de repression. Calvin, cependant, dont ce professeur suit la doctrine, en a largement use envers le malheureux Scrvct, et il a pose en principe que les magistrats pieux doivent être les vengeurs et les soutiens des doctrines religieuses : (( Ergo pîcia/is » doclrijiœ viadices cru ni pii magisira- » tus, » Mais l'idée de société renferme en elle le droit de juridiction, de tribunal, de Jugement, et, par conséquent, de mesures coactives et répressives; et une société qui n'auroit ni juridiction sur ses membres, ni lois, ni juges j)()ur les ap-
82 PUKFACE.
pliquer, ni jugemens à porter^ ne seroit pas une société'.
Je l'ai donc vue, cette religion tant calomniée y parler au cœur des hommes les plus simples comme à l'esprit des plus éclairés; inspirer à tous les dévouemens les plus généreux, et les sacrifices les plus pénibles à la nature, les sacrifices qui sont la plus grande force de l'homme, le mépris des richesses, des grandeurs, des douceurs de la vie, de la vie elle-même ; envoyer ses missionnaires aux extrémités du monde, chez des peuples barbares, combattre toutes les erreurs et braver tous les périls ; je l'ai vue appeler le sexe le plus foible à consacrer sa vie entière aux soins les plus rebutans du soulagement des infirmes ou de l'éducation de l'enfance; ouvrir des asiles à ceux qui ne veulent pas du monde, ou dont le monde ne veut pas, et les y employer au service ou à la sanctification des hommes ; obtenir de l'opulence ces fondations pieuses où sont serv les et soulagées toutes les misères hu-
maines ; je l'ai vue régner sur les sociétés les plus fortes et les plus éclairées qui furent jamais; multiplier enfin, si les gouvernemens ne les contrarioient pas, ses bienfaits, ses secours, ses services, à mesure que la dépravation des mœurs, le desordre des doctrines et la haine de ses ennemis augmentent; toujours féconde et toujours jeune; car une religion, qui, après dix-huit cents ans, inspire tant de devouemens et de sacrifices, ne fait que commencer.
A la vue de tant de prodiges et de tant de bienfaits, j'ai regarde, non comme une opinion fausse, mais comme une opinion absurde, que cette religion n'eut ete qu'une grande imposture et une longue erreur; et sans demander à son enseignement la démonstration de sa vérité, je me suis demande à moi-même si, la religion etani ime société et la mère de toutes les auties, riionniie ne pouvoit pas trouver dans la constitulion naturelle et geneVale de la société la raison des crinances religieuses,
84 rRÉFACK.
qu'il ne dëcouvroit pas en lui-même^ et dans la raison individuelle : je me suis demande si la facilite avec laquelle le christianisme s'est propage à sa naissance chez les peuples païens, et de nos jours chez les peuples sauvages, lorsque son autorité ne pouvoit encore avoir ëtë démontrée aux uns ni aux autres, ne prouvoit pas, indépendamment des œuvres surnaturelles qui ont pu accompagner sa prédication, qu'il y a dans les croyances même les plus mystérieuses quelque chose qui s^ assimile aux pensées, aux sentimens de l'homme social, même à son insu, pour les éclairer et les diriger, k peu près comme les substances alimentaires s\issimilejit à nos corps pour les nourrir, sans que nous puissions connoître leur nature et leur rapport a nous, ni savoir comment elles agissent sur nos organes et se convertissent en nos différentes humeurs.
Et qu'on prenne garde que, ce qu'il y a de plus ëlevë et de plus mystérieux dans les croyances dogmatiques de la religion.
n'est pas ce qui pénètre le plus difTicilement dans l'esprit des peuples, et que les prescriptions morales, dont elles sont la sanction, éprouvent de leur part bien plus d'obstacles. Le goût des hommes pour le merveilleux et le surnaturel, ou plutôt le surhumain, qu'ils cherchent jusque dans les fictions, ce goût plus vif à mesure que, par leur âge ou leur état social, ils sont plus près de leur nature originaire, est à mes yeux la preuve la plus forte que l'homme sent en lui et hors de lui quelque chose de plus elevè que lui-même, qu'il le cherche surtout dans la religion pour y trouver la raison des devoirs qu'elle lui impose. Une rehgion sans mystères, sans miracles, sans mission divine réelle ou supposée, ne paroitroit h Thon) me que l'ouvrage de Thonnue; il se revolteroit contre elle comme contre une insupportable tyrannie, qui n'obtiendrolt, par conséquent, ni créance dans son (\s])rit, ni autorité sur ses mœurs; et ce svstème de religion, purement humain, ne pour-
S6 PKlil'ACE.
roit contenter tout an plus que celui qui Fauioit invente : et de là vient qu'aucun système, je ne dis pas idéologique^ amusement stérile et sans reWtat, mais purement philosophique , n'a pu encore et ne pourra jamais être universellement accrédité, parce qu'un système philosophique est une sorte de religion toute humaine, à laquelle l'homme ne trouve aucune raison de croire et moins encore d'obelr.
L'homme qui, de son chef, veut imposer à ses semblables des croyances morales, s'annonce par cela seul pour une intelligence supérieure à celle des autres hommes, s'érige lui-même en Dieu, et il faut autre chose que des mots et des phrases pour légitimer cette usurpation.
On demandera peut-être pourquoi il y a tant d'incrédules et d'ennemis de la religion, si elle est prouvée à la fois par la raison et par l'autorité. La réponse est facile : il y a long-temps qu'on a dit que, s'il résultoit quelque obligation morale de la proposition géométrique, que /en trois
angles (Vun triangle sont égaux à deux angles droits, cette proposition seroit combattue, et sa certitude mise en problème. Même quand l'esprit consent aux vérités ■religieuses, le cœur trop souvent s'y refuse; et, si la philosophie peut éclairer l'esprit, la religion seule a le pouvoir de changer les cœurs : et puis il y a si peu d'hommes qui aient la force de suivre toute leur raison!
Cependant cette haine de la religion que tant d'hommes professent ouvertement; cette crainte de son autorité, que montrent un peu trop les gouvernemens, influe plus qu'on ne pense sur les conseils de la politique ; et il n'est pas douteux que la chrétienté, en perdant la foi au christianisme, perdroit en même temps sa forc<î et ses lumières : et quel temps, en efl'et, lut plus fécond que le notre en doctrines erronées et en foiblesse politique!
Je n'ignore pas que lout écrivain qui Irate aujourd'hui, mèm(^ philoso]^hiquemenl, dans un sens religieux el monai-
88 l'HÉFACK.
cliique^ de matières religieuses et politiques, au lieu de critiques qui l'éclairent, ne trouve que des ennemis qui l'outragent. Les uns, qui n'ont ni assez de force d'esprit pour croire a la religion, ni assez de force de caractère pour la pratiquer, l'accusent d'hypocrisie ou de fanatisme; les autres, prenant leurs systèmes politiques pour le type de toute perfection, le taxent d'intentions séditieuses, et lui reprochent de troubler les gouvernemens ; et, au lieu de réfuter rationnellement des considérations rationnelles, s'en prennent à l'auteur même le plus inoffensif, et trouvent plus prompt, plus sur, et surtout plus facile, de verser sur sa personne, qu'ils ne connoissent pas, sur son caractère, sa vie, sa famille, sa fortune, le mensonge et la calomnie. Dans ce dernier combat de l'erreur contre la vérité, la détraction et l'imposture sont un métier lucratif, et leur publication impunie et sans frein est comptée au nombre des hbertés pubhques.
Mais le sacrifice de soi est le premier que
niÉFACE. (S9
demande de ses défenseurs la sainte cause catholique et monarchique. Ainsi^ en soumettant la partie religieuse de mes écrits à l'autorité religieuse, je déclare hautement que je ne reconnois à aucune autorite humaine le droit de m'imposer ses opinions politiques, et qu'aucune considération, aucune crainte, ne me fera sacrifier des vérités que je crois éternelles, à des systèmes d'un jour ou d'un siècle, et à des intérêts d'un moment.