‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 8 sur 8 · DISSERTATION · texte numérisé non relu

DISSERTATION

La Dissertation suivante, nécessaire pour l'intelligeiice de quelques passages du chapitre II , relatifs à l'existence de Dieu , ne pouvoit , à cause de sa Ionrrueur, entrer dans le texte ni même l'accompagner; on a préféré la rejeter à la fin de l'ouvrage comme une pièce justificalive des propositions qui y sont avancées.

J^espère rendre sensibles au lecteur des vérités, ce semble, purement intellectuelles, et le faire convenir qu"*ainsi que la théorie des principes de la société devient évidente par une application continuelle aux faits extérieurs et sensibles de la société , de même la théorie des principes de Têtre intelligent reçoit un haut degré de certitude des faits extérieurs et sensibles de Têtre lui-même, faits qui sont lV^/)rei"i'Z07z naturelle de ses pensées.

Dans ces deux théories , celle de Têtre et celle de ses rapports en société , consiste toute la métaphysique. Elle est donc une science de réalité; et si certains auteurs qui ont traité de Fètre sont vagues et obscurs , et si certains écrivains qui ont traité de la société sont faux et dangereux , cVstque les premiers ont voulu expHquer

Têtre pensant par Têtre pensant, au lieu de Texpliquer par Têtre parlant, qui est son expression et son image, puisque la parole n^est que la pensée rendue extérieure , et que les autres ont voulu expliquer la société par des hypothèses de leur imagination , au lieu d'*en chercher les principes dans les faits historiques qui rendent la société extérieure et sensible 5 car les faits de la société expriment la nature bonne ou mauvaise de ses lois, comme les actions dePhomme expriment la nature bonne ou mauvaise de sa volonté.

Cette Dissertation , toute abrégée quVlle est , est donc aux principes de Thomme ce que FEssai qui la précède est aux principes de la société. On apercevra sans doute dans Tune et dans Tautre le plan ou l'extrait de plusieurs g rands ouvrages , et peut-être de bons esprits y puiseront- ils quelques idées salutaires , propres à rattacher à un centre commun les opinions flottantes dans le chaos des contradictions et le vague des incertitudes. Ainsi, après une défaite qui a dispersé les coinbattans , le soldat se rallie autour du premier drapeau qui lui indique un moyen de défense , en lui annonçant un commencement d'ordre et de disposition.

J'invite le lecteur à relire les pages 53, 54, 55, 56, dont la proposition énoncée à la page 56 peut être regardée comme Textrait : Que r homme jie peut pas plus idéer(i) l'impossible qu'imag iiier V inexistant.

L'homme parle de ce qu'il imagine, qui fait image , qui est l'objet de ses sensations et qui tombe sous ses sens : il parle de ce qu'il idée, qui ne fait pas image, et qui ne tombe pas sous ses sens. jHmagine ou j'iînage (car c'est le même mot) ma maison,' j^idée, je conçois, je cojinois ma volonté'; ^ imagine l'effet, y idée la cause.

Quoique je me sois servi de cette locution négative qui ne fait pas image, qui ne tombe pas sous les sens , en parlant de ma volonté, ma volonté comparée à ma maison, est le positifs comparé au négatif puisque ma maison n'est et ne subsiste que par ma volonté positive de la faire et de la conserver.

Le mot penser, pensée, convient à la fois à l'opération intellectuelle d'imaginer et à celle dHidéer, puisqu'elle exprime l'attention que l'es-

(i) Le mot iVeer me paroît préférable à ceux de comprendre G.t de concevoir, parce qu'exprimant une connoissance moins parfaite, il rend avec plus de vérité les opérations de l'intelligence humaine ou finie.

prit donne aux images et aux idées pour en combiner les rapports.

Si riiomme qui pense nefpeut avoir pour objet de sa pensée que des images ou des idées , rbomme qui parle ne peut exprimer que des images ou des idées ; cVst ce qui compose le discours, véritable expression de Têtre intelligent , c^est-à-dire de Fliomme qui imagine et qui idée.

Si je faisois un traité sur l'entendement humain y je distinguerois les images qui viennent des différentes sensations , ou même les sensations qui ne produisent point dMmages au moins figurableSj, telles que les sensations du goûtj de Vodorat et du tact, sens de Thomme animal et pbysique, si on les compare aux sensations fignrables de Touïe et de la vue , sens de Phomme moral et social ; mais cette distinction n'est ici d'aucune utilité.

Je prononce villey arbre; je reçois par le sens de rouie la sensation d'un son ; j'imagine ou j'image un objet , et cette image intérieure est vraie^ puisque je peux la rendre réelle (i) , et

(i) Les anciens n'a voient pas deux mois qui répondissent aux mois vrai et réel, sans doute parce qu'ils n'avoient pas les idées qu'ont sur cet objet les peuples chrétiens chez qui la vcrilo essen-

présente aux sens , par le geste ou le dessin , le dessin qui fixe le geste, comme récriture fixe la parole.

Un Allemand a reçu la sensation des mêmes sons, puisquMl les répète ; mais il n'imagine rien à V occasion de ces sons , puisquMl ne trace par le geste ou le dessin aucune image.

Il prononce à ton tour stadt, baum. Touis les sons et les mêmes sons, puisque je les répète, mais je n'imagine rien ; lui il imagine ^ puisquMl JigurCy par le geste ou le dessin, des villes et des arbres; où je vois clairement que les mots allemands stadt , haum, et les mots français ville, arbre, expriment la même image.

Donc des sons différens peuvent exprimer la même image.

Je prononce volonté ^ cause; je iCimagine ni une cause^ ni une volonté y puisque je ne puis exprimer rien de semblable par le geste ou le dessin, qui expriment Faction et non la volonté, FefFet et non la cause ; cependant j'ic^e'e quelque chose, puisque j'exprime mon idée, c'est-à-dire que je parle, que je m'entretiens, que je raisonne

Helle s'est réalisée. Aussi les mots realis et realitas ne sont pas de la latinité païenne, et n'ont été introduits que par nos théologiens.

— 26o — enfin avec moi-même ou avec les autres d'après cette idée, et que j''agisd*'après ce raisonnement.

Mon Allemand a ouï les mêmes sons ; mais il Tiidée pas, puisqu''il n'exprime aucune idée par aucune parole, ni par aucune action.

A son tour, il prononce will^ ursacli (i), fouis des sons, mais je li'idée rien, absolument rien , puisque je iC exprime aucune idée. Mon interlocuteur iV/ee quelque chose, puisqu'il parle et qu'il agit d'après cette idée, où je vois clairement que will et ursach , volonté et cause, expriment une même idée.

(i) Un grand nombre de mots qui désignent cause, origine, source commencent en allemand par ur : ursach^ ursprujig urquell, wr6tW, etc., et en latin par or, origo, ortus, oriri, c'est le même radical ; car les voyelles ne sont rien dans la comparaison des langues. « Les langues, dit très-bien l'auteur du Mécanisme des lany)ffues, diffèrent entr'elles par les consonnes, et les dialectes par les » voyelles. » Les voyelles ne sont qu'un remplissage qui varie d'une contrée à l'autre, et l'on sait que la langue hébraïque s'écrit avec des points au lieu de voyelles, dont la valeur n'est pas fixée. Ott, prononcé à la manière gutturale et foi te des peuples du Noid, a {ail gott, gui, qui signifie chez eux l'être bon, ou la Divinité; et cette même racine oit, qu'on croit celtique, se retrouve, avec sa signification de bonté suprême, dans ottimus ou oplimus, superlatif de bonus. Malgré l'esprit de système de quelques étyraologistes, et le ridicule jeté sur quelques étymologies, les langues seront regardées comme les archives du genre humain. C'est l'opinion des hommes les plus célèbres.

Donc des sons différens peuvent exprimer une même idée.

Mais je prononce cabricias , ou tout autre mot forgé. Un Allemand, un Espagnol, un Français entendent tous le même s«n , le répètent ou récrivent ; mais ils n'imaginent rien , ils n'idéentv'ieu^ i^\nsi\n''\hvL expriment v'ien^ c'està-dire quMls ne figurent aucune image , et ne font aucune action.

Donc ilj a des sons ou des mots qui peuvent n exprimer ni images , ni idées , qui n expriment rien.

Il est évident que pour les objets qui font image , et qui servent à Thomme physique , rhomme peut se faire entendre de son semblable par le geste au lieu de parole , et par le dessin au lieu d''écriture. On ne trouve donc pas dans rhomme physique ou animal , ni même dans la société ^uvemeuX. phjsique des hommes entrVux , la raison de la nécessité du langage , ni par conséquent la raison de son invention.

La faculté d'^imager, celle àHidéer, celle même ai articuler y ne sont pas une raison suffisante de Tinvention de Tart de parler, puisque les animaux ont des images , ont des idées, selon Condillac , et même des idées abstraites ; qu^ils

ne sont pas tous privés de la faculté d'articuler; que plusieurs apprennent même à parler nos idées , et que cependant rien ne nous indique qu'ails parlent les leurs , ni même qu''ils aient besoin de parler , parce qu^égaux en instinct , dans chaque espèce , comme en appétits , ils se rencontrent par la réciprocité et la correspondance de leurs mouvemens , sans qu'il leur soit nécessaire de s'entendre par une communication de pensées.

On voit, pour tirer des conclusions-pratiques de tout ce qui a précédé, la raison pour laquelle rhomme enfant et les peuples enfans parlent beaucoup par images , cVst-à-dire par le geste et le dessin ou Pécriture hiéroglyphique. C'est qu^ils pensent beaucoup par images^ qa'ils imaginent beaucoup, ont beaucoup d^ imagination, et s''occupent plus des eifets que des causes , du particulier que du général. L'homme plus instruit et les peuples plus avancés dans la civilisation s''occupent de causes ou d''objets généraux et intellectuels, autant ou plus que ai effets ou d''objets particuliers et sensibles ; ils pensent beaucoup par idées, idéent beaucoup , ont beaucoup d'esprit , expriment aussi beaucoup dHdées avec la parole et l'écriture des idées, ou

récriture vocale , celle des Hébreux , qui est la nôtre. Mais, lorsqu^un peuple fait marcher de front les images et les idées , quMl cultive à la fois son imagination et sa raison , il emploie aussi dans son expression ou son discours beaucoup d'images ou de figures , non des figures matérielles , comme celles qui se font avec le geste ou le dessin; mais des figures idéales qu''on appelle oratoires^ celles qui forment le style figure' et métaphorique. Cest ce qui fait que la langue française est dans sa simplicité la plus métaphorique des langues, et que le peuple qui la parle , malgré la modestie de son élocution simple et sans geste , est dans son expression le plus figure' de tous les peuples.

Ainsi, un enfant a des images avant d^avoir des idées j ainsi un peuple cultive son imagination avant de développer sa raison ; ainsi , dans Tunivers même , la société des figures ou des images y le judaïsme, a précédé la société des idées ou le christianisme qui adore TÊtre suprême en esprit et en vérité.

On voit donc , en comparant ensemble l'expression naturelle des images et Texpressioii naturelle des idées , que le geste est la parole de Timagination, et que le dessin en est V écriture.

Et de là vient que les progrès des arts d'^imitalion prouvent , bien moins chez un peuple ou dans un homme , Tétendue de Pesprit que la vivacité de Fimagination.

La correspondance nécessaire des idées aux mots et des mots aux idées , raison de toute communication de pensées par la parole entre des êtres qui pensent et qui parlent, devient évidente par la méthode usitée dans renseignement d^une langue étrangère.

Un enfant qui fait un thème a des idées dont il cherche les mots, et celui qui fait une version a des mots dont il cherche les idées. Le premier va de ridée connue au mot inconnu, le second du mot connu ou du son à Tidée inconnue. Ainsi , Tenfant qui trouve dans son thème le mot ravagera une idée, et le diclionnairey/Yï/içais-latin qu'il consulte lui indique le moi populari pour le mot cherché. Celui qui, dans sa version , trouve le mot obedire , a un mot sans idée , ou plutôt un son ; et le dictionnaire latin- Jrançais lui donne obéir pour Fidée quMl cherchoit, et qui correspond à ce son ; en sorte que le dictionnaire est pour Fun un recueil d'idées, et pour Fautre un recueil de mots. Ce double exercice est également utile à Facquisition des

mots et au développement des idées, motif pour lequel il étoit pratiqué dans Tancien système d'éducation , et ne peut être remplacé par aucun autre. L''enfant qui annonce le plus d'esprit , c'est-à-dire de facilité à développer ses idées et à en saisir les rapports, doit donc réussir dans la version mieux que dans le thème j et c'est aussi ce qui arrive presque toujours.

Mais le mot a-t-il produit la pensée dont il est l'expression ? Non , assurément : i" par la raison que tout objet est nécessairement antérieur à son image ; 2° parce que si le mot produisoit l'idée , on ne pourroit expliquer pourquoi certains sons n'exprimeroient ou ne produiroient aucune pensée; car, dans cette hypothèse , le mot étant l'unique raison de la pensée, une pensée de vroit correspondre à chaque combinaison de son; 3° parce qu'il sufïiroit d'oi«>une langue pour l'entendre.

La raison qui fait que les mots volonté et maison réveillent en moi une pensée ( idée ou image) est que la volonté est^ et que ma maison existe; et la raison qui fait que le mot cabricias ne réveille aucune pensée (ni idée ni image) est que cabricias rCest point et vC existe point , et n'est ni intellectuellement ni physiquement.

Ainsi , si je n'avois vu aucune maison , et que je ne susse pas ce que c''est que volonté ^ je ne m''entendrois pas moi-même lorsque je prononce volo7itéy maison; et ceux à qui j^adresserois ces mots ne m'entendroient pas davantage , s"*ils n'avoient vu préalablement le même objet et acquis la même connoissance.

Donc , toutes les fois quVm homme parle à d^autres hommes , et qu'il est entendu d''eux , il trouve nécessairement dans leur esprit des idées d''être ou des images d'existence revêtues des mêmes sons que ceux qu'il leur fait entendre , et Ton peut défier tous les philosophes ensemble de faire comprendre des sons qui expriment directement et autrement que par une négation j ce qui ri' est pas et ce qui xC existe pas , et de parler à un être intelligent de quelque objet dont il n'ait aucune pensée , de manière à en être compris.

Des exemples mettront ces propositions à la portée de tous les esprits ; mais il faut s'arrêter encore sur cette correspondance nécessaire des mots et des pensées.

La pensée, avons-nous dit, précède le mot : de là vient qu^on dit attacher \x\\e idée, un sens à une expression ; et lorsqu'on ne peut atta-

cher d'idée au mot, il ne vaut que comme son et ne sert point au discours , semblable à ces mounoies étrangères ou décriées qui ne sont pas reçues dans le commerce et ne valent que par le poids.

Mais, si nous ne pouvons parler sans penser y c'est-à-dire sans attacher une idée à nos paroles, ni être entendu des autres sans qu'ils attachent les mêmes pensées aux mois que nous leur adressons , nous ne pouvons penser sans parler en nous-mêmes , c'est-à-dire sans attacher des paroles à nos pensées , vérité fondamentale de l'être social , que j'ai rendue d'une manière abrégée lorsque j'ai dit : Que ïêtre intelligent pensait sa parole avant de parler sa pensée.

Ainsi, penser c'est parlera soi, comme parler c'est penser pour les autres , penser tout haut ; et de là vient qu'on dit s'entretenir avec soimême, s'entendre soi-même; comme on dit, s'^entretenir avec les autres ^ être entendu d'eux.

Parler une langue étrangère est donc traduire ^ puisque c'est parler avec des signes , ce qu'on pense sous d'autres signes ; de là l'impossibilité de parler une langue étrangère aussi couramment que sa langue maternelle , jusqu'à ce qu'on ait acquis , par Fiiabitude , la fa-

culte de penser sous les mêmes signes que ceux avec lesquels on exprime sa pensée.

Il faut donc des mots ou signes pour penser comme il en faut pour parler; et J. J. Rousseau en consent , et distingue nettement les objets qui font image , et peuvent s'*exprimer par le geste , de ceux qui font idéCy et ne s"'expriment que par la parole, lorsqu"'il dit : « Ce sont là des « idées qui ne peuvent s^introduire dans Tesprit « qu\i Taide des mots , et Tentendement ne les « saisit que par des propositions ; car sitôt que <( Fhnagmatioîi s arrête , T esprit ne marche « plus qu'à Faide du discours. »

Mais s''il faut des mots pour penser ce que Ton exprime avec des mots, il est donc impossible, d'une impossibilité physique et métaphysique , que l'homme ait inventé la parole, puisque Tin— vention suppose la pensée, et que la pensée suppose ( qu'ion me permette cette expression ) la coficomitaiice nécessaire du signe ; et c''est ce qui fait dire à J, J. Rousseau, discutant le roman de Condillac sur Tinvention de Fart de parler , qui n''est pas même ingénieux : « Con- « vaincu de Timpossibilité presque démontrée (f que les langues aient pu naître et s''établir par <( des moyens purement humains, je laisse à qui

n voudra Tentreprendrc la discussion de ce difa fîcile problême.... » Et il conclut en disant: « La parole me paroît avoir été fort nécessaire «( pour inventer la parole. » Dict. .surVinég,

La facilité de penser , ou Tesprit, est donc la facilité d'attacher des pensées aux mots , et la facilité de parler est la facilité d''attacher des mots aux pensées , qualités dont la dernière tient plus que Tautre à Phomme physique et à la flexibilité de ses organes , et c'est ce qui fait qu'elle est plus commune.

Cette correspondance naturelle est nécessaire des pensées et des signes qui les expriment , et le concours mutuel de Tesprit et des organes corporels pour Vexpresslon de Têtre intellectuel , peuvent être rendus sensibles par une comparaison , ou plutôt par une similitude telle , que je ne pense pas qu'il en existe une plus parfaite entre deux objets , et dont l'extrême exactitude prouveroit toute seule une analogie parfaite entre les lois de notre être intelligent et celle de notre être physique.

Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision oculaire , ou la connoissance par la vue de l'existence des corps qui sont près de moi , pas même de mon propre corps ; et , sous ce

rapport, ces êtres sont à mon égard comme s"'ils n''étoient pas. Mais si la lumière vient tout à coup à paroître, tous les objets en reçoivent une couleur relative dans chacun à la contexture particulière de sa surface ; chaque corps se produit à mes yeux , j'y vois , et je juge les rapports de forme, d'étendue, de distance, que tous ces corps ont entr'eux et avec le mien .

Notre entendement est ce lieu obscur où nous n'apercevons aucune idée , pas même celle de notre propre intelligence, jusqu'à ce que la parole , pénétrant par le sens de l'ouïe , porte la lumière dans les ténèbres, et appelle, pour ainsi dire , chaque idée , qui répond , comme les étoiles dans Job, me voilà. Alors seulement nos idées sont exprimées f nous avons la conscience ou la connoissance de nos propres pensées , et nous pouvons la donner aux autres ; alors seulement nous nous idéons nous-mêmes , nous idéons les autres êtres , et les rapports qu'ils ont entr'eux et avec nous ; et de même que l'œil distingue chaque corps à sa couleur, l'esprit distingue chaque idée à son expression , et fait distinguer aux autres leurs propres idées , en leur en communiquant l'expression. L'idée ainsi marquée j pour ainsi dire , a cours dans le com-

merce des esprits enlrVux, je veux dire dans le discours , où elle ne pourroit être reçue sans cette empreinte. C'est la vérité de cette analogie de la pensée à la vision corporelle , qui a produit chez tous les peuples ces locutions familières par lesquelles ils expriment les qualités naturelles ou acquises de Tesprit : être éclairé , avoir des lumières, s'énoncer avec clarté, etc. Et le mot vision lui-même s'applique à certains états deTesprit, puisqu'on dit une vision mentale , comme Ton dit la vision oculaire ou corporelle (i).

(i) Voici un exemple remarquable de cette correspondance des mots aux idées et de l'expression à la réalité, correspondance méconnue par Condillac, à un point qui prouve combien peu ses idées étoient développées sur ces objets importans, et par conséquent combien ses jugemens éloieut foux. flialebranclie, qui démêloit cette analogie des lois du monde pbysiquc à celles du monde moral, dit : « Qu'ainsi que l'auteur de la nature est la cause universelle »de tous les mouvemens qui se trouvent dans la matière, c'est » aussi lui qui est la cause de toutes les inclinations naturelles qui »se trouvent dans les esprits; et de même que tous les mouvemens » se font en ligne droite, s'ils ne trouvent quelques causes ctran- » gères et particulières qui les déterminent et les changent en des » lignes courbes par leur opposition, ainsi toutes les inclinations » que nous recevons de Dieu sont droites, et elles ne pounoient «avoir d'autre fin que la possession du bien et de la vérité, s'il » n'y avoitune cause étranj^ère qui déterminât l'impiession de la » nature vers de mauvaises fins. » Qu'auroit fait Aîalclranchc,

Ainsi, les sourds-muets pensent, mais seulement par images, et n^expriment aussi que des images par le geste ou le dessin , ce qui fait qu'on ne peut les instruire que par le geste ou le dessin. Le mot même qu'on leur fait entrer par les yeux , comme aux autres par les oreilles , n'est pas pour eux un signe comme son ^ mais un signe comme image ou. figure^ et ce n'est pas non plus par la parole, mais par le geste ou l'action, qu'ils expriment le sens qu'ils y attachent.

Les bêtes , sans doute , ont des images , puisqu'elles ont des sensations , sentions bornées à leur état purement physique , et qu'elles n'expriment pas par des gestes j qui sont des actions

s'écrie Condillac, si cette expression métaphorique, inclinations droites, n'avait pas été françaisel Comment cet écrivain n'a-t-il pas vu que l'expression est juste, non parce qu'elle est française, mais parce qu'elle est raisonnable, ou plutôt qu'elle n'est française que parce qu'elle est juste, et qu'elle n'est admise dans toutes les langues que parce qu'elle est l'expression d'une idée vraie? Nonseulement les langues disent inclinations droites, mais elles disent inclinations perverses ou tournées, mot qui présente la même image, et tient par ses racines premières au mot de courber. Condillac suppose évidemment ici que l'expression française a produit l'idée que développe Malebranche , au lieu de sentir que l'expressipn n'est qu'une représentation dont l'idée est la réalité, et c'est avec ces préjugés qu'il a écrit.

délibérées , mais à Foccasion desquelles elles font des raouvemens , suite nécessaire de leur organisation et de leurs rapports avec les objets matériels. Elles ont des images , puisquMl en résulte un mouvement correspondant à Fimage présente par l'impression actuelle ou Fimpression conservée , comme de courir après leur proie quand elles la voient , ou de la chercher quand elles ne la voient pas ; mais elles n'ont point d'idées, puisqu'elles n'ont pas l'expression de Fidée ou la parole : elles n'ont pas de volonté ïlhre , puisqu'elles n'ont pas Fexpression de la volonté libre ou V action délibérée y et par conséquent variée; et comme elles n'ont qu'un instinct ou volonté ordonnée ( si Fon peut allier ces deux mots ) , elles n'ont que l'expression de l'instinct , ou Faction invariable , uniforme et déterminée (1).

La brute est donc un être organisé à& manière à se mouvoir à Foccasion d'images présentes à son cerveau ou ailleurs , et l'homme est un être

(1) Le P. Gerdil dit que l'opinion qui fait des bêtes de pures machines est peut-être un peu trop philosophique, et que celle qui leur suppose un principe distingué de la matière, quoique d'un ordre inférieur àl'ame humaine, ne l'est pas assez. Ce savant estimable est aujourd'hui cardinal.

constitué de manière à agir, parce qu^il pense , et h faire, parce quMl veut.

Dans les écoles modernes de physiologie et d''anatomie, on enseigne publiquement et textuellemejit que les seuls caractères qui distinguent, d'une manière absolue, Thomme de la brute , sous la station bipède et directe , est V angle facial. La station bipède paroît renouvelée des Grecs, de qui nous avons déjà, depuis dix ans, renouvelé tant de choses, puisqu''un de leurs sages définissoit Thomme un animal à deuoc pieds sans plumes ; mais V angle facial est une sottise moderne dont nous dirons un mot ailleurs.

Je reviens aux exemples que j''ai promis pour prouver cette proposition, que Tespèce humaine ne peut idéer Timpossible, ni imaginer Finexistant , proposition que je rends plus précise encore et plus formelle, en disant que Tespril humain ne peut idéer que ce qui est, ni imaginer que ce qui existe , et je commence par Fimagination , faculté de Tesprit plus dépendante des sens , et qui , pour cette raison , se développe la première dans Thomme comme chez un peuple.

Si une nourrice imprudente veut eflfrayer son enfant de Papparition de quelque monstre

hideux , de quelque chimère horrible , ou lui promettre, pour Tapaiser, qu^il viendra une belle dame toute blanche qui lui portera de beaux habits , que fait-elle , et que peut-elle faire autre chose , que de rassembler des parties d'homme , d'animal , de végétal, etc. parties réellement existantes en divers sujets de la nature physique, mais entre lesquelles cette femme suppose un rapport qui n'existe que dans son imagination et dans celle de Fenfant ? Car jamais l'enfant ne comprendroit sa nourrice et ne céderoit à la frayeur ou à l'espoir , s'il n'imaginoit, et par conséquent s'il n'avoit vu auparavant ou connu toutes les parties d'homme ou d'animal dont cetle femme veut lui faire persuader le bizarre assemblage. Mais ce monstre existe, ou en détail et séparément dans la nature , ou intégralement dans l'imagination, et l'image qui y est tracée est vraie , puisqu'elle peut être réalisée au dehors et figurée par le dessin ; et s'il n'avoit aucune existence , je le demande , de quels signes compréhensibles la nourrice pourroit-elle se servir pour en parler à son enfant? Quand Epicure , pour expliquer à de grands enfans la formation de l'univers , leur dit que des atomes crochus se mouvant en tous sens

dans Tespace , avoient , par leur concours fortuit , formé tout ce qui existe , il n'inventa ni les corpuscules , ni les crochets , ni le mouvement, ni Tespace, ni Funivers; mais il supposa seulement au dehors un rapport entre ces divers objets , un rapport qui nVxiste que dans Timagination, qui se^gz^re aisément des atomes circulant , s'accrochant et s''agglomérant pour former des corps , et qui ne peut exister pour la raison, parce que la raison , seul juge des rapports y en démontre la contradiction. Mais que le système de ce Grec fût absurde ou raisonnable , il n"'eût parlé à ses auditeurs qu"'un langage absolument inintelligible , si tous les élémens qui composent ce système n'eussent été imaginables et connus.

Prenons un exemple dans un sujet moins physique, pour ai'river ainsi peu à peu jusqu'à l'objet le plus intellectuel.

Lorsque je parle de Vhjpothénuse à un enfant qui a quelque teinture de géométrie élémentaire , mais qui ne connoit pas cette propriété du triangle rectangle , il ne m'entend pas , et ce son ne produit en lui aucune pensée. Mais si je décompose les divers rapports qui forment cette idée , que je lui parle de lignes , de perpendi-

culaire, d^angle, de triangle, de carré , etc. , il me comprend, parce qu'à chacun de ces mots il attache Pidée correspondante , et qu il réunit toutes ces idées par une faculté particulière de son esprit , pour en faire une seule idée collective ou abstraite, en même temps que, par une opération de son organe vocal, il emploie l'expression réduite de carré de Yhjpothénuse , à la place de ces mots : Carré fait sur la base dun triangle rectangle dont cette base est un des côtés ^ et qui est égal à la somme des carrés Jaits sur les autres côtés.

Appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de Fexistence de Dieu . Je vois dans toutes les sociétés une action universelle ou sociale appelée culte , envers un être regardé comme la cause universelle, et j'en conclus que l'idée de cet être est dans toutes les sociétés; car si je nepouvois pas conclure de V action à Vidée qui la dirige , et qu'on appelle volonté lorsqu'on la considère dans son rapport avec V action j toute société seroit impossible , et l'homme lui-même ne seroit pas , puisque l'homme et la société ne sont que le rapport d'une volonté à une action, et d'une ame à un corps. « C'est, dit » l'athée , un législateur qui , pour asservir les

» peuples , a été prendre dans le ciel et hors de »> rhomme une force qu'il ne Irouvoit pas dans » rhomme et sur la terre , et a persuadé aux » peuples Texistence de cet être , qu''ils ont ap- )) pelé chacun dans leur langue d"'un mot cor- )) respondant à celui de Dieu, invention dont » le souvenir, transmis d'âge en âge , a produit » notre théisme. »

On pourroit demander à Tathée où cet orateur apprit à parler ; et, par cette seule considération , on remonteroit jusqu"'à la nécessité d*'un être autre que Thomme , de qui Thomme à reçu Part de parler , comme il a reçu Fexistence , c'est-à-dire de qui il a reçu Vôtre et Vavoir. Mais laissons au raisonnement plus de latitude pour mieux convaincre la raison.

Ce législateur apprit donc aux hommes que Dieu existait; et obligé de leur expliquer la signification de ces mots, il développa, dans les divers rapports ou conséquences , Tidée qu'il vouloit leur en donner, et leur dit, dans la langue qu'ils entendoient, que cet être, qui s'appeloit Dieu , étoit un être bon ei puissant plus que l'homme , qui avoit fait tout ce quils vojoient ; qu'il falloit V aimer, puisqu'il étoit bon , et qu'il avoit fait rhomme pour lui et

r univers pour l'homme ; qiiilfalloit le craindre , parce qu'il étoit puissant, et qu'il pouvait détruire Vhomme et l'univers; qu'il récompensoit les hommes bons , et puiùssoit les hommes méchans, etc. ; car cVst là le fond des croyances religieuses de tous les peuples. Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire de plus intelligible ; et certes nous avons connu des législateurs moins clairs dans leurs raisonnemens , et surtout moins heureux dans leurs inventions.

Mais il eût été entièrement égal de tenir aux hommes le discours qu'ion vient de lire , ou de leur débiter, comme des bouffons de comédies, des mots forgés à plaisir, si les auditeurs n"'eussent eu dans Fesprit . antérieurement aux paroles de Torateur , les idées d^être , de honte y de puissance , de comparaison , de relation , de temps , à^aciioii universelle , de devoir, d'amour et de crainte , de bien et de mal y (faction sociale, ou châtimeiit et récompense ; idées qu"'ils attachoient dans le même ordre à chacun de ces mots , à mesure qu^ils étoient prononcés , être , bon , puissant , plus que y qui y a, tout fait, ilfalloitj aimer, craindre , récompense les bons , punit les méchans , etc.

Sans ces idées, nécessairement antérieures aux mots, puisque les mots n^en sont que Texpression , Torateur n^auroit produit sur ses auditeurs d'*autre effet que celui que produiroit sur le peuple de Paris un TaLapoin qui viendroit le prêcher en langue des Mantcheoux ; et bien loin que de ce discours il eût résulté quelque changement dans les volontés des hommes en société , et une meilleure direction de leurs actions , ils n^auroient pas même conservé Fimpression des sons qu'ils auroient entendus , et ne se seroient rappelés cet orateur que comme on se rappelle un fou ou un bouffon.

Ainsi , à quelque époque que Ton remonte dans la vie de Thomme et dans Page des sociétés, ces mêmes mots être bon et puissant y qui a tout fait j qui récompense le bien et punit le mal f n'*entreroient jamais dans la pensée des hommes pour prendre place dans leurs discours , ne correspondroient à aucune pensée , et ne produiroient aucune action , si ces mots ne trouvoient dans leur esprit des pensées correspondantes , qui n^attendoient pour se produire à Tesprit que le signe qui vînt la distinguer, comme une pièce d'or attend, dans Tatelier, Tempreinte qui doit désigner sa valeur et

iui donner cours, ou, encore mieux , comme le corps attend dans le lieu obscur la lumière qui doit le colorer et le produire.

Cette idée àHêtre , plus ou moins développée dans ses rapports de bonté , de puissance , de volonté, d''action (cartons ces rapports découlent de ridée d^être) , n^est autre chose que ridée de la Divinité , idée peu développée et incomplète , si , par exemple , le rapport de la pluralité des attributs se développe sans celui de Vunité d''essence , ce qui a produit le polythéisme (i) ; incomplète , si le rapport de puissance se développe sans celui de bonté , ce qui a produit la croyance des divinités malfaisantes adorées chez certains peuples ; incomplète , si le rapport de volonté créatrice se développe sans celui Ôl action conservatrice , ce qui produit le déisme asiatique ou européen , c'està-dire Vislamisme et le philosopkisme , qui ,

(i) Le polythéisme paroît n'avoir été qu'une idée confuse de la pluralité des personnes divines, ou bien des attributs divins. Leibnitz remarque avec raison que Jupiter n'est que Jou pater, ou Jehovah père, dont les racines se retrouvent à découvert dans les cas suivans : Jovis, Jovi, Jovein, etc. h'unité dans la pluralité semble exprimée dans cette locution étonnante, qui commence la Genèse : ce Les dieux, Elohim créa ; » et M. Bossuet la trouve cucore dans le mot : « Faisons l'homme. »

tous les deux , croient au Dieu créateur ou souverain , et rejettent le Dieu conservateur, pouvoir ou législateur, puisqu''ils obéissent à des lois, ou suivent des opinions qui leur ont été données par des hommes.

Mais ridée générale, primitive, Tidée sociale ou fondamentale de la Divinité, fait toujours le fond de toutes les croyances particulières , et elle se retrouve , cette idée , au sein de ce paganisme absurde qui prostituoit Fadoration à des corps célestes ou terrestres, ou dans ces opinions vagues et foibles qui font de la Divinité une vaine théorie sans application à Fliomme ni à la société , comme dans la religion chrétienne , véritable société constituée , qui adore TEtre suprême en esprit et en vérité, et qui développe à la fois tous les rapports de Tintelligence infinie avec Tordre de l'univers et les lois de la société.

Cette idée générale ôiêtre et de ses rapports est sans doute la première qui luit à la raison de rhomrae naissant, et qui éclaire tout homme venant en ce monde, lorsque la parole qui l'exprime vient porter la lumière dans le lieu obscur, et je soutiens que Fenfant , oui Fenfant , qui bégaye je suis sage , a une idée aussi vraie

du moi y de l'être et de bonté ^ et d\iii rapport avec le pouvoir ^ que le philosophe lui-même ; et la preuve en est évidente , puisqu'ils expriment Pun et Tautre leur pensée par la même action y et que Tenfant demande à son père, seul pouvoir qu'il connoisse encore , le prix qu'il a promis à sa sagesse , comme le philosophe , s'humiliant devant l'Etre suprême , pouvoir universel du genre humain , lui demande la récompense réservée aux efforts que l'homme fait pour la mériter.

L'enfant, à mesure qu'il cultivera sa raison , ne fera que développer cette idée sans prendre une autre idée d'être et de bonté; il la « déve- » loppera , parce que toutes les vérités morales » sont enveloppées les unes dans les autres ; )> et de même que le forgeron et l'horloger tirent de la même matière , l'un l'essieu d'un char , l'autre les rouages d'une horloge , l'enfant et l'homme instruit puisent dans la même idée , l'un le petit nombre de rapports dont la connoissance suffit à ses premiers besoins , l'autre la théorie entière des devoirs de l'homme et des lois de la société.

La facilité avec laquelle les sauvages sont convertis à la religion chrétienne vient uniquement

de ce qu^elle est la plus naturelle de toutes les religions , c''est-à-dire celle qui développe les rapports les plus naturels des êtres entr^eux dans la société ; car il est bien plus naturel à riiomme d'avoir une femme que d'en avoir plusieurs ^ d'adorer un Dieu que d'en adorer plusieurs (i ) ; d'être humain , enfin , que d'être sauvage; et l'on peut dire, en général, que tout ce qu'elle prescrit de plus sévère est ce qu'il y a de plus naturel. Et qu'on ne dise pas que cette adhésion des sauvages aux vérités sociales n'est ni motivée ni éclairée ; car, je le demande, quelle expression plus forte d'une pensée distincte , d'une conviction profonde que la civilisation , la plus importante , la plus générale de toutes les actioTis sociales , l'action sociale par excellence , la civilisation , qu'on peut définir Yapplicatioji des lois de l'ordre à la société humaine? Les peuples du Paraguay se sont civilisés en devenant chrétiens , et ils sont devenus chrétiens en se civilisant ; et ils étoient à l'opposite de la civilisation , ces peuples dont les faits exagérés sont le premier aliment de

(i) Sed tune quidcm ignorantes Deum, Us yuinaturâ nonstoit Jiiï serviehatis . Ep. ad Galat.

notre curiosité , et réternel objet d^une admiration puérile , ces peuples de sophistes et de statuaires qui , cherchant la sagesse (i) hors des voies de la nature , ont voulu faire à force d'art, jusqu''à la société que la nature ne produit qu'avec le temps , peuples insensés qui opprimèrent , qui corrompirent avec leur législation purement humaine Thommc que protègent , que perfectionnent les lois naturelles des sociétés !

Je croirai, si Ton veut, que Timagination, plus mobile chez les enfans et les peuples naissans , vient mêler ses images fantastiques aux idées pures de Tintelligence. QuMmporte, après tout, aux conceptions de la raison cet anthropomorphisme involontaire , cette illusion de nos sens dont rhomme même le plus sévèrement méditatif ne sauroit entièrement se défendre, et auquel la religion chrétienne , plus humaine que le philosophisme , se prête elle-même , lorsqu''elle nous enseigne un Dieu-homme, etlorsqu''elle nous permet de la figurer? Le sauvage, qui se figure peut-être la Divinité sous les traits du vieillard vénérable qui la lui a annoncée, ne

(i) GrcBci sapieniiam quœruni. Saint Paul.

Tî^ppelle pas moins le grand esprit j et ce qui est bien autrement décisif, n^en renonce pas moins à sa barbarie héréditaire et nationale , et prouve assez Fidée qu'il se forme de la sagesse et de la puissance de Fêtre qu'on lui révèle en en prenant les leçons pour loi de ses volontés , et les exemples pour loi de ses actions.

« Les sauvages , dit Condorcet, sont distin- » gués seulement des animaux par quelques )> idées morales plus étendues et un foible com- » mencement d'ordre social. ») Ces idées morales, ce commencement d'ordre social, sont des traces à demi effacées des lois primitives des sociétés, et des semences de christianisme et de civilisation moins altérées par les législateurs grossiers de qui ces peuples simples ont reçu leurs opinions incohérentes , quelles ne Favoieut été chez les Grecs par des législateurs polis qui composèrent de si beaux systèmes. Ces idées morales, germes précieux des vérités morales ou sociales , Finstruction vient les dé^ velopper, « parce que toutes les vérités morales « sont enveloppées les unes dans les autres , » et les conduire à une heureuse maturité. L'exjiression seulement ^ dont Condoi'cet se sert en parlant de la distinction que mettent entre

rhomme sauvage et la brute des idées morales et un commencement d ordre social , est bien peu philosophique ; car la distinction des idées morales et de Vordre social est la distinction du néant à Fêtre, même pour si peu étendues que soient ces idées morales ^ et pour si foible que soit ce commencement d^ ordre social^ et certes, il est aussi absurde de remarquer qu\m peuple naissant à la société n^a qu^un foible commencement d'ordre social, qu''il le seroit d'observer qu\in enfant qui commence ses études n\» pas encore fait toutes ses classes.

Quant aux idées morales plus étendues chez le sauvage que chez la brute , on juge que rhomme le plus sauvage a quelques idées morales , parce quMl fait quelques actiojis morales ; mais où est la moralité des mouvemens de la brute pour pouvoir en inférer quelque moralité dans ses idées?

Au reste, on doit savoir gré îi Condorcet d'assigner pour différence , entre Thomme en état sauvage et la brute , quelques idées morales et un commencement d'ordre social y lorsque les ])hysiologistes modernes enseignent, dans leurs cours publics , les seuls qui soient suivis aujourdliui, que ï unique caractère qui distin-

guCf dune manière absolue, l'homme de l'animal j est la station bipède directe et l'ouverture de l'angle facial. Il faut apprendre au grand nombre de nos lecteurs que deux lignes, dont Tune tombe du front, Tautre venant de V occiput j passe par rextrémité inférieure de l'oreille , forment , par leur rencontre à la lèvre supérieure , un angle appelé angle facial, dont le plus ou le moins à^ acuité sert à mesurer les divers degrés d^intelligence entre les êtres , depuis un être liuîtrejusqu''à un être homme. Car, entre ces diverses espèces , il nV a que du plus et du moins ; en sorte qu^on peut mesurer géométriquement rétendue de Tesprit comme on mesure Télévation du pôle. Ces facéties , débitées gravement et en beaux termes pour Finstruction , ou plutôt pour Tamusement d'aune jeunesse sans connoissances et dans Tàge des passions , ne font pas même des médecins , et Tart de guérir périra comme Tart de vivre ou la morale, étouffé par ces rêveries soidisant métaphysiques de gens qui croient que disséquer un cadavre , c^est étudier Thomme , et quMls connoissent l'ensemble , parce qu'ils nomment des parties. « L'homme , dit la divine sagesse , )» n'a pas compris la dignité à laquelle il a été

» élevé , et en se comparant aux animaux sans )) raison , il est devenu semblable à eux(i). »

Mais si l'homme n'invente pas les êtres , que fait-il lorsqu'il se trompe ? Il les déplace et en intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice qui suppose un monstre pour effrayer son enfant, Epicure qui supposoit que les corpuscules avoient formé l'univers , celui qui suppose qu''Orléans est à cent lieues de Paris, n'invente rien, comme je l'ai dit, et ne fait que déplacer des objets qui existent, et intervertir les rapports qu'ils ont entr'eux ; et celui même qui supposeroil à dix lieues de Paris une ville qui n'y seroit pas , que feroit-il autre chose que de placer dans un lieu une chose qui est dans mille autres lieux?

Il en est des êtres moraux de même que pour les êtres physiques. Ainsi , quand je dis que le peuple est pouvoir suprême^ je n'invente ni le peuple ni le poussoir, et je ne fais que les déplacer , et intervertir les rapports qu'ils ont entr'eux.

Et remarquez ici que non-seulement l'homme

(i) Homo, cum in honore esset, non intellexit, comparatits est jumentis imipientibus etfactus est similis illis. Psal.

qui affirme la Divinité ne Tinvente pas , mais que riîomnie même qui la méconnoît ne la nie pas , et ne fait que la déplacer pour lui substituer un autre être.

En effet , comme Fintelligence infinie est cause du monde physique et cause du monde moral ou social, deux rapports généraux d'où dérivent absolument tous les rapports des hommes avec la Divinité , Tathée qui , subjugué par la présence de TefFet , avoue , à son propre insu , la nécessité de la cause , suppose la matière comme cause du monde physique, et le peuple ou riiomme comme cause du monde social. C'est ce que veulent dire ces deux axiomes : La matière est éterjielle, et le peuple est le pouvoir soui'erain. Car si la matière est éternelle , elle est cause d'elle-même , et n'a pas reçu l'être d'autre que d'elle-même ; et si le peuple est pouvoir , il est cause de lui-même , puisqu'il ne peut exister de peuple stxns poui^oir qui le conserve. Mais la matière ne nous est connue que comme une succession de formes ordonnées pour une fin de reproduction , et la société comme une disposition d'hommes ordonnés pour une fin de conservation. Disposition pour une fin ou ordonnance, est action

et nVst pas volonté, mais la suppose , est effet et non pas cause, et la suppose. Aussi les mathématiques (i) démontrent Fimpossibilité d'une succession infinie ou éternelle de formes matérielles , et Thistoire établit avec la même évidence l'impossibilité de la souveraineté du peuple; et c'est avec raison qu'on bannit aujourd'hui des mathématiques le terme (JCinfini, et qu'on effacera bientôt des titres des peuples celui de souverain.

Je sais qu'on oppose des arguties aux principes , comme on jette des pierres cdBIre une montagne ; mais elles ne peuvent ébranler que ceux qui prennent tout syllogisme pour une o])jection.

Les partisans de Vétemité delà matière et de la souveraineté du peuple sont des hommes à imagination , qui ne défigurent dans l'univers que des images de mers, de terres, de volcans, d'astres, de feu, d'air, de végétaux, d'animaux, et dans la société que des images d'assemblées, d'orateurs, de législateurs , de députés , etc. ,

(i) Essai d'une démonstration nialhémalique contio l'existence éicrnelle de la matièie et du mouvement^ dcduite de l'impossihilité démontrée d'une suite actuellement infinie de termes, soit pennanenSf soit successifs. A Paris, 1763; par le i^. (jcrdil.

foibles esprits qui ne peuvent penser que des images j qui ne penseroient plus si ces représentations intérieures leur manquoient ; incapables , sans doute , de s^élever jusqu^aux idées générales qui ne se peignent que par la parole, et de voir, dans la Divinité , région éternelle des essences , comme Tappelle Leibnitz , une a>o/o/ife générale, infinie, toute-puissante, qui, agissant par les lois générale de Tordre physique , produit cette action universelle qu'*on appelle univers , et agissant par les lois générales de For^lp moral , produit cette action générale qu'on appelle société.

On peut donc conclure que Terreur est imaginable, mais qu'elle n'est pas idéale ou compréhensible. « Le faux , dit Malebranche , est » incompréhensible. » Et j'ai toujours admiré le bon sens de ce roi de l'Inde dont parle Voltaire , qui ne put jamais comprendre ce qu'un Hollandais lui racontoit du gouvernement démocratique de son pays , tout aussi étonné que nous le serions si l'on nous parloit de quelque contrée éloignée où les familles sont gouvernées par les en fans.

Et pour mettre dans un plus grand jour la nécessité de ces idées générales de l'être et de

ses rapports essentiels , et même de la présence de ces idées à Fesprit de tout homme qui n'a pas accoutumé son esprit à les nier et son cœur à les craindre , je suppose que lorsqu'un maître enseigne à son élève , comme une vérité générale , cette proposition , que la ligne droite est la plus courte entre deux points , Télève lui répondit : -w Vous me donnez celte proposition » comme une maxime générale , et je ne puis » en constater la vérité que par une application » ou expérience particulière. Je tire des lignes » entre deux points, et je remarque que la plus » droite est toujours la plus courte. Vous faites » la même chose , et vous obtenez le même ré- » sultat. Je dois en conclure que la ligne droite « est quelquejois la plus courte entre deux )) points; et vous voulez, vous, en conclure que » la ligne droite est non-seulement toutes les » fois ou toujours la plus courte , mais que » cela même ne peut jamais être autrement. » Ici la conclusion ne me paroit pas renfermée » dans les prémisses ^ car que sont au fond » toutes les lignes , que tous les hommes , si )» vous voulez , peuvent vérifier, en comparai- » son de Tuniversalité même des lignes? et con- » noissons-nous assez la nature pour affirmer

» une îiécessité où nous ne voyons que des cir- «( constances, etétendreàTensembie ce que nous » ne connoissons que du partiel; car enfin la » ligne droite est un objet physique que je souw mets à mes sens , et la propriété générale que » vous lui supposez est un rapport intellectuel y> qui est du ressort de Tesprit seul, n

A cela le maître auroit deux réponses à faire , toutes deux prises des considérations sur Tordre général et social , mais dont Fune auroit plus de rapport aux pensées , et Fautre aux actions. Il pourroit dire à son élève : i° que ligne droite et ligne plus courte sont identiques , et que Fidentité est le fondement de nos jugemens ou de la justesse de nos raisonnemens ; qu^ainsi dire deux et deux font quatre^ c'est dire que deux et deux font deux et deuxf et de même soutenir que la ligne droite peut n'être pas toujours la plus courte, c''est soutenir que la ligne la plus droite peut n'être pas toujours la plus droite , ce qui implique contradiction.

2" Il lui diroit que si les hommes ne pouvoient pas s'assurer , par une suite d'observations particulières et toutes conformes , de la vérité d'un principe général, il ne pourroit y avoir de société entre les hommes ; que l'honmie

— 29J •— ne pourroit exister, puisque tout Tordre de la vie et de la société roule sur une conclusion semblable ; qu*'on sème du blé et qu^on en fait du pain , parce qu'on a observé que le blé croît et que le pain se mange ; qu^on expose les coupables et qu'on lève des armées , parce qu''on a remarqué que l'exemple du châtiment rend le crime plus rare , et que les armées défendent TEtat ; et que s'il falloit attendre d'ailleurs que de l'expérience la certitude des vérités mêmes sociales , il y auroit désordre. Or, l'écolier entendroit très-bien ces deux mots contradiction et désoj^dre j qui réveilleroient en lui l'idée de sagesse et d^ordre dont ils sont la privation ; et si , insistant de bonne foi , il soutenoit que ce qui peut paroître aux uns contradiction et désordre peut paroître aux autres ordre et sagesse , il faudroit renoncer à apprendre les mathématiques à cet esprit faux , parce qu'il seroit borné, incapable de généraliser ses idées ou d^en saisir les rapports, et la vie entière n(î suffiroit pas ; que dis-je ? il seroit impossible de le mener jusqu'à la seconde proposition de la géométrie , et de le faire convenir même de la définition de Pangle.

Ainsi , Félève qui entend celte proposition,

kl ligne droite est la plus courte entre deux points j a non-seulement Vùnage d'une ligne entre deux points , mais encore Fidée ou la connoissance des rapports de comparaisons exprimées par pluSj de relation exprimée par entre , de nombre exprimée par deux , et encore ridée fondamentale d'ordre général , qui lui apprend que cela ne peut être autrement , et qui est la seule raison de la certitude générale que nous tirons d"'expériences nécessairement particulières et individuelles.

Aussi, il est à remarquer qu'on ne trouve point d'athées parmi les géomètres métaphysiciens , ou parmi ceux qui ont fait d'importantes découvertes dans ce monde des rapports, tels que Descartes, Pascal, Newton , Leibnitz, Euler, puissans génies qui se sont élevés jusqu'à la contemplation des principes même de cette science , qui, pour le plus grand nombre, ne commence qu'aux e'ie'mens, et qui n'oftVe à la plupart de ceux qui la cultivent que des images aisées à saisir et à combiner, au moyen de signes (lignes, chiffres ou lettres) qui en figurent les rapports ; art facile sous cet aspect, qui convient aux imaginations sans chaleur et aux esprits sans étendue, et qui , arrêtant la pensée

de rhomme sur les rapports des êtres matériels, devoit, dans ce siècle matérialiste, hâter la chute des autres études, et survivre aux connoissances qui règlent la société, et même aux arts de Fesprit qui Fembellissent.

Mais cette idée générale de Fêtre et de ses rapports , quand a-t-elle luit sur la société , sinon lorsque Fêtre par excellence , FÈtre suprême , Fêtre nécessaire, s"'élevant lui-même) qu^on me permette d*'emprunter des mathématiques cette locution qui convient si bien à mon sujet) , s* élevant lui-même à une puissance infinie d^être , par cette expression sublime , je suis celui qui suis , a révélé à Fhomrae Fidée de Vôtre? Car il n^ a proprement dCêtre que celui qui en a Vidée et qui en a Veocpression , je suis ; et elles ne sont pas, ou elles ne sont que comme le néant devant Fêtre , tanquam nihilum ante te , ces formes matérielles , vaines figures qui paroissent, qui disparoissent, et n'ont de constant que leur succession , prœterit figura hujus raundi.

L'homme donc qui enseigne , même un enfant, ne fait que développer les conséquences ou les rapports de Fidée fondamentale ^Lêtre qu'il trouve dans son esprit , point commun

d'intelligence entre le maître et Télève, sans lequel ils ne pourroient sVntendre. Le maître développe ces rapports <( enveloppés les uns dans )» les autres , et que la méditation parvient tôt » ou tard à extraire, » en donnant à Télève le signe qui les exprime , et qu'il lui explique par des signes d^autres rapports antérieurement connus ; en sorte que , dans Tinstruction , même la plus élémentaire , il arrive nécessairement un moment où Tcsprit du maître est devancé par celui de son élève. « Les hommes , dit Male- » branche , ne peuvent pas nous instruire en » nous donnant des idées des choses, mais seu- » lement en nous faisant penser à celles que n nous avons naturellemeTit. Un sourd-muet , » dit le P. Gerdil , dans son Traité des carac- » tères distinctifs de l'homme et des brutes , » n^a, dit-on, aucune idée de Dieu et de Pâme, » ni du bien et du mal moral. Soit. Je crois M qu'il ne sait pas non plus que les trois angles j> d'un triangle sont égaux à deux droits. Que ») conclure de là , sinon que son attention ne » s'est pas encore portée à ces objets , et qu'il » n'a pas fait usage des idées qu'il a réellement, )i et qui, par de justes applications et quelques » conséquences déduites l'une de l'autre , au-

M roient pu s''élever jusqu''à la connoissance de 1) la vérité (i) ? Ce n''est pas la voix du maître » qui imprime dans Fesprit du disciple Tintel- » ligence des vérités qu'il enseigne. Un géo- » mètre qui donne des leçons ne fait que pré- » senter à son élève les objets sur lesquels il » doit fixer son attention ; il Taide à les démê- » 1er, pour qu'ail ne prenne pas Tun pour Fau- » tre; mais c'est au disciple à voir de lui-même » ce qu'on lui met sous les yeux. En vain le » maître prêcheroit-il le contraire de ce que » Fécolier a conçu démonstrativement , celui-ci » ne Fen croiroit pas sur parole : c'est que la » connoissance du vrai n'est pas uniquement » Fouvrage de Finstruction. L'homme a le plus )» souvent besoin d'aide pour y parvenir ; mais » il n'y parvient que par son intelligence , et » c'est par elle qu'il est réellement instruit et » convaincu. Un géomètre n'auroit point dû > être étonné de ne pas trouver dans le sourd- » muet la moindre teinture des élémens de géo- » métrie , et pourtant Fignorance de ce sourd- » muet ne lui auroit jamais fait soupçonner » que les connoissances géométriques dont les

(i) C'est ce que fit Pascal pour les élémens de la géométrie.

— 3oo —

» hommes s^applaudissent à si juste titre ne sont » fondées que sur réducation et ^le préjugé. » De ces dernières paroles , Fauteur tire la conséquence naturelle qu^on ne peut pas conclure quMl n^ a ni Dieu dans Tunivers , ni ame dans rhomme, de Fignorance oiiFon trouve le sourdmuet sur Fexistence de Dieu et sur celle de Famé ; et j''ajoute que les idées Jiaturelles du sourd-muet sur les rapports des êtres moraux entr'eux, ou vérités morales et sociales , comme sur le rapport des êtres physiques , ou vérités physiques et géométriques , ne peuvent , faute de signes qui les expriment, se rendre />re^e72^e^ à son esprit, pour être présentées à Fesprit des autres , et faire ainsi Fobjet de sa réflexion et le sujet de sa conversation , jusqu"'à ce que Finstruction i^introduise dans la société , dépositaire, en quelque sorte, de toutes les idées, puisqu'elle en conserve , par la parole et Fécriture , toutes les expressions; et il y a de quoi s'étonner des questions que lirent des savans , théologiens et autres, à ce sourd-muet de Chartres, qui recouvra tout à coup Fouïe à Fâge de vingt ans, et bientôt la parole, dont Condillac parle, d'après le Journal des Savans de 1714 , et que M. le cardinal Gerdil a pris pour sujet des ré-

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flexions qu''on vient de lire. Ces savans lui demandèrent quelles avoientétéses idées sur Dieu et sur Famé jusquW cette époque. G'étoit demander à quelqu'un qui n''auroit jamais vu son visage , de quelle couleur sont ses yeux ; et il étoit étrange assurément qu''on voulût que cet enfant connût ses idées, lorsque ces idées ne se peignoient à son esprit par aucun signe , et qu''il eocprimât pour les autres ce qui n'étoit pas alors exprimé pour lui-même.

Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a conduit insensiblement à la fameuse question des idées innées , et nous peut servir à la résoudre.

Ecartons d'abord Texpression vague et peu définie ôiidées innées , signe de contradiction et de scandale pour les philosophes modernes, quoique J.-J. Rousseau lui-même Fait employée , et dans Facception la plus scolastiqne, lorsqu'il dit que Fhonmie est né bon , est né libre ; et disons que les idées sont en nous à la fois naturelles et acquises par les sens ; car il n'y a rien de plus naturel pour Fhomme que d'acquérir, de plus naturel à Vêtre que di avoir. Les idées sont naturelles en elles-mêmes , acquises dans leur expression ; naturelles, car

elles sont en nous, puisqu'elles s"'attachent naturellement aux mots qui les expriment , et naturelles encore , puisque dans Thomme Faction qui lui est naturelle est coordonnée et subordonnée à la faculté dldeer,' acquises, parce que l'expression qui nous est transmise par les sens nous vient du dehors et de la société. Cette expj*ession revêt , pour ainsi dire , nos idées , en fait un son par la parole et une image par récriture ; ainsi exprimées , elle les présente à notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée dans Texpression, c'est-à-dire se voit lui-même (car Fesprit n"*est que la pensée ), comme les yeux se voient eux-mêmes dans un miroir. Et de même que , sans la lumière , notre propre corps demeureroit éternellement caché à nos yeux , nos pensées , sans expression, resteroient à jamais ignorées de notre esprit.

Les vérités, même les plus intellectuelles, ont besoin d'expression pour devenir Fobjel de notre croyance. Fides ex auditu^ dit saint Paul : » la foi vient de Fouie, et comment entendront- » ils si on ne leur parle? » parce que Fouïe est dans Fhomme le sens propre des idées , comme 1.1 vue est le sens propre des images.

Les deux opinions des idées naturelles et des

— 3o3 — idées acquises par les sens sont donc vraies toutes les deux si on les réunit , fausses si on les sépare ; nouvelles preuves de ce que nous avons dit ailleurs , que la vérité nest pas dans le milieu comme la vertu, parce que la vertu consiste à éviter tous les extrêmes , et la vérité à embrasser tous les rapports.

Concluons donc que les hommes ont naturellement ridée de Têtre cause universelle , créatrice et conservatrice , non que cette idée soit innée dans Thoiume moral de la même manière que le besoin de manger et de boire est iuîié ou noMf dans Fhomme physique , mais parce qu^elle est naturelle li notre esprit, je veux dire qu'elle entre naturellement dans notre entendement, dès que l'expression qui lui est propre, transmise par les sens , vient la représenter ou la rendre présente , et qu'une fois reçue, elle se coordonne naturellement aux perceptions les plus élevées de notre raison , et dirige nos actions vers le but le plus utile; en sorte que de toutes les vérités, la plus naturelle est la nécessité d'une cause qui fliit et qui conserve , idée aussi nécessaire à la perfection de l'homme social que les alimens sont nécessaires au soutien de l'hounne physique ; idée enfin

— 3o4 — qu'on ne retrouveroit pas chez tous les peuples , si elle n'étoit pas naturelle à tous les hommes.

Cette cause universelle , présente à Fentendement de Thomme par la parole qui en exprime ridée , présente à son imagination par les sensations qui résultent des effets qu''e]le a produits , présente à son cœur par Tamour ou même par la haine , présente au monde physique parles lois du mouvement , et au monde moral par les lois de Tordre ; cette cause , développée pour rintelligence humaine dans tous ses rapports de volonté et de sagesse , d'amour et de bonté , d''acli'ôn et de puissance , est Tunique raison de tous les rapports qui existent entre les êtres physiques , et qui sont Tunivers sensible, et des rapports qui unissent les être moraux et forment la société.

Mais , et c'est à dessein que j'insiste sur cette vérité , cette idée , toute naturelle qu'elle est , attend , pour luire à Tesprit de Thomme , Texpression qui doit la produire , et elle reste inconnue à Thomme lui-même , jusqu'à ce qu'il ait reçu de sa société avec Têtre semblable à lui, cette expression qu^une tradition ou parole héréditaire conserve dans les familles, et qu'une

écriture impérissable conserve dans les nations.

Il est donc physiquement et métaphysiquement impossible que les hommes aient inventé ridée de la Divinité ou de la cause générale de tout ce qui est; car, ou Tinventeur ne se seroit jamais entendu lui-même , s^il avoit inventé le mot avant d^avoir Fidée , ou il n'auroit jamais été entendu des autres , sMl leur avoit adressé des mots auxquels ils n''eussent pu attacher aucune idée. En un mot , une idée sans expression n'est pas une idée et n''est pas , puisqu'une idée n'est connue, pensée, qu'autant qu'elle est eœprimée par une parole. Une parole sans idée n'est pas une" expression et n'est qu'un son , puisqu'une parole n'est entendue qu'autant qu'elle exprime une idée.

Je finirai par une observation dont je laisse au lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens, et surtout Condillac, appellent du nom commun dCidées abstraites les idées collectwcs représentatives de certaines modifications ou propriétés des corps, telles que blancheur, acidité , fluidité , etc., et les idées générales représentatives des attributs de l'intelligence infinie, sagesse, justice , ordre , etc. , c'est-à-dire qu'ils confondent , sous une même dénomination ,

— 3oG — des êtres sans réalité y des êtres de raison, avec la réalité même de Têtre et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux opérations de Tesprit ne sont pas du même genre , si même elles ne sont pas opposées comme le simple et le* composé. En effet , dans Tune , Tesprit considère les objets physiques d'une manière collective et composée en elle-même , quoiqu'elle paroisse simple dans son expression, et blancheur n'est évidemment que la collection de tous corps blancs y considérés sous la modification de leur couleur; dans l'autre, l'esprit considère, dans leur simplicité et leur généralité , leur infinité , les attributs de l'être 'intelligence ordre y sagesse y puissance , etc. ^ raison de toute société ou de tous les rapports des êtres entr'eux. Blancheur esi une abstraction, et les corps euxmêmes ne sont que contingens ^ pouvant être ou n'être pas : ordre, sagesse, puissance, etc., sont des vérités réalisées dans l'univers et la société, attributs nécessaires, simples, généraux, infinis de l'être nécessaire, simple, infini, de l'être général , c'est-à-dire qui comprend tous les être existans ou possibles dans sa volonté et sous son action ; attributs qui ne seroient pas moins des vérités , même quand il n'existeroit

— 3o7 — rien au dehors de PEtre suprême , et que ses attributs ne seroient ordonnés que relativement à lui.

Condillac va plus loin. Cette faculté de Tesprit , de considérer les objets physiques dans leur collection , et "être simple dans son u?iité ou dans S3i généralité, a été regardée avec raison comme Fapanage exclusif de Tesprit humain , sa plus belle prérogative , et la raison de ses progrès. « L'homme , dit M. le cardinal Gerdil , » a seul entre les animaux le pouvoir de former » des idées abstraites, ainsi que M. Locke en » convient. » Condillac donne dans une opinion diamétralement opposée. « Ce qui rend, » dit-il , les idées générales si nécessaires , c'est » la limitation de notre esprit ; » et conséquent à ce principe , il accorde cette faculté aux brutes. « Les bêtes, dit-il, ont des idées » abstraites. » On ne concevroit pas une pareille contradition aux idées reçues, et même à celles de Locke son maître , si Condillac ne nous Texpliquoit lui-même , en nous apprenant ce qu'il entend par idées générales, (f Ce » qui rend les idées générales si nécessaires , » c'est la limitation de notre esprit. Dieu n'en » a nullement besoin ; sa connoissance com-

— 3o8 — » prend tous les individus , et il ne lui est pas » plus difficile de penser en même temps à tous (f qu''à un seul. »

Condillac entend donc par généralité la. collection des bidividualités , au lieu d'entendre la simplicité et Tunité de Têtre (i). Mais quoi! cette faculté de considérer le simple ou le général, ces vastes et sublimes notions de Tordre, de raison , de justice , fondement de toutes ces théories générales qui rapprochent de Fintelligence divine les intelligences humaines qui les conçoivent, ne seroient qu*'une preuve de la foiblesse de notre entendement, et le point par où Fesprit de Ihomme se rapprocheroit de Tinstinct de la brute , Fesprit de Fhomme , « qui » ne peut, dit Bossuet pai-lant à FAcadémie » française, égaler ses propres idées, tant celui » qui nous a formés a pris soin de marquer son » infinité! » Et Finfini lui-même ne connoîtroit Fensemble de son ouvrage que dans les détails ,

(i) Je prie le lecteur de réfléchir sur la raison du mot général, en parlant du chef d'une armée; il y verra distinctement la différence du général au collectif, puisque l'armée est un corps collectif, et que Vuniié de l'homme qui !a commande s'appelle le général. Ce mot, sous cette acception, ne vient d'aucime langue connue, et il est reçu chez toutes les nations chrétiennes ; il renferme un sens profond.

— 3o9 — et Tordre général ne seroit présent à ses yeux que par nos actions individuelles, si souvent opposées à tout ordre! Je sais que dans les écrits de Condillac , comme dans le plus grand nombre des écrits philosophiques de ce siècle , les conclusions de Fauteur sont très-différentes des conséquences de ses principes ; mais si Fauteur peut s''excuser sur ses conclusions, les principes doivent être jugés par leurs conséquences.

Ainsi , distinguons nettement les idées collectives ^ représentatives des modifications contingentes de Têtre étendu , des idées générales représentatives des attributs nécessaires de Têtre simple. Appelons les unes, si Ton veut, idées abstraites y et les autres idées simples ou générales ; et c^est à voir en Dieu ces idées générales, ou plutôt à voir Dieu même dans ces idées générales , qu"'auroit dû se borner Malebranche , dont le système , poussé jusqu''à voir en Dieu même Vétejidue intelligible j a pris une fausse couleur de spinosisme, et a prêté à la censure , et même au ridicule (i).

(i) Spinosa voit Dieu dans l'étendue, Malebranche voit l'étendue en Dieu. La nuance est délicate. Il est vrai que Malebranche spiritualùe l'étendue pour ne pas matérialiser Dieu ; mais cette

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Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'auteur de la nature , les lois immuables de Tordre , la raison essentielle qui éclaire les hommes , et il va jusqu''à dire : •< La volonté qui fait Tordre de la » grâce est ajoutée à la volonté qui fait Tordre » de la nature : Il nj a en Dieu que ces deux )' volojités générales ; et tout ce quily a sur w la terre de réglé dépend de Vune ou de Vautre )) de ces volontés. » Idée vaste , mais incomplète , et qui ne rend pas Tétendue et la profon-

explication ne lève pas la difficulté. Le fonds du système de ce beau génie, qui honore l'espèce humaine, et donne une si haute idée de l'intelligence divine, accueilli d'abord avec enthousiasme en France, où on lisoit alors, et chez l'étranger, fut combattu par un parti qui ne lui pardonnoit pas de ne pas partager ses opinions fausses et étroites. 11 ne faut pas croire que ce soit un mérite pour un métaphysicien d'être, comme Locke et Condillac, sec, froid et triste, ni un tort d'avoir une imagination vive et brillante comme Platon, Descartes, Malebranche, Fénelon et Leibnitz. Malebranche luimême a eu la foiblesse de le croire. Il n'a pas vu que les opinions métaphysiques, théistes et spirilualistes, vivifient toutes les facultés de l'esprit tandis que les opinions qui mènent à l'athéisme et au matérialisme les matérialisent toutes ; semblables à ces eaux froides qui pétrifient tout ce qu'on y jette. Au reste, il faut régler sans doute l'esprit de système, mais il ne faut pas le condamner. Un système est un voyage au pays de la vérité : tous les voyageurs s'égarent, et tous découvrent quelque chose ; et la société, un moment abusée par les erreurs, profite tôt ou tard des découvertes.

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(leur de ce passage de saint Paul, rabrégé et comme la devise du christianisme : Instaurare omnla in Christo quœ in cœlis et quœ in terra sunt.

Malebranche n'entendit donc par Tordre de la nature , et par Tordre de la grâce , que Tordre physique , ou les lois des corps et celles des esprits considérés dans la religion seulement; et il ne vit que cela de réglé sur la terre, comme si , sous Tempire de Têtre , ordre et règle essentielles , il pouvoit y avoir quelque chose qui ne fût pas réglé. Quelle vaste carrière eût été ouverte à son génie , sMl eût généralisé cette idée , embrassé la nature morale comme la nature physique , et porté ses regards , non sur Tordre particulier de la religion , mais sur Tordre général de la société , qui comprend les rapports de Dieu et de Thomme appelés religion, et les rapports des hommes entr''eux appelés gouvernemens , réglés , les uns comme les autres , par les lois de Têlre , pouvoir suprême de tous les êtres? Que de progrès eût fait ce profond méditatif dans la recherche de la vérité , si au lieu de consumer ses forces , comme le voyageur égaré dans des sables arides , à ^èi\ii- \.ve.v\ç comment, çi\!A manière d'objets oud'opé-

rations dont il suffit à rhomme d"'icléer la raison, c''est-à-dire , de comprendre la nécessité; il eût fait à Tétat extérieur de la société religieuse et politique une application réelle., historique de la vérité de ses principes ; car la vérité devient sensible dans la idéalité y et la réalité est , pour ainsi dire, le corps et l'expression même de \si vérité [a).

Mais, le dirai-je? le genre humain à peine échappé à cette philosophie de mots dont Aristote avoit bercé son enfance , ne faisoit que de naître à la philosophie des idées , et de s'élancer sur les pas de Descartes , dans les routes de Tintelligence ; époque des idées qui , par la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole , concourut dans le même siècle et chez le même peuple , avec Fépoque de la fixation du langage. « Lorsque la langue française, » dit Bossuet dans le discours que j'ai cité tout » à l'heure , sortie des jeux de l'enfance , et de )) l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée i» par l'expérience , et réglée par le bon sens ,

(i) La vérité doit être même dans la fiction, comme elle doit être partout. Rien n'est beau que le vrai. La réalité est dans l'histoire. La vérité peut être sans réalité, mais la réalité ne peut pas exister s-n- vérité.

— 3i3 — » sembla avoir atteint la perfection que donne )) la consistance. » Mais ^esprit humain suivit une marche naturelle; il étudia les êtres avant d'observer leurs rapports ; aussi , Descartes prouva Dieu , expliqua Thomme , et ne considéra pas la société. La nécessité des lois générales , expression de la volonté de Fètre créateur et conservateur , fut aperçue ; Descartes en fit Fapplication au mouvement , et Malebranche à la pensée : Newton généralisa les lois du mouvement en calculant le système universel du monde physique. Osons , il est temps, généraliser aussi les lois du monde moral , et dans cette RAISON ESSENTIELLE, qui , selon Malebranche, se fait entendre à toute intelligence qui la consulte ; considérons plutôt le pouvoir suprême , qui , pour régler tous les hommes , a parlé aux sociétés.

Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté , comme nous , à cette commotion universelle , à ce renversement du monde social , qui , mettant à découvert le fond même de la société, leur auroit permis d'en observer la constitution originaire , et les lois fondamentales , semblables à ces tempêtes violentes qui soulèvent TOcéan jusque dans ses plus profonds

- 3i4 abîmes , et laissent voir les bancs énormes de roches qui en supportent et en contiennent les eaux ; et de même qiiMls retrouvoient la loi générale du mouvement en ligne droite naturel à tous les corps mus, dans Tinvincible tendance à s'échapper par la tengente que conserve tout corps forcé au mouvement ciculaire , ils auroient vu la loi générale de Funité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y rev enir une société , que des événemens désastreux, ou des systèmes plus désastreux encore , ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inextricables de la variation du pouvoir.

Mais il ne faut pas croire que ces puissans esprits eussent établi une théorie du pouvoir religieux et politique de la société aussi paisiblement qu'ils ont établi la théorie des lois du mouvement. Descartes ne combattit que des préjugés scolastiques , et Newton n'eut à dissiper que des tourbillons imaginaires ; une théçrie du pouvoir social attaqueroit des préjugés religieux et politiques, et elle auroit à lutter contre les tourbillons des passions humaines , bien autrement entraînans que ceux de Descartes : les ouvrages de ces gTands hommes ,

contredits par des savons , furent accueillis par les rois , et la théorie du pouvoir placée avec son auteur sous Fanathème d'une proscription politique , et étouffée par la violence , ne pourroit obtenir tout au plus que l'honorable suffrage d'un petit nombre d'hommes vraiment éclairés , qui , forcés au silence , ne pourroient même pas , par une critique judicieuse , épurer la vérité au creuset de la contradiction. Et quel eût été, par exemple, le sort d'un ouvrage de ce genre , s'il eût paru en France au temps , déjà loin de nous , de cette variation infinie , de ce combat interminable àe pouvoirs ^ détruits aussitôt qu'élevés , de comités j de conventions j de législateurs y de directeurs? et auroit-il resté à son auteur , contre l'injustice ou la foiblesse des hommes, d'autre appui que cette conviction impérieuse , je dirois presque tyrannique de la vérité , que rien n'égale en puissance sur les facultés de l'homme , pas même le fanatisme de l'erreur, ni d'autre consolation que de souffrir pour la vérité , après avoir vécu pour elle?

Ces considérations sublimes sur l'ordre social , objet d'une semblable théorie du pouvoir,

et dont cet Essai indique les principaux points, seront Tentretien du siècle qui va s''ouvrir , comme les considérations sur Tordre physique et les recherches sur la nature des corps ont été Tobjet principal des études dans le siècle qui finit ; et Fapplication des lois générales de la société aux réglemens particuliers de l'administration publique fera la force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme. On prie ceux qui pourroieni s'étonner du point de vue nouveau sous lequel cet Essai présente des objets qu'ils n'ont accoutumé de voir que sous une certaine face , ou même qu'ils n'ont jamais considérés, de se tenir en garde contre cette prévention trop ordinaire , qui nous fait penser que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé à découvrir sur certains objets, comme si le temps, qui découvi'e tout, le temps, qui a marché pour eux , n'avoit pas volé pour nous , et amoncelé dans un point de l'espace et de la durée, plus de matériaux propres à fonder une théorie de la société , que les siècles n'en avoient amassé peut-être depuis l'origine des temps et des hommes. « On s'imagine sans raison, » dit Malebranche , que nos pères étoient plus

» éclairés que nous. Cest la vieillesse du monde » et Fexpérience qui font découvrir la vérité ; » Veritas^ dit saint Augustin ,^/?Vz fe77i/?om^ » non autoritatis .))

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