XI
Au commencement de cette longue et vraiment affreuse agonie, ma mère renouvela, avec une gravité, une tendresse, une bonté profondes, ses bénédictions maternelles.
J'eus le bonheur de recevoir le premier cette bénédiction suprême, que Dieu ratifie toujours. « Adieu, me
chers enfants... Je vous bénis tous, dit-elle à ceux d'entre nous qui étaient là présents, agenouillés avec moi auprès de son lit. Je ne me sépare pas de vous... ; je serai toujours avec vous, et vous avec moi... Je prierai Dieu pour vous dans le ciel..., s'il daigne me faire grâce... Priez tous pour moi... » Ces paroles étaient entrecoupées de poses haletantes, et elle les disait avec effort, au milieu de ses étouffements presque continuels.
« Que je te bénisse encore une fois.... toi surtout, mon cher enfant, me dit-elle... toi qui as été la consolation de toute ma vie. Que serais-je devenue sans toi?... » Et comme je lui demandais de me pardonner les peines que j'avais pu lui faire, elle ajouta tendrement : « Tu ne m'en as jamais fait.» Et elle rentra dans un de ces demiassoupissements, fruit de l'extrême fatigue qui suivait ordinairement ses crises.
Elle me chargea de régler pour le mieux les difficultés qui pourraient s'élever au sujet des questions d'affaires. « Tu feras pour le mieux, me dit-elle à plusieurs reprises. Je te donne plein pouvoir sur mon testament... Je veux que mon testament demeure une affaire de famille... Je ne veux pas qu'on y mêle les hommes de loi. » Et elle me fit quelques recommandations de détail auxquelles eîle tenait davantage.
Nous nous succédions auprès d'elle pour la veiller, tant la nuit que le jour. Sauf pendant de courts moments de sommeil, qu'elle rachetait ordinairement par des suffocations plus aiguës, plus prolongées, nous nous employions tour à tour à lui donner de l'air à l'aide d'un grand éventail de toile, qui, à la fin de sa maladie, se trouvait déjà tout usé. Bien souvent la pauvre malade
s'écriait, d'une voix brève et sourde : « De l'air ! de l'air ! » Nous étions désespérés de ne pouvoir la soulager que très-imparfaitement, soit avec l'éventail, soit en ouvrant les fenêtres, soit en lui faisant respirer de l'étber. Par moments, les suffocations furent telles, qu'elle tombait en syncope.
Plusieurs jours déjà avant cette redoutable quinzaine, ma mère avait cherché et trouvé, dans sa dévotion à Notre-Dame de Lourdes, un immense soulagement. L'eau miraculeuse, dont la sainte Mère de Dieu avait daigné se servir une fois déjà pour l'arracher à la mort, avait apporté et à son âme et à son corps des secours mystérieux. A mesure que la lutte devint plus violente, l'assistance surnaturelle de Notre-Dame de Lourdes devint plus manifeste. A tout instant ma mère demandait, ou du moins acceptait, avec une sorte de transport, quelques cuillerées de cette eau bienfaisante qui produisait en elle des effets surprenants. Parfois cette eau faisait complètement disparaître ces affreuses douleurs, et le médecin n'hésitait pas à déclarer qu'il y avait là quelque chose de surnaturel, d'absolument inexplicable. « Il est évident, disait-il, que si la vie de l'âme ne dominait pas ici totalement la vie du corps, il y aurait de trèsvives souflrances, dont la cause organique subsiste assurément toujours. »
Nous avions placé en face d'elle, sur un des rayons de sa bibliothèque, une jolie statuette de Notre-Dame de Lourdes. Cette pieuse image resta devant les regards de ma mère jusqu'à la fin.
Profitant d'un moment de répit entre ses crises, je lui dis « Chère maman, vous offrez bien, n'est-ce pas ?
toutes vos souffrances pour le Pape ?— Oh, Oui, reprit-elle vivement; j'offre toutes mes souffrances pour le Pape... et pour Rome. » Et, après une petite pause : « Je suis heureuse de mourir enfant de l'Église catholique... de ne penser que ce que pense le Pape... et d'être toute avec lui. Je déteste ce qu'il déteste et ceux qui le détestent... Et ces sentiments, ajouta-t-elle avec tendresse, en appuyant sa pauvre tête sur la mienne, c'est à toi, que je les dois, mon cher enfant (1). »
Depuis le dimanche, 25, jusqu'à la triste nuit du 9 février, je passai les nuits dans une petite chambre attenante à celle de ma pauvre mère. J'allais à elle dans les grandes crises, ou bien lorsque j'entendais s'augmenter le râle de ses oppressions. Je priais avec elle ; car elle me dit une fois qu'elle priait toujours. Plus d'une fois un Pater, un Ave Maria, ou bien quelques invocations au Sacré-Cœur, ou à nos deux chers Saints, saint François d'Assise et saint François de Sales, la calmèrent comme par enchantement. Aussi, comme nous lès aimons davantage, depuis ces jours et ces nuits mémorables î
Le matin, lorsque la crise du lever du jour paraissait ou terminée ou avortée, à genoux auprès de ma mère bien-aimée, je lui disais doucement, et comme cœur à cœur, quelques paroles de foi, d'amour, d'espérance,
(1) Le pieux lecteur comprendra le sentiment tout chrétien qui m'empêche de passer sous silence des paroles de ce genre. Ces louanges sont de celles dont un fils, et surtout un fils prêtre, nonseulement peut, mais doit « se glorifier dans le Seigneur, » suivant la grande parole de l'Apôtre saint Paul. C'est à ma sainte vocation, c'est à Jksls-Christ en moi, qu'elles s'adressaient, et non point à ma personne.
avant que d'aller célébrer pour elle le Saint-Sacrifice. Elle m'entendait toujours alors, même quand elle n'entendait plus autre chose. Le mercredi, 28, au matin, je lui dis donc : « Chère maman, je vais dire la messe pour vous et demander au Sacré-Cœur, à Notre-Dame de Lourdes, à notre Père saint François et à notre bon saint François de Sales, et aussi à Sabine, n'est-ce pas? de vous accorder une fin douce et sainte. — Oh î je te remercie, me répondit-elle à demi-voix ; mais demande surtout que je souffre avec courage et amour. » Et je la bénis, au nom de Notre-Seigneur.
Dans la journée, après un assoupissement, elle me dit doucement : « Est-ce bientôt la fin? — Pas encore, chère maman. — Oh î tant pis... Qu'elle vienne vite i.,. Cependant la sainte volonté de Dieu... et non la mienne!... Tant qu'il voudra.» Et elle baisait avec amour la petite croix, la pressant tour à tour sur ses lèvres et sur son pauvre cœur. Son visage demeurait toujours doux et paisible.
« Je me donne au Sacré-Cœur de Jésus... tout entière..., dit-elle. Je lui consacre toutes mes souffrances... jusqu'au dernier soupir. »
Je ne sais à l'occasion de quoi elle me parla de notre cher Tiers-Ordre franciscain, et ensuite du Purgatoire. Je lui rappelai la magnifique et miséricordieuse grâce de Y Absolution générale, dont nous jouissons, nous autres Tertiaires, et comment, au moment de la mort, avant de paraître devant le bon Dieu, nous nous trouvons, par la miséricorde de notre Jésus, par les mérites de sa croix, par ceux de sa Mère, de saint François et de tous les Bienheureux de la famille séra-
phique, miséricordieusement rétablis dans la grâce et dans l'innocence de notre baptême, absolument purifiés devant notre Dieu.
« Notre bon Père saint François d'Assise ne m'abandonnera pas, me dit-elle avec une expression de bonheur. Quelle grâce que le Tiers-Ordre!... Et ces admirables Indulgences!... qui rétablissent dans l'innocence !... Si on les connaissait..., tout le monde voudrait en être. » Pendant sa longue agonie, je lui donnai, par intervalles., les grandes Absolutions générales avec Bénédiction Papale auxquelles nous avons droit dans le cours de chaque année, et, à la fin, celle qui nous est concédée pour l'article de la mort, de sorte que cette chère âmer qui correspondait pleinement aux grâces de son Dieu, a dû paraître devant lui toute revêtue et comme toule transfigurée par cette grâce incomparable de saint François.
Frappés et profondément émus des paroles que lui inspiraient et l'amour de Dieu et l'amour maternel, nous les recueillions par écrit, au fur et à mesure, et avec un respect religieux, sans qu'elle s'en aperçût. Ces paroles sont et seront toujours pour nous le plus cher de nos souvenirs. Elles ne sont pas toutes consignées ici; quelques-unes, très-belles et très-touchantes, ont été trop personnelles pour être mises sous les yeux de tous.