‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 2 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le genre liumaîa a commencé par une l'amllle, et la preuve en est sensible, puisqu'il continue par des familles; et que, si on pouvoit le supposer réduit à une (a mi lie, il sulliroit (l'une famille pour le recommencer.

Trois êtres semblables y puisqu'ils appartiennent tous à l'humanité, mais non é«;aux, puisqu'ils ont dos lonctions diiVérentcs, jy^^/x'^ mère, enfant y constituent la famille : constitution naturelle et nécessaire, puiscpi'on ne peut supposer la famille composée de plus ou de moins cpie du père, de la mère, et des enfans.

i^a famille est donc essentiellement mono-

game, c'est-à-dire, formée du seul mariage d'un homme et d'une femme.

La polyijamie y ou plusieurs mariages successifs, est non une famille, mais plusieurs familles, puisque chaque mère fait la sienne (i).

Nous traiterons des effets de la polygamie en parlant du divorce, qui est une polygamie actuelle ou éventuelle , puisqu'il permet à Fliomme d'avoir une ou plusieurs femmes du vivant des premières.

Ce n'est encore là que la famille , rapprochement d'êtres physiques pour la production d'un être semblable à eux.

Mais le genre humain se compose non des êtres produits, mais des êtres conservés; la brute vit passagèrement en famille, mais seulement pour la production de ses semblables , et non pour leur conservation • et , une fois la production assurée, le père, la mère, les petits, vivent étrangers les uns aux autres et ne se reconnoissent plus.

(i) Monogamie , polygamie ne veulent pas iliie une ou plusieurs femmes, mais un ou plusieurs mariages, sans que les pfecédens aient ete dissous par la mort. Aussi, The'odore de Bèze, un des chefs do la ri-formation , a intitule un Traite sur le divorce : De Polyganiid .s CIL DtvorLii.s.

DTT PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIETE. qS

Mais, si la brute vit passagèrement en famille, pour la production de ses semblables, l'homme, être moral, doit vivre en société pour la conservation des êtres que la famille a produits. L'animal naît parfait, et n'a rien à apprendre pour sa conservation, des animaux de son espèce; l'homme ndXi perfectible ^ et a tout à recevoir de la société de ses semblables, car il ne peut se conserver au physique ni au moral que dans sa perfection relative j et, de même que le gland périt s'il ne devient chêne, l'enfant périt s'il ne devient homme.

CHAriTRE IL

DE LA SOCIKTi: DOMESilOl K

Revenons pour un instant à la famille par laquelle commence toute société : Prima societas, dit Cicéron, in ipso ionjuxjio est. Dans lo père est le 'pouroir, c'est-à-dire la volonté et 1 action de produin^ et de conserv(M-, ou de développer l'intelligence de reniant, rn lui don-

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nant, par la communication de la parole, le jnoyen d'apprendre tout ce (pi'il lui est nécessaire de savoir pour sa conservation.

Le père agit pour la conservation, comme pour la production , par le moyen ou le ministère de la mère, qui concourt à l'accomplissement de la volonté et de l'action du ^pouvoir,

L'eniant sujet à cette volonté et à cette aclion, est, poiu* la production comme pour la conservation, le produit de Tuu et de l'autre , et procède de tous deux.

Ainsi, aux dénominations physiques et particulières de j?ère^ de mère, ^enfant, communes aux familles même d'animaux, substituons les expressions morales et générales de 'pouvoir y ministre^ sujet, qui désignent l'ctrc intelligent, conviennent à la société et même à toute société , et ne peuvent convenir qu'à elle.

Pouvoir y ministre y sujety sont les personnes sociales, appelées teksonnes, quia per se sonaîity c'est-à-dire parce que leur nom seul indique leur rang et leurs ionctions.

Nous pouvons donc à présent opérer avec ces expressions générales, qui représentent toutes les personries dans toutes les sociétés j rendre, au moyen de ces expressions, raison de tous les accidens des sociétés, et résoudre

tous les problèmes qu'elles présentent. C'est ainsi que les géomètres opèrent sur toutes les quantités avec des signes généraux, qui leur servent à exprimer toutes les valeurs particulières, et à résoudre avec des formules tous les problèmes de Vanalyse. Il y a toutefois cette différence à l'avantage de la science politique, que les signes a, b, x, y^ ne disent rien à la pensée, et sont une lettre morte qui ne parle à l'esprit que lorsqu'on a substitué à leur place des valeurs concrètes et particulières; au lieu que les expressions 'pouvoir, ministre, sujet, offrent toutes seules à la pensée un sens précis et déterminé; et de même que les géomètres parviennent, par le secours de signes, à des résultats qu'ils nauroient pu obtenir ou n'auroient obtenus qu'avec de grandes difHcullés, et en opérant directement pai des démonstrations compliquées d'aritbmétique ou de géométrie linéaire, sur les quantités particulières de nombres ou d'étendue, je crois que nous pourrons aussi, en opérant avec les expressions générales de pouvoir ^ ministre, sujet, donner une solution satisfaisante de tous les plu'nomènes , même les pbis singuliers, que présente l'état social, ancien et moderne; et peut-être nous arrivera-t-il , comme aux géo-

gd DEMONSTRATION PHILOSOPHIQUE

mètres, d'être conduits à des résultats inattendus et d'une grande importance.

L'homme, intelligence servie par des organesy entre en société ou en communication avec ses semblables, avec tout ce qu'il est et tout ce qu'il a y avec son être et son avoir , son intelligence et ses organes; par conséquent avec l'expression organique de son intelligence, je veux dire la parole, premier moyen de toute conservation, de toute perfection, de toute sociabilité; parole qu'il transmet à son enfant, comme il l'a lui-même reçue de ses parens, et ceux-ci, en remontant de génération en génération , de la première famille , qui n'a pu ellemême la recevoir que d'un être hors de l'homme et supérieur à l'homme (i).

L'enfant reçoit doue de ses parens l'instruction de la parole, et avec la parole la connoissance de tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir ou la faculté d'acquérir cette connoissance;

(i) Voyez les Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos eonnoissancrs morales y par l'auteur de cet écrit. Il n'y a, ce semble, rien de mieux démontre.' que la nécessité d'une première transmission <lu langa[>e , puisque sous nos yeux l'enfant parle indifféremment toutes les lanjjucs qu'il entend parler, et qu'il ne parle pas s'il n'en entend aucune.

car, si on ne lui parloit pas, il ne parleroit pas lui-même, et les sourds-muets ne sont muets que parce qu'ils sont sourds, et n'ont pas entendu la parole.

L'homme ne naît pas, comme la brute, vêtu et armé j il n'a pas reçu de la nature cet instinct de conservation personnelle , qui , sans éducation de leçon , ni même d'exemple, fait discerner à l'animal ce qui lui est utile ou ce qui lui est nuisible, et lui ,fait chercher sa proie ou éviter son ennemi; l'animal, je le répète, naît 'parfait, et ce que nous lui apprenons est pour nos besoins ou nos plaisirs, et non pour les siens : l'homme naît perfectible; il faut qu'il apprenne à vivre, qu'il juge par son intelligence tout ce qui est nécessaire à sa conservation, qu'il combatte par l'action de ses organes tout ce qui s'oppose à l'accomplissement de ses besoins ou au développement de ses facultés. Il faut donc qu'il apprenne tout de ceux qui l'ont précédé dans la carrière de la vie, qu'il apprenne à parler pour apprendre à exprimer ses pensées, et pour les autres et pour lui-même; il faut donc qu'il écoute et qu'il obéisse; et je le demande aux matérialistes, qui ne voient dans l'homme qu'un animal un peu mieux organisé tpu^ les autres.

9^ I)K\I0NSTJiAT10N riIILOSOPHIQUE

comment expliqueront-ils ce pouvoir paternel ^ celte tendresse maternelle, ce respect filial dont la grossière apparence ne survit pas dans l'animal, au temps si court de la gestation et de l'allaitement, après lequel père, mère, petits, ne se reconnoissent même plus, et qui, dans l'homme civilisé, plus encore peut-être dans l'homme sauvage, forment, entre les membres d'une même famille , des nœuds si étroits, des liens si doux et si forts, aussi durables que la vie des enfans , et qui survivent même à la mort des parens? Je demanderai à ces philosophes qui ont enseigné que l'enfant ne devoit rien à ses parens, qui, dans leur union, loin de songer à lui, n'avoient pensé qu'à leur satisfaction personnelle, pourquoi tous ces sentimens d'obéissance et de respect, qui ne semblent pas dans la nature de l'homme et coûtent souvent à ses inclinations? N'en doutons pas, une voix puissante a été entendue d'un pôle à l'autre : « Tu honoreras ton père et ta mère; » elle retentira jusqu'à la fin des temps , et elle seule a tiré la famille humaine de l'animalité, et l'a élevée au rang de société. Le père, pour la conservation ou l'instruction de l'enfant, est donc pouvoir, comme il l'a été j)our sa pnxhiction. La mère n est pas

pouvoir, mais autorité , puisqu'elle a besoin d'être autorisée par un époux , et qu'elle est chargée , par la nature, de la première instruction de l'enfant, comme de sa première nourriture; elle est aide et ministre de l'homme, et dans l'abaissement ou le mépris de tous les pouvoirs, même du pouvoir paternel , qui caractérise toutes les révolutions, l'autorité maternelle est encore respectée.

Ce sont des faits que nous avons tous sous les yeux, des faits confirmés par les mœurs et la législation de tous les peuples, et dont la raison démontre la nécessité.

Mais trouve- t-on dans l'histoire des premiers âges du monde la preuve et l'origine de celte autorité maternelle, de ce ministère de la mère, de sa dignité à coté de son époux, enfin de ces relations de pouvoir, de ministre, de sujet, qui forment la constitution de la société domestique? Kcoutez. Dans le livre où sont racontées les origines du genre humain, et le ))lus ancien dont nous ayons connoissance, il est dit : (c L'homuu^ (piittera sou père et sa )) mère pour s attacher à sa iemine; ils seront » deux dans une même chair; elle est l'os de » ses os, et la chair de sa chair. Taisons-lui, )^ dit le Seigneur, uiu' aide seinl)lai)I(^ à lui; »

iOO DEMONSTRATION PHILOSOPHIQUE

cet aide s'appellera d'un nom qui marque l'homme, virago; sur quoi M. de Sacy observe que ce mot ne peut pas se traduire en français et qu'il est tiré de vir ^ comme pour exprimer le rang de la femme à côté de son époux. Peut-être ministre est le mot qui le traduit le mieux (i).

Qu'on y prenne garde, et cette observation reviendra plus d'une fois dans le cours de cet ouvrage, je n'ai pas eu besoin de recourir à l'autorité des livres saints pour y trouver la preuve de ce que dévoient être les personnes de la société domestique ; mais , après avoir constaté comme un fait évident et palpable ce qu'elles sont, j'ai cherché à démontrer que ces faits étoient conformes à ce que les livres sacrés nous apprennent des origines de l'homme et de la société.

Après avoir distingué les uns des autres,,

(i) Les Anglais appellent la femme ivomen, homme île mal, de malheur, de souffrance, de woe , qui veut dire mal, douleur, souffrance, et de man , homme. Cette locution remarquable peut s*entendre, dans le sens religieux, du mal introduit dans le monde par la faute de la première femme; dans un sens physique, des misères et des douleurs de la maternité; et dans un sens politique, de l'èlat de passiveté et de d<'pendance du /ninisfnr.

DU PRJ^XIPE CONSTITUTIF DE LA SOCIETE. 1 Ol

les personnes de la société domestique , nous allons examiner les caractères de chacune d'elles.

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