DIEU ET MES EXFANTSÎ
Ma place est réservée à côté d'elle ; place d'honneur et d'amour.
Cette modeste sépulture est comme protégée par trois jolies statues de terre cuite blanche : au milieu s'élève celle de Notre-Dame de Lourdes, ayant à sa droite celle de saint François d'Assise et à sa gauche celle de saint François de Sales.
Quelques jours après le départ de ma mère pour la patrie éternelle, où j'espère bien que nous la rejoindrons tous, son père spirituel, m'écrivait les lignes suivantes, que je crois devoir transcrire ici :
« Plus que d'autres, j'ai des raisons de comprendre tout ce que vous a laissé de consolations l'amertume de la précieuse mort de votre vénérée mère, car il m'a été donné de la voir se préparer à paraître devant Notre- Seigneur.
« Il y a longtemps déjà que ce bon Maître lui avait annoncé l'heureuse nouvelle de sa fin ; je dis : annoncé, parce que, seule, elle ne s'est jamais fait illusion à cet égard, et elle m'en parlait comme d'un événement sur lequel elle comptait pour cet hiver. Jamais il n'en était question entre nous, sans que son visage s'illuminât suavement; je ne sais quoi de prédestiné animait alors ses traits ; et, dans son langage, il y avait tant de filiale confiance, que rien ne lui paraissait simple comme de compter absolument sur la bonté de Dieu et de parler du Ciel comme on parle d'une terre dont on ira bientôt prendre possession.
« Ce caractère de noblesse d'âme résume tout ce que le bon Dieu m'a fait la grâce de connaître et d'admirer en elle. Les vertus chrétiennes, je dis les plus rudes à notre grande faiblesse, semblaient chez elle un heureux fond de nature. Elle était héroïque dans des choses in-
capables, en apparence, de toute grandeur ; elle ne faisait rien petitement, et les grandes choses, elle les faisait si naïvement, qu'on eût dit qu'elles ne lui coûtaient rien.
« L ô aimait extrêmement tous les chers siens; elle me parlait souvent d'eux, mais c'était si bien pour Dieu et pour eux-mêmes, que la pensée ne lui venait pas de songer aux consolations ou aux peines que leurs joies ou leurs tristesses occasionneraient à son propre cœur; vraiment toute à tous, elle s'oubliait absolument ellemême, et pourvu que tout allât bien pour eux, pour elle tout allait toujours à merveille.
« Je lais des vœux pour que l'un de ceux qui ont connu toute sa vie, en conserve tous les précieux détails; pour ma part, je ne crains pas de me tromper en disant que cette tâche serait bien difficile, parce que, à l'exemple de Noire-Seigneur, elle a tout simplement fait, de tout cœur, tout ce qu'elle a fait : benc onmia fecit ; et Dieu et le prochain sont si bien tout dans sa vie, qu'elle échapperait elle-même, pour ainsi dire, à qui la voudrait peindre.
k Elle n'a rien soupçonné de la majesté particulière de son àme; l'humilité, qui est la vérité, lui montrait notre néant, et elle était contente, parce que cest vrai; et la charité lui faisait rechercher uniquement le bon Dieu en tout, comme il le mérite, et elle était contente, parce que cest vrai.
a Je ne sais, Monseigneur, si je me fais comprendre : ces choses, parce qu'elles sont de Dieu, se rendent trèsimi>arfaitement dans le langage humain ; mais tous ceux du moins, qui ont assisté aux dernières heures de
3a vie, m'entendront très-bien. Quelle admirable simplicité dans l'héroïsme de son courage ! Comme elle se réveillait grande et noble, au sortir d'un sommeil de mort ! Comme c'était bien pour Dieu, qu'elle effeuillait une k une les dernières énergies de son intelligence et de son cœur ! « Mon Dieu, je vous aime ; oh ! oui, de « tout mon cœur. » « Oh ! quel bonheur de souffrir pour « Dieu ! de mourir dans son amour ! »
« Que Dieu soit béni, Monseigneur, de vous avoir donné une telle mère ! Qu'il soit béni aussi, de vous avoir laissé à ses côtés pour l'aider à mourir aussi noblement et saintement qu'elle a vécu ; vous n'avez pas vu en ce monde la béatitude de ses traits quand elle reposait sur son lit funèbre ; mais vous lisez dans le Cœur de notre Sauveur qu'elle est heureuse au Ciel.
« Merci de me l'avoir fait connaître ; merci de m'avoir procuré l'honneur de la" servir dans les dernières années de sa vie; je m'efforcerai de profiter, pour mon amendement, pour l'avancement des âmes, pour votre consolation, pour la gloire de Dieu, des exemples qu'elle m'a donnés. Nous prierons encore, et beaucoup, pour elle, afin de ne pas prévenir les jugements de Dieu; mais elle» priera mieux encore pour nous, car elle ne peut être, là- haut, que suréminemment ce qu'elle était ici-bas : parfaitement bonne. »
Le caractère de ces pieux souvenirs me- permet de noter ici un ou deux détails bien consolants, qui n'ont
pas peu contribué à adoucir, je dirai presque à réjouir mon cœur, au milieu de ces douleurs.
Une des âmes exceptionnellement saintes à qui j'avais pu recommander avec plus d'instance le salut et la sanctification de ma mère, pendant sa maladie et après • sa mort, me dit confidentiellement, très-peu de jours après son décès, que Notre-Seigneur avait daigné lui donner à son sujet des assurances bien consolantes ; et elle ajouta que, pendant ces longues luttes, notre sainte sœur Sabine avait beaucoup assisté ma mère, ainsi, du reste, qu'elle nous l'avait promis en mourant.
Une autre âme très-privilégiée, fervente Tertiaire de Saint-François, me dit quelque chose de plus précis et de meilleur encore. Comme je lui recommandais de beaucoup prier pour ma mère, elle me répondit, d'un tonaffirmatif qui ne lui est point naturel: « Elle n'en a point besoin; elle est au ciel. » Et comme je lui répondais qu'il ne fallait pas canoniser ainsi trop facilement ceux que nous avons perdus, de peur de les laisser languir en Purgatoire, elle reprit: « Par obéissance, si vous le désirez, je prierai bien le bon Dieu pour elle ; mais je sais qu'elle n'en a plus besoin. — Et comment le savezvous? lui dis-je. ■ — Madame votre mère, me réponditelle avec gravité, après un petit moment de recueillement, madame votre mère a eu un Purgatoire très-court et très-doux. Elle est entrée au ciel le lendemain matin de sa mort... Ceci, je le sais. » Et elle ajouta avec émotion : « Vous êtes bien heureux d'avoir au qiel une aussi sainte mère. »
Ce qui m'émut singulièrement, quand je réfléchis à cette communication, c'est la coïncidence de ces der-
nières paroles avec ce qui était arrivé le mardi matin, le lendemain même du décès de ma mère bien-aimée, lors de l'extraction de son cœur.
Quoi qu'il en soit, je ne puis plus guère prier pour ma bonne mère; c'est plutôt avec elle que je prie, remerciant avec elle le sacré Cœur de Jésus, la sainte et Immaculée Vierge Marie, de la grâce qui lui a été donnée sur la terre et du bonheur éternel que cette grâce lui mérite dans le ciel. C'est dans ces intentions que j'offre pour elle le Saint-Sacrifice, lui continuant ainsi les soins de mon amour filial.
Et puis, en priant, en suppliant pour les âmes saintes qui sont déjà au ciel, comme si elles étaient encore au Purgatoire, ne rendons-nous pas hommage à la justice infinie et à l'infinie sainteté de Dieu, qui ne sauve ses créatures pécheresses que par les adorables miséricordes de son amour.
Donc, nous prierons toujours pour notre mère, pour elle et avec elle. Au De Profundis de l'humble supplication, nour unirons le beau Magnificat de l'action de grâces.
Jusqu'à la fin de ma vie, tous les jours, à l'autel du Seigneur, je porterai le souvenir de ma mère, accompagné du souvenir de mon père, de ma sœur, de tous les nôtres. Quelle grâce pour une mère, pour un père, pour des frères et des sœurs, que d'avoir un fils, un frère prêtre? En nous laissant entrer dans l'état du sacerdoce, nos parents se rendent à eux-mêmes le plus grand service que l'on puisse se rendre ici-bas, et làhaut. Dieu veuille, en sa miséricorde, accorder dans l'avenir à notre famille la grâce insigne de compter tou-
jours dans ses rangs au moins un prêtre et une Religieuse!
Le cœur de ma mère, embaumé avec un religieux respect par M. Roussel, a été déposé dans ma chapelle d'abord, pendant quelques jours; puis quand tout a été prêt, dans l'avant-chœur du monastère de la Visitation, aussi peu éloigné que possible du très-saint Sacrement. L'opération de l'embaumement a duré plus d'un mois. Elle a été faite avec les soins lqs plus délicats, et a réussi, paraît-il, au delà de toute attente.
Pendant tout ce temps, le pauvre et cher cœur, déposé sur des linges blancs, était toujours couvert et personne n'entrait dans la petite pièce où se faisait l'opération. Il était entouré de fleurs; une petite croix tfu une petite médaille semblait le garder, et une veilleuse brûlait nuit et jour à côté de lui, dans une pensée de vénération et de prière.
Dans la petite châsse de plomb où il a été renfermé,
enveloppé de ouate et de satin blanc, nous avons tenu à faire déposer, au milieu des aroma-tes, un petit crucifix d'argent, une médaille à l'effigie du Saint-Père, bénite et donnée par lui-même, une belle médaille de Notre- Dame de Lourdes, une autre de saint Joseph, une de sainte Anne, et enfin une de saint François d'Assise, et une de saint François de Sales -et de sainte Jeanne de Chantai, bénite à Annecy. A ces objets pieux, on a voulu joindre un Aguus Dei donné jadis par le Pape. Sur le cou-
vercle de plomb est gravée la même inscription que sur la pierre tombale.
La châsse de plomb est renfermée elle-même dans une sorte de petit sarcophage d'ébène, doublé de velours violet, et dont l'unique ornement est un cordon de Saint- François, incrusté artistiquement dans le bois et enveloppant, encadrant une petite plaque d'ivoire qui porte ces mots :