CHAPITRE XI
révolution inévitable , et suivre d'elle-même la nature dans les voies où elle conduit la société ! Quo vergit natura, eo ducenda , dit Hippocrate en parlant des maladies du corps humain, et cet aphorisme convient également aux maladies du corps social. Mais telle est la condition de la société, que, si elle peut lutter quelque temps , à force de sagesse dans l'administration, contre les vices de sa constitution, une constitution vicieuse pervertit à la longue l'administration la plus sage; tout s'y corrompt, les hommes et les choses, et il n'y a plus ni assez de raison dans les hommes, ni même assez de consistance dans les choses , pour pouvoir entreprendre, encore moins exécuter une réforme; ces terres trop remuées, devenues incapables de consistance , tonthent de toutes parts y dit Bossuet, et ne font roir que d'effroyables précipices. Là commence le terrible drame d'une révolution, dont l'exposition suppose aussi beaucoup d'évènemens antérieurs, que les passions compliquent, et qu'elles conduisent jusqu'au dénouement La tragédie unit par le triomphe du bien, mais les personnages principaux ont disparu de la
scène , et la catastrophe a été sanglante; car ce n'est qu'à ce prix que Tordre se rétablit dans
la société, et sine sanguvnis vffusione, non fit remissio. Je reviens aux élections. Dans une société naissante, où les emplois publics ne sont que des charges, l'élection peut y appeler le plus cligne; dans une société avancée, où les charges sont des honneurs , l'élection n'appellera en général que le plus riche , le plus redouté , le plus intrigant. Ainsi là où la richesse est une condition nécessaire de l'élection , comme en Angleterre , la société souffre des désordres d'une scandaleuse vénalité; mais là où le choix, affranchi de toute condition, peut se porter indifféremment sur tous les citoyens, la société a à redouter les métamorphoses subites qui tirent un homme des derniers rangs, et le font passer, sans préparation et sans noviciat , aux premières fonctions du pouvoir. Il se trouve rarement des hommes capables de résister à cette intempérance de fortune, si l'on peut parler ainsi : au moral comme au physique , la tête tourne à une trop grande hauteur, à laquelle on n'a pas accoutumé son cœur et ses yeux ; l'homme ébloui tombe dans une démence réelle , et c'étoit une véritable aliénation physique et morale, produite par l'ivresse du pouvoir, que les folies atroces ou ridicules de tant de misérables que