‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 7 sur 8 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE l''ÉTAT variable DE SOCIETE, OU DU SYSTEME DES INDIVIDUS , SYSTEME DE l'hOM31E ; ET DE l''ÉTAT fixe, OU DU SYSTÈME DES FAMILLES, SYSTÈME DE LA NATURE.

jLa souveraineté, soit qu'on la voie en Dieu, ou qu'on la suppose dans l'homme, se manifeste dans la société par un pouvoir émané de Dieu, ou délégué par l'homme , et ce pouvoir institué suivant certaines lois , expression de la volonté du souverain , et dirigé par elles , agit au dehors par des ministres qui participent eux-mêmes de la nature du pouvoir , comme le pouvoir lui-même participe de la nature de la souveraineté.

Le pouvoir, avons-nous dit, est tou--

jours exercé par un être humain , et par un être unique. Mais, si ce caractère est commun à toutes les sociétés , à quel signe pourra- t-on distinguer le pouvoir émané de la souveraineté de Dieu , ou le pouvoir prétendu délégué par la souveraineté de l'homme ?

Je dois répéter ici que j'entends par poussoir émané de la souveraineté de Dieu et conforme à sa volonté , le pouvoir constitué , sur ou par des lois politiques ou religieuses (seules constitutives de l'un ou de l'autre pouvoir), lois qui sont le résultat des rapports natu- 7^els entre les êtres dans l'une ou l'autre société, par conséquent l'expression des volontés de l'être créateur des êtres , et auteur des rapports naturels qui les conservent. Car la société humaine est naturelle à l'homme, comme la société divine ou religieuse : elle est donc dans la volonté de l'auteur de toute la nature, et par conséquent il y a en Dieu des vo-

lontés politiques , comme il y a des volontés religieuses et même des volontés physiques j parce qu'il y a entre l'homme efc l'homme des rapports politiques ^ comme il y a entre Dieu et l'homme des rapports religieux , comme il y a entre les êtres matériels des rapports physiques.

Laissons cependant l'épithète de divin exclusivement au pouvoir de la société religieuse, puisqu'il est réellementy c'està-dire, sensiblement Dieu même ( car le sensible , comme dit Malebranche , n'est pas le solide), et appelons le pouvoir politique, naturel, lorsqu'il est constitué ou établi sur les lois naturelles , car il n'y a d'établi que ce qui est conforme à la nature.

Le caractère le plus marqué qui distingue le pouvoir naturel du pouvoir qui ne l'est pas , du pouvoir humain ou populaire, est, je ne dis pas la durée , mais la fixité de l'un, la variation de

l'autre, car il y a fixité dans la nature et variation dans l'homme.

Le pouvoir est fixe par la perpétuité de l'homme qui l'exerce ; car , puisque le pouvoir doit toujours être exercé par un homme , il y a un rapport évident entre la fixité de l'homme et la fixité du pouvoir, comme il y en a un entre la fixité du pouvoir et l'immutabilité du souverain, de Dieu même.

Mais, lorsque le pouvoir est fixe, la volonté qu'il promulgue ou la loi, j'entends la loi politique, la loi du pouvoir, est Jia^'e, o\\ fondamentale ^ et Montesquieu appelle les lois fondamentales , de lois fixes : si la volonté' publique ou la volonté est fixe , Vaction publique de cette volonté ( gouvernement ou culte ) , est fixe ; donc la société est fixe ou stable , donc la volonté de l'être immuable est accomplie , puisque cette volonté a pour objet la conservation des êtres dont la société est le moyen.

La perpétuité des hommes-ministres est donc une conséquence , non forcée , mais naturelle ou nécessaire , de la perpétuité de l'homme-pouvoir, parce qu'il est naturel que le moyen participe de l'agent qui l'emploie.

La perpétuité de l'homme s'appelle hérédité , et il y a ainsi une famille pouvoir ^ des familles ministres , des familles sujettes j la société est tout entière dans les familles , et l'on trouve dans les trois personnes qui la composent ce caractère d'analogie qui est le type constant , et comme le cachet dont la nature marque tous ses ouvrages.

Dans la société, «où le peuple en corps, )) dit Montesquieu, ou seulement une )) partie du peuple, a la souveraine puis- )) sance , » il n'y a nulle fixité dans la volonté de ce souverain , « puisqu'un )) peuple, dit J. J. Rousseau, peuttou- )) jours changer ses lois, même les meil- )) leures j car s'il lui plaît de se faire mal

)) à lui-même , qu'est-ce qui a le droit de )) l'en empêcher? »

Et comment y auroit-il de la fixité dans la volonté du souverain , puisqu'il n'y en a pas dans le souverain lui-même , puisqu'un peuple, même souverain, peut être conquis ou asservi , et que cette souveraineté', semblable à une ombre vaine , lui échappe toujours au moment qu'il croit la saisir?

Si le souverain n'est pas fixe, le pouvoit ne l'est pas davantage, et passe avec rapidité d'un homme et d'un parti à un autre homme et a. un autre parti; si la volonté ou la loi n'est pas fixe , l'action n'est pas plus fixe que la volonté, les ministres ne sont pas plus fixes que l'action ; nulle fixité dans les choses , nulle hérédité dans les personnes , nvdle perpétuité. Il y a des familles sujettes , mais il n'y a que des individus pouvoir ou ministres , discordance dans les élémens mêmes de la société dont elle ne

tarde pas a ressentir les funestes effets.

La fixité est une ^ et si elle n'étoit pas toujours ce qu'elle est une fois , elle ne seroit pas^^iYc'y la variation est infinie , la fixité est donc force , stabilité , conservation : la variation est foiblesse , mutabilité, destruction. Ainsi, il y aura plus de force dans une société, j'entends de force de stabilité , a mesure qu'elle s'approcberaplus de l'état fixe, naturel, ou du système des familles; et il y aura moins de force de conservation , à mesure qu'elle s'éloignera de cette fixité, et que l'état variable ou le système des individus y sera dans un mouvement plus rapide.

Ces principes expliquent la force progressive de certains Etats , la foiblesse et la détérioration progresive de quelques autres; et sans sortir du même peuple et du même territoire , on y voit également la raison de la prépondérance de la monarcbie française , et la raison de l'extravagance et de la foiblesse

de la démocratie de Danton et de Marat.

Ces mêmes principes peuvent s'appliquer à la force de la religion catholique, dont on trouve la raison dans la fixité du pouvoir et dans la perpétuité du ministère , et a la loiblesse des sectes qui s'en sont séparées , dont on aperçoit le motif dans les variations de leur doctrine , et l'amovibilité de leur ministère.

Les principes que nous venons d'exposer, expliquent plusieurs accidens de la société.

Nous avons dit , par exemple , que les ministres dévoient participer de la nature du pouvoir ; et parce que ce rapport est naturel , on le retrouve dans le plus grand nombre des sociétés.

Lorsque le pouvoir est amovible ou variable , comme dans les Etats populaires , le ministère ou les fonctions

publiques sont amovibles comme le pouvoir, et même plus variables à mesure que le pouvoir passe plus rapidement d'un homme ou d'une faction, à un autre homme et à une autre faction.

Lorsque le pouvoir se prolonge sur une même tête, et qu'il devient viager, il constitue une espèce de monarchie viagère , vulgairement appelée despotisme , expression qui ne désigne pas par elle-même un vice d'administration , mais une forme de gouvernement; et Titus, Trajan et Marc-Aurèle n'étoient que des despotes. Alors, les fonctions publiques se prolongent dans les mêmes mains , et même elles deviennent viagèi^es , comme le pouvoir.

Lorsque le pouvoir devient fixe par l'hérédité , les professions sociales ou les ministres deviennent aussi héréditaires , c'est-à-dire , que les ministres se

constituent avec le pouvoir ; et dans cet état ils s'appellent noblesse , et forment 07'dre ou milice ; établissement public j propriété de l'État , qui correspond parfaitement à l'ordre du sacerdoce, ministère du pouvoir religieux, fixe et perpétuel par la consécration , comme la noblesse l'est par l'hérédité.

On voit à présent la raison pour laquelle les fonctions déjuger et de combattre^ et les propriétés ou bénéfices qui y étoient attachés , e'toient simplement viagères sous les deux premières races des rois de France , et pourquoi elles sont devenues héréditaires sous le nom de noblesse y ainsi que les bénéfices sous le nom àejiefs^ au commencement de la troisième , parce qu'alors seulement le pouvoir électif dans une famille devint fixement héréditaire dans l'aîné des mâles.

Dans les premiers temps d'une nation,

et lorsqu'elle travaille à étendre son territoire plutôt qu'a se constituer en société, le pouvoir n'est presque jamais héréditaire , ou ne l'est qu'entre les individus d'une même race , sans distinction d'âge, de degré, quelquefois de sexe. La raison en est simple. Un Etat naissant a besoin de talens , et le régime variable ou le système des individus est plus favorable à leur développement, comme nous le verrons bientôt. D'ailleurs l'incapacité d'un chef ou sa minorité étoufferoit cette société encore au berceau : mais dès qu'une nation est étendue , établie , formée enfin, et qu'elle est assez forte pour supporter la constitution , alors elle se constitue, devient société, et la fixité ou l'hérédité s'établit partout, parce que l'Etat a besoin de vertus, et que le régime ou le système des familles est plus favorable aux vertus publiques, qui se transmettent par l'éducation et par l'exemple. Alors l'Etat,

gouverné par des lois fixes et fondamentales^ résiste aux troubles d'une minorité, et a la langueur d'un règne foible; et pourvu que cette foiblesse dans l'autorité ne soit que passwe, et qu'elle ne veuille pas^az/'e , la cour sera agitée par des intrigues, mais l'Etat ne sera pas renversé par des révolutions.

C'est par la même raison naturelle que le pouvoir, variable jusqu'à un certain point, et électil dans les deux premières races des rois de France , ne devint fixe et héréditaire que sous la troisième :

qu'en Russie , Pierre I"', par instinct de génie, ou plutôt par la nécessité des choses , abolit en 1 722 la succession héréditaire , dont les chances auroient pu arrêter les développemens de cette société naissante a la civilisation , et que Paul P"^ la trouvant formée , s'est hâté de la constituer en rétablissant , par une loi récemment promulguée , la succession héréditaire , retour a l'ordre nature! , qui

a accru dans cette société la force de stabilité, en ôtant à sa force d'expansion, et sans lequel ce vaste empire seroit, au premier revers, tombé peut-être dans une effroyable dissolution.

La Pologne a suivi une marche inverse , et elle a dû déchoir à proportion que la Russie s'est élevée. La succession au pouvoir avoit été dès l'origine élective en Pologne comme dans les autres Etats de l'Europe , et par la même raison. Elle y etoit ensuite devenue héréditaire, et sous cette forme, la Pologne marchoit à la civilisation à peu près du même pas que les autres nations catholiques, et surtout plus vite que la Russie. Mais à l'extinction de la dernière race de ses rois, cette société retomba dans l'enfance et revint au système électif, non par aucune raison naturelle , mais par des raisons purement humaines , l'ambition de ses grands et la jalousie de ses voisins. Alors conmiença pour la

Pologne une série de malheurs qui ont toujours été croissant depuis les nouveautés religieuses qui s'y introduisirent à la faveur de la déconstitution de son pouvoir, jusqu'à sa destruction réelle opérée , de nos jours , et qui dure encore; et cette malheureuse société, récemment élective au milieu d'antiques Etats héréditaires, n'a fait que languir, et a péri enfin, comme un jeune arbre planté dans une vieille forêt.

Quoique la nature du ministère participe ordinairement de celle du pouvoir, et que cela même doive naturellement se trouver ainsi , cependant il arrive quelquefois que l'un des deux est fixe , et non pas l'autre , soit que cette discordance soit le produit d'une révolution , comme en Pologne , ou l'effet de l'habitude chez un peuple à demi-constitué , comme en Turquie. Alors, l'Etat souffre , parce qu'il n'y a point de fixité , ni par conséquent de force réelle dans

un gouvernement dont l'action est diHgée par un pouvoir variable , comme en Pologne 5 ou exécutée par des ministres variables , comme cbez les Turcs ; et c'est ce qui produit cette action déréglée qui écrase le sujet, et ne peat défendre l'Elat. Ainsi , en Pologne, le pouvoir est trop i'oible contre des ministres qui sont les maîtres. En Turquie, le pouvoir est trop fort jjour des ministres qui ne sont que de vils esclaves : et ces deux effets, si opposés en apparence , auroient dans l'une et l'autre , à la fois , les mêmes effets, l'oppression de l'homme et la dissolution de l'Etat , si l'oppression de l'homme n'etoit tempérée en Pologne par l'influence de la religion chrétienne, et la dissolution de l'Etat retardée en Turquie par l'influence de la religion mahométane ; car le culte , même le moins raisonnable, par cela seul qu'il consacre dans la société une idée quelconque de souveraineté divine , donne toujours de

la force au pouvoir politique, selon la judicieuse remarque de M. Bossuet, en parlant du paganisme.

Le ministère politique héréditaire s'appelle j»«^ric/aî, lorsqu'au lieu d'être uniquement ministère du pouvoir , ou fonction publique , il est pouvoir ou paternité ( car patîHciat et paternité ont la même racine ), et qu'il participe à la législation, comme cliez les Romains, et encore en Angleterre, en Suède , en Pologne , à Venise , dans le Corps germanique, etc. Ces sociétés ne sont pas constituées ou naturelles ^ parce que les trois personnes sociales n'y sont pas entre elles dans leurs ra[)ports naturels, et que les mêmes personnes y sont à la (ois pouvoir et fonction du pouvoir ou ministres (1). Aussi ces Etats , qui tous ont

(1) On voit par cet exemple que les expressions générales poiii'oir, ministre^ sujet, semblables à des expressions algébriques, sont, parleur généralité mème^ plus propres à résoudre les problèmes semblables que

eu plus ou moins de force d'agression , n'ont montré presque aucune force de résistance.

La variation du pouvoir , restreinte a un petit nombre de familles , s'appelle proprement aristocimtie ; étendue à un plus grand nombre d'individus y elle forme la démocratie.

J. J. Rousseau prétend que (( la démo- )) cratie peut embrasser tout un peuple » ou se resserrer jusqu'à la moitié. )) On ne sait trop pourquoi , à moins que ce ne soit pour éviter l'absurdité qu'il y aurolt à compter dans un Etat populaire plus de pouvoirs et de ministres que de sujets.

présente l'état de la société. On a dit : La souccraineié réside dans le peuple y et cette proposition a excité de vifs débats. Si elle eût été traduite ainsi : Le sujet est pouvoir) elle evit paru absurde, même à un enfant. De là vient que dans la démocratie française on a remplacé toutes les qualifications sociales par celle de citoyen, expression vague et indéterminée qui devant convenir comme épithète à tous les membres de la société, ne désigne précisément aucune personne sociale.

Il est reconnu aujourd'hui que ces gouvernemens de plusieurs , ou populaires, sont l'état le plus fâcheux de société j et même qu'une société ne peut susbsister dans cet état. Les gouvernemens populaires , ou polycratiques , que l'on voyoit de nos jours, étoient des twmnicipalités de l'Europe monarchique , plutôt que des sociétés indépendantes.

La Suisse et même la Hollande avoient en France et en Allemagne le pouvoir qui les conservoit, et la chute de ces gouvernemens a entraîné leur dissolution. Mais telle est la différence d'une société constituée ou naturelle à celle qui ne l'est pas , que la France ne peut se rétablir de sa révolution qu'en ramenant le pouvoir à l'unité, et que la Suisse et la Hollande ne peuvent renaître qu'en s'écartant du système variable de leur gouvernement précédent.

La fixité dans le pouvoir est donc l'E-

tat le plus ûxe de société , donc le plus durable , donc le plus fort , le plus naturel , le plus conforme par conséquent à la volonté de l'Etre créateur et conservateur des êtres ; et comme par les lois immuables , nécessaires de la conservation des êtres , expression de la volonté divine , les êtres tendent à se placer dans l'état le plus naturel , l'état qui les fait êti^e , c'est-à-dire , qui les conserve j et à accomplir ainsi la volonté de leur auteur , le pouvoir de la société tend nécessairement, et indépendamment des hommes , à se constituer , et à constituer ses ministres, ce qui veut dire que la société tend d'elle-même à se fixer. J. J. Rousseau avoue cette vérité , et la marche progressive du pouvoir vers la fixité , lorsqu'il dit : « Le )) gouvernement passe de la démocratie )) à l'aristocratie, de l'aristocratie à la royauté ; c est-là son inclinaison naturelle, le progrès inverse est impossi-

» ble )) : et il la méconnoît, lorsqu'il s'étonne (( du penchant qu'ont toujours eu )) les Polonais à faire passer la couronne )) du père au fils , ou au plus proche pa- )) rent. »

Il est intéressant d'observer chez les deux peuples anciens les plus célèbres , les effets opposés des deux systèmes opposés de société.

L'efïet le plus constant et le plus sensible , est que toutes les sociétés qui ont connu quelque fixité, ou dans le pouvoir, ou dans les ministres, ont laissé des monumens immortels de leur existence j et que les autres n'ont fait que passer et n'ont laissé d'elles que des souvenirs, c'est-à-dire, que celles-là ont eu de la force , et que les autres n'ont eu que des passions.

Chez les Grecs démocratiques, il n'y eut de fixité ni dans le pouvoir , ni dans les ministres : aussi ces peuples-enfans , habiles imitateurs de la nature physi-

que dans leurs arts (1), mais violateurs de la nature sociale par leurs mœurs infâmes et par leurs lois atroces, vécurent avec bruit plutôt qu'avec honneur, succombèrent sans gloire , et périrent tout entiers ; et ce qui prouve ce que j'ai avance' sur les effets de la fixité du pouvoir, est que parmi tant de peuples la raison ne compte que deux nations, les Macédoniens et les Spartiates , sociétés mieux constituées, dont l'une subjugua la moitié du monde , et domina la Grèce ellemême par la force qu'elle tiroit de ses

(1) L'histoire nous montre un rapport de temps et de lieux entre l'oppression de l'homme social et l'imitation de l'homme physique, et cela doit être. L'exposition publique de l'homme purement domestique ou sauvage, c'est-à-dire en état de nudité, est une contradiction dans les idées qui produit un désordre dans les actions. Le moyen, dit Dupaty, dH avoir des mœurs et des statues ! L'école de peinture flamande ou allemande , l'école de Téniers, exprime l'homme domestique^ l'école française, l'école de Le Brun, exprime Vho\n\ï\e public j l'école actuelle, renouvelée des Grecs, peint l'homme saui>age.

lois politiques , et dont l'autre en fut l'honneur et le modèle par la gravité de ses mœurs.

A Rome, la jouissance du pouvoir, bornée à quelques familles, ne tarda pas à s'étendre à toutes, et cela devoit arriver ainsi. Mais a Rome , il y eut constamment un établissement fixe ou héréditaire , tantôt pouvoir, tantôt ministre du pouvoir dans l'ordre des patriciens et dans celui des chevaliers; et même il y eut de temps en temps, et dans les besoins extrêmes, un homme revêtu d'un pouvoir fixe, ou plutôt pour un temps fixé, sous le nom de dictature (i), (( faculté précieuse, dit Mon- )) tesquieu, qu'avoit le sénat d'ôter la (( république des mains du peuple », et il auroit pu ajouter : a de se l'ôter à lui-

(1) Il y avoit même une ombre de royauté toujours subsistante dans le sénat. Le prince du sénat, nommé à vie parles censeurs, opinoit le premier, et avoit ainsi nue sorte d'initiative dans la lé{j,islation.

» même », puisque sous le pouvoir du dictateur, les sénateurs n'étoient plus que de simples ministres, comme sous le pouifoi?^ du sénat, les ministres étoient les chevaliers, chargés même de la garde du sénat, puisqu'ils entouroient en armes le lieu de ses séances , et qu'ils exercèrent souvent la fonction de jugei^ et toujours celle de combattre. L'établissement héréditaire cessa a Rome par l'extinction des familles elles-mêmes, dans les troubles qui remplirent les derniers temps de la démocratie populaire, et les cruautés qui signalèrent les premiers temps de la démocratie militaire qui lui succéda; mais il avoit fait toute la force de Rome, et il avoit été le principe de sa grandeur.

(( L'usage des noms héréditaires, dit le )) président Desbrosses, dans son Traité )) du mécanisme des langues, a pro- )) digieusement influé sur la façon de )) penser et sur les mœurs; on sait quel

» admirable effet il a produit chez les )) Romains. Rien n'a contribué davan- )) tage à la grandeur de la république que )) cette méthode de succession nominale, )) qui, incorporant, pour ainsi dire, à la )) gloire de l'Etat, la gloire des noms hé- )) réditaires, joignit le patriotisme de » race au patriotisme national » . Aussi les Romains nous ont laissé leurs lois; les Grecs ne nous ont laissé que leurs arts : les uns commandent encore aux citoyens, les autres servent de modèle aux artistes.

J'aurois pu fortifier cette preuve par l'exemple desEg^^ptiens qui, les premiers, ont rendu fixes dans l'Etat, le pouvoir et les devoirs^ ou les fonctions, en les rendant héréditaires dans les familles, et qui sont venus jusqu'à nous par des restes si imposans de leur grandeur et de leurs connoissances ; et plus encore pai' l'exemple du peuple juif, contemporain de tous les peuples, et même le

nôtre, qui, dans sa constitution théocratique, a connu l'hérédité des professions sociales; car les familles lévitiques, différentes des familles sacerdotales, étoient chargées du ministère public, et exerçoient la double fonction de juger et de combattre.

L'Europe est trop avancée en âge, si j'ose le dire; elle a fait une trop longue expérience des avantages et des inconvéniens des deux systèmes généraux de société qui comprennent toutes les constitutions particulières, pour qu'il soit possible d'y rétablir, au moins pour longtemps et dans les grands Etats le système variable en y rendant le pouvoir électif : état funeste qui livre nécessairement une société à l'influence constante des puissances voisines, et au retour périodique des troubles civils ; fait d'une nation un vaste marché où l'on met un prix a toutes les ambitions, et un taux à toutes les consciences, et conduit ainsi

un peuple par la corruption à l'asservissement ! Il n'y avoit pas de pays en Europe où régnât une vénalité plus scandaleuse, que celui dont les grands excitoient le vif enthousiasme de J. J. Rousseau pour avoir dit en latin : Malo periculosam lihertatem quant ti^anquillatn ser^^itutem. Ce sophiste ne savoit pas que la liberté, au contraire, est toujours tranquille, et la servitude toujours orageuse; et lui-même n'a-t-il pas vécu malheureux et agité^ pour avoir préféré sa sauvage indépendance à l'accomplissement des devoirs que la société impose à tous les hommes? On objecte contre le système fixe les hasards de l'hérédité : ces chances, quelquefois fâcheuses pour un Etat particulier, conservent l'équilibre général, en prescrivant la société universelle du double danger de la continuité des règnes trop forts, et de la continuité des règnes trop foibles. On peut même assurer que l'é-

lection, si elle pouvoit être libre, donneroit au total plus d'hommes foibles que l'hérédité; car les hommes forts ravissent le pouvoir bien plus souvent qu'ils ne l'obtiennent.

Le système liéréditaire ou fixe est dans la nature de la société publique, parce qu'il est dans la nature de la société domestique.

J'ignore si Babœuf ou le père Duchesne, dans le délire de l'égalité démocratique, ont soutenu qu'il est aussi honorable d'être charbonnier ou tisserand que d'être magistrat ou guerrier (1); mais je sais que le peuple, plus vrai dans ses sentimens que les sophistes dans leurs opinions, juge bien différemment

(1) Lorsque sous la Constituante il fut ordonné à tous les citoyens de quitter les marques distinctives de leur état, on vit les commis de la municipalité recevoir affectueusement les charbonniers qui venoient déposer leur médaille , et avec hauteur et morgue de vieux militaires qui venoient déposer leur croix de Saint-Louis. On appeloit cela de l'égalité !

de cette prétendue égalité. Il fait a l'artisan un mérite d'avoir fait élever son fils dans les arts de la paix et dans ceux de la guerre, et il mépriseroit le magistrat ou le guerrier qui auroit fait de son fils un artisan. Telle est la force de cette disposition naturelle aux hommes, moyen le plus puissant des progrès de la société, que la famille sujette tend naturellement à sortir de l'état purement domestique pour passer dans l'état public de société (i). Dans une société constituée, une famille une fois parvenue a ce but s'y fixe, parce qu'elle trouve dans l'inamovibilité du pouvoir un obstacle insurmontable à toute ambition ultérieure. L'on voit en efïet dans les États constitués des familles s'élever l'une

(1) Malgré les exemples de tant d'illustres revers, et les conseils de l'auteur ô^ Emile, les plus zélés partisans de ses principes élevés par la révolution , font donner à leurs enfans une éducation libérale, et se gardent bien d'en faire des charpentiers.

après l'autre jusqu'au ministère public de la société, et très-peu retomber dans l'état privé ou domestique. Elles périssent plutôt qu'elles ne descendent. Tous les raisonnemens des nweleurs ou des esprits chagrins ne prévaudront jamais contre cette raison naturelle et supérieure qui dit à l'homme, qu'il est plus digne de lui, plus conforme à sa destination (ïagir sur l'iiomme pour le service de la société publique, que de travailler sur la matière pour le service de la société domestique ; et c'est la raison pour laquelle les hommes en état de domesticité ne jouissent nulle part de tous les droits des autres citoyens.

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, une proposition que nous n'avons lait qu'énoncer et qui demande des développemens. C'est que le système amovible ou variable de société, est plus favorable aux talens qui créent les empires , et le système fixe plus propre à

produire les vertus qui les conservent : et c'est ce qui fait que l'un convient aux Etats naissans , et l'autre aux Etats forme's, puisque même l'Etat ne se forme qu'à mesure que la constitution se fixe.

Cette explosion de talens militaires ou oratoires, les seuls dont il s'agisse ici, est l'effet naturel de l'amour de soi, et de la passion de dominer, dont aucun obstacle ne comprime l'essor dans une société sans constitution fixe de pouvoir, puisque le pouvoir pouvant être exercé par chacun, y est comme un prix offert à tous. De la viennent les efforts héroïques de courage et les succès d'une éloquence populaire que l'on remarque dans l'histoire de tous les Etats démocratiques. (( Les vertus guerrières, dit )) Montesquieu parlant de Rome, restè- » rent après qu'on eut perdu toutes les )) autres » .

Mais ces mêmes talens perdent l'Etat qu'ils ont créé, parce qu'ils en font une

arène sanglante ouverte à tous les combattant, qui, en s'arrachant muluellement le pouvoir, l'empêche de parvenir à cette Jîxité sans laquelle il n'est pas de repos pour la société publique, ni même d'existence assurée pour la famille.

Heureusement pour l'espèce humaine, au système variable , au système de l'homme qui crée par les talens , succède inévitablement le système fixe , le système de la nature qui conserve par les vertus, système qui s'établit naturellement et par la disposition naturelle de tout homme à laisser à ses enlans les avantages qu'il a acquis , et à les mettre sur la voie d'en acquérir de nouveaux , et par la tendance nécessaire de la société vers sa constitution naturelle, l'inamovibilité du pouvoir, et la fixité de son action. Or, ce système est, comme nous l'avons dit , plus propre a produire la vertu dans les hommes sociaux, pouvoir j ministres y sujets.

La vertu , prise dans le sens le plus étendu , n'est que la fidélité aux lois de la société domestique ou publique , politique ou religieuse. Il y a donc des vertus domestiques et des vertus publiques; et toutes les vertus sont divines , parce que Dieu est le souverain législateur de toutes les societe's constituées. Mais pour ne nous occuper ici que des sociétés des hommes entre eux , la famille et l'Etat les vertus domestiques sont très-distinguées des vertus publiques. Ainsi, l'intégrité du juge et le courage du guerrier, qui conservent l'Etat , ne sont pas les vertus propres d'une femme ; et la chasteté qui conserve la famille n'est pas la vertu propre du guerrier ou du magistrat , et c'est même ce qui fait que dans certaines conditions on se dispense trop aisément de certains devoirs. Dans les sociétés politiques ou religieuses, qui n'ont laissé de pouvoir fixe ou constitué que là oîi elles n'ont pu le détruire entièrement,

que dans la famille , et qui^ ramenant le monde à ses élémens, comme nous Pavons dit ailleurs , ne nous parlent que de religion naturelle ou domestique , et de l'homme domestique ou même sauvage , on ne parle aussi que de mœurs , de moralité, ou de vertus domestiques, et il règne en général un grand eYaZa^e, pour ne rien dire de plus, de tendresse conjugale , paternelle , filiale , de sensibilité pour, ses amis et ses amies , de bienfaisance envers les malheureux. C'est encore par le même principe que dans les mêmes sociétés on compense les fonctions publiques par des jouissances domestiques , et que le sujet est plus nourri et surtout plus amusé, dans les gouvernemens qui lui interdisent toute participation aux fonctions du pouvoir. Dans plusieurs de ces sociétés politiques et religieuses , non-seulement on recommande presque exclusivement la pratique des vertus domestiques , mais on la pousse

jusqu'au rigorisme le plus dur , et souvent le plus risible (I ), dans le même temps que l'on détruit toute vertu publique en consacrant l'oppression par les lois. Ainsi les dévots puritains interdisoient toutes sortes d'amusemens le dimanche, et détendoient comme des vanités païennes , les petits pâtés qui se mangeoient à Noël : ils fatiguoient de leur morale farouche et de leurs éternelles prédications la jeunesse facile de Charles II, dans le même temps qu'ils légalisoient l'oppression du sexe foible par la faculté du divorce , et qu'ils exhaloient contre des hommes, leurs compatriotes, cet horrible covenant, « com- )) posé , dit Hume , des plus furieuses et

(1) Telle est l'inconséquence de l'homme, que dans des sociétés mieux constituées , il tombe quelquefois dans l'excès opposé , et qu'il ne remplit avec la plus scrupuleuse fidélité ses devoirs publics que pour s'affranchir plus impunément des devoirs domestiques. Mais ici , c'est la faute de l'homme, là c'est le crime de la loi.

)) des plus virulentes invectives que ja- » mais les êtres humains aient employées )> pour enflammer leurs cœurs d'une )) haine sans relâche contre des créatures » de leur espèce. » La France révolutionnaire n'a pas été exempte de ces atroces et ridicules inconséquences, et elles nous ramènent involontairement aux usages de ces républiques anciennes où l'homme respectant son égal , et opprimant son semblable y autorisoit par ses lois le meurtre de l'enfant, du gladiateur, de l'esclave, punissoit d'un supplice affreux la foiblesse d'une vestale , lors même que pour de grands crimes , il n'infligeoit qu'à regret une légère peine au citoyen (i ).

(1) Je recommande à l'attention du lecteur, cette distinction entre les hommes égaux et les hommes semblables. Les lois des Etats paiens tendoient à protéger les hommes égaux ^ et les lois des Etats chrétiens tendent toutes à protéger les hommes semblables ou le prochain : or, entre les êtres il n'y a point d'égalité, il n'y a que des similitudes.

Le pouvoir fixé ou constitué, va tout seulj dit M. Bossuet, et avec la nattire. Comme il est transmis sans effort, il s'exerce sans violence ; car le pouvoir qui doit toujours être fort, est dans l'Etat comme dans la famille , quelquefois violent dans le premier âge de la société , et lorsque le sujet encore enfant refuse de se soumettre au joug de l'obéissance. Jamais, avec le pouvoir constitué , de ces interrègnes qui remettent périodiquement la société en problème; elle n'a pas à redouter ces furieux accès d'ambition et de vengeance qui détruisent les familles en troublant la paix des Etats : heureuse si elle pouvoit se défendre des attraits de la volupté , de cette philosopliie foible et sensuelle, de cette morale d^opera qui lui présente le plaisir sous toutes les formes , et fait entrer par toutes les portes ce dangereux ennemi qui sape sans bruit les fondemens même de la société, et esidort les sentinelles, ^oh-

voir et ministres, pour les livrer sans défense aux passions des sujets.

La fidélité dans les ministres est encore une suite nécessaire de la perpétuité du pouvoir, parce que la fixité de l'attachement dépend de la fixité de son objet. En effet , si l'on remarque dans les ministres des Etats populaires plus de ces qualités brillantes qui produisent de grands événemens , on trouve dans les ministres héréditaires des pouvoirs constitués , plus de cette fidélité inébranlable qui résiste aux révolutions. On peut en trouver la raison dans la nature même de la société. La vertu n'est que l'habitude du bien , et l'habitude se forme par les mœurs ou les coutumes qui , transmises d'âge en âge , perpétuent dans la famille la tradition des leçons et le souvenir des exemples ; car les mœurs ne sont que les lois domestiques conservées par la tradition. Les vertus publiques deviennent donc ainsi des vertus dômes-

tiques , surtout lorsqu'elles sont fortifiées par le respect pour le corps ou l'ordre auquel la famille appartient ; ce qui produit la double force de l'esprit de famille et de l'esprit de corps , pour retenir l'homme dans le devoir ; esprit de coi^ps y ressort puissant , mais ressort terrible , qui réagit infailliblement contre la main foible , inhabile à le di-

riger.

Enfin la fixité dans le pouvoir et dans les ministres produit une fidélité , une affection générale envers le gouvernement dans toutes les classes sujettes , et particulièrement dans celles qu'une antique hérédité d'occupations honorables ou utiles , et une fortune légitimement et lentement acquise , rapprochent de l'ordre politique, et qu'elles disposent à y entrer a leur tour, lorsqu'il vient à perdre de ses membres par les professions mêmes auxquelles ils sont dévoués.

Mais un effet très-remarquable de l'he'réditc des professions publiques , est de rendre aussi béréditaires les professions domestiques ou arts mécaniques, et de mettre ainsi les familles qui exercent le même métier dans un corps ou corjjoi^ation, comme la nature elle-même continue le même métier dans la même famille; institution parfaite connue dans la monarcbie égyptienne (1 ), et adoptée sous le nom de tnaitrises ou jurandes dans tous les Etals cbrëtiens. Cette loi est le moyen le plus efficace que l'administration puisse employer pour surveiller et contenir par le pouvoir un peu dur des maîtres, une jeunesse agreste et grossière, que la nécessité d'apprendre un

(1) Le palriarclie Joseph, dit un ancien auteur cité par Eusèbe, de fend A le foible contre le fort, c'esl-à-dire, qu'il constitua la société ; car la constitution n'est pas autre chose. Cet auteur entre ensuite dans quelques détails sur les lois qu'il donna à l'Egypte , et qui sont les lois politiques de nos Etats constitués.

métier soustrait de bonne heure au pouvoir politique. On peut regarder la suppression des maîtrises comme un coup mortel porté a la société par ce philosophisme ignorant et perfide qui, depuis long- temps, en vouloit à toute fixité pour pouvoir plus aisément détruire toute perpétuité, tout ordre.

C'est donc avec raison que Montesquieu, disant plus vrai qu'il ne pensoit, a donné Vhonneur Dour mobile au souvernement constitué. L'honneur bien entendu n'est en effet que la fidélité à ses devoirs publics ou privés * et l'on dit également l'honneur d'une femme, l'honneur d'un magistrat ou d'un guerrier, et l'honneur même d'un artisan. C'est donc très-mal à propos qu'il a distingué l'honneur de la vertu, unique mobile, selon cet auteur, du gouvernement populaire. Cette erreur, relevée par Mably et J. J. Rousseau, qui remarque avec raison que la ve?'ti( doit avoir lieu dans

tout Etat, a eu des suites graves, et a égaré, dans notre révolution, bien des hommes vertueux, dont les vertus employées comme les talens à soutenir un mode de choses essentiellement vicieux, n'ont servi qu'à oi^doiiner le desordre, faire mépriser les talens, et calomnier jusqu'à la vertu!

Un des grands avantages des ordres et des corporations est de donner au pouvoir de grandes facilités pour régler les familles en réglant le corps auquel elles appartiennent, et de régler l'individu en réglant la famille dont il est membre. Le pouvoir n'a, lorsqu'il faut régler, de prise que sur les corps; et voila pourquoi l'on voit des corps parfaitement disciplinés composés d'individus qui ne le sont guère.

Le pouvoir doit donc donner aux corps, et surtout aux corps chargés du ministère public, des constitutions particulières, des constitutions qui règlent

les devoirs des corps envers l'Etat, ceux de la famille envers le corps, ceux de l'individu envers la famille : le pouvoir doit régler les corps, surtout celui du ministère public, parce qu'il doit tout régler dans des hommes qui doivent être la règle de tous. Le j)ou{>oir le peut, parce qu'il ne seroit pas pouvoir, s'il ne pom>oit pas tout ce que demande la conservation et la perfection de la société (1).

Il a existé en Europe une constitution particulière de l'ordre politique, connue sous le nom de chev alerte ^ qui n'a cesse qu'à l'établissement des troupes soldées, et de la magistrature acquise à prix d'argent ; institutions récentes qui ont séparé deux fonctions naturellement in-

(1) Cet ouvrage devoit traiter de l'antique et naturelle constitution du ministère public ; mais cette seconde partie, avec nos moeurs et nos lois, paroUroit un roman auslère, et le public n'eu veut que de licencieux ou à^ effroyables', l'auteur l'a supprimée.

— 23S -■ séparables et jadis réunies, et qui ont soldé aux dépens du fisc ce qui étoit, et qui doit être attaclië à la propriété de la glèbe. Les princes ont vainement tenté, dans toute l'Europe, de remplacer cette institution sublime à laquelle la France doit la considération dont elle a joui depuis, par une chevalerie de cour, sorte de confréries politico- religieuses, qui n'obligent qu'à porter des marques distinctives, et à paroi tre a des cérémonies pubUques, motifs dont la convenance ne compense peut-être pas le danger politique qu'il yak diviser un ordre essentiellement indivisible, et à affoiblir ainsi la force de l'Etat et l'action de son pouvoir. Car, la où la distinction n'est pas rigoureusement nécessaire, la division est inévitable.

Mais, si le svstème fixe, ou celui des familles, doit être le système de la constitution qui se maintient par les vertus, le système variable, ou le système des

individus doit être celui de l'administration, qui, avec des vertus, demande encore des talens. Je m'explique : le ministère de juger et de combattre pour la conservation de la société est la fonction générale de l'ordre qui y est dévoué, et la destination naturelle de chacun des membres qui le composent. Cette destination qu'ils tiennent de leur naissance, la oii cette liére'dité est une loi de l'Etat, forme leur caractère politique, et un noble naît dans ces sociétés avec le caractère de dévoué au service de l'Etat, par la seule et même raison que dans une famille où une maîtrise d'architecte seroit substituée à perpétuité, l'enfant naîtroit avec le caractère de maître architecte. /

Ce caractère ou devoir de servir l'Etat dans la fonction de juger et de comhatti'p., ne demande pour les rangs inférieurs de cette milice, que des vertus, celle de l'obéissance surtout, la première

et la plus facile de toutes, puisqu'elle s'accommode à tous les caractères, comme à tous les tempéramens ; mais les grades supérieurs demandent des talens, et ne doivent pas plus être héréditaires que ne le sont les talens. Un Etat populaire ne connoît aucune fixité, pas même dans le devoir 3 et comme il a fait un législateur d'un maître à danser, il renvoie un général au métier de comédien ou a celui de brasseur de bière ; mais l'Etat monarchique donne souvent dans l'excès opposé, et rend héréditaires des grades de fonctions qui ne doivent être que viagers. Cet abus s'introduisoit en France, non dans les lois qui, même pour une place inférieure de la fonction adjuger, vouloient que le iîls qui succédoit a son père reçût l'approbation de la compagnie, et de woxweWe^ pro^nsions du gouvernement , mais dans les usages, et a dater de la vieillesse de Louis XIV, il semble qu'il s'établissoit peu a peu une

succession presque régulière a des places importantes de l'administration de l'Eglise ou de l'Etat, qui auroient fini par devenir patrimoniales, et entrer, comme autrefois, dans des partages de famille ; et comme on ne consultoit pas toujours les intérêts de la société dans cette héredite'j on ne respectoit pas mieux les lois de la nature, et l'on accordoit fréquemment des dispenses d'âge, coutume immorale qui fait a la longue plus de mal à l'Etat en afFoiblissant le respect dû à l'ancienneté d'âge, que le sujet dispensé ne peut, quel qu'il soit, lui être utile par ses talens.

La perpétuité d'emplois importans, dans les mêmes familles, a encore l'inconvénient de diviser l'ordre du ministère public en deux classes nécessairement opposées, l'une des familles qui obtiennent toujours, et l'autre des familles qui méritent quelquefois. L'ordre du ministère public se change ainsi en

une véritable olygarchie ^ et il n'y a qu'un pas a faire pour que l'Etat entier tombe dans la démocratie, dont les olygai^ques les plus favorisés deviennent assez souvent les plus ardens instigateurs. Tout ce qui divise, détruit : c'est l'oracle du fondateur de toute société; et si la devise de l'Etat populaire est diviser pour régner, la devise de la société constituée est i^égner pour réunir. L'ordre dévoué au ministère public est donc, là où il est dans sa nature, un corps de familles cbargées des fonctions publiques Aq juger et de combattre, et un séminaire d'bommes propres a remplir les grades éminens de ces fonctions, d'hommes qui doivent trouver dans leurs familles des leçons de fidélité k l'Etat, dans leur corps des exemples d'honneur, et dont l'éducation et les habitudes doivent développer les talens et fortifier les vertus. Je ne dis pas que cela soit toujours ainsi -, mais je dis que cela doit

être, que cela peut être, que cela même a été, et qu'il n'est pas impossible que cela soit encore. Je ne répéterai jamais assez que je m'occupe de la société et du général, et point du tout de l'homme et du particulier.

Ici se présente une réflexion importante. L'État populaire appelle au pouvoir tous les individus , et il l'expose , comme un prix, à la vue de toutes les ambitions. L'Elat constitué appelle aux Jonctions du pouvoir toutes les familles, et il les propose comme un devoir à celles qui demandent a être admises dans l'ordre chargé du ministère public. De cette différence , prise dans les principes même de deux systèmes, le système des individus et le système des familles, il résulte naturellement qu'il y a plus d'agitation dans l'Etat populaire, et un mouvement de progression plus lent, mais plus uniforme et plus régie , dans un Etat constitué, et que dans celui-ci il arrive

moins fréquemment que dans Pautre que l'individu s'élève des derniers rangs de la société aux premières places du gou-^ vernement. 11 faut, dans un Etat constitué, que la famille, après avoir acquis, dans l'état domestique, assez de fortune pour n'y plus songer dans l'ëtat public, entre dans l'ordre chargé du ministère public, et qu'elle y fasse, pour ainsi dire, son séminaire et ses exercices avant que quelqu'un de ses membres mérite d'occuper les premiers grades de la milice : institution naturelle assurément, et qui, pour former le vrai citoyen, réunit les vertus que donne l'esprit de famille et de corps aux talens que l'homme tient de la nature. C'est précisément ce qui fait que si l'on remarque des qualités plus brillantes dans les héros des Etats populaires, on trouve plus de fidélité, de désintéressement et de modération dans les grands hommes des sociétés constituées ; car les vertus rendent les talens plus uti-

les en les rendant plus modestes. L'Etat doit donc favoriser cette tendance qu'ont toutes familles à passer de l'état purement domestique à l'état public , tendance louable en elle-même , puisque l'état domestique de société', n'est que la société de soi, et que l'état public est la société des autres, et qui ne cesse pas d'être louable, même quand les motifs personnels de l'homme seroient vicieux.

L'ennoblissement a un autre effet plus général, plus morale et par conséquent plus politique ; car le politique et le moral sont une même chose : il empêche l'accumulation excessive des richesses dans les mêmes familles , et établissant un autre moyen de considération que l'argent, il donne aux sentimens, aux opinions, a l'esprit public enfin, une direction plus noble, plus digne de l'homme, et par-là même plus utile à la société.

Or, assurément on ne pouvoit se plain-

dre en France que de l'excessive facilité de l'ennoblissement; et tandis qu'un meunier hollandais, ou nn aubergiste suisse sans activité, comme sans désirs, bornés a servir l'homme pour de l'argent , ne voyoient dans l'avenir, pour eux et leur postérité, que le moulin et l'enseigne de leurs aïeux, un négociant français, riche de deux cent mille écus, entroit au service de l'Etat, achetoit une charge et une terre, plaçoit un fils dans la robe et un autre dans l'épée, voyoit déjà en perspective la place de président à mortier et celle de maréchal de France, et fondoit une famille politique qui prenoit l'esprit de l'ordre à la première génération, et les manières à la seconde.

(( C'est, dit Montesquieu, une politique )) très-sage en France, que les négocians )) n'y soient pas nobles, mais qu'ils puis- )) sent le devenir. » S'il y avoit un abus , c'est que la famille-sujette devenoit souvent famille-ministre avant d'avoir fait

une fortune assez considérable , je ne dirai pas pour soutenir son rang, mais pour en remplir efficacement les devoirs. Car, dans une société opulente, telle que le sera toujours notre France, il n'y a pas de condition plus dure et plus douloureuse, que celle d'un noble indigent, sur qui pèsent toutes les cbarges de l'état public de société, sans qu'il puisse jouir des facilités que présente pour s'enrichir la vie domestique et privée.

On a déclamé contre l'usage des ennoblissemens à prix d'argent; mais on n'a pas fait attention qu'il est raisonnable et naturel de faire preuve de fortune pour être admis dans un corps oii tout moyen de faire fortune, où le désir même de la fortune doit être interdit, et que l'homme en société étant essentiellement propriétaire , toute profession nécessaire à la société doit supposer la fortune ou la donner.

Ce qui prouve combien se sont trompés

et ont trompé les autres ceux qui ne voyoient en France ni liberté, ni égalité, et qui ne voyoient que liberté et qu'égalité dans les Etats populaires, est que c'étoit précisément dans les Etats oîi le pouvoir n'est pas constitué, en Suisse particulièrement, que les familles sujettes, fixées dans la dépendance, ne pouvoient parv-enir a èlreJriTnilles de l'Etat ; c'est-à-dire, à y gouverner à leur tour. Cette servitude , il est vrai , étoit compensée, dans ces petites démocraties , avec de V aisance et des jouissances domestiques, comme elle l'étoit dans les démocraties anciennes avec du jjain et des spectacles ; et ces peuples s'en contentoient. Ainsi, tandis qu'il eût fallu faire une révolution dans la constitution du canton de Zurich , pour qu'un riche propriétaire de la campagne pût devenii' bourgeois et membre du sénat, en France où la dignité de l'homme étoit connue et respectée bien avant qu'on en eût pro-

clamé les droits, les lois politiques favorisoient la juste émuîalion qui portoit les familles à s'élever de l'état purement domestique de société jusqu'à l'état public ou au ministère politique. Une fois qu'elles y étoient parvenues, la carrière étoit ouverte à leurs désirs, et toutes les places etoient dues a leurs services. La première de toutes les décorations, qu'on appeloit les ordres du Roi, ne demandoit que cent ans d'admission dans le ministère public; et bien loin qu'aucune loi exclût même du rang suprême un individu, une famille ou une classe de Français, la constitution les y appeloit tous, sans aucune distinction, en cas d'extinction de la famille qui l'occupoit, et déclaroit le pouvoir lui-même une substitution à laqtielle tout Français étoit appelé. On dira peut-être que les occasions de s'élever du rana: obscur au faîte des honneurs sont extrêmement rares dans les Etats constitués 3

— 25o — efc je répondrai sans balancer que les liommes dignes de cette élévation sont toujours plus rares que les occasions.

Ce que nous avons dit de la nécessité de ne pas rendre héréditaires dans les familles les places éminentes de l'administration^ à cause des talens qu'elles exigent, ne sauroit être appliqué à la plus éminente de toutes, au pom>oir, qui, dans un Etat formé, ne demande que la vertu, ou le respect pour la constitution et les lois domestiques, politiques et religieuses. Les grands talens, sans une extrême sagesse qui en dirige l'usage, y sont même plutôt dangereux qu'utiles ; car les talens yeiûeni/'aire, et dans un État formé et constitué, il ne faut que maintenir, et faif^e est synonyme de révolutionner.

Le pouvoir constitue' est dans la société comme la clef de la voûte contre laquelle toutes les parties viennent s'appuyer, et qui soutient leur effort, et les

maintient en place par sa position seule. En général, il suffît d'un grand homme qui donne la première impulsion à la machine de l'Etat, et ses successeurs ont toujours assez de talens lorsqu'ils savent en régler et en entretenir le mouvement.

Ainsi, Charlemagne a donné à l'Europe chrétienne l'impulsion qu'elle conserve encore, et chacune des sociétés qui la composent a fait d'autant plus de progrès vers la perfection sociale, qu'elle a été plus fidèle à la direction reçue de ce puissant moteur; génie étonnant, qui connut ces lois fondamentales de la société, que nous cherchons encore mille ans après lui ; grand pour les contemporains témoins de ses exploits, mais bien plus grand pour les âges suivans , qui recueillent le fruit de ses vastes pensées : telles que ces tours antiques dont l'œil ne peut qu'en s'éloignant embrasser les proportions et mesurer la hauteur.

Les succès prodigieux des guerriers français rendront a. l'ordre politique des membres que la révolution lui a enlevés; car, c'est ainsi que finissent toutes les révolutions. Alors les haines étant éteintes , et peut-être les préventions dissipées, on rendra à chacun seloji ses œuvres, et l'on remarquera que la noblesse française, considérée en ordre et dans ses fonctions publiques, ou individuellement et dans sa conduite privée, a retenu le caractère distinctif de sa profession, la fidélité au pouvoir constitué, soit qu'elle en ait défendu l'unité aux Etats- généraux, ou que, laissée à ellemême, elle ait montré pour les principes démocratiques un éloignement trop prouvé par ses longs et irréparables malheurs; tandis que le militaire français s'opposoit, avec des efforts surhumains de courage, de discipline et de talent, au démembrement de l'Etat, et même en reculoit les bornes par ses conquêtes.

— 253 • — Les nations voisines observeront, comme un trait caractéristique de l'esprit national qui régnoit en France, et qui n'a pu y être étouffé même sous les ruines révolutionnaires, que les uns aient vu avec un secret orgueil les succès de la France, lors même qu'ils sembloient leur fermer à eux-mêmes le retour dans leur patrie, et que les autres aient détesté la tyrannie, alors qu'entraînés par la force irrésistible des circonstances, ils obéissoient aux tyrans, également braves contre l'étranger, et généreux lorsqu'il leur étoit permis de l'être , envers d'infortunés compatriotes que la tourmente révolutionnaire jetoit entre leurs mains 3 et rétablie enfin de cette crise violente, passage nécessaire peut-être de l'adolescence de l'bomme social a sa virilité, la France, telle que le père de famille, réunira tous ses enfans ; et sous les yeux de la religion, invitée à cet auguste banquet, elle distribuera entre tous les

consolations et l'indulgence; elle ordonnera d'oublier les fautes ; elle fera plus, elle fera pardonner les vertus ; mais non contente d'effacer au dedans les traces du désordre, elle en réparera au dehors le scandale; et devenue le modèle des nations, et la pierre angulaire de la société', après en avoir été le fléau, elle poursuivra à travers les siècles, sa marche majestueuse dans la route de la civilisation, forte de ses anciennes vertus, plus forte peut-être par ses derniers égaremens.

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