‹ ŒuvresChapitre 10 sur 15 · DE SA VIE ET DE SA SAINTE MORT · texte numérisé non relu

DE SA VIE ET DE SA SAINTE MORT

Ma mère bien-aimée était née .à Saint-Pétersbourg ie 19 juillet 1799, jour qui, selon la manière de compter des Russes, correspond chez eux au Ier août. Il est d'usage, en Russie, de donner aux enfants le nom du Saint ou de la Sainte du jour même de la naissance. Ma mère fut donc baptisée sous le nom de Sophie, la fête de sainte Sophie de Constantinople se célébrant le Ier août, d'après le calendrier oriental.

D'après un autre usage de l'Église grecque, ma mère fut baptisée et confirmée le même jour. Elle eut pour parrain l'empereur Paul Ier, dont mon grand-père, ie comte Rostopchine, était alors le premier ministre. Il

avait obtenu sans peine, de l'affection que lui portait le czar, cette faveur précieuse.

Mon grand-père Rostopchine était un des plus grands propriétaires et seigneurs de Russie. Il descendait en droite ligne du célèbre prince tartare Kingis-Khan (Gengis-Khan), dont un fils, Rastap-Scha, était venu s'établir en Russie.

Militaire dès sa jeunesse, le général comte Rostopchine était un homme éminent, et par l'esprit, et par le cœur, et parle caractère. Il avait une de ces immenses fortunes territoriales dont on n'a même pas idée en France, possédant vingt terres, dont plusieurs avaient quinze et vingt lieues de tour. Lors de la naissance de ma mère, il avait trente-quatre ans. Il eut huit enfants, dont un seul survit aujourd'hui, le comte André Rostopchine, le dernier de tous.

Mon grand-père mourut à Moscou, le 30 janvier 1826, dans sa soixante et unième année. Sa dernière action, avant de rendre son âme à Dieu, fut de faire un grand signe de croix.

Il avait épousé en 1795 la comtesse Catherine Protassow, l'une des plus charmantes jeunes filles de la cour de l'impératrice Catherine. Elle n'avait pas encore vingt-quatre ans lorsqu'elle donna le jour à ma mère, son quatrième enfant. Elle était extraordinairement instruite et tout appliquée à ses devoirs de mère de famille et de maîtresse de maison. Elle eut le bonheur de se faire catholique à l'âge de trente-deux ans, en 1806. Elle mourut à quatre-vingt-quatre ans, à Moscou, après avoir mené la vie d'une véritable Sainte. Elle communiait tous les jours, faisait matin et soir une heure d'oraison,

priait sans cesse, ne s'occupait que de Dieu et de ses enfants, et donnait aux pauvres avec une libéralité inépuisable, se contentant pour elle-même de deux ou trois pauvres robes, grises ou brunes, en toile unie; une seule était de soie, pour les grandes fêtes. Quand elle mourut, elle n'avait pas un seul cheveu blanc ; elle avait conservé toutes ses dents ; et, bien qu'elle travaillât six et huit heures par jour, elle n'avait jamais eu besoin de lunettes. Tels étaient les parents de ma mère (1).

D'après tout ce que j'ai pu recueillir en Russie, et d'après les quelques lettres qui nous restent de cette époque, ma mère montra, dès ses plus jeunes années, un esprit remarquable, très-original, très-fin, trèssérieux ; à un excellent cœur, plein de générosité et de tendresse, elle joignait un charmant caractère : elle était toujours joyeuse, d'humeur égale ; elle avait pour Tétude autant de facilité que d'attrait. A cinq ans, grâce à plusieurs bonnes et gouvernantes étrangères qui prenaient soin d'elle, elle parlait, lisait et commençait à écrire le français, le russe, l'allemand et l'anglais.

J'ai vu à Moscou un portrait d'elle à cet âge. C'était une bonne grosse petite fille, au visage tout épanoui et

(1) On pourra trouver dans la Vie du comte Rostopchiîie, par mon frère, le marquis de Ségur, quantité de détails pleins d'intérêt sur la vie publique et privée de mon grand-père, sur la conversion de ma grand- mère et de trois de ses sœurs, etc.

souriant ; ses cheveux d'un blond cendré étaient coupés court, à la Titus ; ses yeux vert-brun assez clair pétillaient d'esprit; on remarquait déjà les éléments d'une robuste constitution et d'une tournure gracieuse. Les pommettes étaient un peu saillantes, les yeux trèsgrands, la bouche un peu grande, le teint blanc et rose, éblouissant de fraîcheur ; en un mot, un vrai type d'enfant russe.

Ma mère passa les premières années de son enfance tantôt à Moscou, tantôt à Voronovo, immense et magnifique terre de vingt lieues de tour, où ma grand'mère Rostopchine m'a montré, en 184 1 et en 1843, les chambres et endroits témoins de ces anciens souvenirs. Kn 1812, lors de l'incendie de Moscou, dont mon grand-père a été, sinon matériellement, du moins moralement le patriotique auteur, ma mère, qui venait d'avoir treize ans, avait été envoyée, avec ma grand'mère et avec ses frères et sœurs, à trente-six lieues de la capitale, d'où elle voyait, m'a-t-elle dit, tous les soirs, pendant plus de huit jours, non les flammes mêmes du grand incendie, mais tout l'horizon en feu, semblable à une aurore boréale. Ces flammes s'élevèrent, en effet, à plus de huit cents pieds.

Le jour même du départ, il s'était passé une scène bien touchante, qu'à l'âge de soixante-dix ans, ma pauvre mère se rappelait encore comme si elle y était. Mon grand-père avait réuni sa femme et ses cinq enfants dans une des salles du rez-de-chaussée de son palais de Moscou, que trente ans après j'ai eu le bonheur de visiter. Là, après avoir longtemps serré dans ses bras la compagne de sa vie qu'il pensait ne plus revoir, il se

mit à genoux devant elle, lui baisant le? pieds maigre tous les efforts qu'elle fit pour l'en empêcher. « Mes enfants, dit-il, peut-être ne nous reverrons-nous plus en ce monde. J'ai voulu, avant de vous dire adieu, vous bénir et demander pardon devant vous à votre mère des peines que j'ai pu lui causer. C'est une sainte, et j'aurais dû suivre toujours ses conseils. Souvenez-vous de ce moment, et si je meurs, obéissez-lui comme à moi-même. »

Et, se relevant, il embrassa en pleurant sa femme et chacun de ses enfants, et se déroba aussitôt à leurs regards. Ma mère se rappelait à ce sujet une petite circonstance qui faisait le côté comique de qe véritable drame : au moment où l'on était venu l'appeler pour se rendre auprès de son père, elle mangeait avec un appétit d'enfant quelques gimblettes, petite pâtisserie dure et sèche, en forme d'anneau, qui est très-goûtée en Russie. Appelée à l'improviste, ma mère avait saisi le reste des gimblettes, et craignant qu'on ne les lui prît, elle les tenait cachées dans sa main derrière le dos. Elle se souvenait parfaitement du double sentiment qui partageait son cœur : l'émotion bien naturelle à une enfant de treize ans devant une scène si solennelle, et la crainte de perdre ses gimblettes dans la bagarre. — Six semaines après, quand elle revint à Moscou, le feu brûlait encore sous les cendres. Tout avait été dévoré, sauf les gros murs des églises et des palais, qui étaient tous en briques et avaient six à huit pieds d'épaisseur.

Jusque-là, ma mère était schismatique grecque, comme toute sa famille. Ma grand'mère Rostopchine avait eu le bonheur de se faire catholique six ans auparavant, comme je l'ai dit. Sa sainte vie et

^ses paroles furent pour ma mère la lumière du salut.

En entendant les fréquentes conversations, ou, pour mieux dire, discussions de ma grand'mère Rostopchine avec l'archimandrite (ou archevêque) de Moscou, le trèssavant Philarète (qui, au bout de cinq minutes, était régulièrement mis par elle au pied du mur), ma mère comprit aisément de quel côté se trouvait la vérité ; elle demanda des livres, réfléchit, et, une fois convaincue, elle n'hésita pas un instant à se faire catholique, comme son admirable mère. C'était à Moscou, en 1814. Je regrette vivement de n'avoir pas demandé à ma mère la date précise de ce grand acte de sa vie. Mon grand-père, alors absent, fut très-irrité lorsqu'à son retour il apprit ce qui s'était passé ; mais son excellent cœur pardonna bientôt. Il aima toujours très-tendrement et très-particulièrement ma mère.

Seule, hélas! entre ses frères et sœurs, ma mère eut l'insigne bonheur de quitter le schisme pour embrasser la seule véritable Église ; sauf, toutefois, sa dernière sœur, nommée Lise, qui, déjà connue en Russie et en France pour sa ravissante beauté, ainsi que pour les charmes de son esprit et de son cœur, se fit catholique la veille même de sa mort, à Moscou, le 11 mars 1824, à l'âge de dix-sept ans. En annonçant cette cruelle perte à sa sœur, la princesse Galitzin, elle aussi convertie à la foi et chrétienne digne des premiers siècles, ma grand'mère commençait ainsi sa lettre : « Ma sœur, félicitezmoi ; Lise est morte, mais elle est morte catholique. »

Cette rare et chrétienne énergie de ma grand'mère ne s'est jamais démentie. Elle la puisait dans une foi profonde, dans une prière continuelle et dans un entier dé-

lâchement de tout ce qui nétait point Jésus-Christ. En voici un curieux exemple, qu'elle m'a raconté ellemême en 1841, et qui venait alors de lui arriver.

Chaque matin, elle allait à la messe pour y communier, ainsi que je l'ai déjà dit. A Moscou, où il n'y avait que deux églises catholiques, toutes deux fort éloignées, elle allait en voiture à Saint-Louis des Français; et, selon l'usage des personnes riches, sa calèche était touj ours attelée de quatre chevaux. La colonie catholique de Moscou n'était guère fervente ; peu de personnes assistaient à la messe pendant la semaine, et d'ailleurs, ma grand'mère Rostopchine était, sinon la seule catholique riche de la ville, du moins la plus riche. Aussi était-elle seule à se rendre ainsi chaque jour à l'église en équipage.

Un jour, elle reçoit la visite d'un personnage inconnu, fort poli, fort obséquieux. « Madame la comtesse, lui dit-il, vous allez chaque matin en voiture à l'église catholique de Saint-Louis des Français. Permettez-moi de vous prévenir que cela fait un mauvais effet. Si M. le gouverneur de Moscou le savait, il pourrait s'en irriter, etc. » — «Monsieur, lui répond ma grand'mère fort surprise, permettez-moi à mon tour de vous prier de vous mêler de vos affaires. Je sais ce que je fais ; je le fais depuis trente ans, et je continuerai. » Et elle le congédia sans plus de façon.

Le lendemain se présente, en grand uniforme, un officier de police : « Madame la comtesse je viens de la part de M. le gouverneur. Hier, un avis officieux vous a été donné. Celui que je vous apporte aujourd'hui est officiel. Son Excellence vous prie de veiller davantage

sur vos faits et gestes parce que, si vous continuiez ces manifestations catholiques, M. le gouverneur se verrait obligé d'en écrire à l'empereur. » C'était alors l'empereur Nicolas, qui ne connaissait guère les ménagements (iès qu'il s'agissait de catholicisme.

Sans se laisser intimider autrement, ma grand'mère répondit à l'officier : c Monsieur, allez dire au gouverneur qu'il ne se donne pas la peine d'écrire à l'empereur; je vais le faire moi-même, et dès aujourd'hui. » Et voici quelle fut à peu près sa lettre :

« Sire, le gouverneur de Moscou me menace de prévenir Votre Majesté que je suis catholique, et que je vais tous les jours ostensiblement à l'église catholique, en voiture, comme j'ai l'habitude de le faire depuis que j'ai eu le bonheur de quitter le schisme pour entrer dans le sein de la véritable Église.

« En agissant ainsi, j'use d'un droit que me donnent, et le bon sens, et la loi. Je ne fais rien d'extraordinaire, et rien n'est plus loin de ma pensée que de vouloir irriter qui que ce soit par une ridicule ostentation. Je continuerai donc comme par le passé.

« Votre Majesté peut, si elle le veut, me faire arrêter comme coupable d'être et de me montrer catholique; elle peut confisquer mes biens et me faire conduire en Sibérie : tout m'est parfaitement égal. Ce qu'elle ne pourra jamais faire, c'est de m'empêcher de suivre ma conscience, de me faire abanbonner ma foi et de me détourner du service de mon Dieu.

« Sire, prenez garde à vous ! Dans quelques années vous mourrez comme tout le monde ; vous serez jugé; et si le souverain Maître vous trouve, comme vous Têtes en

ce moment, hors de son Église, qui est la sainte Église catholique, apostolique, romaine, et elle seule, il vous condamnera ; et votre puissance actuelle ne vous empêchera pas d'aller en enfer. Que Votre Majesté y songe sérieusement: il y va de son salut ! »

La lettre partit: elle fut remise à Nicolas. Quant à ma grand'mère, elle n'entendit plus parler de rien, et continua le reste de sa vie à se rendre chaque matin, ouvertement, aux mornes heures et dans le même équipage, à son église do Saint-Louis des Français.

Depuis sa conversion, ma mère communiait au moins une fois par semaine. En 1817, elle suivit son père et sa mère à Paris, où, grâce à La médiation amicale de madame Swetchine, intime amie de ma grand'mère Rostopchine, ainsi que de ma grand'mère Ségur, elle épousa mon père, le 14 juillet 1819. Ils furent mariés par le Cardinal de la Luzerne, dans sa chapelle privée.

Mon père, le comte Eugène de Ségur, était né à Paris, le 15 février 1798. Par sa mère, il était larrière-petitfils du chancelier d'Aguesseau, ainsi que du président de Lamoignon. Par son père, il était arrière-petit-fils du marquis de Ségur, maréchal de France et ministre de la guerre sous Louis XVI; et petit-fils du comte de Ségur, ambassadeur de France auprès de l'impératrice Catherine de Russie, grand-maître des cérémonies sous le premier Empire, pair de France, membre de l'Académie, et auteur d'une Histoire universelle, malheureusement peu chrétienne. Mon grand-père, le comte Octave de Ségur, étant mort en 1818, et mon arrière-grand-père en août 1830, mon père qui était l'aîné, devint chef de la famille, et hérita de la pairie. Je ne sais pourquoi il ne reprit

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point alors le titre héréditaire de marquis, qui, depuis deux siècles, distinguait l'aîné de la famille ; ce fut sans doute pour ne point paraître blâmer son grand-père, qui avait cru devoir accepter de Napoléon Ier un titre de comte de l'Empire, et qui, d'ailleurs, avait été fort connu sous le titre de comte de Ségur, du vivant du maréchal. Lorsqu'il se maria, mon père n'avait pas encore vingtdeux ans.

Ma mère eut huit enfants, dont je suis l'aîné, quatre garçons et quatre filles. Sauf son second enfant, appelé Renaud, qui mourut au bout de quelques semaines, elle eut le rare bonheur de les conserver tous durant sa longue carrière; une seule de ses fdles, Religieuse de la Visitation, ma sainte et douce sœur Sabine, devait la précéder dans l'éternité, comme nous le verrons.

Ma mère aima ses enfants avec une véritable passion, et Dieu sait si nous lui rendions amour pour amour. Elle se sacrifia pour nous toujours, toute sa vie, jusqu'à son dernier soupir.

Sa belle et forte constitution finit par succomber sous les fatigues de la maternité; et de longues, de dures et très-dures souffrances, qu'un absurde médecin ne sut qu'aggraver, l'obligèrent à rester étendue sur un lit de douleur, pendant plus de treize ans. Dans cet état si pénible, elle gardait toujours sa bonne humeur, sa gaieté, sa douceur inaltérable; elle était toujours la

même, ne se plaignant jamais, uniquement préoccupée de nous, de notre santé, de nos joies, de notre bonheur.

Elle avait même conservé sa noble tournure, ainsi que ses magnifiques cheveux, devenus, avec l'âge, châtain-cendré. Quand elle était plus jeune, elle était svelte et agile, se mêlant à nos jeux; et, quand le mauvais temps nous empêchait de sortir, elle nous contait mille belles histoires, trouvant toujours de nouveaux moyens de nous amuser.

Sans être régulière de visage, elle avait un si bon, si aimable et si fin sourire, ses grands yeux avaient tant d'expression et de vie, la bonté, l'esprit, la franchise éclataient si bien en elle, qu'elle* était sympathique à tous ceux qui l'approchaient.- Nos oncles, nos tantes et nos autres parents l'appelaient habituellement « la bonne Sophie. »

Dans les dernières années de sa vie, la souffrance et la pensée habituelle de l'éternité lui avaient donné quelque chose de grave et, pour ainsi dire, de viril; et sa taille un peu voûtée la faisait croire beaucoup moins grande que jadis. Presqu'aucunde ses portraits, ni même de ses photographies, n'a pu rendre le charme de sa physionomie.

Ce que ses photographies reproduisent très-fidèlement, c'est l'énergie et la franchise qui faisaient le fond de son caractère. Elle tenait cela de son père, à qui elle ressemblait d'ailleurs beaucoup, physiquement et moralement. Elle n'avait peur de rien.

Cette énergie allait parfois jusqua la témérité. Voici un trait qui pourra en donner une idée. Ma mère avait trente et quelques années. Elle était auxNouettes; c'était

l'été; et, à cause des grandes chaleurs, elle avait laissé ouverte la porte de sa chambre à coucher. Cette porte, qui donnait sur le grand corridor du premier étage, était tout près du palier de l'escalier principal, lequel aboutissait au vestibule d'entrée. Sur ce vestibule s'ouvraient plusieurs portes du rez-de-chaussée, entr'autres celle d'une petite salle à manger, qui communiquait avec l'office et, par l'office, avec la grande salle à manger.

Au milieu de la nuit, ma mère, qui ne dormait point, crut entendre du bruit en bas, dans le vestibule ; elle prêta l'oreille, et entendit fort distinctement comme le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se fermait avec précaution. « 11 y a là quelque voleur, » se dit-elle ; et se levant aussitôt, sans avoir même l'idée de frapper à la porte de mon père et de l'appeler, elle passe sa robe de chambre, met ses pantoufles, et, tenant d'une main son bougeoir allumé, et de l'autre un grand couteau de voyage, elle descend l'escalier et arrive dans le vestibule.

Elle s'arrête; elle écoute... Elle entend de nouveau ce bruit de porte du côté de la petite salle à manger. Elle avance, ouvre vivement la porte, qui était simplement contre ; et au même instant, la porte de l'office se ferme. Ma mère se dirige de ce côté, et ouvre cette seconde porte. La porte de la grande salle à manger se ferme à son tour, a Ils sont là ! » se dit-elle ; et ouvrant cette troisième porte, qu'aperçoit-elle? Les deux croisées ouvertes toutes grandes, et toute Pargenterie pêle-mêle sur la table, sur les buffets, sur les fenêtres!... Les fenêtres étaient à quelques pieds du sol. « Je les ai pris en flagrant délit; sans doute ils ont sauté par les fenêtres. » Et

ce disant, ma mère s'approche des croisées ouvertes...

A son grand étonnement, elle n'entend rien, et aperçoit couché là tout près, notre gros chien de garde César, lequel était parfaitement tranquille. Or César était célèbre, à deux lieues à la ronde, pour sa vigilance et son caractère peu endurant. Si un voleur avait sauté par la croisée, César l'eût infailliblement happé, écharpé au passage.

Ma mère n*y comprenait rien. Elle remit avec sangfroid l'argenterie dans les armoires et dans les buffets ; elle ferma les persiennes et les croisées; et, après s'être assurée qu'il n'y avait personne dans tout le rez-dechaussée, elle remonta tranquillement se coucher.

Qu'etait-il donc arrivé? — Le lendemain matin, elle eut le mot de l'énigme. Un valet de chambre, remarquablement négligent et qui fut remercié à cette occasion, avait tout simplement oublié de serrer l'argenterie après l'avoir plus ou moins nettoyée ; il avait oublié de fermer les croisées; il avait oublié de fermer les portes ; et, la nuit, quelques petits courants d'air étaient survenus, et avaient un peu fait battre les portes. En ouvrant la première, ma mère avait activé le courant d'air et fait fermer la seconde, et ainsi de suite.

Il va sans dire que mon père lui reprocha de s'être ainsi exposée, seule, au milieu de la nuit. Mais, je le répète, elle ne savait point ce que c'était que la peur, à moins qu'il ne s'agit de quelqu'un de ses enfants.

Cette énergie, elle l'apportait en toutes choses, et tout spécialement dans le support de la souffrance. C'était une grande âme, pleine de force et de générosité.

ÎV

Lorsque ma mère put reprendre un peu la vie de tout le monde, vers 1846 ou 47, je venais d'être ordonné prêtre.

C'était à Rome que j'avais pris cette grande décision, mille et mille fois bénie. Après y avoir pensé vaguement pendant près de trois ans, j'avais pris ma résolution d'une manière définitive. Ma pauvre mère, qui n'était pas alors à beaucoup près aussi pieuse qu'elle le devint plus tard, fut attérée à cette nouvelle. J'étais son premier enfant, et elle avait formé pour ce qu'elle croyait être mon plus grand bonheur, des projets d'avenir que cette résolution ruinait par la base. Elle m'écrivait des lettres navrantes. J'étais, en effet, loin d'elle, à Rome, où je venais de débuter depuis quelques mois dans la carrière diplomatique, comme attaché à l'ambassade de France. Les lettres, qui portaient les traces de ses larmes, me déchiraient le cœur sans m'ébranler un seul instant; et les émotions premières étaient calmées, lorsque je revins à Paris, à la fin de février 1843, pour prendre mes derniers arrangements, aller à Moscou dire adieu à ma grand'mère Rostopchine et entrer au Séminaire d'Issy, pour l'ouverture des cours du mois d'octobre. Ma pauvre mère communia avec moi le jour où je quittai les Nouettes ; mais elle était si convaincue que je ne trouverais pas le bonheur dans la vocation ecclé-

siastique, que son cœur maternel ne recevait de l'union au bon Dieu aucune consolation.

Elle m'avoua depuis qu'elle était alors quasi-désespérée, que cet état d'angoisse ne disparut qu'au bout de cinq longues années, devant l'évidence de la réalité. L'expérience s'était chargée de lui démontrer que ma sainte et belle vocation venait de Dieu, et qu'elle m'apportait, non pas du bonheur, mais le bonheur. Que de fois elle m'a dit depuis, en se moquant d'elle-même : « Je me désolais de ce qui devait me réjouir, et je versais des larmes amères sur ce qui devait faire la consolation, le bonheur et la joie de ma vieillesse ! »

Bienheureuses, en effet, les mères à qui Notre-Seigneur prend un fils pour faire de lui son prêtre, son ami intime, son cher serviteur! C'est le salut et c'est le bonheur, non-seiilement de l'élu de Dieu, mais de toute sa famille, et avant tout de sa mère.

La tendresse tout exceptionnelle que me portait mon excellente mère, contribua puissamment à sanctifier sa vie.

Ce fut elle qui reçut ma première bénédiction sacerdotale, dans le parloir du Séminaire de Saint-Sulpice, au sortir de mon ordination, le samedi 18 décembre 1847; et le lendemain matin, ce fut encore elle qui, la première, reçut de mes mains consacrées la très-sainte communion, quand je célébrai ma première messe à l'autel de la chapelle de la Sainte-Vierge, dans l'église de Saint-Sulpice.

Elle n'avait, certes, jamais cessé de remplir ses devoirs religieux ; mais les soins de plus en plus astreignants que lui avait créés sa belle maternité, le délabrement

progressif de sa santé, les longues années de réclusion forcée que je viens de dire, et, il faut bien l'ajouter, le milieu libéral, pour ne pas dire plus, où elle s'était trouvée jetée depuis son mariage, avaient naturellement modifié ses anciennes habitudes religieuses. Elle se remit peu à peu à la communion fréquente, âme de la vie chrétienne; et, à partir de l'année 1861, elle eut le bonheur de recevoir chaque jour le Corps adorable du Seigneur. Quelque temps après, Notre-Seigneur lui fit la grande et très-grande grâce d'entrer dans le Tiers-Ordre de Saint-François. J'eus la joie de l'y recevoir moi-même dans notre chapelle des Nouettes, le jour de l'Assomption, en l'année 1866, si mes souvenirs ne me trompent pas. Son nom de Tertiaire, inscrit sur son tombeau comme un nol^le souvenir, fut « Sœur Marie-Françoise du Saint- Sacrement. »

Ma mère priait beaucoup. Cinq ou six fois par jour, elle allait à la chère petite chapelle adorer le Saint- Sacrement. Elle avait fait vœu de réciter tous les jours son chapelet. Elle ajouta depuis ce que l'on appelle a le chapelet des morts, » qu'elle récitait deux et trois fois par jour. Elle avait en elfet un grand amour pour les pauvres âmes du Purgatoire; elle leur consacrait toutes les Indulgences qu'elle avait le bonheur de gagner, et, par « le Vœu de charité héroïque, » elle leur avait fait don de tous les mérites de ses prières, de ses communions et de ses bonnes œuvres.

Pour obtenir du bon Dieu une bénédiction toute particulière sur les livres qu'elle composait .pour les enfants, chaque fois qu'elle en commençait un, elle faisait vœu de frire célébrer un certain nombre de messes pour

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la délivrance des âmes du Purgatoire. Elle comptait beaucoup sur leur reconnaissance, une fois quelles seraient au Ciel.

Elle aimait tendrement et profondément la Sainte- Vierge qui, dans sa longue agonie, la combla des dons de sa maternelle et royale tendresse. Elle était toute dévouée au Pape et à sa sainte cause. Son âme, fortement et pleinement catholique, rejetait toutes ces misérables petites nuances qui altèrent la soumission de la foi, la beauté de l'obéissance, la sainteté du dévouement et de l'amour.

En 1852, je quittai Paris pour aller me fixer à Rome. Je venais d'être nommé par le Pape Pie IX, Auditeur de Rote et Prélat de la Maison de Sa Sainteté. Cette Prélature, qui jadis avait une importance très-grande , est considérée à Rome comme la première après le Cardinalat ; et, jusqu'à ces derniers temps, les Auditeurs de Rote, à la fin de leur service, recevaient la Pourpre Romaine, avec le titre d'Archevêque. Ma mère fut à la fois peinée et flattée de cette nomination ; et elle se consola quelque peu de mon départ, qui eut lieu dans les derniers jours d'avril, par la perspective de venir passer avec moi à Rome l'hiver entier.

Ce bon projet s'exécuta, en effet. Ma mère arriva à Rome au commencement d'octobre, en compagnie de trois de 6es Glles et d'un de mes beaux-frères, Armand

Fresneau, jeune député de l'ex-Assembîée nationale, que le coup d'État du 2 décembre avait évincé des affaires publiques, l'année précédente.

Mon excellente mère eut donc le bonheur de passer à Rome auprès de moi, .et dans les meilleures conditions possibles, tout l'hiver, depuis les premiers jours d'octobre jusqu'au 25 avril 1853. Elle eut l'honneur inappréciable d'être reçue plusieurs fois à l'audience de Notre Très-Saint-Père le Pape, qui daigna, depuis lors, lui conserver le plus bienveillant souvenir. Je conserve reli- - gieusement plusieurs Brefs de Sa Sainteté, dans lesquels le bon et saint Pape ferisait mention d'elle, et lui, envoyait une bénédiction toute particulière.

La foi vive, simple, aimante, de ma mère lui fit goûter Rome plus qua bien d'autres. Nous allions souvent faire ensemble de ces belles et saintes excursions, qui font du séjour de Rome un séjour unique au monde. C'était aux grandes basiliques, à Saint-Pierre, à Sainte-Marie-Majeure, à Sainte-Croix de Jérusalem, à Saint-Paul-horsles-Murs ; c'était aux Catacombes, où nous passâmes à plusieurs reprises de longues heures ; c'était à la prison Mamertine, ou bien aux sanctuaires du Forum, au Colisée, à Sainte-Sabine, sur le mont Aventin. Aussi cette demi-année passée dans l'atmosphère si chrétien de la grande ville catholique eut-elle une influence très-profonde sur la sanctification de cette chère âme.

Nos soirées étaient délicieuses ; elles se passaient presque toujours dans l'intimité de la famille et de l'amitié, au palais Brancadoro, sur la place Colonna; et tous ceux qui y ont pris part en conservaient, plus de vingt ans après, le plus doux, le plus aimable souvenir.

Rome est la ville des arts, non moins que de la foi. A ce point de vue encore, elle avait pour ma mère des attraits tout spéciaux. Ma bonne mère, en effet, était artiste dans toute la force du terme ; non-seulement elle s'entendait parfaitement en dessin, en peinture dans tous les genres , mais elle peignait encore elle-même avec un vrai talent; elle réussissait surtout dans les paysages et dans les marines. Notre château des Nouet-' tes, en Normandie, qui lui avait été donné pour étrennes par mon grand-père Rostopchine le 1er janvier 1821, était orné de quantité de toiles, peintes par elle avant la longue maladie dont j'ai parlé. Aussi les incomparables musées de Rome, ainsi que ses nombreuses églises qui resplendissent de tant de chefs -d'œuvre, ne pouvaient lasser son admiration.

Le bon Dieu daigna bénir pour ma mère ce séjour de Rome jusque dans ses moindres détails ; elle y retrouva pleinement la santé, et le temps fut si exceptionnellement, si constamment beau, que du 5 octobre, jour de son arrivée, jusqu'au 25 avril, jour de son départ, il ne plut pour ainsi dire pas une fois ; et la température fut si douce, que bien que les fenêtres du palais Brancadoro donnassent en plein nord, nous pouvions les tenir ouvertes du matin au soir. C'était vraiment merveilleux ; et jamais depuis, pendant les quatre dernières années que j'ai eu le bonheur de passer à Rome, je n'ai vu une pareille série de beau temps.

Ces grandes joies devaient cependant être suivies presque immédiatement d'un bien grand sacrifice pour ma bonne mère. Cinq ou six jours après son départ, dans la nuit du 1er mai, je fus atteint de l'infirmité qui devait

changer toute ma vie. Le matin, je me réveillai, Tœil gauche perdu. Comme il arrive trop souvent, les médecins n'y comprirent rien; et la meilleure ordonnance que je recueillis à cet égard, fut celle que me donna gracieusement le Saint-Père, quelques semaines après l'accident. Dans une audience, il me demandait avec bonté ce qu'en avaient dit les médecins, et il ajoutait ; « Pour ces maladies-là, je ne connais que trois remèdes: la bonne nourriture, l'eau fraîche et la patience. — Très- Saint Père, lui répondis-je, j'ai encore plus confiance au troisième ingrédient qu'aux deux premiers. »

Ma pauvre mère fut désolée à cette nouvelle. Mon infirmité devait cependant être pour elle la cause de bien grandes grâces : c'est elle, en effet, qui m'obtint du cœur miséricordieux de Pie IX une inappréciable faveur dont ma mère profita comme moi jusqu'à la fin de sa vie, je veux dire la permission de conserver dans ma chapelle le Très-Saint Sacrement. « Je vous l'accorde pour votre consolation, me dit le Pape avec une bonté charmante, parce que je vous aime. » En outre, ce fut cette bienheureuse infirmité, si dure en apparence, si excellente en réalité et si sanctifiante, qui fut l'occasion de mon retour à Paris, auprès de ma mère, que je ne devais plus quitter qu'accidentellement pendant les dix-huit années que la Providence lui réservait encore.

Ce fut l'année suivante, le 2 septembre 1854 que je perdis l'œil droit et devins complètement aveugle. Nous étions aux Nouettes, tous en famille. Je pus cacher à ma pauvre mère la triste vérité pendant quelques heures; car extérieurement on ne s'en apercevait pas ; mais le soir, au dîner, il fallut bien me faire aider, et ce fut une

scène douloureuse. Heureusement que la résignation chrétienne vint immédiatement apaiser le cœur maternel, si tendre, si compatissant; et nous comprîmes tous bientôt que la volonté de Dieu n'est pas seulement toujours sainte, mais encore toujours bonne et très-bonne.

Dans les derniers mois de 1855, je donnai au Saint- Père d'une part, et au gouvernement français de l'autre ma démission d'Auditeur de Rote. Assimilé aux Évêques démissionnaires, je fus nommé Chanoine de Saint- Denis, et je revins auprès de ma mère le 29 janvier 1856, le jour même de la fête de ce grand saint François de Sales, qui devait bientôt prendre pour fille une de mes sœurs et exercer sur ma mère et sur nous tous une action si douce et si féconde.

Ma mère aimait tout naturellement les pauvres. Son bon cœur, développé par la sainte charité de Notre-Seigneur, était toujours ouvert, aussi bien que sa bourse, à tous les malheureux. Elle ne donnait pas beaucoup : elle donnait trop. Pour elle-même, elle se privait de tout; mais pour les pauvres, comme pour ses enfants et petits-enfants, elle donnait, donnait toujours, sans jamais compter.

Elle cachait si bien ses charités, que je n'en ai jamais connu le détail que par hasard. Ainsi personne que nous n'avait entendu parler de ce trait qu'un de nos amis, l'excellent docteur D., inséra dans une petite notice né-

crologique, quelques jours après la mort de ma mère.

« Il y a quelques années, celui qui écrit ces lignes avait été chargé par madame de Ségur, qui daignait l'honorer de son amitié, de visiter une pauvre famille d'artisans réduite, — comme tant d'autres à Paris, — à la plus affreuse misère, par l'ivrognerie du mari. La femme et ses deux enfants étaient atteints de la petite vérole, et pendant plus de trois mois madame de Ségur pourvut à tous les besoins de la maison. Lorsque ces pauvres gens furent rétablis, je crus devoir faire observer à madame de Ségur que son œuvre charitable me paraissait terminée. «Non, mon cher docteur, me ré- « pondit-elle avec ce bon sourire que je me rappellerai « toujours, non, il faut maintenant que vous m'aidiez à « guérir le mari. C'est une rude tâche, mais on peut en « venir à bout à force de charité. »

« Ensemble nous entreprîmes une œuvre dont j'ai appris depuis longtemps à connaître toutes les difficultés; et la charité, la douceur infatigable et aussi la fermeté de caractère de la sainte femme opérèrent un miracle là où la pauvre science du médecin et toute son expérience échouent si souvent. Celui-là aussi fut sauvé, et pendant longtemps cet ouvrier, qui est redevenu un bon père de famille et un honnête homme, ne parlait de « la bonne dame » qu'avec des larmes dans les yeux.

«Ah! si ne craignais d'offenser cette chère et sainto mémoire, je raconterais bien d'autres traits semblables dont j'ai été le confident et le témoin! »

Ce que je savais parfaitement, c'est que ma bonne et très-bonne mère donnait tout ce qu'elle avait; quelques mois avant sa mort, aux approches de sa fête, le 19

juillet 1873, je voulus lui faire un petit présent, et je demandai à sa femme de chambre ce dont ma mère pourrait avoir ou besoin ou envie. « Si Monseigneur, me répondit la femme de chambre, veut faire à madame la comtesse un bien grand plaisir, il n'a qu'à lui donner une robe de soie noire ; voilà plus de deux ans que madame en a envie, sans pouvoir jamais y arriver. » Et ce modeste cadeau fit à ma pauvre mère une joie d'enfant. Hélas ! elle ne porta cette robe qu'une seule fois, le jour de l'an, quelques semaines avanl sa mort, pour présider la réunion de famille.

L'entrée en religion de ma sœur Sabine, en 1858, fut une des grâces qui contribuèrent le plus directement à sanctifier les dernières années de ma bonne mère. Elle fit généreusement à Notre-Seigneur le sacrifice de la seule fille qui lui restât à la maison ; et quelle fille ! Quel trésor de bonté, de piété, d'esprit, d'édification, d'infatigable dévouement, de bonne et innocente gaieté ! Le 11 avril 1858, après avoir entendu la messe dans ma chapelle, et y avoir fait, à côté de notre bien-aimée Sabine, une fervente communion, elle voulut la conduire elle-même, avec moi, au monastère de la Visitation de la rue de Vaugirard, où cette bienheureuse victime du divin amour allait, pendant les dix années de sa vie religieuse, devenir pour ma mère et pour nous tous une source intarrissable de grâces et de bénédictions. Le

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petit parloir du cher monastère fut dès lors le confident de bien des ouvertures de cœur et de conscience trèsintimes qui, m'a dit souvent ma sœur, l'édifiaient grandement, à cause des sentiments d'humilité, de foi vive, de générosité, de bonté qui, du cœur de la mère, débordaient dans le cœur de la fille. « Comme maman est bonne! comme elle devient sainte! me disait un jour Sabine; si tu savais ce que je découvre en elle! Je suis obligée de la remonter; sans cela, son humilité risquerait de tourner au découragement! »

Ces excellentes dispositions la préparaient au grand sacrifice que Dieu allait prématurément lui demander.- En 1867, la santé de notre Sabine, qui avait reçu en religion le nom de Sœur Jeanne- Françoise, commença à s'altérer, et, le 25 mars 1868, commencèrent pour elle ces affreuses crises de suffocations, de déchirements de poitrine, de crachements de sang qui nous mirent tous, mais surtout notre pauvre mère, avec elle sur la croix, jusqu'au 20 octobre.

Une dépêche télégraphique nous fit brusquement quitter les Nouettes le 28 août. La vénérable Supérieure du rrionastère nous annonçait que notre malade bienaimée était au plus mal, qu'on allait l'administrer, et qu'il fallait nous hâter si nous voulions assister à ses derniers moments. Nous arrivâmes à Paris, le cœur bien résigné sans doute, mais bien cruellement brisé de douleur. La chère Sœur Marie Donat, qui, dès l'entrée de Sabine au couvent, avait été comme son ange-gardien, sa seconde mère et sa confidente intime, nous attendait au parloir, malgré l'heure avtncée; car il était près de minuit. Elle dit à ma pauvre mère qu'une affreuse

crise avait failli enlever notre sœur dans la matinée ; on: lui avait donné l' Extrême-Onction et le Saint-Viatique vers cinq heures de l'après-midi, et, depuis, les étouffements avaient cessé. Le danger était toujours imminent ; mais la crise était passée, et nous nous retirâmes pour revenir le lendemain matin.

Par une autorisation spéciale et par une miséricordieuse interprétation d'un des points de la règle relatif aux bienfaiteurs insignes des monastères, nous pûmes, ma mère et moi, entrer dans l'intérieur du couvent et passer quelques heures auprès de notre douce et sainte mourante. C'était le jour même de sa fête, la fête de sainte Sabine, matrone romaine et martyre, dont elle aimait jadis, pendant son séjour à Rome, à aller vénérer les reliques, dans la basilique qui porte son nom, sur le mont Aventin.

L'état de Sabine s'améliora quelque peu, comme il arrive souvent, après la solennelle visite que venait de lui faire son Sauveur, si bien que nous pûmes, huit jours après, retourner aux Nouettes sans trop d'inquiétudes. Je lui laissai mon petit crucifix, rempli de très-précieuses reliques, bénit et indulgencié par le Souverain-Pontife, et auquel j'avais attaché une belle médaille d'or que Pie IX avait daigné me donner lui-môme, à mon pèlerinage de Rome, le 29 juin 1864. Elle garda ce cher crucifix jusqu'à sa mort.

Nous avions presque chaque jour des nouvelles de Sabine. On nous manda le 17 septembre une parole qui lui était échappée et qui nous émut vivement. Le 17 septembre était l'anniversair.3 de la mort de la petite Sabine Fresnau, sa nièce et sa filleule, morte à

quatre ans et demi, et quelle avait tendrement aimée. Aux approches de cet anniversaire, elle avait dit : a Vous verrez que ce jour-là il m'arrivera quelque chose du ciel. » Elle s'attondait à mourir en cette môme journée ; mais au lieu de la mort, ce fut l'annonce et de la mort et du ciel. La Sœur qui la soignait, la voyant dans la matinée du 17 toute recueillie en Dieu et toute souriante, lui demanda ce qu'elle avait : « La petite Sabine, lui répondit-elle, m'a assuré que dans un mois j'irais la rejoindre au Paradis. »

Ma mère et ma sœur Henriette, jumelle de la chère mourante, ne la quittèrent pour ainsi dire point dans les deux dernières semaines, du 5 au 20 octobre. Le lundi 19, on crut qu'elle ne passerait pas la journée, Elle avait déjà retrouvé cette paix ou plutôt ce sentiment de l'union intérieure que les terreurs et les angoisses des huit ou dix derniers mois avaient enveloppés d'ombres. A la manière dont elle nous embrassa tous ce soir-là, il était évident qu'elle croyait nous dire adieu. Ma pauvre mère était, paraît-il, pâle comme une morte.

Cependant la bonne Saw Mario Donat priait avec grande ferveur. « Seignenr, répétait-elle, vous qui êtes si bon ; vous l'enchanteur des âmes, enchantez donc ma bonne petite Sœur Jeanne-Françoise ! Enchantez ce cœur qui est tout à vous. Venez l'investir tout entière. Je vous demande cela pour elle-même, pour toute notre Communauté et pour toute sa famille. Je vous le demande pour vous-même, Seigneur, afin qu'elle voie que vous êtes fidèle. Venez prouver vos miséricordes, et montrez que cette âme est toute à vous. »

Cette ardente et sainte prière obtint son efîet. La nuit

fut calme, sereine, presque joyeuse. Après les quintes de toux et de suffocation, ma bienheureuse sœur reprenait aussitôt ce sourire si fin, si gracieux, qui a toujours donné à son visage quelque chose de tout spécialement sympathique. « Ce n'est pas grand'chose que tout cela, disait-elle de sa pauvre voix presqu'éteinte, et en couvrant de baisers mon petit crucifix. 0 mon bon Jésus, je vous aime ! »

Le matin, vers huit heures, elle fut prise tout à coup d'une sorte de ravissement, tellement admirable, que la Sœur Marie Donat envoya chercher immédiatement la Mère Supérieure, et deux ou trois autres Sœurs. Ma sainte sœur baisait son petit crucifix avec des transports célestes. « 0 mon Jésus, mon Jésus, s'écriait-elle, que je vous aime! que je suis heureuse!... Venez bien vite; venez méprendre, me mener au ciel. Maintenant, je n'ai plus peur de mourir ; depuis trois jours, c'est fini ; je désire mourir pour aller avec vous... 0 mon bon Jésus, je vais donc vous voir ! Que ce soit aujourd'hui ! Oui, je suis heureuse de mourir. Mes chères Sœurs, nous ne nous quitterons pas : je serai toujours avec vous. »

Si ce transport avait duré quelques instants de plus, nous disait la Mère Supérieure, la sainte petite mourante n'aurait pu le supporter. On nous envoya chercher immédiatement ; et à neuf heures et demie, nous eûmes le bonheur d'entrer dans le monastère. Ma mère venait de communier à Saint-Thomas d'Aquin, selon son habitude de chaque jour.

Depuis ce moment jusqu'aux approches de l'agonie^ une paix céleste régna dans l'âme et sur le visage de ma sœur. Ses souffrances mêmes ne l'en faisaient point

sortir. « Est-ce que cela trouble ta paix? lui demandai-je une ou deux fois après ses crises. — Oh! non, du tout, répondit-elle doucement; seulement cela fait mal. » Ma bonne mère ne quittait point le chevet du lit, toujours calme, résignée, épiant les moindres occasions d'apporter à sa fille quelques petits soulagements.

Vers dix heures, ma sœur avait voulu rester seule avec moi, pour se confesser une dernière fois des petites misères de son innocente vie, et surtout des défaillances qui lui étaient échappées durant sa longue et terrible maladie.

Après sa confession, elle me fit, avec une présence d'esprit merveilleuse, beaucoup de recommandations particulières, n'oubliant personne. Puis, nous allâmes chercher processionnellement le Saint-Viatique. J'eus la grande joie de déposer une dernière fois sur ses lèvres ce Corps sacré qui garde les âmes pour la vie éternelle. Nous pleurions tous, non de tristesse, mais d'émotion : car la joie de Notre-Seigneur Jésus-Christ,, joie profonde, sainte, grave, ne cessa de remplir tous les cœurs durant cette journée.

Vers deux heures, ma sœur s'endormit un peu. En se réveillant, elle me dit: « Je ne sais pas ce que c'est ; je ne souffre plus de nulle part. C'est donc comme cela qu'on meurt? Oh ! que c'est bon de mourir... Je suis descendue de la croix. Il me semble que je suis déjà dans le ciel. »

Et, s'adressant à sa sœur jumelle, elleajouta avecune sorte de solennité: « Vois-tu, mon Henriette; n'aie jamais peur de mourir: c'est trop bon de mourir. »

Nous avions tous et la joie et la douleur dans l'âme, la

joie de la grâce, et la douleur de la nature. Le bon Dieu était là, et nous le sentions tous. Sabine commençait à craindre que ce ne fût pas encore pour ce jour-là. Et comme je la rassurais en lui disant que Notre-Seigneur approchait : « Oh ! tant mieux ! tant mieux ! s'écriaitelle. Prie poiir que ce soit bientôt. » Elle dit encore à sa sœur: « Ma pauvre Henriette, c'est aujourd'hui mon grand jour; entends-tu? c'est mon grand jour. Mais ne pleure pas ; je ne veux pas que tu aies de la peine; je suis si heureuse ! »

Puis, devant nous, elle demanda* naïvement pardon à ma mère de toutes les peines qu'elle pouvait lui avoir causées; et comme celle-ci lui assurait, en pleurant, qu'elle n'avait rien à se reprocher, qu'elle avait été toujours la meilleure des filles, qu'il n'y avait rien~è lui pardonner, la chère petite mourante l'embrassait et lui répétait avec tendresse: « Vraiment? C'est bien vrai? Quel bonheur ! »

Vers quatre heures et demie s'annoncèrent les premières angoisses de l'agonie. Elle n'avait point de crises d'étouffement; mais elle était de plus en plus oppressée, haletante. « Je n'ai plus de forces, me dit-elle deux ou trois fois ; je crois que ce sera bientôt. »

Après quelques moments de recueillement et de silence, elle m'appela tout à coup: « Gaston, me dit-elle avec une expression douloureuse, Gaston, j'ai de La peine. Prie, et chasse le démon. Ne me quitte pas. — Est-ce qu'il te tente, ma pauvre enfant? lui répondis-je en la bénissant.' — Non; mais j'ai le cœur serré. J'ai comme envie de pleurer. Je n'ai plus ce que j'avais ce matin ; tu sais? je ne sens plus l'amour. — Tu ne le sens plus>

pauvre chérie ; mais il y est ; et il y est de plus en plus. Ne crains rien: Jésus est avec toi, et il approche. — Estce que je suis en agonie? — Pas tout à fait ; mais c'est le commencement. — Oh ! si cela pouvait le faire bientôt venir ! — Je crois bien ! Encore un peu de souffrance ; c'est un reste de Purgatoire, que ton bon Jésus t'envoie pour te faire éviter le vrai purgatoire. Probablement il y a encore quelques petites misères à expier. Tu souffres bien avec lui, n'est-ce pas? — Oh oui! de tout mon cœur. »

Ma bonne mère voyait, entendait tout cela ; et, près de sa fille mourante, elle*priait silencieuse. Sabine, qui conservait toute sa connaissance, l'aperçut, et à travers les ombres de la mort qui voilaient de plus en plus son regard, elle lui dit: «Maman, pauvre maman! comme vous êtes pâle ! »

Quelques temps après, je dis encore à la mourante : « Bientôt j'aurai le bonheur d'écrire au Saint-Père. Je lui dirai, n'est-il pas vrai? que tu offres ta vie pour lui, pour Rome, pour la sainte Église. » Je savais, elle me l'avait dit plus d'une fois, que tous les jours elle renouvelait cette sainte intention; car, vraie fille de saint François de Sales, elle avait un cœur absolument catholique. « Oui, certes, répondit-elle; oui... oui. Mais j'ai un peu peur: je me suis offerte souvent autrefois en victime pour tous les péchés du monde, avec Jésus; et j'ai tant souffert! »

L'oppression augmenta notablement vers sept heures du soir. La respiration était entrecoupée par de longs gémissements. « Je te recommande la pauvre maman, murmura-t-elle en sortant d'une syncope. Quand elle mourra, tu seras là aussi, auprès d'elle... Et tu l'aideras. »

Et elle ajouta : « Nous ne nous quittons pas... Je prierai toujours pour toi... afin que, toi aussi, tu aies une bonne place... Nous nous sommes tant aimés! » Si mes souvenirs ne me trompent, elle dit encore, en parlant de la mort de notre mère, qu'elle viendrait l'assister dans le redoutable passage du temps à l'éternité.

A mesure que les derniers moments approchaient, les défaillances augmentaient," ainsi que les aspirations vers Jésus. « Je vis donc encore? dit-elle à demi-voix, en sortant d'une syncope. Je ne croyais pas que cela fût si dur? » Et, d'une voix claire, elle ajouta : « Jésus !.. mon amour! » Ce fut sa dernière parole.

Il était huit heures un quart du soir. Nous entourions tous son lit, en prières et en larmes. J'étais à genoux auprès d'elle, en surplis, tenant sa pauvre main, déjà froide et immobile. La Communauté commença les prières des agonisants. La respiration devenait de plus en plus difficile. De temps à autre, je renouvelais la sainte absolution à la bienheureuse mourante ; je la bénissais, afin d'écarter toute influence du démon, ;ifin d'augmenter la grâce, afin de purifier de plus en plus cette chère âme si innocente. Elle ne m'entendait plus. Elle conservait toujours, paraît-il, malgré l'agonie, son bon petit sourire et la paix de son visage. Les yeux étaient fermés. Elle semblait un pauvre enfant endormi.

Il était près de neuf heures. Tout le monde s'agenouilla. Ma pauvre. mère était à côté de moi. Nous réci- * tâmes les dernières prières. Que c'était beau ! que c'était divin ! Nous avions tous des sanglots plein la gorge et la joie de Dieu plein le cœur. Je bénissais, au nom du Sauveur, au nom de la Sainte-Vierge, au nom de saint

François de Sales, chacun des soupirs, ou plutôt des hoquets de plus en plus pénibles qui s'échappaient de la poitrine de ma s<rur agonisante.

Enfin, pendant une dernière absolution et bénédiction, je sentis son pauvre corps et sa main droite, que je tenais, se roidir dans un suprême effort de la vie contre la mort ; j'appliquai le crucifix sur les lèvres de la sainte épouse de Jésus, et elle rendit, sans autre secousse, le dernier soupir.

Après les premiers sanglots, nous récitâmes tous le cantique d'actions de grâces de la Sainte-Vierge, le Magnificat. Je fermai les yeux de ma sœur bien-aimée ; je l'embrassai et la bénis une dernière fois. Ma bonne mère en fit autant, et se releva comme toujours, pleine de foi et d'une sérénité qui contrastait d'une manière bien touchante avec la vivacité de sa douleur.

Nous nous retirâmes, ma mère, ma sœur Henriette et moi, laissant les Sœurs de ma sœur rendre à ses dépouilles les derniers devoirs. Le surlendemain, jeudi, ma pauvre mère rentra dans l'intérieur du monastère et y demeura pendant tout le temps de la cérémonie funèbre, et jusqu'à ce que nous fussions revenus du cimetière Montparnasse, où nous venions de déposer les restes de sa fille, dans le caveau des Religieuses de la Visitation (1).

La sainte vie et surtout la sainte mort de ma sœur firent sur l'âme de ma mère une impression de sanctification et de détachement qui embauma ses dernières années.

' (l) J'oserai renvoyer le lecteur à la touchante et excellente notice bicgraphfque composée par mon frère sur la vie et les derniers moments de notre sœur, sous ce titre : Sabine de Ségw

Depuis assez longtemps déjà, mataère s'était complètement remise de ses souffrances d'autrefois ; elle était même ^ redevenue robuste et florissante. Elle pouvait faire maigre, jeûner, faire à jeun de longues courses et aller à l'église par tous les temps. Le 1er janvier de l'année 18C3, un accident subit, qui pensa l'enlever, porta à sa constitution un premier coup dont elle ne se releva jamais complètement : un étranglement d'intestins la mit, pendant près de vingt-quatre heures, à deux doigts de la mort. Au milieu d'atroces douleurs, elle invoquait surtout la Sainte-Vierge.

Toutefois, le coup qui l'abattit tout de bon, qui l'obligea d'interrompre ses travaux littéraires, de changer le fond même de son genre de vie, ce fut la terrible attaque qui faillit nous la ravir dans la nuit du 17 octobre 1860, un an, presque jour pour jour, après la sainte mort de ma sœur. Gn vint me chercher en toute hâte à six heures du matin. Sa femme de chambre l'avait trouvée gisante à terre et dans un état effrayant. On venait de la remettre dans son lit. Elle avait cependant toute sa connaissance- Je la confessai et lui donnai l'absolution générale iranciscaine, cette magnifique grâce qui la consola si puissamment dans les dernières années de sa vie, mais surtout aux approches de la mort. Je lui donnai le Saint- Viatique et TExtrême-Onction, et je reçus, pour moimême et pour ceux de mes frères et sœurs qui n'avaient

pu arriver encore, sa bénédiction maternelle et ses dernières recommandations. Le médecin avait déclaré, de la manière la plus positive, que le mal était sans remède. « Madame votre mère, m'avait-il dit, a un commencement de décomposition cérébrale. Elle nV plus que quarante ou quarante-deux pulsations. Il n'y a rien à faire. Elle va s'éteindre doucement, sans secousse. Cela peut durer au plus quarante-huit heures. »

Je m'étais fait un devoir de prévenir ma bonne mère de son état: « Je le savais bien, me dit-elle tranquillement ; je sens bien que je suis frappée à mort. La sainte volonté de Dieu soit faite ! » Et comme je lui recommandais d'exciter son cœur à une immense confiance en lu miséricorde de Dieu, et à rejeter les angoisses de la crainte : « Je n'en ai pas, me dit-elle doucement ; j'espère que Dieu me recevra en sa miséricorde. » Sur ces entrefaites, une de nos meilleures amies d'enfance nous apporta de l'eau de la source miraculeuse de Lourdes. L'admirable livre de M. Lasserre, Notre-Dame de Lourdes, avait été précisément l'objet des dernières lectures spirituelles que ma mère avait pris la douce et pieuse habitude de me faire chaque jour pendant les vacances ; c'était par là que nous avions terminé, trois semaines auparavant, notre séjour aux Nouettes ; et plus d'une fois des larmes d'attendrissement nous avaient obligés d'interrompre le récit si palpitant, si lumineux, de ces beaux miracles de la Vierge Immaculée.

Je mis quelques gouttes de l'eau miraculeuse dans l'eau glacée où l'on trempait, toutes les cinq minutes, les linges destinés à combattre l'apoplexie, et qui jusque-là n'avaient produit aucun effet. Quelques minutes après,

ma mère s'endormait doucement; elle se réveillait vers cinq heures, plutôt mieux, pour se rendormir quelques heures après et passer une bonne nuit.

Le jour même de l'attaque, en se réveillant, vers deux heures, elle m'avait demandé quelle heure il était, et elle m'avait répondu tranquillement : « Ce sera sans doute pour ce soir, à l'entrée de la nuit, comme Sabine. j> Vers 11 heures, avant de se rendormir, elle dit encore : « Allons, ce sera pour demain matin, au lever du jour. » Et elle ajouta :. « J'ai ce que je désirais le plus ; j'avais demandé au bon Dieu d'avoir tous mes enfants autour de moi lorsque je mourrais. Ils sont là tous. »

Le surlendemain, elle était hors de danger. Elle avait gardé en face de la mort une telle sérénité, que nous en étions tous dans l'admiration.

Notre-Dame de Lourdes nous avait rendu, nous avait conservé notre bonne mère ; et conformément au vœu que j'en avais fait au moment du danger, j'allai la remercier à Lourdes même, quelques mois après, au printemps.

>tte violente secousse laissa à ma mère des vertiges qui l'ébranlèrent beaucoup pendant un an ou deux, qui allèrent ensuite en diminuant, pour disparaître tout à fait. Mais ses travaux tle composition littéraire furent interrompus à tout jamais, comme je le disais tout à l'heure. Elle avait terminé aux Nouettes, quelques semaines auparavant, son dernier ouvrage, le seul qu'elle ne m'ait point lu elle-même : Après la pluie, h ôtau temps.

C'était le vingtième de cette collection véritablement

charmante qui a fait le bonheur de tant d'enfants, et qui, on peut le dire hardiment, intéressera, touchera et réjouira longtemps encore ses petits lecteurs. Chez ma mère, cette facilité de conception était un don naturel, qui, dès son enfance à elle-même, avait déjà frappé mon grand-père Rostopchine^. « Sophaletta (diminutif russe de Sophie), écrivait-il quand ma mère n'avait encore que six ou sept ans, Sophaletta est pleine d'intelligence et aime à inventer des historiettes. »

Pendant toute notre enfance, comme je l'ai dit, elle nous charmait en nous racontant quantité de belles histoires, de contes palpitants qui nous faisaient rire et pleurer tour à tour, et dont elle se servait pour développer en nous tous les bons sentiments et nous inspirer l'horreur du mal. Malheureusement, ce ne fut que fort tard, vers l'âge de cinquante-sept ou cinquante-huit ans, qu'elle eut l'heureuse inspiration d'écrire pour les enfants. Elle publia d'abord les Nouveaux contes de fée, puis les Petites filles modèles, puis les Vacances, les Mémoires d'un ànc ; ravissantes compositions, faites d'après nature, dont nous avons connu presque tous les personnages, et dont les récits n'étaient pour la plupart que des souvenirs de notre jeunesse à nous-mêmes. J'ai connu une bonne dame qui jusque-là détestait les ânes ; après avoir lu les Mémoires d'un 'àne, elle changea si bien de sentiment qu'elle n'en peut plus voir, me disait-elle en riant, sans une sorte d'attendrissement. En douze ou treize ens, près de soixante-dix mille exemplaires des Mémoire* d'un àne ont été écoulés par l'éditeur.

Les malheurs de Sophie, vrai petit chef-d'œuvre, n'étaient guère que le récit des petites aventures de ma

pauvre mere elle-même, dans ses premières années. Cette habitude d'écrire toujours ainsi d'après nature donne à tous les livres de ma mère un naturel, un charme tout spécial. Mille qualités précieuses éclatent dans toutes ces pages et vont droit au cœur des enfants, pour ne pas dire de tout le monde; simplicité, gaieté, bonté, tendresse, saillies d'originalité et de fine observation, profonde connaissance du cœur et de l'esprit des enfants, étude très-délicate des caractères, forte et chrétienne moralité, style limpide et gracieux, enfin, conclusions toujours consolantes : rien n'y manque, et les connaisseurs ont dit maintes fois que, dans ce genre, il semble difficile de mieux faire. L'amour, qui rend aveugle, portait toujours ma très-bonne et trop bonne mère à une excessive indulgence vis-à-vis de tous les enfants. On voit ce sentiment poindre dans toutes les pages de ses récits ; et nous qui connaissions presque toujours les originaux de ses jeunes héros et de ses héroïnes, nous trouvions souvent la photographie plus parfaite que le petit modèle.

Ma mère était adorée des enfants. Ceux-là mêmes qui ne ia connaissaient que par ses livres, avaient souvent pour elle des sentiments vraiment touchants d'affection et de reconnaissance. Une fois, un gentil petit garçon de huit ou neuf ans, l'aperçut dans la rue, courut à elle et lui dit avec une naïveté charmante : « Madame, maman me dit que vous êtes madame de Ségur; est-ce vrai? — Oui, mon petit enfant, c'est très-vrai. — Alors, madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser ? »

Une autre fois, elle sortait de l'église Sainte-Clotilde

lorsqu'une petite fille, qui jouait avec ses petites amies dans les allées du square, courut après elle et lui demanda la même faveur. L'enfant venait d'entendre dire : «Cette dame qui vient de passer là, c'est madame de Ségur, celle qui fait tant de jolis livres pour les enfants. »

Il nous est revenu de divers côtés qu'à la nouvelle de la mort de ma pauvre mère, des enfants, lecteurs de ses livres, s'étaient mis à pleurer. Quelques-uns disaient : « Qui donc maintenant écrira des livres pour nous? » Deux ou trois demandèrent à leurs parents la permission d'assister aux funérailles de celle qui leur avait fait passer de si bons moments, et les avait tant et si bien amusés. On m'a cité plusieurs petits enfants que l'on n'a pu décider à apprendre à lire qu'avec la perspective de lire ces beaux livres qu'on n'avait pu jusque-là que leur raconter.

Les grandes personnes elles-mêmes tombaient parfois sous le charme de cette bonne, joyeuse et émouvante lecture. Un homme d'infiniment d'esprit, M. l'abbé Hue, célèbre par les récits de ses missions en Chine et au Thibet, fit un jour à ma mère un compliment assez original, et qui montre combien ces petits livres, écrits pour les enfants, ont le don de captiver les esprits les plus sérieux. Il était venu dîner chez nous, et ma mère lui avait offert, presque en plaisantant, un des premiers exemplaires des Nouveaux contes de fée. Il revint la voir le lendemain. « Madame, lui dit-il en l'abordant, madame, je vous prie de ne pas recommencer ce que vous <avez fait hier. Je suis éreinté. Vous m'avez joué un tour indigne. » Et comme ma mère ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas ce que cela voulait dire : «Vous

êtes cause, ajouta-t-il, que je n'ai point fermé l'œil de la nuit. — Moi? Comment cela? — En me couchant, j'ai ouvert vos Contes, pour en feuilleter les premières pages. Et voilà qu'il m'a fallu continuer j usqu'au bout. Pas moyen de m'arrêter, surtout quand est arrivé ce malheureux ourson. Et, vous l'avouerai-je? il m'a fait pleurer comme un imbécile. Quand j'ai eu fini, et quand j'ai vu l'heure qu'il était, j'étais furieux contre moi-même, et un peu contre vous. Madame, ne me donnez jamais plus de vos livres le soir. »

A ces vingt contes maternels, il faut joindre trois ouvrages plus sérieux et non moins excellents, toujours adressés aux enfants : La Bible dune grand' mère, Y Évangile d'une grand1 mère et les Actes des Apôtres racontés aux enfants. Dieu seu\ sait le bien qu'ont déjà fait et que feront encore ces chers et bons livres. Ils sont répandus non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, et jusqu'en Amérique, entre autres aux États-Unis, où ils sont presqu'aussi populaires que chez nous.

Une publication intéressante, et qui compléterait les travaux littéraires de ma mère, ce serait, non la colléelection complète de ses charmantes lettres (de gros volumes n'y suffiraient pas!) mais une collection quelconque de lettres choisies, principalement de celles qu'elle écrivait à ses enfants et petits-enfants. Personne n'écrivait comme elle, et cela jusqu'à la fin; et comme elle était la franchise et la simplicité même, ses lettres feraient connaître, mieux encore que ses livres, toutes les richesses de son excellent cœur, de son esprit, de sa brillante imagination et aussi de sa foi profonde et de sa forte et virile piété.

Ma mère était devenue veuve en 1863. Mon pauvre père avait eu plusieurs attaques depuis cinq ou six ans. Sans être paralysé, ni môme impotent, il avait perdu presque toute sa vigueur et il marchait avec peine. C'était un beau et grand vieillard à cheveux blancs, à Tair noble et distingué. Son visage était quelque peu sévère, et son aspect général commandait le respect ; mais un sourire charmant, joint à une exquise politesse, tempérait cette gravité. Il était au château de Méry, chez son frère, le Vicomte de Lamoignon (1), lorsqu'il fut frappé à mort, le 14 juillet 1863. Il fit appeler aussitôt le curé de Méry et lui dit, en l'apercevant : « Monsieur le Curé, vous êtes mon premier et mon meilleur médecin ; » et il se confessa de tout son cœur. Il avait communié douze jours avant de quitter Paris. Ii était bon, simple, très-juste, plein de foi et de droiture. Le lendemain matin, 15, vers 6 heures, il reçut l'Extrême-Onction et le Saint-Viatique avec beaucoup de ferveur. A 7 heures, il perdit la parole et expira le lendemain matin, jeudi 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, entre 4 heures 1/4 et 4 heures 1/2 du matin. Dix ans et demi après, ma pauvre mère devait mourir exactement à la même heure.

(1) Mon père avait deux frères; l'un, nommé Adolphe, né en 1800, avait épousé la fille unique du vicomte de Lamoignon, lequel avait obtënu de Louis XVIII de passer à son gendre et son nom et sa pai-

J'étais tranquillement aux Nouettes, avec ma mère. Nous ne pûmes être prévenus à temps. Mes deux frères seuls eurent le bonheur de recevoir, en notre nom à tous, la bénédiction paternelle, et d'assister mon père à ses derniers instants. Ce jour-là même, sans me douter de rien, je quittais les Nouettes pour revenir à Paris, où me rappelait mon ministère. C'est en rentrant chez moi que j'appris la fatale nouvelle. Je partis immédiatement pour Méry, où ma mère, mandée par une lettre, vint me rejoindre le lendemain matin. Les obsèques de mon pauvre et excellent père eurent lieu dans l'église de Méry, le 18 juillet, et ses restes furent déposés dans le caveau de famille des Lamoignon, dans le parc du château.

Ma mère, toujours grande et généreuse, nous abandonna de son plein gré une partie de sa fortune, se réduisant, pour l'amour de ses enfants, à une modeste aisance. Elle quitta le logement, si plein de souvenirs, que nous occupions depuis vingt-sept ans, rue de Grenelle, n°91. Elle alla demeurer dans la même rue, au n° 53 ; puis, quand elle reprit un appartement à Paris, après la guerre et la Commune, elle demeura tout près de l'église Sainte-Clotilde, rue Casimir-Périer, n° 27. Tristes et chers souvenirs, qui remuent nos cœurs quand nous passons là.

Sa maison était, en effet, le rendez-vous de la famille. Tous les jeudis, en particulier, les enfants, les petits-enfants, les intimes, s'asseyaient à cette table si hospitalière, si joyeuse, si véritablement aimable. Après la mor*

rie; l'autre, nommé Raymond, né en 1803, a pris, dès 1825, le nom de comte de Ségur d'Aguesseau, en vertu d'un privilège accordé a tous les membres de notre famille, par un édit royal de 1814.

de ma grancTmère Ségur (1), ma mère avait conservé le jeudi traditionnel, comme jour de réception. Elle recevait tout le monde avec une grâce parfaite ; c'était le» simplicité de la mère et de la grand' mère, toujours heureuse de voir autour d'elle les bien-aimés de son cœur.

Tout cela fut interrompu, en 1870, par les désastres de l'invasion et de la Commune. La Providence permit qu'au moment où commença la guerre, ma mère fût au fond de la Bretagne, à Kermadio, chez ma sœur Henriette Fresneau. Je venais de l'y rejoindre moi-même pour y passer un mois de vacances. Ce mois se changea en une année, et je bénis encore le bon Dieu d'avoir épargné au cœur de ma pauvre mère les angoisses de la séparation, dans des circonstances si redoutables. Elle a laissé dans tous les environs d'Auray les souvenirs les plus touchants. Nous ne pensions pas alors que cette bonne et catholique terre de Bretagne dût si tôt devenir pour elle le dernier lieu de repos.

(1) La mère de mon père mourut le 16 janvier 1847, à Paris. Tous ses enfants et petits-enfants étaient agenouillés autour d'elle quand elle rendit le dernier soupir. Elle était née d'Aguesseau, et avait été remarquée à la cour de l'impératrice Joséphine pour sa grâce et sa beauté. Elle était devenue fort pieuse, après la mort de mon grandpère Octave, en 1818. Elle fut toujours pour mon père et pour nous pleine de bonté et de tendresse. Elle mourut fort pieuse à l'âge de 68 ans. Je venais d'être ordonné sous-diacre. Les dernières paroles que je recueillis de sa bouche, la veille même de sa mort, furent celles-ci : «J'espère aller au ciel; mais je n'en suis pas digne... Quand tn seras prè/rc, tu diras la messe oour moi tout spécialement en ce jour-ci. »

Ce fut à Malaret, dans l'hiver de 1872 à 1873, que mu mère ressentit pour la première fois, à l'état aigu, la terrible maladie de cœur qui, un an après, devait l'enlever à l'amour de ses enfants. Il y avait longtemps qu'elle en portait les germes ; elle le sentait, elle le disait, et les médecins ne voulaient point la croire. Pauvre mère ! Elle n'avait jamais vécu que par le cœur: les souffrances qu'elle ressentit en son cœur allaient expier, et au delà, les imperfections que l'ardeur de ses affections avait tout naturellement entraînées après elles.

Ses défauts n'étaient, en effet, que des excès de précieuses qualités : elle ne gâtait ses enfants, et surtout ses petits-enfants, que par excès de bonté et de tendresse. L'ardeur avec laquelle elle exprimait parfois ses sentiments et ses impressions n'était jamais, chez elle, qu'un excès de franchise. Je l'ai vue bien souvent s'indigner contre le mal et l'injustice, ou du moins contre ce qu'elle croyait être injuste et mauvais ; mais jamais, aussi loin que se reportent mes souvenirs, jamais je ne l'ai vue se mettre en colère ni même s'impatienter. Sa trop grande facilité à donner, qui la réduisit plus d'une fois à la gène, n'était chez elle que l'effet d'une générosité, d'une bonté compatissante qui n'avait pas la force de refuser

A partir de ce moment, ses souffrances devinrent plus fréquentes et plus vives. Elle avait des maux de cœur, des faiblesses, de l'oppression ; ses forces diminuaient

rapidement ; elle se voûtait, marchait avec une difficulté chaque jour plus sensible, et, malgré l'usage d'une canne, il lui arrivait souvent de tomber.

Un eczéma très-douloureux vint compliquer et aggraver cet état de faiblesse. Il paraît qu'on le fit passer trop brusquement ; toujours est-il qu'à partir du moment où il disparut survinrent des crises de suffocations qui, dès le mois de septembre 1873, mirent presque ses jours en danger. Elle était devenue maigre et débile ; si bien que, à son retour à Paris, vers le milieu d'octobre, elle pouvait tout au plus aller le matin à la messe à Sainte-Clotilde, éloignée de cent pas à peine de sa nouvelle demeure ( rue Casimir-Périer). Ces crises, en se rapprochant» ne lui permettaient plus de se remettre et de reprendre . des forces pour supporter de nouvelles souffrances.

Elle continuait cependant à communier tous les matins, sauf les jours où quelque crise de suffocations l'avait obligée à boire durant la nuit. Du reste, jamais une plainte, jamais une impatience, jamais un mouvement de mauvaise humeur. La seule chose qu'elle redoutait, c'était de devenir tout à fait impotente ; mais ce n'était pas pour elle-même qu'elle craignait la paralysie ; c'était à cause de nous et de ses domestiques. Les deux ou trois fois que je l'entendis exprimer cette crainte, elle ajoutait toujours et immédiatement : «Mais en cela comme en tout, que la sainte volonté de Dieu s'accomplisse ! » Son âme était pleinement soumise et abandonnée, dans une grande paix et une grande douceur, qui se reflétaient sur son visage.

Le 22 novembre, elle put sortir pour la dernière fois pour aller à la messe. Le médecin lui interdit absolument

la marcne et l'air froid. Deux fois par semaine, habituellement le mardi et le vendredi, elle recevait la sainte Communion, que nous lui portions alternativement, le bon abbé Chaumont (son confesseur), l'abbé Diringer et moi.

Ses crises d'étouffements devinrent violentes. Ma sœur Nathalie de Malaret/qui était venue passer l'hiver auprès d'elle, accompagnée de sa fille Madeleine, était souvent obligée de se lever pendant la nuit pour lui procurer quelques soulagements. Vers le milieu de décembre, nous commençâmes à nous inquiéter tout de bon. Je crus cependant pouvoir, sans imprudence, aller prêcher la retraite d'ordination au Grand-Séminaire de Beauvais; mais le jeudi, 18, une dépêche me rappelait précipitamment à Paris ; deux ou trois fois ma pauvre mère avait failli passer dans une de ces affreuses crises qui duraient quelquefois plusd'une heure. Elle me demandait alors avec angoisse. «Mon unique crainte, m'avait-t-elle dit cent fois, et depuis plusieurs années, mon unique crainte, c'est de mourir loin de toi, mon cher enfant. » Aussi, à partir de ce moment, je me résolus à ne plus faire la plus petite absence . Au point de vue de mon sacerdoce, je fis passer ce devoir avant tous les autres: c'est bien le moins, quand une chrétienne, quand une mère a l'honneur insigne d'avoir donné un fils au bon Dieu, c'est bien le moins, dis-je, qu'elle soit la première à en bénéficier et à le voir à ses côtés, comme un ange gardien consolateur, dans les moments suprêmes qui décident de l'éternité.

Le vendredi soir, 19, je fus sur le point de lui proposer de l'administrer; néanmoins, comme elle semblait

mieux, je remis à un peu plus tard, plus encore pour ménager mes frères et sœurs que pour elle-même. Je savais par expérience qu'en lui proposant les Saintes-' Huiles, je serais accueilli avec le bonheur grave et vrai qui convient en pareil cas à une âme solidement chrétienne.

Le lendemain matin, à 5 heures, Saint-Jean, le fidèle serviteur de ma mère, accourait en toute hâte et m'appelait auprès d'elle. Depuis deux longues heures, d'horribles étouffements se succédaient presque sans interruption. C'était navrant, même à entendre. » Viens vite, me dit à demi- voix ma sœur, dès quelle m'aperçut. Cela va un peu moins mal depuis quelques minutes; mais, mon Dieu! que c'était affreux tout à l'heure ! J'ai trouvé la pauvre maman la tête renversée en arrière, la bouche ouverte , et haletante ; sa pauvre poitrine se soulevait comme des vagues; les veines du cou se gonflaient à se briser. Plusieurs fois j'ai cru que le dernier moment était venu. »

Je n'hésitai plus. Je lui proposai l'Extrême-Onction, qu'elle accueillit non avec résignation, ce serait trop peu dire, mais avec empressement, avec bonheur. Cette fois, comme quatre ans auparavant, j'eus la douloureuse consolation de lui donner moi-même les derniers Sacrements, les yeux baignés de larmes, mais le Jœur tout dans la paix, à cause des admirables dispositions où je voyais celle que j'aimais plus que moi-même. Je sentais d'ailleurs que c'était plutôt une précaution qu'une nécessité urgente. J'allai ensuite dire la messe pour elle, la recommander au Sacré-Cœur de Jésus, à la Vierge Immaculée, à notre Père saint François et à notre bon

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saint François de Sales, afin qu'une mort très-sainte fût le couronnement de cette bonne vie. Je me rappelle avoir singulièrement supplié la miséricorde divine de faire en sorte que les terribles souffrances du Purgatoire fassent épargnées à ma mère bien-aimée. C'était le 20 décembre.

Cependant, quelques jours après, elle se remit encore une fois de cette crise, assez du moins pour pouvoir aller el venir un peu dans son appartement, et quelquefois même se mettre à table avec nous. Habituellement, pour éviter une fatigue dont les conséquences immédiates étaient des étouffements et des crises, elle restait dans sa chambre, assise dans un grand fauteuil, qu'après sa mort j'ai recueilli comme une sorte de relique. C'était là, à ses côtés, que je passai toutes mes soirées; mes frères* et sœurs venaient tour à tour passer auprès d'elle quelques instants, pour ne pas la fatiguer par des conversations trop suivies ou trop bruyantes. Quand elle était seule, elle lisait, ou priait, ou sommeillait, épuisée par les progrès intérieurs du mal.

Le jour de l'an, elle présida avec une joie toute maternelle le bon repas de famille, qui groupait autour d'elle la plupart de ses enfants et petits-enfants. Elle était enchantée des rires, de l'entrain de la jeunesse, à qui elle venait de distribuer, pour la dernière fois, hélas! des étrennes toujours trop petites pour son cœur, quoique trop grandes pour sa bourse.

Au milieu de cette amélioration momentanée, et d ailleurs bien relative, elle ne se faisait aucune illusion. A quelques paroles qui lui échappaient par-ci par-là, dans Fintimité, elle se montrait à nous vivant dans la pensée ix. 30

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tranquille et constante de sa lin prochaine, humble et douce devant Dieu, résignée, confiante, de plus en plus mère et grand'mère. Elle priait beaucoup pour ne pas dire toujours; et son visage, paraît-il, portait l'empreinte d'une paix grave et sereine. Jusqu'à la fin elle conserva toutes ses facultés, ainsi que son regard si intelligent, si tendre. Le corps seul s'affaissait de plus en plus; les jambes lui refusaient leur service.

La médecine inventa contre les suffocations plusieurs palliatifs, qui réussirent d'abord, puis s'usèrent les uns après les autres. A partir du 23 ou 24 janvier, la désorganisation générale s'accentua; les crises devinrent si violentes, si aiguës, si prolongées, que ma pauvre mère entra dans une sorte d'agonie. C'était surtout le matin, aux approches du jour, et dans l'après-midi, vers trois ou quatre heures, qu'elle souffrait le plus. Chacune de ses respirations étranglées paraissait devoir être la dernière.

Ces étoufîements fendaient l'âme; ils étaient précédés et accompagnés d'une espèce de râle haletant, plein d'angoisse, mi'aucun de nous n'oubliera jamais. Pauvre et chère mère! Notre-Seigneur s'apprêtait à lui faire terminer son Purgatoire sur la terre. Je l'avais recommandée à plusieurs âmes particulièrement saintes et à de nombreuses et ferventes Communautés. Nous pûmes toucher du doigt, pour ainsi dire, l'efficacité de leurs puissantes prières.

A partir du dimanche, 25 janvier, je ne quittai pour ainsi dire plus celle qui allait nous quitter bientôt. Assis ou agenouillé à côté de son lit de douleur, je tenais habituellement sa pauvre main dans la mienne, avec le

cher petit crucifix sur lequel notre Sabine avait, cinq ans auparavant, rendu son dernier soupir. Ce crucifix d'argent, béni par Grégoire XVI d'abord, puis par Pie IX, ne m'a pas quitté depuis le 16 janvier 1847, jour de la mort de ma grand'mère Ségur, à qui je l'avais donné en revenant de Rome, trois ans auparavant. A la mort de mon pauvre père, je le rois dans ses mains glacées, et il y demeura jusqu'au moment où l'on déposa le corps dans le cercueil. Le 28 août 1868, lorsque Sabine reçut l'Extrême-Onction, je le lui confiai, comme je l'ai dit plus haut, et elle ne le quitta plus jusqu'au jour même de sa mort, le 20 octobre. Elle le garda dans ses pauvres mains, sur son cœur, jusqu'au moment où, suivant les saints usages du monastère, son cercueil ouvert, semé de fleurs blanches, passa par la grille de la communion pour être transporté au caveau des Religieuses de la Visitation. Consacré, sanctifié une fois de plus par la sainte agonie et le dernier soupir de ma mère, ce crucifix est désormais une véritable relique de famille, gardien

de bons et grands souvenirs.

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