‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 2 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CONSIDERATIONS GENERALES SUR l"'ÉTAT PRESENT ET FUTUR DE LA SOCIETE.

Il s'est élevé de nos jours au milieu de l'Europe chrétienne , au sein même de la civilisation, un Etat indépendant, qui de l'athéisme a fait sa religion, et de l'anarchie son gouvernement. Armé contre la société, cet Etat monstrueux a présenté tous les caractères d'une société ; son souverain a été un esprit prodigieux d'erreur et de mensonge ; sa loi fonda-

mentale, la haine de tout ordre : il a eu pour sujets tous les hommes tourmentés de passions haineuses et cupides ; pour pouvoir et pour ministres des êtres proiondément corrompus, ou misérablement séduits, qui, sous des dénominations, ou des noms à jamais fameux, unis par les mêmes sermens , et plus encore par les mêmes forfaits , ont commandé cette terrible action avec tous les moyens du génie , l'ont exécutée avec le dévouement aveugle du fanatisme.

A peine cette société de ténèbres at-elle été formée, et pour ainsi dire, constituée, que l'opposition nëcessaiix et métaphysique entre la vérité et l'erreur, entre le bien et le mal^ qui a commencé avec l'être lui-même, et durera autant que lui, est devenue extérieure et physique , et que la France, où cet état infernal s'est un moment rendu visible, enivrée d'un vin de prostitution et comme transportée par une fureur sur-

humaine, a envoyé ses principes, ses soldats et ses exemples à l'extinction de toute vérité , au renversement de tout ordre , et menacé de l'état sauvage l'Univers civilisé.

Le pouvoir de l'anarchie est détrôné , et les armées de l'athéisme ne sont plus; mais les exemples survivent aux succès et les principes aux exemples. Une génération a commencé dans la haine du pouvoir et dans l'ignorance des devoirs; elle transmettra aux âeres suivans la tradition funeste de tant d'erreurs accréditées, le souvenir contagieux de tant de crimes impunis; et les causes de désordre, toujours subsistantes au milieu de la société, y reproduiront tôt ou tard leurs terribles effets , si les pouvoirs des sociétés n'opposent à ce profond système de destruction leur force infinie de conservation, si pour rendre à leur action sociale son efficace toute-puissante , ils ne reviennent à la constitution natu-

relie des sociétés; si enfin ils ne déploient toute la force des institutions publiques, pour combattre, pour arrêter les funestes effets des institutions occultes (i).

C'est surtout en France qu'il est possible, qu'il est nécessaire de ramener le pouvoir et ses ministres à leur constitution naturelle, c'est-a-dire, de constituer la société. La France a toujours servi de modèle en bien comme en mal aux autres nations ; et seule peut-être en Europe , elle est dans la situation où doit être une société pour se constituer définitivement ou parfaitement, parce qu'elle est, je crois la seule qui soit parvienne aux limites que la nature a marquées à son territoire. Une nation arrivée à ce point ne doit plus, ne peut plus même avoir d'ambition que celle de s'y maintenir, ni se constituer qu'en état défensif

(1) Lisez les Mémoires pour servir à l'histoire du jaLobinisine , par Barruel.

~ 35 — contre l'ennemi du deliors , et plus encore contre l'ennemi intérieur, l'espiit d'orgueil et de révolte qui , enchaîné , mais jamais détruit , toujours présent à la société parce qu'il est toujours vivant dans l'homme , entretiendra jusqu'à la fin, dans le sein de la société, comme dans le cœur de l'homme, une guerre intestine et opiniâtre. Car, qu'on ne s'y trompe pas : la société est un véritahle état de guerre, de la vertu contre l'erreur du hien contre le mal, de la nature qui veut la société de tous, contre l'homme qui tend à s'isoler de la société , ou plutôt à se faire à lui seul sa société , et le nom de Dieu des armées que prend l'Être créateur et conservateur du genre humain, ne signifie que le Dieu des sociétés.

Nous touchons à une grande époque du monde social. La révolution religieuse et politique à la lois, comme l'ont été toutes les révolutions, est une suite

— selles lois générales de la conservation des sociétés , et comme une crise terrible et salutaire par laquelle la nature rejette du corps social les principes vicieux que la foiblesse de l'autorité y avoit laissé introduire , et lui rend sa santë et sa vigueur première.

Ainsi , la révolution rendra au pouvoir en France la force nécessaire pour conserver la société , cette force qu'il avoit perdue à mesure qu'il en avoit méconnu les véritables agens, et quelquefois exagéré l'action. «Les troubles ont toujours )) affermi le pouvoir » , dit Montesquieu , qui observe le fait sans remonter au principe. Ainsi, la révolution ramènera l'Europe à l'if/zzYe religieuse et politique, constitution naturelle du pouvoir de la religion, et du pouvoir de l'Etat, dont l'a écartée le traité de Westpîialie. C'est en effet dans ce traité à jamais célèbre, que fut posé, pour la première fois, et en quelque sorte consacré le dogme athée

de la souveraineté religieuse et politique de l'iiomme , principe de toutes les révolutions, germe de tous les maux qui affligent la société, ahomination de la désolation dans le lieu saint ^ c'est-àdire, dans la société soumise à la souveraineté de Dieu. Ce fut alors que les chefs des nations, réunis dans l'acte le plus solennel qu'il y ait eu depuis la fondation de la société chrétienne, reconnurent l'existence publique et sociale de la démocratie politique dans l'indépendance illusoire de la Suisse et des Provinces-Unies, et celle de la démocratie religieuse dans l'établissement public de la religion réformée et du corps e'vangéliqiie (i), et légalisèrent

(1) Ou appelle ainsi dans la constitution germanique la ligue des princes protestans.

M. Davaux, un de nos plus habiles négociateurs à la paix de Munster, quoique chargé par sa cour de défendre les intérêts des protestans d'Allemagne , ne voulut jamais leur donner le titre à^éi^angcliques, à moins, écrivoit-il, que ce ne .soil pour ai^oir dctriiii

ainsi eu Europe des usurpations de pouvoir religieux et politique qui n'avoient jusque-là reçu qu'une sanction provisoire et précaire dans les Etats partiels.

Les traités qui, tôt ou tard, mettront fin à la guerre présente seront , quelle qu'en soit l'époque , rédigés dans des principes tout opposés. On y préparera l'abolition de tous les gouvernemens /?opulaciers, la constitution de l'Europe en grands Etats, peut-être même le renversement du mur de séparation, qu'une politique égarée par des haines de parti, avoit élevé entre certains peuples et

l'Evangile, comme on donne à Scipion le titre d'Africain pour afoir soumis V Afrique.

Ou sait qu'Innocent X , par sa bulle du 26 novembre 1648, déclara nul tout ce qui s'étoit fait à Munster et à Osnabrucli au préjudice de la religion catholique. Le temps , ce révélateur de toute vérité, a déjà justifié la sagesse de la cour de Rome , ou plutôt la prévision de la i-eligion , et la chute des démocraties politiques annonce celle des démocraties religieuses.

-3gl'aiicienne croyance de l'Europe chrétienne. Déjà, nous voyons en Angleterre Popposition a l'unité religieuse s'affoiblir, en même temps que pai' l'accession de l'Llande , et peut-être par d'autres événemens qui se préparent, elle devient plus monarchique. La Russie, lasse du despotisme qui, comme dit Montesquieu, lui est plus pesant qu'aux jjeuples mêmes j s'élève a la constitution uîie et naturelle du pouvoir politique par la loi de la succession récemment promulguée ; l'on aperçoit en même temps dans son gouvernement des dispositions non équivoques à se réunir à l'unité religieuse, à entraîner peut-être l'Orient dans son retour ; enfin , dans la France même , le pouvoir plus un cesse de persécuter la religion plus une, en attendant qu'il puisse lui prêter son appui ; et chaque événement de cette époque à jamais mémorable liâte la révélation universelle de cette vérité fondamentale

- 4o tle la science de la société : que hors de V unité religieuse et politique, il n'y a pas de vérité pour l' homme, ni de salut pour la société.

Le génie le plus vaste , peut-être, qui ait paru parmi les hommes , Leibnitz , qui vivoit au commencement de ce siècle, et qui, placé entre les revers qui affligèrent la vieillesse de Louis XIV et les troubles qu'annonçoit la minorité de son successeur, osoit au temps du plus grand épuisement de la France, prédire sa grandeur future , et écrire à son ami Ludolphe ces paroles remarquables :

<( Voulez-vous que je vous dise plus clai- )) renient ce que je crains? C'est que la )) France réduisant sous sa domination )) tout le Rhin, ne retranche d'un seul » coup la moitié du collège des élec- )) teurs, et que les fondemens de l'Em- )) pire étant détruits, le corps lui-même

)) ne tombe en ruine ». Leibnitz

traçoit dans ses Nouveaux Essais sur

- 4i l'entendement humain (i) ces lignes non moins prophétiques : « Ceux qui )> se croient déchargés de l'importune )) crainte d'une providence surveillante )) et d'un avenir menaçant, lâchent la )) bride à leurs passions brutales et )) tournent leur esprit à séduire et à corw rompre les autres ; et s'ils sont ambi- )) tieux et d'un caractère un peu dur, )) ils seront capables pour leur plaisir )) ou leur avancement de mettre le feu )) aucc quatre coi?is de la terre, et j'en

)) ai connu de cette trempe Je

)) trouve même que des opinions ap- )) prochantes s'insinuant peu à peu dans )) l'esprit des hommes du grand monde » qui règlent les autres, et d'où dé- )) pendent les affaires, et se glissant dans » les livres à la mode, disposent toutes )) choses à la résolution g-enerale dont

(1) Ce profond philosophe faisoit très-peu de cas de la métaphysique de Locke , qu'il trovivoit trcs-mincc sur la natuie de l'aine.

)) VEui'ope est menacée Si l'on se

)) corrige encore de cette maladie d'es- )) prit épidémique dont les mauvais effets )) commencent a être visibles, les maux )) seront peut-être prévenus; mais si )) elle va croissant , la Proi^idence cor- )) rigera*les homm.es par la l'é^^olution )) même qui en doit naîti^e : car quoi )) qu'il puisse arriver, tout tournera tou- ^^ jours pour le mieux en général^ au )) bout du compte... (Esp. de Leibn.J)). C'est-à-dire, pour le perfectionnement du général ou de la société, opinion conforme au système de ce grand homme, à cet optimisme religieux et philosophique que Voltaire n'a pas compris et qu'il a ridiculisé, et que tant d'autres ont soutenu et n'ont pas expliqué.

C'est-là, et là seulement cette perfectibilité' sociale que nous annoncent, sans la connoître , des hommes dont les opinions font rétrograder la société, au moins par leurs conséquences, jusqu'à

l'état d'ignorance et de férocité , et que repoussent, sans l'examiner, des écrivains qui hâtent les progrès de la société , en défendant contre l'irruption des barbares les principes de la morale , de la raison et du goût; contradiction remarquable, et qui prouve que l'erreur et la vérité ne sont souvent que le même objet vu de deux points dilïerens. Certes, les adversaires de la perjectibilite sont excusables de la méconnoître, lorsqu'elle leur est présentée par des hommes qui en morale, en politique, en littérature prennent le monstrueux et Vinoiii pour le nouveau, qui croient avancer, lorsqu'ils ne font que tourner dans un cercle d'erreurs et de folies renouvelées des Grecs, et ne voient de bonheur pour les peuples que les ricliesses, et de progrès dans la société que les arts.

Je me hâte de passer à l'exposition des principes sur lesquels la société est fondée. Ils sont abstraits comme les prin-

cipes de toute science : s'ils n'étoient pas abstraits, ils ne seroient pas généraux : s'ils n'étoient pas généraux, ils ne seroient pas principes ; mais l'application sera toujours a côté de la théorie, et les faits particuliers , sans cesse ramenés , rendront sensibles les vues générales.

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