A RAPPORTER AU CHAPITRE PREMIER DU LIVRE PREMIER
La dissertation suivante , nécessaire pour l'intelligence des premiers chapitres de la première partie de cet ouvrage , ne pouvoit , à cause de sa longueur, entrer dans le texte, ni même L'accompagner; on a préféré de la rejeté]à la fin de l'ouvrage, comme une pièce justificative des propositions qui y sont avancées.
J'espère rendre .sensibles au lecteur des m rites, ce semble, purement intellectuelles, et le faire convenir qu'ainsi que la théorie des principes de là société devient évidente par une application continuelle aux faits extérieurs et sensibles de la société, de même la théorie
des principes de L'être intelligent reçoit un haut
degré de certitude des laits extérieurs ci sen-
sibles de l'être lui-même, faits qui sont l'expression naturelle de ses pensées.
Dans ces deux théories , celle de l'être- et celle de ses rapports en société, consiste toute la métaphysique. Elle est donc une science de réalités , et si certains auteurs qui ont traité de l'être sont vagues et obscurs , et si certains écrivains qui ont traité de ses rapports sont faux et dangereux , c'est que les premiers ont voulu expliquer l'être pensant par l'être pensant, au lieu de l'expliquer par l'être parlant, qui est son expression et son image, puisque la parole n'est que la pensée rendue extérieure, et que les autres ont voulu expliquer la société par des hypothèses de leur imagination , au lieu d'en chercher les principes dans les faits historiques qui rendent la société extérieure et sensible ; car les évènemens de la société expriment la nature bonne ou mauvaise de ses lois , comme les actions de l'homme expriment la nature bonne ou mauvaise de sa volonté.
Cette dissertation, toute abrégée qu'elle est, est donc aux principes de l'homme ce que l'ouvrage qui la précède est aux principes de
la société, et peut -être de bons esprits y puiseront-ils quelques idées salutcires, propres à rattacher à un centre commun les opinions flottantes dans le chaos des contradictions et le vague des incertitudes. Ainsi, après une défaite qui a dispersé les combattans, le soldat se rallie autour du premier drapeau qui lui indique un moyen de défense , en lui annonçant un commencement d'ordre et de disposition.
L'homme parle de ce qu'il imagine, qui fait image, qui est l'objet de ses sensations, et qui tombe sous ses sens ; \[ parle de ce qu'il idée (1), qui ne lait pas image, et qui ne tombe pas sous ses sens. V imagine ou yimage ( car c'est le même mot) ma maison; js idée x je conçois, je cannois ma volonté; j'imagine l'effet, l'idée la cause.
Le mot penser, pensée , cou vient à la ibis à l'opération intellectuelle d'imaginer ci à celle cXidéer, puisqu'il exprime l'attention que l'es-
(i) Le mot ulcCr me paroil préférable \ ceux de ému prendre el de concevoirj parce qu'exprimant une conooissance moins parfaite, il rend avec plus <1< vérité4 l< opérations <1»' l'intelligence humaine ou finie.
i5<> LEGISLATION PRIMITIVE.
prit donne aux images et aux idées pour en combiner les rapports.
Si l'homme qui pense ne peut avoir pour objet de sa pensée que des images ou des idées, l'homme qui -parle ne peut exprimer que des images ou des idées : c'est ce qui compose le discours, véritable expression de l'être intelligent, c'est-à-dire de l'homme qui imagine et qui idée.
Si je faisois un traité sur l'entendement humain, je distinguerois les images qui viennent des différentes sensations, ou même les sensations qui ne produisent point d'images au moins figurables , telles que les sensations du goût, de V odorat et du tact, sens de l'homme animal et physique , si on les compare aux sensations figurables de l'ouïe et de la vue, sens de l'homme moral et social : mais cette distinction n'est ici d'aucune utilité.
Je prononce ville, arbre y je reçois parle sens
de l'ouïe la sensation d'un son ; j'imagine ou
f image un objet , et cette image intérieure est
craie , puisque je peux la rendre réelle (1) et
(i) Les anciens n'avoient pas deux mois qui rrfpon-
SUR LA PENSEE DE L'HOMME. i5i
présente aux sens par le geste ou le dessin , le dessin qui fixe le geste, comme l'écriture fixe la parole.
Un Allemand a reçu la sensation des mêmes sons, puisqu'il les répète; mais il n'imagine rien à l'occasion de ces sons, puisqu'il n'en trace par le geste ou le dessin aucune image.
Il prononce à son tour stadt, baum. J'ouïs les sons et les mêmes sons, puisque je les répèle, mais je xi imagine rien : lui il imagine, puisqu'il figure y par le geste ou le dessin , des villes et des arbres; d'où je vois claire meut que les mots allemands stadt , baum , et les mots français ville, arbre , expriment la même image.
Dune des sons dijl'érens peurent c.vpruncr une ni cm a image.
«lissent aux mois r/m cl teel . sans doute jiaiee qu'ils n'avoient pas les idées qu'ont sur Ml objet Itl peuple*. chrétiens , ohei qui la vérité essentielle s'eti
\iivm les mois reu/1,1 cl mdlitd." ;;e muiI pas de l.i l. (huile païenne, et n'ont ele introduits OUI } UtoV
gieoft.
i52 LEGISLATION PRIMITIVE.
Je prononce volonté, cause; je n'imagine ni une cause, ni une volonté , puisque je ue puis exprimer rien de semblable par le geste ou le dessin , qui expriment l'action et non la volonté , l'effet et non la cause : cependant jVdée quelque chose, puisque j'exprime mon idée, c'est-à-dire que je parle, que je m'entretiens, que je raisonne enfin avec moi-même ou avec les autres d'après cette idée , et que j'agis d'après ce raisonnement.
Mon Allemand a ouï les mêmes sons, mais il Viidée pas , puisqu'il n'exprime aucune idée par aucune parole , ni par aucune action.
A son tour , il prononce will, ur sache (1) ; fouis des sons, mais je nJtdée rien, absolument
(i) Un grand nombre de mots qui désignent cause, origine, source, commencent en allemand par ur : ursache , ursprwigj urquellj urbildj etc., et en latin par or : origoj, or tus , oriri ; c'est le même radical, car les voyelles ne sont rien dans la comparaison des langues. « Les langues , dit très-bien l'auteur du Mécanisme des » Langues, diffèrent entre elles par les consonnes, et » les dialectes par les voyelles. » Les voyelles ne sont qu'un remplissage qui varie d'une contrée à l'autre, et l'on sait que la langue hébraïque s'e'crit avec des point:»
SUR LA PENSÉE DE L'HOMME. i53
rien , puisque je ri exprime aucune idée. Mon interlocuteur idée quelque chose, puisqu'il parle et qu'il agit d'après cette idée , d'où je vois clairement que will et ursache > volonté et cause > expriment une même idée.
Donc des sons différens peuvent exprimer une même idée.
Mais je prononce cabricias , ou tout autre mot forgé. Un Allemand, un Espagnol, un Français entendent tous le même son, le répètent ou l'écrivent ; mais ils vl imaginent rien , nidéent rien, puisqu'ils n expriment rien, c'està-dire qu'ils ne figurent aucune image, et ne font aucune action.
au lieu de voyelles, dont la valeur n'est pas fixée. Ott, prononcé à la manière gutturale et forte des peuples du Nord, a fait ijott , ijut > qui signifie chez eux Y être bon ou la Divinité, et cette même racine ott> qu'on croit celtique j S6 retrouve , avec sa signification dihonte suprême ., dans ottimus ou optimus , superlatif de /'of/us. Maigre L'esprit «le système de quelques ëtymclogistes, et le ridicule jeté sur quelques étymologies, les langues seront regardées comme les archives du genre humain. C'est l'opinion des hommes les plus i élèbres
i5/[ LÉGISLATION PRIMITIVE
Donc il y a des so?is ou des mots qui peuvent n'exprimer ni images ni idées > qui n'expriment rien.
Jl est évident que, pour les objets qui font image, et qui servent à l'homme physique, l'homme peut se faire entendre de son semblable par le geste au lieu de parole, et par le dessin au lieu d'écriture. On ne trouve donc pas dans l'homme physique ou animal , ni même dans la société purement 'physique des hommes entre eux , la raison de la néces site du langage, ni par conséquent la raison de son invention.
La faculté Ximager , celle ftidéer , celle même R articuler, ne sont pas une raison suffisante de l'invention de l'art de parler, puisque les animaux ont des images, ont des idées, selon Condillac, et même des idées abstraites ; qu'ils ne sont pas tous privés de la faculté d'articuler, que plusieurs apprennent même à parler nos idées, et que cependant rien ne nous indique (mils parlent les leurs, ni même qu'Us aient besoin de parler, parce qu'égaux en instinct, dans ehaque espèce, comme en apjx lits . ils se rencontrent par la réciprocité et la
SUR LA PENSEE DE L'HOMME r55
correspondance de leurs mouvemens , sans qu'il leur soit nécessaire de s'entendre par une communication de pensées.
On voit, pour tirer des conclusions pratiques de tout ce qui précède, la raison pour laquelle l'homme enfant et les peuples en fans parlent beaucoup par images, c'est-à-dire par le geste et le dessin , ou l'écriture liiêroglgphique. C'est qu'ils pensent beaucoup par images, qu'ils imaginent beaucoup , ont beaucoup tf imagination , et s'occupent plus des effets que des causes, du particulier que du général. L'homme plus instruit, et les peuples plus avancés dans la civilisation , s'occupent de causes ou d'objets généraux et intellectuels , autant ou phis que iYe//e/s ou d'objets particuliers et sensibles; ils pensent beaucoup par idées, idéent beaucoup, ont beaucoup d'esprit, expriment aussi beaucoup d'idées avec la parole et l'écriture des idées, ou f écriture vocale, celle des Hébreux, qui est la notre : mais lorsqu'un peuple l'ait marcher de Iront les imagée et les idées, qu'il cultive à la fois son imagination et sa raison, il emploie aussi dans son expression ou son discours beaucoup <l inunjfs ou de fii/urcs , non des figures matérielles
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comme celles qui se font avec le geste ou le dessin , mais des figures idéales qu'on appelle oratoires; celles qui forment le style figuré et métaphorique. C'est ce qui fait que la langue française est, dans sa simplicité, la plus métaphorique des langues , et que le peuple qui la parle, malgré la modestie de son élocution simple et sans geste, est, dans son expression, le jAxls figuré de tous les peuples.
Ainsi, un enfant a des images avant d'avoir des idées; ainsi un peuple cultive son imagination avant de développer sa raison ; ainsi , dans l'univers même, la société des figures ou des images y le judaïsme , a précédé la société des idées , ou le christianisme qui adore l'Etre suprême en esprit et en vérité.
On voit donc , en comparant ensemble l'expression naturelle des images et l'expression naturelle des idées , que le geste est la parole de l'imagination, et que le dessin en est Récriture; et de là vient que les progrès des arts d'imitation prouvent bien moins chez un peuple ou dans un homme l'étendue de l'esprit que la vivacité de l'imagination.
SUR LA PENSEE DE L'HOMME. i57
La correspondance nécessaire des idées aux mots , et des mots aux idées , raison de toute communication de pensées par la parole , entre des êtres qui pensent et qui parlent devient évidente par la méthode usitée dans l'enseignement d'une langue étrangère.
Un enfant qui fait un thème a des idées dont il cherche les mots , et celui qui fait une version a des mots dont il cherche les idées. Le premier va de l'idée connue au mot inconnu; le second , du mot connu ou du son , à l'idée inconnue. Ainsi , l'enfant qui trouve dans son thème le mot ravager, a une idée , et le dictionwMYçJ'rancais-latin qu'il consulte lui indique le mot populari pour le mot cherché. Celui qui, dans sa version, trouve le mot parère, a un mot sans idée, ou plutôt un sou, et le dictionnaire lofin-J'ranvais lui donne obéir pour l'idée qu'il cherchoit , et qui correspond à ce son; en sorte que le dictionnaire est pour l'un un recueil d'idées, et pour l'autre un recueil de mots. Ce doubje exercice est également utile à Facquisition des mots v{ au développement des idées, motif pour Lequel il étoit pratiqué dans l'ancien système d'éducation, et ne peut être remplacé par aucun autre. L'enfant qui an-
iG8 LÉGISLATION PRIMITIVE.
nonce Je plus d'esprit , c'est-à-dire de facilite à développer ses idées et à en saisir les rapports, doit donc réussir dans la version mieux que dans le thème, et c'est aussi ce qui arrive presque toujours.
Mais le mot a-t-il produit la pensée dont il est l'expression ? Nor, assurément, i° par la raison que tout objet est nécessairement antérieur à son image; 2° parce que si le mot produisoit l'idée , on ne pourroit expliquer pourquoi certains sons n'exprimeroient ou ne produiroient aucune pensée : car, dans cette hypothèse , le mot étant l'unique raison de la pensée, une pensée devroit correspondre à chaque combinaison de son; 3° parce qu'il suffiroit d'ouïr une langue pour l'entendre.
La raison qui fait que les mots volonté et maison réveillent en moi une pensée (idée ou image), est que volonté est, et que maison existe; et la raison qui fait que le mot cabricias ne réveille aucune pensée ( ni idée , ni image), est que cabricias ri est point et n existe point, et xi est ni intellectuellement, ni physiquement.
Ainsi, si je n'avois vu aucune maison, et que je ne susse pas ce que c'est que volonté , je ne m'en tend rois pas moi-même lorsque je prononce volonté y maison, et ceux à qui j'adresserais ces mots ne m'entendraient pas davantage, s'ils n'avoient vu préalablement le même objet , et acquis la même connoissance.
Donc toutes les fois qu'un homme parle à d'autres hommes, et qu'il est entendu d'eux , il trouve nécessairement dans leur esprit des idées d'être ou des images d'existence revêtues des mêmes sons que ceux qu'il leur fait entendre, et l'on peut défier tous les philosophes ensemble de faire comprendre des sons qui ex? priment directement et autrement que par une négation , ce qui nest pas et ce qui nW/.s/c pas. et de parler à un être intelligent de quelque objet dont il n'ait aucune pensée, de manière à en être compris.
Des exemples mettront ces propositions à la portée de tous les esprits ; mais il faut s'arrêter encore sur cette correspondance nécessaire «les mois et des pensées.
La penser, avons-nous dit, précède le mot
e6o LEGISLATION PRIMITIVE.
de là vient qu'on dit attacher une idée, un sens à une expression , et lorsqu'on ne peut attacher d'idée au mot, il ne vaut que comme son , et ne sert point au discours , semblable à ces monnoies étrangères ou décriées qui ne sont pas reçues dans le commerce, et ne valent que par le poids.
Mais , si nous ne pouvons parler sans penser, c'est-à-dire sans attacher une idée à nos paroles , ni être entendus des autres sans qu'ils attachent les mêmes pensées aux mots que nous leur adressons , nous ne pouvons penser sans parler en nous-mêmes , c'est-à-dire sans attacher des paroles à nos pensées , vérité fondamentale de l'être social , que j'ai rendue d'une manière abrégée lorsque j'ai dit que l'être intelligent pensoit sa parole avant de parler sa pensée.
Ainsi penser, c'est parler à soi, comme parler, c'est penser pour les autres, penser tout haut, et de là vient qu'on dit s'entretenir avec soi- même , s'entendre soi-même , comme on dit, s'entretenir avec les autres y être entendu d'eux.
Sli; LA PENSÉE J)E L'HOMME. 161
Parler une langue étrangère est donc traduire, puisque c'est parler avec certains mots ou termes , ce qu'on pense sous d'autres mots ou termes, qui, cependant, sont les uns et les autres une seule expression d'une même idée : de là l'impossibilité de parler une langue étrangère aussi couramment que sa langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ait acquis, par l'habitude , la faculté de penser sous les mêmes termes que ceux avec lesquels on exprime sa pensée.
Il faut donc des mots pour penser, comme il en faut pour parler; et J.-J. Rousseau en convient, et distingue nettement les objets qui font image , et peuvent s'exprimer par le geste, de ceux qui font idée et ne s'expriment que par la parole, lorsqu'il dit : ce Ce sont là » des idées qui ne peuvent s'introduire dans » l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement » ne les saisit que par des propositions; car )) sitôt que l'imagination s'arrête ^ P esprit ne » marche plus qu'à Vaidc du discours. »
Moifl s'il faut des mois pour penser ce que
Ion exprime avec des mois, il est doue impôt
sible, dune impossibilité physique et nui»
physique, que l'homme ait inventé la parole, puisque l'invention suppose la pensée, et que la pensée suppose la concomitance nécessaire de la parole ; et c'est ce qui fait dire à J.-J. Rousseau , discutant le roman de Condillac sur l'invention de l'art de parler, qui n'est pas môme ingénieux : ce Convaincu de l'impossibilité^?ras- » que démontrée que les langues aient pu naî- » tre et s'établir par des moyens purement hu- » mains, je laisse à qui voudra l'entreprendre » la discussion de ce difficile problème... » Et il conclut en disant : (( La parole me paroit » avoir été fort nécessaire pour inventer la pa- » rôle. » (Disc, sur l'inégalité.)
La facilité de penser, ou l'esprit, est donc la facilité d'attacher des pensées aux mots, et la facilité de parler est la facilité d'attacher des mots aux pensées; qualités dont la dernière tient plus que l'autre à l'homme physique, et à la flexibilité de ses organes , et c'est ce qui tait qu'elle est plus commune.
Cette correspondance naturelle et nécessaire des pensées et des mots qui les expriment, et cette nécessité de la parole pour rendre présentes à l'esprit ses propres pensées, et les pen-
SUR LA PENSÉE DE L'HOMME. i63
sées des autres, peuvent être rendues sensibles par une comparaison , ou plutôt par une similitude telle, que je ne pense pas qu'il en existe une plus parfaite entre deux objets, et dont l'extrême exactitude prouvcroit toute seule une analogie parfaite entre les lois de notre être intelligent et celles de notre être physique.
Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas h vision oculaire, ou la connoissancc par la vue de l'existence des corps qui sont près de moi , pas même de mon propre corps , et sous ce rapport, ces êtres sont à mon égard comme s ils n'étoient pas. Mais si la lumière vient tout à coup à paroi tre, tous les objets eu reçoivent" une couleur relative, pour chacun, à la cou texture particulière de sa surface; chaque corps se produit à mes veu\, je les vois Ions, el je
juge les rapports de forme, d'étendue, de «lis
tance que ces corps ont entre eux el avec le
mien.
Notre entendement est ce lieu obscur où
nous n'apercevons aueune idée, pas même celle de noire propre intelligence, jusqu'à ee que li
parole, pénétrant par le sens de Tome ou de la Mie, porte la lumière dans les ténèbres , el
i c>/[ législation primitive.
appelle, pour ainsi dire, chaque idée, qui répond , comme les étoiles dans Job , me voilà. Alors seulement nos idées sont exprimées , nous avons la conscience ou la connoissance de nos pensées , et nous pouvons la donner aux autres ; alors seulement nous nous idéons nousmêmes , nous idéons les autres êtres , et les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous ; et de même que l'œil distingue chaque corps à sa couleur, l'esprit distingue chaque idée à son expression , et fait distinguer aux autres leurs propres idées , en leur en communiquant l'expression. L'idée ainsi marquée , pour ainsi dire, a cours dans le commerce des esprits entre eux , je veux dire dans le discours, où elle ne pourroi t être reçue sans cette empreinte. C'est la vérité de cette analogie de la pensée à la vision corporelle , qui a produit chez tous les peuples ces locutions familières par lesquelles ils expriment les qualités naturelles ou acquises de l'esprit : être éclairé , avoir des lumières, s'énoncer avec clarté , etc. Et le mot vision luimême s'applique à certains états de l'esprit, puisqu'on dit une vision mentale , comme l'on dit la vision oculaire ou corporelle.
Ainsi les sourds-muets pensent, mais seule-
SLR LA PENSEE DE L'HOMME. i65
ment par images , et n'expriment aussi que des images par le geste ou le dessin; ce qui fait qu'on ne peut les instruire que par le geste ou le dessin. Le mot même qu'on leur fait entrer par les yeux, comme aux autres parles oreilles, n'est pas pour eux une expression comme son, mais une expression comme image ou figure y et ce n'est pas non plus par la parole , mais par le geste ou l'action , qu'ils expriment le sens qu'ils y attachent.
Les bêtes , sans doute , ont des images , puisqu'elles ont des sensations , sensations bornées à leur état purement physique , et qu'elles n'expriment pas par des gestes, qui sont des actions délibérées, mais à l'occasion desquelles elles font des mouveinens , suite nécessaire de leur organisation et de leurs rapports avec les objets matériels. Elles ont des image*, puisqu'il en résulte un mouvement correspondant à l'image présente par l'impression actuelle ou l'impression conservée J connue de courir après leur proie (juand elles la voient , ou de U cher
cher quand elles ne ta voient pas; mais elles nont point d'idées, puisqu'elles n'ont pas l'ex pression de L'idée ou la parole : elles a'onl pas de volonté libre, puisqu'elles n'ont pas l'ex
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pression de la volonté libre ou faction sponla-
née , cl par conséquent variée ; et comme elles n'ont qu'un instinct ou volonté forcée ( si l'on peut allier ces deux mots), elles n'ont que l'expression de l'instinct , ou l'action invariable , uniforme et inévitablement déterminée (1).
La brute est donc un être organisé de manière à se mouvoir à l'occasion d'images présentes à son cerveau ou ailleurs , et l'homme est un être constitué de manière à se mouvoir, lorsqu'il pense , et à agir, parce qu'il veut.
Dans les écoles modernes de physiologie et ci'anatomie , on enseigne publiquement et textuellement que les seuls caractères qui distinguent d'une manière absolue l'homme de la brute, sont la station bipède et directe, et l'angle facial. La station bipède paroît renouvelée des Grecs , de qui nous avons déjà, depuis dix
(i)Le P. Gerdil dit que. l'opinion qui fait des bêtes de pures machines, est peut-être un peu trop philosophique, et que celle qui leur suppose un principe dislingue' de la matière, quoique d'un ordre inférieur à Pâme humaine, ue Pest pas assez. Ce savant estimable est aujourd'hui cardinal.
SUR LA PENSEE DE L'HOMME i6<j
ans, renouvelé tant de choses, puisqu'un de leurs sages définissoit l'homme un animal à deux pieds, sans plumes; mais X angle facial est une sottise moderne dont nous dirons un mot ailleurs.
J'ai avancé que l'esprit humain ne peut idéer ce qui n'est pas, comme il ne peut imaginer ce qui n'existe pas , et je commence par l'imagination, faculté de l'esprit plus dépendante des sens, et qui, pour cette raison, se développe la première dans l'homme comme chez un peuple. Je dois prouver cette assertion par quelques exemples.
Si une nourrice imprudente veut effrayer son enfant de l'apparition de quelque monstre hideux, de quelque chimère horrible, OU lui promettre, pour l'apaiser, qu'il viendra une
belle dame toute blanche qui lui portera de beaux habits, (pie l'ait- elle, e( (pie peut-elle faire autre chose, (pie de rassembler (les parlies d'homme, (ranimai, de végétal, etc.. parties réellement existantes en divers sujets (!<• la nature physique, mais entre lesquelles celle femme suppose un rapport qui n'existe que dans son imagination et dans celle de L'enfant
Car jamais l'enfant ne comprendrait sa nourrice , et ne céderoit à la frayeur ou à l'espoir, s'il n'imaginoit, et par conséquent s'il n'avoit VU auparavant ou connu toutes les parties d'homme ou d'animal dont cette femme vent lui persuader le bizarre assemblage. Mais ce monstre existe ou en détail et séparément dans la nature , ou intégralement dans l'imagination, et l'image qui y est tracée est vraie , puisqu'elle peut être réalisée au dehors , et figurée par le dessin ; et s'il n'avoit aucune existence , je le demande, de quel moyen compréhensible la nourrice pourroit^elle se servir pour en parler à son enfant?
Quand Epicure , pour expliquer à de grands enfans la formation de l'univers , leur dit que des atomes crochus , se mouvant en tous sens dans l'espace, avoient, par leur concours fortuit , formé tout ce qui existe , il n'inventa ni les corpuscules, ni les crochets, ni le mouvement , ni l'espace , ni l'univers ; mais il supposa seulement au dehors un rapport entre ces divers objets j un rapport qui n'existe que dans [ imagination, qui se figure aisément des atomes circulant, s'aeerochant et s'agglomérant pour former des 0Gtp6, mais qui ne peut exislci
pour la raison, parce que la raison, seul juge des rapports y en démontre la contradiction. Mais que le système de ce Grec fût absurde ou raisonnable , il n'eût parlé à ses auditeurs qu'un langage absolument inintelligible, si tous les élémens qui composent ce système n'eussent été imaginables et connus.
Prenons un exemple dans un sujet moins physique, pour arriver ainsi peu à peu jusqu'à l'objet le plus intellectuel.
Lorsque je parle de Vhypethénum à un enfant qui a quelque teinture de géométrie élémentaire, mais qui ne connoit pas cette propriété du triangle rectangle, il ne m'entend pas, et ce son ne produit en lui aucune pensée. Mais si je décompose lefl divers rapports qui tonnent cette idée, que je lui parle de lignes, de perpendiculaire, d'angle, de triangle, de carré, etc., il me comprend, parce quYi chacun de ces mots il attache l'idée correspondante; <M réunissant toutes ces idées dans un
|ngement, il en conclut la démonstration demandée. Mais connue de toutes 068 idées il I lait un jugement, de tous les mois qui les ex-
i7o LEGISLATION PRIMITIVE.
priment il cherche à faire un mol, et celui de carré de Vhi/pothénuse, emprunté du grec , et étendu, remplace tous ces mots : Carré fait sur la base d'un triangle rectangle , et qui est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés.
Appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de l'existence de Dieu. Je vois dans toutes les sociétés une action générale ou sociale, appelée culte, envers un être regardé comme la cause universelle, et j'en conclus que l'idée de cet être est dans toutes les sociétés : car si je ne pou vois pas conclure de V action à Vidée qui la dirige, et qu'on appelle volonté lorsqu'on la considère dans son rapport avec Vaction, toute société seroit impossible, et l'homme lui-même ne seroit pas , puisque l'homme et la société ne sont que le rapport d'une volonté à une action , et d'une ame à un corps. (( C'est, dit l'athée, un législateur qui, » pour asservir les peuples, a été prendre dans » le ciel et hors de l'homme une force qu'il ne » trouvoit pas dans l'homme et sur la terre, el ï> a persuadé aux peuples l'existence de cet » être, qu'ils ont appelé chacun dans leur lan
» gue d'un 'mot correspondant à celui de Dieu, » invention dont le souvenir, transmis d;i< » en âge, a produit notre théisme. »
On pourroit demander à l'athée où cet oraleur apprit à parler, et, par cette seule considération, on remonteroit jusqu'à la nécessite d'un être autre que l'homme , de qui l'homme a reçu l'art de parler, comme il a reçu l'existence, c'est-à-dire, de qui il a reçu l'être et V avoir. Mais laissons au raisonnement plus de latitude, pour mieux convaincre la raison.
Ce législateur apprit donc aux hommes qu'il existe un Dieic, et ohligé de leur expliquer la signification de ces mots, il développa, dans ses divers rapports ou conséquences , l'idée qu'il vouloit leur en donner, et il leur dit, dans la langue qu'ils entendoient, (pie cet être qui s'appeloit Dieu est. un être bon et puissant
plus que V homme y qui avait fait tout ce qu'il*
voyaient ; qu'il fallait l'aimer, puisiju'il était ban , et qu'il avait fait l'homme pour lai et V univevs pour l'homme; qu'il fallait le craindre,
parce qu'il était puissant, et qu'il pouvoii dé
/ rit ire l'homme et l a /tirers ; qu'il réeampe//sai/ les hommes bons, et punissait les hamnr
chans, etc. : car c'est là le fond des croyances religieuses de tous les peuples. Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire de plus intelligible , et certes nous avons connu des législateurs moins clairs dans leurs raisonnemens , et surtout moins heureux dans leurs inventions.
. Mais il eïit été entièrement égal de tenir aux hommes le discours qu'on vient de lire , ou de leur débiter, comme des bouffons de comédie, des mots forgés à plaisir, si les auditeurs n'eussent eu dans l'esprit , antérieurement aux paroles de l'orateur, les idées d'être, de bonté, de puissance, de comparaison, de relation, de temps, d'action universelle , de devoir, à? amour et de crainte, de bien et de mal, faction sociale, de châtiment et de récompense, qui composent le discours qu'il leur tenoit; idées qu'ils attachoient dans le même ordre à chacun de ces mots , à mesure qu'ils étoient prononcés , être, bon, puissant, plus que... qui a, tout fait... il falloit, aimer, craindre... récompense les bons, punit les médians, etc. Sans ces idées, nécessairement antérieures aux mots, puisque les mois n'en sont que l'expression, l'orateur n'aupoit produit sur ses auditeurs d'autre effet que celui que produiroit sur le peuple de Paris un
SUR LA PENSEE DE L'HOMME. i73
Talapoin qui vi endroit le prêcher dans la langue des Mantcheoux ; et bien loin que de ce discours il eût résulté quelque changement dans les volontés des hommes en société , et une meilleure direction de leurs actions , ils n'auroient pas même conservé l'impression des sons qu'ils auroient entendus , et ne se seroient rappelé cet orateur que comme on se rappelle un fou ou un bouffon.
Ainsi , à quelque époque que l'on remonte dans la vie de l'homme et dans l'âge des sociétés, ces mêmes mots, être hon et puissant * qui a tout fait , qui récompensé le bien et puni/ le mal y n'entrcroient jamais dans la pensée des hommes pour prendre place dans leur discours, ne correspondroient à aucune pensée, et ne produiraient aucune action, si ces mots ne trouvoienl dans leur esprit des pensées correspondantes qui n'attendoient potir se produire à l'esprit (pic l'expression qui vînt les distinguer, comme une pièce d'or attend dans fâtelier l'empreinte qui doit désigner sa valeur et lui donner cours, ou encore mieux , comme le corps attend dans le lieu obscur la lumière qui doit le colorer et le produire
t7i LEGISLATION PRIMITIVE.
Cette idée d'être, plus ou moins développée dans ses rapports de bonté , de puissance , de volonté, d'action (car tous ces rapports découlent de l'idée d'être), n'est autre chose que l'idée de la Divinité : idée peu développée et incomplète, si, par exemple, le rapport de la pluralité des attributs se développe sans celui de V unité d'essence , ce qui a produit le polythéisme (1); incomplète, si le rapport àe puissance se développe sans celui de honte , ce qui a produit la croyance des divinités malfaisantes adorées chez certains peuples; incomplète, si le rapport de volonté créatrice se développe sans celui faction conservatrice , ce qui produit le déisme asiatique ou européen , c'est-àdire Vislamisme et le philosophisme, qui tous les deux croient au Dieu créateur ou souverain , et rejettent le Dieu conservateur ou réparateur, puisqu'ils obéissent à des lois, ou sui-
(i) Le polythéisme paroît n'avoir été qu'une idée confuse de la pluralité des personnes divines, ou bien des attributs divins. Y? unité dans la pluralité semble exprimée dans cette locution étonnante qui commence la Genèse : « Les dieux {Elohim) créa; » et P>ossuet la trouve encore dans le mot : « Faisons l'homme. »
SUR LA PENSEE DE L'HOMME. i75
vent des opinions qui leur ont été données pat des hommes.
Mais l'idée générale , primitive, l'idée sociale ou fondamentale de la Divinité, fait toujours le fond de toutes les croyances particulières, et elle se retrouve , celte idée , au sein de ce paganisme absurde qui prostituoit l'adoration à des corps célestes ou terrestres , ou dans ces opinions vagues et foibles qui font de la Divinité une vainc théorie sans application à l'homme ni à la société, comme elle se retrouve o^ans la religion chrétienne, véritable société constituée, qui adore l'Etre suprême en esprit et en vérité j et qui développe à la fois tous les rapports de L'intelligence infinie avec l'ordre de l'univers et les lois de la société.
Cette idée générale Hêtre et de ses rapports est sans doute la première qui luit à la raison de l'homme naissant, et qui éclaire tout homme venant en ce monde, lorsque la parole qui 1 e\ prime vient porter la lumière dans le lieu obscur t et je soutiens (pie L'enfant, oui feulant, qui bégaie je suis sage, a une idée aussi irraie
du moi, de /'être et de /tonte, et d'un rapport
avec le jumroir, que le philosophe Lui-même;
i76 LEGISLATION PRIMITIVE.
et la prouve en est évidente , puisqu'ils expriment l'un et l'autre leur pensée par la même action , et que l'enfant demande à son père , seul pouvoir qu'il connoisse encore, le prix qu'il a promis à sa sagesse , comme le philosophe, s'humiliant devant l'Etre suprême, pouvoir universel du genre humain , lui demande la récompense réservée aux efforts que l'homme fait pour la mériter.
L'enfant , à mesure qu'il cultivera sa raison , ne fera que développer cette idée sans prendre une autre idée d'être et de bonté : il la (( développera, parce que toutes les vérités mo- » raies sont enveloppées les unes dans les au- » très ; » et de même que le forgeron et l'horloger tirent de la même matière , l'un l'essieu d'un char, l'autre les rouages d'une horloge, l'enfant et l'homme instruit puisent dans la même idée , l'un le petit nombre de rapports dont la connoissance suffit à ses premiers besoins, l'autre la théorie entière des devoirs de l'homme et des lois de la société.
La facilité avec laquelle les sauvages sont convertis à la religion chrétienne vient uni quemcnt de ce qu'elle est la plus naturelle de
SUR LA PENSÉE DE L'HOMME, toutes les religions, c'est-à-dire, celle qui développe les rapports les plus naturels des êtres entre eux dans la société; car il est bien plus naturel à l'homme d'avoir une femme que d'en avoir plusieurs , d'adorer un Dieu que d'en adorer plusieurs (1) , d'être civilisé, enfin , que d'être sauvage : et l'on peut dire en général que tout ce qu'elle prescrit de plus sévère esl ce qu'il y a de plus naturel. Et qu'on ne dise pas que cette adhésion des sauvages aux vérités sociales n'est ni motivée, ni éclairée; car, je le demande, quelle expression plus forte d'une pensée distincte, d'une conviction profonde que la civilisation, la plus importante, La plus générale de tontes les action* sociales , faction sociale par excellence, la civilisation , qu'on peut définir V application des lois gêné raies de V ordre à la société humaine* Les peuples du Paraguay se sont civilisés en devenant chrétiens, et ils sont devenus chrétiens en se civilisant; et ils étoient à l'opposile de la civilisation, ces peuples dont les faits exa gérés sont le premier aliment de notre curio
site, et L'étemel objet d'uni» admiration pue (t) Snl timr quidêtn ignoruntêê Deum, iié gui n.itui I
non mimI <lii sr/rn'/mhs. !' r. An (i M, Al.
il. 1 9
178 LEGISLÀTOMS PRIMITIVE.
rile ; ces peuples de sophistes et de statuaires, qui , cherchant la sagesse (i) hors des voies de la nature, ont voulu faire à force d'art la société qui doit être l'ouvrage de la nature : peuples insensés qui opprimèrent, qui corrompirent avec leur législation purement humaine l'homme que protègent, que perfectionnent les lois naturelles des sociétés.
Je croirai, si l'on veut, que l'imagination, plus mobile chez les enfans et les peuples naissans, vient mêler ses images fantastiques aux idées pures de l'intelligence. Qu'importe après tout aux conceptions de la raison cet anthropomorphisme involontaire, cette illusion de nos sens dont l'homme même le plus sévèrement méditatif ne sauroit entièrement se défendre, et auquel la religion chrétienne , plus humaine que le philosophisme, se prête elle-même, lorsqu'elle nous enseigne un Dieu-Homme , et lorsqu'elle nous permet de le figurer? Le sauvage qui se figure peut-être la Divinité sous les traits du vieillard vénérable qui la lui a annoncée, ne l'appelle pas moins te grand esprit * et ce qui est bien autrement décisif, n'en
(i) Gr&ci sdpientiatn tmœrwnt. S. P\ul.
renonce pas moins à sa barbarie héréditaire et nationale , et prouve assez l'idée qu'il se forme de la sagesse et de la puissance de l'être qu'on lui révèle, en en prenant les leçons pour loi de ses volontés, et les exemples pour loi de ses actions.
« Les sauvages, dit Condorcet, sont distin- » gués seulement des animaux par quelques » idées morales plus étendues, et un foible » commencement d'ordre social. » Ces idées morales, ce commencement d'ordre social, sont des traces à demi effacées des lois primitives des sociétés, et des semences de christianisme et de civilisation moins altérées par une ignorance héréditaire, qu'elles ne le furent chez les peuples les plus polis du paganisme par ces législateurs si vantés. Ces idées mont les , germes précieux des vérités morales ou sociales, l'instruction vient les développer^ « parce )> que toutes les vérités morales sont envêlop- » pées les unes dans les autres, » et les conduire à une heureuse maturité. L'expression seulement, dont Condorcet 86 sert en parlant
de la distinction que mettent entre L'homme sauvage et la brute des idées morales §ê un commencement d'ordre eociml y est bien peu phi-
,8o LEGISLATION PRIMITIVE.
losophique , car la distinction des idées morales , et de Mordre social, est la distinction du néant à l'être , même pour si peu étendues que soient ces idées morales, et pour si foible que soit ce commencement d'ordre social; et certes il est aussi absurde de remarquer qu'un peuple unissant à la société n'a qu'un /bible commence ment d'ordre social, qu'il le seroit d'observer qu'un enfant qui commence ses études n'a pas encore fait toutes ses classes.
Quant aux idées morales plus étendues chez le sauvage que chez la brute, on juge que l'homme le plus sauvage a quelques idées morales, parce qu'il fait quelques actions morales; mais où est la moralité des mouvemens de la brute pour pouvoir en inférer quelque moralité dans ses idées?
Au reste, on doit savoir gré à Condorcet d'assigner pour différence entre l'homme en état sauvage et la brute, quelques idées morales et un commencement d'ordre social, lorsque les physiologistes modernes enseignent dans leurs cours, les seuls qui soient, suivis aujourdluii, que Yunique caractère qui distingue d'une manière absolue l'homme de l'animal,
est la station bipède directe et V ouverture de F angle facial. Il faut apprendre au grand nombre de nos lecteurs que deux lignes , dont l'une tombe du front, l'autre, venant de X occiput, passe par l'extrémité inférieure de l'oreille, forment par leur rencontre à la lèvre supérieure un angle appelé angle facial, don t le plus ou le moins Vacuité sert à mesurer les divers degrés d'intelligence entre les êtres, depuis l'huître jusqu'à l'homme (1); car entre ces diverses espèces il n'y a que du plus et du moins, en sorte qu'on peut mesurer géométriquement l'étendue de l'esprit, comme on mesure l'élévation du pôle. Ces fa-
(i)Le cerveau est l'organe, le moyen ou le ministre de la pensée, parce qu'il en reçoit l'expression , el cette ve'rite' paraît à de'couvert dans les locutions familières de toutes les langues. Mais par quelle partie du cerveau, et comment s'exerce ce ministère? C'est ce qu'on ignore, puisque de fortes le'sions au cerveau n'ont pas empêché la faculté' de penser. Cli. Bonnet , l'onde' sur ces parolede l'apôtre, sttrget corpus tpiritalêj a cru que, même dans une autre vie , l'aine humaine ne seroit pas entièrement privée d'organe. — Leiluiil/. paraît incliner à la
même Idée. Nos physiologistes veuleol que le cerveau digère les leuaalions pour en taire la pensée, comm< l'estomac digère lea alimena et en lait le chyle
i8a LÉGISLATION PRIMITIVE.
céties , débitées gravement et en beaux termes, pour l'instruction , ou plutôt pour l'amusement d'une jeunesse sans connoissances et dans l'âge des passions , ne font pas même des médecins , et l'art de guérir périra, comme l'art de vivre ou la morale , étouffé par ces rêveries soi-disant métaphysiques de gens qui croient que disséquer un cadavre c'est étudier l'homme, et qu'ils connoissent l'ensemble , parce qu'ils nomment des parties. ((L'homme, dit la divine » sagesse , n'a pas compris la dignité à laquelle » il a été élevé , et en se comparant aux ani- )) maux sans raison , il est devenu semblable » à eux (1). »
Mais si l'homme n'invente pas les êtres , que i ait-il lorsqu'il se trompe? Il les déplace, et en intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice qui suppose un monstre pour effrayer son enfant , Epicure qui supposoit que les corpuscules a voient formé l'univers, celui qui suppose qu'Orléans est à cent lieues de Paris , n'invente rien, comme je l'ai dit, et ne fait que
(l) Homo j cùtiL in honore ess"l 9 non intvl/c.rit ; comparaius est Jumentis intipientièuâj et faclus est simili*
Mi*. PSAL.
SLR LA PENSEE DE L'HOMME. i83
déplacer des objets qui existent et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux; et celui même qui supposeroit à dix lieues de Paris une ville qui n'y seroit pas, que feroit-il autre chose que de placer dans un lieu une chose qui est dans mille autres lieux?
Il en est des êtres moraux de même que des êtres physiques. Ainsi, quand je dis que le peuple est pouvoir suprême y je n'invente ni le peuple , ni le pouvoir, et je ne lais que les déplacer et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux.
Et remarquez iciquenon seulement 1 homme qui affirme la Divinité ne l'invente pas, naii que l'homme même qui la méeonnoit ne la aie pas, et ne fait que h déplacer pour lui suhsii tuer un autre être.
En effet, comme L'intelligence infime est
cause du monde physique et cuise du inonde moral ou social, deux rapports généraux d'oïl dérivent les rapports particuliers des hommes avec la Divinité, l'athée qui, subjugtlé par la présence de L'effet, avoue, à son propre insu la nécessité de la cause, suppose la matière
i&j LEGISLATION PRIMITIVE
comme cause du monde physique , et L'homme comme cause du monde social. C'est ce que veulent dire ces deux axiomes : La matière est éternelle , et le peuple est le pouvoir souverain, car, si la matière est éternelle, elle est cause d'elle-même , et n'a pas reçu l'être d'autre que d'elle-même ; et si le peuple est pouvoir, il est cause de lui-même, puisqu'il ne peut exister de peuple sans un pouvoir qui le conserve. Mais la matière ne nous est connue que comme une succession de formes ordonnées pour une fin de reproduction , et la société comme une disposition d'hommes ordonnés pour une fin de conservation. Disposition et ordonnance vers une fin est une action, et une action suppose une volonté, comme un effet suppose une cause. Aussi les mathématiques (1) démontrent l'impossibilité d'une succession infinie ou éternelle de formes matérielles, et riiistoire établit avec la même évidence l'impossibilité de la souveraineté du peuple; et
(i) Essai d'une démonstration mathématique contre l'existence éternelle de (a matwi%e et du mouvement \, déiluite de l'impossibilité' démontrée d'une suite actuellement infinie de termes j soit permanens , soit successifs. \ Paris, 1760. Par le P. Gerdil.
SLI\ LA PENSEE DE L'HOMME i85
c'est avec raison qu'on bannit aujourd'hui de la géométrie le terme ^infini, et qu'on effacera bientôt des titres des peuples celui de souverain .
Et remarquez que l'on peut dire que la matière est étendue, solide, impénétrable, etc., parce que nous pouvons affirmer du collectif ce que nous affirmons du partiel , et qu'il n \ a aucune partie de matière qui ne soit étendue , solide, impénétrable, etc. Mais nous ne pouvons affirmer que la matière soit éternelle, parce que nous ne voyons aucune partie de matière qui soit éternelle, même quand nous supposerions qu'une fois formée , elle ne sera pas détruite, opinion que la religion ellemême ne défend pas à la philosophie ; car nous ne pouvons affirmer de la matière que des qualités qui tombent sous nos sens, et des esprits, que des qualités qui ne tombent pas sôus nos sens, et 1 éternité n'est pas une modification, une manière d'être, ou qualité de la matière, qui n'est pour nous que continuité et contiguïté, succession en un mot, et l'éternité nen admet point. De même nous pouvons »! limier du peuple qu'il est sujet , puisque nous le voyons compose de sujets . cl qu il est
i8G LEGISLATION PRIMITIVE.
même impossible qu'il exerce en corps la souveraineté, puisqu'il faut parler et agir pour être souverain, et qu'un peuple en corps ne pourroit physiquement parler et se faire entendre, et ne peut agir sans tout renverser. On dira que le peuple assemblé s'exprime par un organe ou le ministère d'un orateur; mais un organe doit être inspiré par celui qu'il représente, au lieu que dans ce cas c'est l'organe qui inspire lui-même son mandataire, lui insinue ses desseins , que le peuple prend pour ses propres volontés , et de là tous les désordres des Etats populaires, et les extravagances de leurs résolutions. Or, une souveraineté qui ne peut parler et agir que par inspiration, n'est point une souveraineté, mais une obéissance déguisée. En un mot, la matière est succession, continuité, contiguité, commencement par conséquent, et l'éternité exclut toute idée de commencement et de succession. La souveraineté doit être indépendante, et l'idée de peuple , surtout assemblé , entraîne avec soi l'idée de dépendance, et exclut toute idée de volonté et d'action libre de toute inspiration précédente. Donc, etc.
.le sais qu'on oppose des arguties au\ prin
cipes, comme on jette des pierres contre une montagne; mais elles ne peuvent ébranler que ceux qui prennent tout syllogisme pour une objection.
Les partisans de l'éternité de la matière et de la souveraineté du peuple sont des hommes à imagination y qui ne se figurent dans l'univers que des images de mers , de terres , de volcans , d'astres, de feu, d'air, de végétaux, d'animaux, et dans la société que des images d'assemblées, d'orateurs, de législateurs, de députés, etc. : foibles esprits qui ne peuvent penser que des images , qui ne penseroient plus, si ces représentations intérieures leur manquoient; incapables, sans doute, de s'élever jusqu'aux idées générales qui ne s'expriment que par la parole , et de voir dans la Divinité, région éternelle des essences y comme l'appelle Leibnitz, une volonté générale, infinie, toute-puissante, qui, agissant par les lois générales de l'ordre physique, produit cette action universelle qu'on appelle univers, <i agissant par les lois générales de l'ordre moral , produit cette ftCtioi)
nérale qu'on appelle société.
On peut i\{)\\c conclure que l'erreur est hna
ginable, mais qu'elle n'est pas idéable ou compréhensible. « Le faux, dit Malebranehe, est incompréhensible. » Et j'ai toujours admiré le bon sens de ce roi de l'Inde dont parle Voltaire, qui ne put jamais comprendre ce qu'un Hollandais lui racontoit du gouvernement démocratique de son pays, tout aussi étonné que nous le serions , si l'on nous parloit de quelque contrée éloignée où les familles sont produites par les enfans.
Et pour mettre dans un plus grand jour cette présence des idées générales à notre esprit, présence qu'éveillent en nous les idées particulières dont nos sens nous transmettent l'expression, l'image d'un cheval, par exemple, ne me présente rien de général ou de nécessaire, ni dans son existence, ni même dans son organisation, ni dans son être, ni dans ses manières d'être , puisque le cheval peut ne pas exister, qu'il n'existe pas partout, et qu'en le considérant comme destiné à porter et à traîner, tout autre animal (et l'homme lui-même en est un exemple) peut remplir la même destination avec une organisation différente. Il n'y a donc point de cheval en général, ou nécessaire ; il y a des chevaux , image collective
dont je forme l'idée abstraite d'une espèce particulière d'animal. Mais lorsqu'on me démontre pour la première fois la propriété du cercle, et l'on peut en dire autant de toute autre figure, mon esprit découvre au-delà de ce cercle linéaire dont les yeux lui transmettent l'image , un cercle en général partout le même, nécessaire par conséquent, et qui seroit en soi , même quand il n'existeroit au dehors aucun cercle. Bien mieux, les propriétés de ce cercle général , mes sens ne m'en donnent qu'une idée très-imparfaite, ou môme m'en donneroient plutôt une notion tout opposée ; car si , me défiant de l'imperfection de mes organes, je voulois les aider d'instrumens , et que j'observasse un microscope, ou que je mesurasse avec des instrumens parfaitement justes, s'il pouvoit en exister, les lignes courbes ou droites qui composent le cercle , qui le coupent et entrent dans la démonstration de ses propriétés, je ne trouverois ni cercle rond, ni ligne droite, et je serois frappé des irrégularités de ees lignes si régulières. Je nv verrois certainement pas cette infinité de côtés qui font de aa circonférence un polygone régulier, ni cette ttngente qui ne touche le cercle quVnun point, pas plus que je ne vois de point sans étendue .
H)o LEGISLATION PRIMITIVE.
de ligne sans largeur, et de surface sans épaisseur. C'est là cette étendue intelligible différente de l'étendue imaginable queMalebranche voyoit en Dieu, région de toutes les généralités : système qu'il porta trop loin , comme tous ceux qui enchaînent des vérités à un plan général : car un esprit n'est pas propre à faire un système , lorsqu'il n'a pas la force de le dépasser, parce qu'on ne découvre jamais rien au physique , ni au moral , sans faire beaucoup de pas inutiles, et même sans revenir sur ceux que l'on a faits au-delà de son objet.
Aussi il est à remarquer qu'on ne trouve point d'athées parmi les géomètres métaphysiciens , ou parmi ceux qui ont fait d'importantes découvertes dans ce monde des rapports, tels que Descartes, Pascal, Newton, Leibnitz, Euler, puissans génies qui se sont élevés jusqu'à la contemplation des principes mômes de cette science, qui pour le plus grand nombre ne commence qu'aux é le mens , et qui n'offre à la plupart de ceux qui la cultivent, que des images aisées à saisir et à combiner, au moyen des lignes, chiffres ou lettres qui en figurent les rapports : art facile sous cet aspect, qui convient aux imaginations sans chaleur ^l
aux esprits sans étendue, et qui, arrêtant la pensée de l'homme aux rapports des êtres matériels, devoit, dans ce siècle matérialiste, hâter la chute des autres études, et survivre aux connoissances qui règlent la société, et même aux arts de l'esprit qui l'embellissent.
Mais cette idée générale de l'être et de ses rapports, quand a-t-elle lui sur la société, sinon lorsque l'être par excellence, l'être suprême, l'être nécessaire, s'élevant lui-même (qu'on me permette d'emprunter de la géométrie cette locution qui convient si bien à mon sujet), s'élevant lui-même à une puissance infinie d'être, par cette expression sublime, JJB suis celui qui si is, a révélé à l'homme l'idée de Vêtre? Car il n'y a proprement dW/r que celui qui en a Vidée, et qui en a ¥ expression , je suis; et elles ne sont pas, ou elles ne sont que comme le néant devant l'être , imnfumm nihiluni ante te, ces formes matérielles , vaines figures qui paroissent, qui disparoissenl , et n'ont de constant que leur succession : prœterit fujuva lut jus muiidi.
L'homme donc qui enseigue, même un enlani , ne iaii que développer les conséquence!
tçy? LÉGISLATION PRIMITIVE.
ou les rapports de l'idée fondamentale iYétre qu'il trouve dans son esprit, point commun d'intelligence entre le maître et l'élève, sans lequel ils ne pourroient s'entendre. Le maître développe ces rapports (( enveloppés les uns dans » les autres, et que la méditation parvient tôt » ou tard à extraire , » en donnant à l'élève le mot qui les exprime , et qu'il lui explique par des noms d'autres rapports antérieurement connus; en sorte que dans l'instruction , même la plus élémentaire, il y a nécessairement un premier moment où l'enseignement du maître est devancé par l'intelligence de son élève, « Les » hommes , dit Malebranche , ne peuvent pas )) nous instruire en nous donnant des idées des )) choses, mais seulement en nous faisant peny> ser à celles que nous avons naturellement (1).
(1) On croit communément que les sourds-muets parlent naturellement par gestes. Les sourds-muets apprennent les gestes par le commerce des hommes, comme les enfans apprennent la parole : des sourdsmuets ensemble , sans communication avec des êtres entendant''j parlant \, et des enfans abandonnée dans les bois sans avoir la parole, ne penseroient rien, n'exprimeroient rien ni par geste , ni par parole. Ils auroient quelques mouvemens de'termine's par leurs besoins; mais ils ne feroient point d'actions de'libére'es , n'en verroient
SUR LA PENSEE DE L'HOMME. i93
(( Un sourd-muet , dit le père Gerdil dans son )) Traité des caractères distinctifs de l'homme et )) des brutes, n'a, dit-on, aucune idée de Dieu et )) de l'ame, ni du bien et du mal moral. Soit. Je » crois qu'il ne sait pas nonfplus que les trois » angles d'un triangle sont égaux à deux droits. )) Que conclure de là, sinon que son attention » ne s'est pas encore portée à ces objets, él » qu'il n'a pas fait usage des idées qu'il a réel- » lement, et qui, par de justes applications et » quelques conséquences déduites l'une de l'au- » tre , auroient pu s'élever jusqu'à la connois- » sance de la vérité? Ce n'est pas la voix du » maitre qui imprime dans l'esprit du disciple » l'intelligence des vérités qu'il enseigne. Un » géomètre qui donne des leçons ne lait qUe
point faire, et par conséquent n'auroient point le geste qui est l'expression de l'action, connue la parole est l'expression de la pense'e : ils auroient l'être sans Vavoir, et seroient bien au-dessous des brutes. Le sauvage de l'Aveyron n'a encore de gestes que pour ses besoins immédiats et journaliers, manger, sortir, etc. ; mais il ne raconte pafl par gestes, il exprime des appe* tits, et non des ide'es, a peu près comme un animal dresse', et cependant il est l'objet des soins assidus et intelligent de M. ltard, médecin, et d'une femme qui
le garde
ii. 1 3
i,M LEGISLATION mUMlTIYIv
» présenter à son élève les objets sur lesquels » il doit fixer son attention; il l'aide à les dé- » mêler, pour qu'il ne prenne pas l'un pour » l'autre : mais c'est au disciple à voir de lui- » même ce qu'on lîii met sous les yeux. En vain )) le maître prêcheroit-il le contraire de ce que yy l'écolier a conçu démonstrativement , celui - » ci ne l'en croiroit pas sur parole : c'est que )) la connoissance du vrai n'est pas uniquement )) l'ouvrage de l'instruction. L'homme a le plus )) souvent besoin d'aide pour y parvenir; mais )) il n'y parvient que par son intelligence , et )) c'est par elle qu'il est réellement instruit et )) convaincu. Un géomètre n'auroit point dû » être étonné de ne pas trouver dans le sourd- » muet la moindre teinture des élémeft de )) géométrie , et pourtant l'ignorance de ce y> sourd-muet ne lui auroit jamais l'ait soup- » çonner que les connoissances géométriques, » dont les hommes s'applaudissent à si juste » titre, ne sont fondées que sur l'éducation et )) le préjugé. » De ces dernières paroles , fauteur tire la conséquence naturelle, qu'on ne peut pas conclure qu'il n'y a ni Dieu dans l'univers , ni aine dans l'homme , de l'ignorance où l'on trouve le sourd-muet sur l'existence de Dieu et sur celle de l'âme; et j'ajoute que les
idées naturelles du sourd-muet sur les rapports des êtres moraux entre eux , ou vérités morales et sociales , comme sur le rapport des êtres physiques , ou vérités physiques et géométriques , ne peuvent , faute d'expressions , se rendre présentes à son esprit, pour être présentées à l'esprit des autres, et faire ainsi l'objet de sa réflexion et le sujet de sa conversation jusqu'à ce que l'instruction l'introduise dans la société, dépositaire, en quelque sorte, de toutes les idées , puisqu'elle en conserve , par la parole cl l'écriture, toutes les expressions. Il y a de quoi s'étonner des questions que Tirent des savans , théologien* et autres, à ce sourd-muet de Chartres qui recouvra tout à coup l'ouïe à l'âge de vingt :ins et apprit la parole, dont Condillac parle d'après le Journal des St/rans de i -j i j , et que M. le cardinal Gerdil a pris pour sujet des réflexions qu'on vient de lire. Os savans lui demandèrent quelles a voient été ses ni sur Dieu et sur l'aine jusqùVà cette époque. C'était demander à quelqu'un qui nauroit j;t niais vu son visage, de quelle couleur sont ' \eu\ ; el il eloil étrange assurément qu'on vou
lût que cet (adant connût ses idées, lorsque ceè
idées m> sVtoient rendues sensibles à 30D esprit par aucune parole, et qu'il e.iprinuH pour les
u,6 LEGISLATION PRIMITIVE.
autres ce qui n'étoit pas alors exprimé pour luimême.
Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a conduits insensiblement à la fameuse question des idées innées , et nous peut servir à la résoudre.
Écartons d'abord l'expression vague et peu définie aidées innées , signe de contradiction et de scandale pour les philosopbes modernes, quoique J.-J. Rousseau lui-même l'ait employée , et dans l'acception la plus scolastique , lorsqu'il dit que l'homme est né bon, est né libre; et disons que les idées sont en nous à la fois naturelles , et acquises par les sens , car il n'y a rien de plus naturel pour l'homme que d'acquérir, de plus naturel à Y être que Savoir. Les idées sont naturelles en elles-mêmes , acquises dans leur expression : naturelles, car l'homme qui ne montre point d'idées n'a de Ja nature humaine que la figure, et naturelles encore, puisque dans l'homme l'action qui lui est naturelle est coordonnée et subordonnée à la faculté ftidéet; acquises, parce que l'expression qui nous est transmise par les sens nous vient du dehors et de la société. Cette exprès-
sion revêt, pour ainsi dire, nos idées, en fait un son par la parole , et une image par récriture : ainsi exprimées, elle les présente à notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée dans l'expression, c'est-à-dire, se voit luimême (car l'esprit n'est que la pensée), comme les yeux se voient eux-mêmes dans un miroir. Et de même que sans la lumière , notre propre corps demeureroit éternellement caclié à nos yeux, nos pensées, sans expression, resteroient à jamais ignorées de notre esprit.
Les vérités, même les plus intellectuelles, ont besoin d'expression pour devenir l'objet de notre croyance. Fides ex anditu,<\\t saint Paul; (( la foi vient de l'ouïe, et comment enten- » dront-ils, si on ne leur parle? » parce que l'ouïe est dans fbomme le sens propre des idées, comme la vue est le sens propre des images.
Les detlX opinions dvs idées naturelle* et des idées acquises par les sens sont donc vraies (ouïes les deux, si on les réunit; fausses, si on les sépare: nouvelle preuve qus la vérité n'eut pas
dans le milieu comme la vertu, parce que la
i<)S LEGISLATION PRIMITIVE
vertu consiste à éviter tous les extrêmes , et te vérité à embrasser tous les rapports.
Concluons donc que les hommes ont naturellement l'idée de l'être cause universelle, créatrice et conservatrice, non que cette idée soit innée dans l'homme moral de la môme manière que le besoin de manger et de boire est inné ou natif dans l'homme physique , mais parce qu'elle est naturelle à notre esprit, je veux dire qu'elle entre naturellement dans notre entendement, dès que l'expression qui lui est propre , transmise par les sens , vient la représenter ou la rendre présente , et qu'une fois reçue, elle se coordonne naturellement aux perceptions les plus élevées de notre raison , et dirige nos actions vers le but le plus utile ; en sorte que de toutes les vérités , la plus naturelle est la nécessité d'une cause qui fait et qui conserve : idée aussi nécessaire à la perfection de l'homme social, que les alimens sont nécessaires au soutien de l'homme physique ; idée eniin qu'on ne retrouvèrent pas chez tous les peuples, si elle n'étoit pas naturelle à tous les hommes.
Cette cause universelle, présente à l'enlcn-
SUR LA PENSÉE DE L'HOMME. rgg
dément de l'homme par la parole qui en exprime l'idée, présente à son imagination par les sensations qui résultent des effets qu'elle a produits, présente à son cœur par l'amour, ou même par la haine, présente au monde physique par les lois du mouvement, et au monde moral par les lois de l'ordre ; cette cause, développée pour l'intelligence humaine dans tous ses rapports de volonté et de sagesse, d'amour et de bonté , d'action et de puissance , est l'unique raison de tous les rapports qui existent entre les êtres physiques et qui sont l'univers sensible , et des rapports qui unissent les êtres moraux et forment la société.
Mais, et c'est à dessein que j'insiste sur cette vérité, cette idée , toute naturelle qu'elle est, attend^ pour luire à l'esprit de l'homme, l'expression qui doit la produire, et elle reste inconnue à l'homme Lui-même, jusqu'à ce qu'il ail reçu de sa société avec l'être se ni h bible à lui, celle expression qu'une tradition ou parole héréditaire conserve dans les familles , et qu'une écriture impérissable conserve chez les nations.
Il esi donc physiqueinenJ el métaphysique
ment impossible que les hommes aient inventé l'idée de la Divinité ou de la cause générale de tout ce qui est; car, ou l'inventeur ne se seroit jamais entendu lui-même , s'il avoit inventé le mot avant d'avoir l'idée, ou il n'auroit jamais été entendu des autres , s'il leur avoit adressé des mots auxquels ils n'eussent pu attacher aucune idée (1). En un mot , une idée sans expression n'est pas une idée , et n'est pas , puisqu'une idée n'est connue, pensée, qu'autant qu'elle est exprimée par une parole. Une parole sans idée n'est pas une expression, et n'est qu'un son, puisqu'une parole n'est entendue qu'autant qu'elle exprime une idée.
Je Unirai par une observation dont je laisse au lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens , et surtout Condillac , appellent du nom commun tf idées abstraites les idées collectives ,
(i) On peut absolument concevoir qu'on peut inventer le nom du substantif, nous en inventons tous les jouis; mais quant au verbe avec ses modes de temps, d'action, de personne, il ne s'en introduit jamais de nouveaux dans le langage qu'ils ne soient tire's de quelque aulre mot. Or, on peut parler sans substantif, parce que le geste exprime l'objet piésent, et le dessin l'objet absent; mais on ne peut parler sans verbe.
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représentatives de certaines modifications ou propriétés des corps , telles que blancheur, acidité , fluidité y etc., et les idées générales, représentatives des attributs de l'intelligence infinie, sagesse , justice , ordre, etc., c'est-à-dire qu'ils confondent sous une même dénomination des êtres sans réalité , des êtres de raison , avec la réalité même de l'être et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux opérations de l'esprit ne sont pas du même genre, si même elles ne sont pas opposées comme le simple et le composé. Un effet, dans l'une, l'esprit considère les objets physiques d'une manière collective et composée en elle-même , quoiqu'elle paroisse simple dans son expression, et blancheur n'est évidemment que la collection de tous les corps blancs, considérés sous la modification de leur couleur; dans l'autre, l'esprit considère dans leur simplicité et leur généralité, leur infinité, les attributs de l'être intelligent, ordre, sagesse , puissance , etc., raison
de toute société ou de tous les rapports des êtres entre eux. Blancheur,e&\ un mot abstrait
qui exprime des accidens de substances contingentes, au lieu qu 'ardre , sagesse, honte, justice, sont des e\ pressions générales qui désignent l essence même de l'être nécessaire ,
dont l'opération une et simple prend divers noms, selon les divers effets que nous lui attribuons , être général qui comprend tous les êtres existans ou possibles dans sa volonté et sous son action ; attributs qui ne seroient pas moins vérité, même quand il n'existeroit rien au dehors de lEtre suprême, et que ses attributs ne seroient ordonnés que relativement à lui.
Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit, de considérer les objets physiques ckjas leur collection , et l'être simple dans son unité ou dans sa généralité , a été regardée, avec raison , comme l'apanage exclusif de l'esprit humain, sa plus belle prérogative, et la raison de ses progrès. « L'homme, dit M. le cardinal » Gerdil, a seul, entre les animaux, le pou- » voir de former des idées abstraites , ainsi que » M. Locke en convient. » Condillac donne dans une opinion diamétralement opposée. « Ce » qui rend , dit-il, les idées générales si néces- » saires, c'est la limitation de notre esprit; » et conséquent à ce principe, il accorde cette faculté aux brutes : c( Les bêtes, dit-il, ont » des idées abstraites. » On ne concevroit pas une pareille contradiction aux idées reçue! , et
même à celles de Locke son maître, si Condillac ne nous l'expliquoit lui-même, en nous apprenant ce qu'il entend par idées générales. ce Ce qui rend les idées générales si nécessaires, » c'est la limitation de notre esprit. Dieu n'eu )) a nullement besoin 5 sa connoissance coin- )) prend tous les individus, et il ne lui est pas » plus difficile de penser en même temps à tous » qu'à un seul. ))
Condillac entend donc par généralité la collection des individualités , au lieu d'entendre la simplicité et l'unité de l'être (1). Mais quoi ! cette faculté de considérer Tun, le simple» ou le général, ces vastes et sublimes notions d'ordre, de raison , de justice, fondement de toutes ces théories générales qui rapprochent de l'intelligence divine les intelligences humaines qui les convoi vent, ne seroient qu'une preuve de
(1) Je prie le lecteur de réfléchir sur la raison du mot généralj en parlant du chet d'une urinée; il y \ou i distinctement la différence du général tu collectif , puiscrue L'armée est ne corps collectif . et que X unité de l'homme qui la commande s'appelle le générai. Ce mot, sous cette acception, ne vient d'aucune langue cou nue, et il esl reçu chez toutes les nation- chrétiennes il renferme un sens profond.
la foiblesse de notre entendement, et le point par où l'esprit de l'homme se rapprocheroit de l'instinct de la brute! l'esprit de l'homme, « qui » ne peut, dit Bossuet, parlant à l'Académie » française, égaler ses propices idées, tant celui » qui nous a formés a pris soin de marquer » son infinité ! » Et l'infini lui-même ne connoîtroit l'ensemble de son ouvrage que dans les détails ! et l'ordre général ne seroit présent à ses yeux que par nos actions individuelles , si souvent opposées à tout ordre ! Je sais que dans les écrits de Condillac , comme dans le plus grand nombre des écrits philosophiques de ce siècle, les conclusions de l'auteur sont souvent différentes des conséquences de ses principes; mais si l'auteur peut s'excuser sur ses conclusions, les principes doivent être jugés par leurs conséquences.
Ainsi, distinguons nettement les idées collectives, représentatives des modifications contingentes de l'être étendu, des idées générales, représentatives des attributs nécessaires de l'être simple. Appelons les unes, si l'on veut, idées abstraites , et les autres , idées simples ou générales ; et c'est à voir en Dieu ces idées générales, ou plutôt à voir Dieu même dans ces
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idées générales, qu'auroit dû se borner MaK— branche, dont le système, poussé jusqu'à voir en Dieu même ¥ étendue intelligible , a pris une fausse couleur de spinosisme , et a prêté au ridicule (1), et peut -être à la censure. Je dis peut-être, car ce grand homme s'est plaint, non sans raison, de n'avoir pas été entendu, même par Arnauld : et qu'on ne dise pas que si Arnauld n'étoit pas capable de l'entendre, il ne pouvoit être entendu de personne; car il y a bien d'autres vérités qu Arnauld n'a pas entendues, et l'on ne sait pas assez combien le meilleur esprit peut se prévenir pour
(i) Spinosa voit Dieu dans l'étendue, Malebranche voit l'e'tendue en Dieu. La nuance est délicate. 11 est vrai que Malebranche spiritualisc retendue pour ne pas mate fia hêêr Dieu ; mais cette explication ne lève pas la difficulté'. Le fond du système de ce beau génie. qui honore l'espèce humaine, et donne une si haute idée de l'intelligence divine, accueilli d'abord avec enthousiasme en Fiance, où on lisoit alors, et chez l'étranger, fut combattu par un parti qui ne lui pardounoit pas de ne pas partager SCS opinions fausses et e'troites. 11 ne tant pas croire que ce soit un mérite pour un Métaphysicien d'être, comme Locke et CoAdillac, sec, froid et triste, ni un tort d'avoir une imagination vive cl brillante, comme Platon. DeseaiteS,
ou contre certaines idées, et combien les pré
v entions faussent, ou même rétrécissent l'esprit. Au reste , Malebranclic , certain de la solidité des fondemens sur lesquels il bâtissoit , en appeloit à la postérité des préventions de ses contemporains.
Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'auteur de la nature , les lois immuables de l'ordre , la raison essentielle qui éclaire les hommes , et il va jusqu'à dire : ce La volonté qui fait l'ordre de la » grâce est ajoutée à la volonté qui fait l'ordre » de la nature : II n'y a en Dieu que ces deux
Malebranche, Fe'nelon et Leibnilz. Malebranclic luimême a eu la foiblesse de le croire. Il n'a pas vu ([iules opinions métaphysiques, théistes et spiritualistes , vivifient toutes les facultés de l'esprit, tandis que les opinions qui mènent à l'athéisme et au matérialisme les matérialisent toutes, semblables à ces eaux froide; qui pétrifient tout ce qu'on y jette. Au reste, il faut régler sans doute l'esprit de système, mais il ne faut pas le condamner. Un système est un voyage au pays de la vérité; tous les voyageurs s'égarent, et tous découvrent quelque chose, et la société, un moment abusée par les erreurs, profite tôt ou tard des dictai vertes.
si .11 la pensée DE l'homme.
» volontés générales y et tout ce qu'il y a sur lu » terre de réglé dépend de l'une ou de l 'autre » de ces volontés. )) Idée vaste , mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la profondeur de ce passage de saint Paul, qui est l'abrégé et comme la devise du christianisme : Instaurare omnia in Christo quœ in cœlis et quœ in terra sunt.
Malebranche n'entendit donc, par l'ordre de la nature , (pie l'ordre physique ou les lois des corps, et par l'ordre de la grâce, que l'ordre purement intellectuel et les rapports des intelligences, considérés dans la religion seulement ; et il ne vit que cela de réglé sur lu ferre , comme si, sous l'empire de l'être ordre et règle essentielle, il pouvoit y avoir quelque chose qui ne fàt pas réglé. Quelle vaste carrière eût élé ouverte à son génie , s'il eût généralisé cette idée, embrassé la nature morale pomme la nature physique, et porté ses regards, non sur l'ordre particulier de la religion , mais sur for dre généra] de la société, qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme, appelés religion , et les rapports des hommes entre eux ,
appelés uou reniement*, réglés, les ans comme les autres, par les lois de l'être pouvoir
ao8 LEGISLATION PRIMITIVE.
prême de lous les êtres ! Que de progrès eût fait ce profond méditatif dans la recherche de la vérité > si , au lieu de consumer ses forces , comme le voyageur égaré dans des sables arides, à pénétrer le comment et la manière d'objets ou d'opérations dont il suffit à l'homme d'idéer la raison, c'est-à-dire de comprendre la nécessité y il eût fait à l'état extérieur de la société religieuse et politique une application réelle , historique de la vérité de ses principes ! car la vérité devient sensible dans la réalité , et la réalité est, pour ainsi $re? ^e corps et l'expression même de la vérité.
Mais le genre humain, à peine échappé à cette philosophie de mots dont Aristote a voit bercé son enfance, ne faisoit que de* naître à la philosophie des idées, et de s'élancer sur les pas de Descartes , dans les routes de l'intelligence : époque des idées qui, par la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole, concourut, dans le même siècle et chez le même peuple, avec l'époque de la fixation du langage; «lorsque la langue française, » dit Bossuet dans le discours que j'ai cité tout à l'heure, « sortie des jeux de l'enfance, et de » l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par
» l'expérience, et réglée par le bon sens . sem- » blc avoir atteint la 'perfection que donne la )) consistance. » Mais l'esprit humain suivit une marche naturelle; il étudia les êtres avant d'observer leurs rapports :' aussi Descartes prouva Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas la société. La nécessité de lois générales, expression de la volonté de l'être créateur et conservateur, fut aperçue; Descartes en fit l'application au mouvement, et Malebranche à la pensée : Newton généralisa les lois du mouvement, en calculant le système universel du monde physique. Osons, il est temps, généraliser aussi les lois du monde moral, et dans cette raison essentielle, qui , selon Malebranche, se lait entendre à toutr intelligence qui la consulte, considérons le POUVOIR SUPRÊME, qui, pour régler tous Les hommes, a parlé à la société.
Il a manqué à ces génies immortels d avoir assiste comme nous à cette commotion tiniver selle , à ce renversement du monde social , qui . mettant à découvert le fond même de la ciété, leur auroii permis Ci^w observer la constitution originaire et les lois fondamental! semblable à CCS lempètes violent fl qui soulè-
2io LEGISLATION PRIMITIVE.
vent l'Océan jusque dans ses plus profonde abîmes , et laissent voir les bancs énormes de roche qui en supportent et en contiennent les eaux; et de même qu'ils retrouvoient la loi générale du mouvement en ligne droite naturel à tous les corps mus, dans l'invincible tendance à s'échapper par la tangente que conserve tout corps forcé au mouvement circulaire , ils auroient vu la loi générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y revenir une société que des évènemens désastreux , ou des systèmes plus désastreux encore, ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inextricables de la variation du pouvoir.
Mais il ne faut pas croire que ces puissans esprits eussent établi une théorie du pouvoir religieux et politique de la société aussi paisiblement qu'ils ont établi la théorie des lois du mouvement. Descartes ne combattit que des préjugés scolastiqucs , et Newton n'eut à dissiper que des tourbillons imaginaires ; une théorie dit pouvoir social attaqueroit des préjugés religieux et politiques , et elle auroit à lutter contre les tourbillons des passions humaines , bien autrement entrainans que ceux de Des-
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Cartes : les ouvrages de ces grands hommes, contredits par des savans , furent accueillis par les rois , et la théorie du pouvoir, placée avec son auteur sous l'anathème d'une proscription politique, et étouffée par la violence, ne pourroit obtenir tout au pins que l'honorable suffrage d'un petit nombre d'hommes éclairés, qui, forcés au silence, ne pourroient même pas, par une critique judicieuse , épurer la vérité au creuset de la contradiction. Et quel cul été , par exemple , le sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en France au temps, déjà loin de nous (i), de cette variation infinie, de ce combat interminable de pouvoirs, détruits aussitôt qu'élevés, de comités > de conventions, de législateurs, de directeurs? et auroit-il resté à son auteur, contre l'injustice ou la foiblesse des hommes, d'autre appui que cette conviction impérieuse , je dirois presque tyrannique, de la vérité, que rien n'égale en puissance sur les facultés de l'homme, pas même le fanatisme de l'erreur, ni d'autre consolation que
(i) Dieu veuille que ce temps funeste soit loin de nous encore! mais des systèmes faux et des passions crue l'on auroit pu rroirr éteintes semblent en bâter !<• retour, au
moment où l'auteur donne relte troisième édition.
de souffrir pour la vérité , après avoir vécu pour elle?
Ces considérations sublimes sur Tordre social, objet d'une semblable théorie du pouvoir, seront l'entretien du siècle qui va s'ouvrir, comme les considérations sur l'ordre physique et les recherches sur la nature des corps ont été l'objet principal des études dans le siècle qui finit ; et l'application des lois générales de la société aux règlemens particuliers de l'administration publique fera la force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme. On avertit ceux qui pourroient s'étonner du point de vue nouveau sous lequel on a présenté des objets qu'ils n'ont accoutumé de voir que sous une certaine face, ou même qu'ils n'ont jamais considérés, de se tenir en garde contre cette prévention trop ordinaire , qui nous fait penser que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé à découvrir sur certains objets; comme si le temps, qui découvre tout, le temps qui a marché pour eux, n'avoit pas volé pour nous, et amoncelé dans un point de l'espace et de la durée plus de matériaux propres à fondre une théorie de la société, que les siècles n'en avoient amassé peut-
être depuis l'origine des temps et des hommes. (( On s'imagine sans raison , dit Malebranche , » que nos pères éloient plus éclairés que nous. » C'est la vieillesse du monde et l'expérience » qui font découvrir la vérité : Veritas, dit )) saint Augustin ^Jllia temporis > non auctoriy> tatis. »