XII
Ma mère n'eut à ma connaissance du moins, que quelques instants de crainte et de terreur. Elle dut voir
alors quelque chose du démon. Elle m'appela avec une sorte d'angoisse," me disant plusieurs fois de suite : « Gaston!... Gaston! au secours!... Il lutte... il lutte.... il lutte... » Et ma sœur, qui était là avec moi auprès de ma mère, me dit tout bas : « Elle ouvre les yeux tout grands ; elle paraît avoir peur. » Je demandai à ma nièce Madeleine de l'eau bénite ; et au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, au nom de Notre-Dame de Lourdes, au nom de la sainte Église dont j'étais le prêtre, je commandai au démon de laisser en paix la servante de Dieu. Trois ou quatre fois, je jetai sur le lit, à droite, à gauche, cette eau bénite que redoute si fort le démon, au dire de sainte Térèse, qui en avait fait souvent l'expérience ; et presque aussitôt ma chère mère rentra dans le calme et la paix de Jésus-Christ. La même chose, absolument la même chose, était arrivée à ma sœur Sabine pendant son agonie, comme nous l'avons vu.
C'était la veille de la Saint-François de Sales. Dans la nuit, entre deux crises, je lui dis : « Chère maman, nous voici au jour de notre bon saint François de Sales ; c'est notre ami, notre Patron. J'espère qu'en sa fête, ou du moins pendant son octave, il va venir vous prendre et vous présenter lui-même au bon Dieu. — Je l'espère aussi, me répondit notre pauvre mourante ; quel bonheur de paraître devant Dieu..., accompagnée de mon Père saint François d'Assise..., de saint François de Sales..., et aussi de Sabine ! »
Le souvenir de sa fille du ciel ne la quittait guère. Plusieurs fois nous l'entendîmes l'appeler. Je l'entendis, entre autres, répéter trois fois de suite, et avec une expression indicible de douleur et de tendresse: « Sabine!
Sabine!... Je t'en supplie..., prie pour moi..., viens à mon secours !... 0 mon Dieu! j'étouffe!... c'est trop..., c'est affreux... que je meure vite! — Oui, lui dis-je, pauvre maman ; mais quand il voudra..., n'est-ce pas? — Oui, oui, quand il voudra..., quand il voudra. Que sa volonté ;soit faite..., toujours, toujours. » Et tout cela était dit avec tant de douceur, avec tant de résignation, que des larmes d'admiration, non moins que de compassion, s'échappaient malgré nous de nos yeux. Cela fendait le cœur de ne pouvoir lui porter secours.
Au milieu de cette affreuse lutte, elle trouvait de la consolation à nous embrasser et à répondre aux marques de notre tendresse. Elle aimait à appuyer sa tête fatiguée contre la mienne. Et là, tout près d'elle, je murmurais à son oreille quelques bonnes paroles, a Chère maman, votre pauvre cœur est tout rempli de foi et d'amour. — Et de soumission, » ajouta-t-elle aussitôt.
Toute sa vie, elle avait manifesté une singulière crainte d'être enterrée vivante : et il avait été convenu depuis longtemps qu'après sa mort, son cœur serait embaumé et déposé au monastère de la Visitation, où avait vécu notre bonne Sabine, et d'où elle était partie pour le Ciel. Je le lui rappelai. « De cette manière, lui dis-je, votre cœur sera toujours au milieu de nous, et reposera jour et nuit près du Saint-Sacrement. — Oui; me réponditelle. Quel bonheur !... Cela vous aidera à mieux prier et davantage pour moi. »
Elle devait communier le lendemain matin, pour la fête de saint François de Sales. Cette pensée adoucit beaucoup ses souffrances, et la paix de Dieu qui domine tout sentiment, la conserva plus que jamais en Jésus-
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Christ. « Vous pardonnez bien à tout le monde, n'est-il
pas vrai, chère maman, » lui dis-je, «près lui avoir renouvelé la sainte absolution et lui avoir donné une de nos grandes Absolutions franciscaines. Ce n'était pas que j'eusse le moindre doute sur ses sentiments ; mais j'étais heureux de lui faire faire, aussi souvent que le permettait sa faiblesse, des actes sanctifiants d'amour, Je résignation, de patience. « Je pardonne à tout le monde, répondit-elle doucement et gravement. Je crois que je n'ai pas d'ennemi... Si j'en ai, je leur pardonne..., et j'espère que tout le monde... me pardonne aussi. »
Le Jeudi, 29, après avoir dit pour elle, et Dieu sait avec quel cœur, la messe de notre grand et cher saint François de Sales, je lui apportai le Saint-Viatique, vers 7 heures du matin. Quel moment, et pour une mère mourante et pour un fils consacré à Dieu ! La plupart de mes frères et sœurs étaient là présents, ainsi que nos bons serviteurs. Après avoir adressé à ma mère chérie quelques paroles, je déposai sur ses lèvres le Corps adorable de Celui qui garde ici-bas les âmes pour la vie éternelle. Nous priâmes autour d'elle, pour elle, avec elle. Elle nous bénit tous de nouveau. Cette communion du 29 janvier, de la fête de saint François de Salles, devait être la dernière. — 0 bon et adorable sacrement, o mystère d'amour, dont ma mère se nourrissait presque chaque jour, et qui l'avez si saintement préparée à son éternité !
Dans la soirée de ce même jour, je me trouvai seul auprès de ma mère, avec la Sœur de Bon-Secours, que nous avions été obligés d'appeler à notre aide. « Chère maman, lui dis-je en profitant d'un moment de calme;
je vous ai donné la communion ce matin ; le bon Dieu est dans votre cœur. — Oh! oui, me répondit-elle avec ferveur; et je vais l'emporter au Ciel... Si saint François de Sales... voulait m 'appeler à lui ! » Et la bonne Sœur me disait tout bas : « Si vous saviez avec cruel sourire céleste elle vient de dire cela ! »
Le lendemain matin, vendredi, 30 janvier, la bonne Providence, exauçant un des vœux les plus ardents de cette chère mère, voulut que tous ses enfants, sans exception, fils et filles, gendres et belles-filles, se trouvassent réunis autour de son lit de mort. Les absents, mandés en toute hâte, venaient d'arriver. « Chère maman, lui dis-je, Notre-Seigneur vous a exaucée; voici tous vos enfants auprès de vous. » Et alors, dans une sorte de transport qui nous arrachait à tous des larmes d'attendrissement, d'admiration, de bonheur et de douleur tout ensemble, elle trouva la force de s'écrier, au milieu de ses étouffements : « Merci, mon Dieu ! merci, merci!.. Tout ce que je désirais... Dernier bonheur! » Puis, après un moment de recueillement, et comme toute ravie d'amour: « Dieu!.. Dieu!.. Dieu!.. Dieu, mon amour!., mon amour... Seigneur, mon amour... Seigneur... L'amour... l'amour!., l'amour!.. Dieu et mes enfants! » Et après un silence qu'interrompaient seuls nos sanglots: « L'amour!... Mon Dieu, que je meure vite! vite!... Je ne peux plus supporter tant de joie, tant
de bonheur... Merci, mon Dieu, merci... Quelle reconnaissance!... et quel bonheur!... Oh, je suis bien... je suis bien... Jésus, mon Dieu... je vous aime... de tout mon cœur. »
Puis, se tournant vers nous, et levant sa pauvre main sur nos têtes: «Tous, tous!... Je vous bénis tous, chers enfants! Vous êtes tous en moi... Vous êtes là intérieurement, » et elle montrait son cœur.
Elle ne quittait pas mon petit crucifix, le crucifix de Sabine. « Elle le baise à tout instant, avec une sorte de fièvre, me disait Nathalie. Elle ne passe pas une minute sans baiser la croix, sans la porter à son cœur ou à sa pauvre poitrine. » L'ayant un moment laissé échapper, elle poussa une sorte de cri d'angoisse: « La croix? la croix?... où est-elle? » Et, l'ayant retrouvée, elle la serra de nouveau, ainsi que ma main, qu'elle gardait toujours dans la sienne.
Elle continuait à boire très-souvent de l'eau de Notre- Dame de Lourdes. Chaque fois, en approchant la cuillère de ses lèvres, nous lui suggérions quelqu'invocation à la Vierge Immaculée, qu'elle redisait après nous: « Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous!... Bonne Sainte- Vierge, secourez-moi!.. Venez à mon secours! » Ce jour-là, dans la matinée, ma pauvre mère crut que le dernier moment était venu. D'une voix brève, sans souffle, elle nous dit: « C'est fini... Je n'ai plus de connaissance... Vite! une dernière fois... de l'eau de Notre- Dame de Lourdes... afin que je meure avec elle... dans son sein! » Et après avoir bu quelques gouttes de l'eau bienfaisante, elle s'assoupit.
C'était un véritable martyre. Le médecin pensai!
qu'elle passerait dans une de ces syncopes. Il lui donna quelques calmants, à très-petites doses ; aussi les assoupissements devinrent-ils plus habituels, plus prolongés. Pendant des heures entières, elle semblait ne plus rien entendre; elle ne répondait plus, excepté quand on lui parlait du bon Dieu, ou lorsque la souffrance aiguë l'arrachait à cette espèce de repos factice et écrasant.
Vers 1 1 heures, ma sœur Henriette et mon frère Edgard étaient de garde avec moi auprès d'elle : « Faut-il que je souffre, dit-elle à demi-voix; faut-il que je souffre, pour en être réduite à désirer quitter... ce que j'aime le plus ! » Quelques instants après , elle ajouta avec tendresse : « J'ai bien de la peine à vous quitter, mes enfants, mes chers enfants!.. Mais que la volonté de Dieu se fasse... et non la mienne !... »
Elle dit encore à Henriette, qui se trouvait seule auprès d'elle: « Je suis si bien !.. si heureuse !... Quelle bonne mort! »
Nous étions revenus à notre cher et douloureux poste. Elle dit avec amour : « 0 bon souvenir du cœur du bon Dieu... et de mes enfants ! » Et, sentant venir une crise de suffocation, elle ajouta: «Gaston, j'ai peur... Je deviens méchante... J'ai peur d'une crise. » Et je la calmai en la bénissant et en lui donnant une fois encore la grâce de l'absolution, avec l'Absolution générale de saint François. La paix de l'âme rendit la paix au pauvre corps.
Le jour et la nuit, ma sœur de Malaret l'entourait de toutes sortes de soins, ainsi que la bonne Madeleine. Ma mère en était vivement touchée. « Nathalie, toujours là..., ma bonne et chère fille! lui dit-elle une fois en l'apercevant. Ce sera pour toi une bénédiction et une
consolation... pour toute ta vie... de m' avoir soignée comme tu Tas fait ! » Puis, nous voyant à ses côtés : «Gaston, toi aussi, toujours là... mon cher enfant... Mon cher Edgard..., mon fidèle!.. Mon bon Anatole, cher enfant!.. Je veux que vous sachiez que je vous aime tous... mes pauvres chéris!... Mes fils.. . mes filles... je vous aime... oh, tous... toutes... Oui, tous... toutes. »
Nos deux fidèles serviteurs étaient là aussi, agenouillés, priant et pleurant. Ma mère les aperçut. « lion Saint- Jean!... Pauvre Méthol, bon Méthol, leur dit-elle de s;i voix épuisée. Je veux les embrasser... Ils m'ont soignée comme mes enfants. » Et elle les embrassa et les bénit.
Vers le soir, après un long assoupissement, elle murmura, en revenant à elle : « Je ne suis pas morte? » Et, avec une expression de tristesse : « Encore une nuit pommes pauvres enfants!... C'est terrible ! »
Dans cet état, elle ne pensait qu'aux autres; oubli complet d'elle-même, de ses affreuses souffrances. Elle continuait ainsi jusqu'à la fin ce qu'elle avait fait toute sa vie. Parfois, au milieu même de ses crises, elle entrait à cet égard dans d'incroyables détails. Pendant une suffocation, elle prononça quelques mots entrecoupés, qu'elle dut répéter. Elle demandait si la Sœur avait un fauteuil, un manteau, une chaufferette.
• Parmi ses dernières recommandations, elle pensa à son ancien et très-pauvre jardinier des Nouettes, à qui elle faisait une petite rente, pieux héritage que nous avons tenu à recueillir. Elle voulut que ses souliers fussent donnés après elle à la femme de mon bon serviteur Méthol. « Ils lui vont bien, » dit-elle. Et elle
ajouta quantité de petites recommandations de détail sur' la distribution de quelques objets auxquels elle tenait davantage. Puis elle parla des principaux ouvrages de sa bibliothèque, de son argenterie, de ses services de table, de ses tableaux, exprimant ses derniers désirs avec une parfaite lucidité d'esprit et de mémoire.
Une charmante petite attention, vrai souvenir du cœur, lui fit dire encore : « Je laisse, comme souvenir, à notre bonne Sœur Marie Donat mes lunettes, avec l'étui. Elle a de mauvais yeux, et mes lunettes lui allaient trèsbien. » Ce petit legs a été exécuté avec un religieux et affectueux respect.
Ensuite elle bénit les absents, parlant avec une tendresse toute maternelle de ses petits-enfants et arrièrepetits-enfants. « Je les bénis et les embrasse tous, tous. » Et elle tendait les bras comme pour les serrer sur son cœur. « Les Anges veillent sur terre, murmura-t-elle;... j'espère être au ciel un bon ange pour eux. »
L'assistance de Notre-Dame de Lourdes continuait à être visible ; et ma pauvre mère avait souvent sur les lèvres son nom béni. « Notre-Dame de Lourdes! dit-elle entre autres ce soir-là... Quels beaux et saints souvenirs ! Bonne Notre-Dame de Lourdes!... »
Quelque temps après, croyant sans doute qu'elle allait expirer, elle dit: « Avec Notre-Dame de Lourdes... une dernière bénédiction... du haut du ciel... à mes enfants! Tous je les bénis,... au nom du Père. ..et du Fils... et du Saint-Esprit ! Ainsi soit-il. »
La crise passa encore ; et la pauvre mourante murmura tout bas : «. Quand donc viendra... le dernier soupir vainqueur? » J'étais là à genoux auprès d'elle.
« Quand Dieu voudra, chère maman, lui dis-je. — Oui... quand il voudra... Maintenant tout n'est plus rien pour moi... sur la terre. » Je lui donnai de nouveau la sainte absolution, pour la fortifier, pour ranimer sa confiance. Et Nathalie lui ayant demandé si elle voulait un peu d'eau de Lourdes: «Oh, oui;... oui, toujours,... jusqu'à la fin de ma vie,.. C'est si bon, si doux, si délicieux... Je sens bien en moi... intérieurement... dans tout mon corps... si c'est de l'eau de Lourdes. »
En effet, dans la journée, notre provision d'eau de Lourdes menaçant de s'épuiser, on y avait mêlé un peu d'eau ordinaire. Comment s'en aperçut-elle? C'est à Notre-Dame de Lourdes qu'il faut le demander. Nous envoyâmes aussitôt frapper à diverses portes amies; et le soir même, ainsi que les jours suivants, nous eûmes de quoi satisfaire aux saints désirs de notre chère malade.
Cette eau sacrée de la Sainte-Vierge avait, mieux que tous les remèdes, la vertu delà soulager. Après en avoir pris avidement plusieurs cuillerées, elle dit une fois : « Je suis si bien!... Je suis comme sur un lit de plumes.» Or, ce lit de plumes, on en constatait déjà les terribles douceurs, lorsqu'on était obligé de la changer. Une large mare de sang baignait ses draps; les reins étaient à vif; et, lorsqu'on la remuait dans son pauvre lit, c'étaient des plaies saignantes qu'on était obligé de froisser!
Et, au milieu de ce supplice, que la miséricorde puissante de la Mère de Dieu avait seule la vertu de faire momentanément oublier, jamais une plainte, jamais la moindre impatience. Cette énergie chrétienne ne se démentit pas un seul instant.
ix. 31
Chaque jour nous nous attendions à la voir mourir. Nous étions réduits, nous aussi, à demander au bon Dieu de hâter la lin de tant de souffrances. Hélas ! le martyre, ou, pour mieux dire, le purgatoire de ma mère devait durer dix jours encore ! Maintenant qu'elle en recueille la récompense, nous avons le courage d'en bénir le Seigneur ; mais, dans le moment, mon Dieu ! que c'était dur !
Le samedi, 31 janvier, elle laissa sf échapper de son cœur ces saintes paroles, qui sentaient déjà le Paradis : « 0 beauté de Dieu!... et bonté, et bonheur!... Laissezmoi mourir. » Le fils de ma sœur Henriette, Armand, que ma mère aimait beaucoup, venait d'arriver de Bretagne pour recevoir la bénédiction de sa grand'mère. Quand elle l'aperçut, elle dit, malgré sa faiblesse toujours croissante : « Il n'en manquera pas un seul !... Cher petit Armand !... Mon enfant !... » Et elle l'embrassa tendrement. « C'est le dernier, ajouta-t-elle. 0 mon Dieu... merci!... Tous!... C'est le bonheur qu'il m'a promis... Oh! quelle bonne mort ! »
Elle renouvela l'offrande de sa vie, répéta plusieurs fois de suite : « Pour la France !... pour le Pape!... pour le Pape! » Revenant ensuite à ses enfants, ^t toute plongée dans la paix et dans l'amour de son Dieu, elle ajouta : «Je bénis tout le monde... J'aime tout le monde... et surtout mes enfants... Je vous embrasse... Que je meure!... De Feau de Lourdes!... toujours..., jusqu'à la
fin!... La Sainte-Vierge nous unira tous... dans le bon Dieu. »
Elle avait encore la force de prier pour les âmes du Purgatoire, sa dévotion favorite depuis des années. « Les pauvres âmes du Purgatoire... elles sont délivrées ? me demanda-t-elle. — Oui, chère maman, lui répondis-je, celles que vos prières et vos souffrances ont fait entrer au ciel. Elles ne souffrent plus... Quel bonheur! elles prient pour nous. »
S'oubliant toujours elle-même pour ne s'occuper que de nous, elle nous dit, avec un soupir : « Comme c'est long... pour vous... mes pauvres enfants ! »
Elle semblait, par moments, près do succomber ; puis elle se relevait, sans qu'on pût savoir comment ni pouîquoi. Quelquefois même, elle prena.it un peu de pain dans du thé, ou bien encore, un peu de gelée. Sauf cela, elle ne se soutenait qu'avec quelques cuillerées de vin de Frontignan, et avec de l'eau de Lourdes. J'avais eu l'heureuse idée de lui proposer de ce Frontignan, que son cœur maternel avait aussitôt baptisé du nom de « vin de Gaston. » Toutes les deux heures, on y mêlait quelques calmants, afin d'atténuer la violence des crises de suffocation.
Chaque matin je disais la messe pour elle. Ceux d'entre nous qui le pouvaient communiaient pour elle de leur côté. Nous demandions pour notre mère chérie, avant tout, une fin sainte et très-sainte ; mais aussi, si cela était possible, une fin douce et prompte.
En dehors de ses assoupissements, elle avait toute sa présence d'esprit; et sa belle intelligence, non moins que son excellent cœur ne faiblirent pas un instant.
Cet état continua, sans changement notable, le dimanche 1er février. Voici celles de ses paroles que nous avons pu recueillir ce jour-là. C'était toujours la grande chrétienne et la mère pleine de tendresse. •
« Adieu..., murmura-t-elle au milieu de ses souffrances et de sa faiblesse; adieu... toujours avec vous... Adieu, vous tous...O mes enfants, j'étouffe de bonheur... Adieu... nous ne nous séparerons pas... Nous serons toujours ensemble... Adieu... bonheur!... Adieu, tous... Le bon Dieu... admirable!... Quel bonheur !... Quelle grande grâce! »
Et comme ma sœur Henriette lui disait en pleurant : t Comme c'est bon que tous vos enfants soient là, n'estce pas, maman?» Elle répondit avec amour; « Ce sont mes anges... J'ai tout... Je vous ai tous... Ah! que c'est bon... adieu. »
Dans cette même matinée , et comme pensant tout haut, elle dit: « Que c'est beau... et que c'est bon!... Tout est bien beau... quand on a la vraie foi.
« Le pauvre Pape !.. il est si bon... il priera la Sainte- Vierge pour moi... Je l'aime bien... Dis-le-lui... Pauvre Église catholique !.. Est-ce qu'il y aura encore des persécutions religieuses? »
Vers une heure, toujours occupée de ces mêmes pensées de foi, d'amour, d'espérance, de piété maternelle, elle nous dit: «Je vis encore... J'aime bien le bon Dieu... Quand je serai morte, je verrai le bon Dieu... et la Sainte- Vierge... avec vous tous. — Maman, voici de l'eau de Lourdes, lui dis-je; prenez-en pour l'amour de la Sainte- Vierge. — Oui,... amour, » mùrmura-t-elle. Et, essayant de m'attireràelle: « Ah! Gaston... mon cher Gaston!
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Mes enfants, tous bons catholiques... selon les vœux du Pape... du Saint-Père... Le Pape... Je veux tout ce que veut le Pape. »
Et, à la fin de la journée, comme je lui disais: a Chère maman, vous offrez vos souffrances à Notre-Seigneur?
— Oui, répondit-elle doucement. — Jusqu'à la fin? — Oui... jusqu'à la fin. — Vous l'aimez de tout votre cœur?
— Oh, oui... de tout mon cœur... Mes enfants!.. Je les bénis encore. »
Ma pauvre mère commença la journée du lundi comme elle avait fini celle du dimanche, pur ces douces paroles: « Mes chers enfants, je vous bénis... encore. » La nuit avait été, comme les précédentes, un douloureux niélange d'étouffementet de défaillances, pour ne pas dire d'anéantissement. Elle tombait alors dans des assoupissements qui duraient parfois plusieurs heures, J'étais toujours dans la petite chambre à côté, où je reposais en compagnie de nos bons serviteurs Méthol et Saint- Jean, lesquels se relayaient auprès du lit de douleur, pour assister ceux de mes frères et sœurs qui veillaient notre pauvre mère. De là j'entendais les gémissements, les râles ; et lorsqu'ils me semblaient se prolonger ou dépasser -la mesure ordinaire, je me levais; j'allais, moi aussi, aider quelque peu, agiter le grand éventail, et surtout consoler, fortifier l'âme de ma bonne mère. Elle m'entendait presque toujours, et du premier coup.
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Combien je bénissais Dieu de me trouver là, à ce beau et redoutable poste d'amour sacerdotal, non moins que d'amour filial ! et combien nous nous sentions tous unis les uns aux autres par ce partage des mêmes fatigues, des mêmes dévouements, des mêmes larmes, des mêmes prières! Nous nous sommes toujours bien aimés, entre frères et sœurs; mais jamais nous ne l'avons si bien senti que devant ce lit de souffrances et pendant cette longue agonie. Oh ! que notre mère nous a fait de bien alors, sans le savoir!
Le matin, vers 5 heures, j'étais à genoux auprès d'elle. Je doutais qu'elle m'entendît; elle n'avait pas répondu à • plusieurs paroles qui venaient de lui être adressées. « Chère maman, lui dis-je tout bas. — Mon cher enfant, me répondit-elle aussitôt, et avec sa bonne voix , si tendre, si affectueuse. — Souffrez-vous beaucoup? — Non ; seulement de la soif. — Voulez-vous de l'eau de Notre-Dame de Lourdes? — Oh, oui. » Et après en avoir bu six ou sept cuillerées : « Oh! c'est bon!., c'est excellent... Notre-Dame de Lourdes!.. Je la vois... elle passe. — Vous la voyez, chère maman? lui dis-je tout ému. — Oui, je la vois, » me répondit-elle paisiblement.
« Vous ollrez bien toujours vos souffrances au bon Dieu? — Oui, toujours. — Et jusqu'à la fin? — Jusqu'à la fin. — Je vais dire la messe pour vous, la messe en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes, de saint François d'Assise et de saint François de Sales. » Et elle me répondit: « Oh, oui, la messe... Va vite... vite. » Et elle retomba dans l'assoupissement.
A 2 heures, je lui renouvelai la Bénédiction Papale, : Indulgence plénière et la belle restitution de l'innocence
baptismale, trésor de notre cher Tiers-Ordre. Quelques instants après, elle médit: « Gaston, ta croix ; » et elle la baisa avec amour, la tenant à deux mains longtemps collée contre ses lèvres mourantes.
Quand elle reconnaissait quelqu'un, elle retrouvait son bon sourire. L'assoupissement, qui n'était au fond qu'un commencement d'asphyxie, gagnait visiblement! La souffrance aiguë était dominée par cet état d'anéantissement très-pénible lui aussi, et qui tenait quelque chose de l'agonie. Dans la soirée, je lui demandai si elle souffrait beaucoup, a Non, me répondit-elle à demi-voix ; je ne souffre plus depuis hier. » Et cependant, tout son corps portait sur une large et affreuse plaie saignante. Et cette plaie se développait d'heure en heure, sous l'action d'acres humeurs qui enflammaient et rongeaient ses chairs vives !
Cette interruption de souffrances, jointe à un pou plus de facilité pour avaler de la mie de pain dans du the, nous avait fait concevoir, malgré tout, quelques lueurs d'espérance. Une consultation avait été décidée pour le mardi, 3; elle eut lieu, en effet, à 5 heures du soir. Mais! dans quel état les médecins trouvèrent-ils notre pauvre mère ! Dans la matinée, afin de lui donner un peu de soulagement, et pour pouvoir faire son lit à fond, nous l'avions assise dans son grand fauteuil, et ce changement de position avait paru lui faire plaisir. Mais bientôt, vers
10 heures, un sommeil léthargique s'empara d'elle ; elle demeurait assise, sans mouvement, la tête tombant sur la poitrine, de telle sorte qu'au bout de quelques heures on fut obligé de la lui relever doucement et de la soutenir au moyen d'une bande de toile fixée au dossier du fauteuil. La congestion cérébrale était complète : ma mère n'entendait plus, ne voyait plus; sa respiration, quoique forte et régulière, avait quelque chose d'insolite. Ses mains étaient violacées ; la gauche se refroidissait très-sensiblement. Son pauvre visage commençait à se gonfler. On essaya vainement de faire pénétrer entre ses lèvres contractées quelques gouttes de vin de Frontignan ou d'eau de Lourdes. La terrible asphyxie augmentait d'heure en heure.
Quand les médecins arrivèrent, ils déclarèrent que c'était fini, qu'il n'y avait rien à faire, que la pauvre mourante gagnerait peut-être le milieu de la nuit, tout au plus le lendemain matin. Cette fois, notre mère était pleinement en agonie, et notre seule consolation devant cette mort vivante était qu'elle ne souffrait plus et qu'elle allait s'éteindre siny res épouvantables crises de suffocation qui nous avaient si souvent déchiré le cœur, et que nous redoutions tout particulièrement pour l'instant suprême.
Dans la soirée, nous récitâmes tous ensemble, autour de ma pauvre mère, ies admirables prières des agonisants, et mes frères et beaux-frères ne voulurent à aucun prix s'éloigner pendant cette dernière nuit.
Chose étrange, et tout à fait inexplicable ! Vers 10 ou
11 heures, des phénomènes inattendus se manifestèrent: les mains froides se réchauffèrent ; le pouls monta,
monta si bien, qu'à la plus profonde léthargie succéda, sans motif apparent, un violent accès de fièvre: cent trente pulsations ! La connaissance, la vie, le mouvement revinrent peu à peu. On put reporter dans son lit la pauvre malade. Elle put avaler on peu d'eau de Lourdes, et elle recommença à vivre, et par conséquent à souffrir. Notre miséricordieux Seigneur, sans doute pour lui épargner les souffrances supérieures du Purgatoire, qu'eussent réclamées et sa sainteté et sa justice, voulut lui faire tout acquitter, dès ce monde, à moins de frais. Tout ce que le bon Dieu fait est toujours bien fait.
Le reste de la nuit se passa sans qu'il y eût rien do nouveau. La fièvre tomba peu à peu ; et à la congestion, à . l'asphyxie de la veille, avait succédé, sinon le sommeil, du moins l'assoupissement accoutumé des derniers jours. Nous ne savions plus que penser.
Le lendemain matin, mercredi, à 4 heures et demie, j'étais agenouillé et je priais auprès de notre bonne mère. A tout hasard, je lui dis: « Chère maman? » Je fus aussi heureux que surpris de l'entendre me répondre immédiatement, d'une voix taible sans doute, mais trèsnette : « Mon enfant, mon pauvre enfant ! » — Souffrezvous? — Non,... non; mais je suis très-fatiguée... Je m'en vais... je m'en vais. — Avec le bon Dieu... — Oui... avec le bon Dieu...» Et quelques minutes après: « Sainte-
Vierge,... je vous remercie !... Mon bon Jésus,... je vous aime... beaucoup, »
— Chère maman, lui demandai-je, vous êtes toujours heureuse de souffrir pour l'amour du bon Dieu? — Oui, murmura-t-elle, oui..., heureuse. » Et je la quittai pour aller offrir le divin Sacrifice pour elle, pour son salut, pour une mort très-sainte, et, s'il se pouvait, très-douce. C'était le cri continuel de mon cœur.
Le reste de ia journée, demi-assoupissement, çlemiconnaissance. Grand état d'humiliation physique, à cause des défaillances de son pauvre corps.
La nuit du mercredi au jeudi fut agitée, fiévreuse; presque pas de repos. A 5 heures du matin, elle me dit, ainsi qu'à Nathalie, qui l'avait veillée : « Je me sens trèsmal... J'ai eu... toute la nuit... un poids terrible..., qui m'écrase... Qu'est-ce que c'est donc? » Elle avait presque toujours les yeux fermés, et quand elle les ouvrait, elle ne distinguait plus guère. « Pauvre maman, lui répondisse, c'est tout simplement la faiblesse, une forme de la souffrance. — Oui, la faiblesse..., comme tu dis très-bien... C'est lourd. — La croix de Notre-Seigneur était bien lourde aussi. Vous êtes sur la croix avec lui. — Oh ! oui, murmura-t-elle, sa croix était bien lourde... Croix . lourde !... Je suis sur la croix. — Et vous aurez, chère maman, avec le bon Jésus, la patience jusqu'au bou.O - Je l'espère... Mais... je redoute... l'impa-
lience. » Et comme je cherchais à la consoler un peu, en lui suggérant de nouveau une de ses pensées les plus habituelles : « Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! » elle murmura, de sa pauvre voix presque éteinte : «... Et non la mienne. — Jusqu'à la fin, n'est-ce pas? jusqu'au dernier soupir? — Oh ! oui... dernier soupir! — Et, pauvre maman, vous unissez toujours toutes vos souffrances aux siennes, sur sa croix? — De tout mon cœur. »
Je revenais de célébrer pour elle la sainte messe. Elle était éveillée, et je lui demandai comment elle allait. « Je sou lire beaucoup, me répondit-elle simplement ; je souffre... de partout. » Puis, elle ajouta presque aussitôt, d'une voix grave, et résignée : « Plus on souffre, mieux cela vaut... Cela mène au Ciel... On va au Ciel... »
Depuis huit jours, depuis la fête de saint François de Sales, elle n'avait pas communié. Comme la veille et ce matin-là même, elle avait pu avaler sans peine un peu de gelée et quelques bouchées de pain bien détrempées dans du thé, la pensée me vint de lui proposer de recevoir de nouveau, en viatique, la très-sainte Communion, qu'elle aimait tant et pour laquelle elle était habituée àailronter toutes sortes de fatigues. Je lui dis donc : « Chère maman, voud riez-vous communier encore une fois ? — - Je n'en ai pas la force, me répondit-elle..., je suis si faible... j'ai Jésus... dans mon cœur... J'espère bien... qu'il est dans mon cœur... qu'il n'en sortira... jamais... Je n'ai pas la force... de penser à lui... de le prier... Il prie avec moi... à ma place. »
Nous étions tous autour d'elle, priant, pleurant, la regardant : « Chère maman, lui dis-je, vous avez autour
de vous tous vos enfants qui prient avec vous et pour vous. — C'est un immense bonheur, répondit-elle; tous... tous autour de moi... tous ! — Comme nous voudrions souffrir à votre place! — Oh, moi, je ne le voudrais pas, reprit-elle aussitôt...; c'est terrible !... c'est si terrible, ce poids, cet affaissement... se sentir san* forces!... » Et, se rappelant que c'était son valet do chambre qui avait passé une partie de la nuit pour aider à la veiller, son bon cœur s'émut en pensant à lui. « Et mon pauvre Saint-Jean ? demanda-t-elle ; est-il bien fatigué ? »
La soirée et la nuit furent très-agitées, très-douloureuses. Depuis sa congestion du 3, une pensée étrange lui revenait de temps à autre, durant le demi-assoupissement où elle demeurait plongée pendant des heures et des heures : elle se croyait morte déjà, morte et enterrée dans notre sépulture de Sainte-Anne, à Pluneret. Cette idée perçait de temps en temps. Ainsi, une fois que je lui offrais un peu d'eau de Lourdes, elle me dit : ce De l'eau de Lourdes?... Comme à Paris?... C'est singulier ! » Et comme nous la rappelions à' la réalité, elle revenait peu à peu à elle-même, ou bien rentrait dans l'assoupissement et le silence. Elle nous dit plusieurs fois : « Je suis morte. » C'était très-pénible à entendre, et ce devait être pour elle un état tout particulièrement pesant et douloureux.
Le bon Méthol la veilla cette nuit du jeudi, 5, au vendredi 6. Il l'entendait murmurer à demi-voix et répéter : « Encore sur la terre!... Je les bénis tous... C'est dur... irès-dur... 0 mon Dieu!... ô mon Dieu !... je vous offro tout. » Elle invoquait à chaque instant Notre-Dame de
Lourdes et disait : « Sainte- Vierge, priez pour moi. »
Comme gage de protection de la Vierge Immaculée, je lui avais mis, depuis plusieurs jours, sur la poitrine, mon scapulaire de 11 m maculée-Conception, avec l'image du Sacré-Cœur et du Cœur-Immaculé de Marie. Elle le garda jusqu'à la mort.
La nuit du vendredi au samedi fut terrible. Depuis les reins jusqu'au milieu des jambes, et depuis une hanche jusqu'à l'autre, ce n'était qu'une plaie vive, toute saignante, à laquelle il était impossible de porter remède. L'inflammation était telle, qu'après sa mort on s'aperçut que la grangrène y était déjà. Le moindre mouvement était un déchirement. Le côté gauche, sous le bras, était également à vif.
Avec cela, elle étouffait, et ressentait par moment de vives douleurs dans la région du cœur. Enfin, comme surcroît d'épreuve, le bon Dieu avait permis que, depuis deux jours, se développât dans sa pauvre bouche, sur toute la langue, sur toutes les muqueuses du palais et de la gorge, une affreuse irruption de gros aphthes, mal trèsdouloureux, connu sous le nom de muguet, et qui, dans les grandes maladies, est toujours l'annonce d'une fin peu éloignée.
Au milieu de cette cruelle nuit, je me levai, et fus près d'elle, a Pauvre maman ! lui dis-jeen l'embrassant avec tendresse. — Oh, oui... pauvre maman !.., mê répondit-
elle tout accablée, mais toujours douce, paisible, patiente; la pauvre maman,... elle souffre beaucoup... C'est horrible ! — Chère bonne maman, vous êtes sur la croix avec Noire-Seigneur. (Test votre Calvaire. — Oui, mon Calvaire... sur ia croix. — Vous retrouverez tout « cla, au Ciel, dans le sein de Dieu. — Je l'espère... avec vous,., mes chers enfants... Je vous aime,... et jamais... je ne vous ai tant aimés... qu'au milieu... de ces épreuves. »
Le matin, je la bénis comme d'habitude, avant d'aller l'offrir à Dieu en union de la divine Victime. « Chère maman, lui répétai-je, je vais dire ia messe pour vous, et demander pour vous à la Sainte-Vierge la grâce de souffrir avec force, avec amour. — Oui, oui,... c'est cela... avec courage... avec amour... avec amour, » me répondit-elle toujours avec la même douceur. Et comme j'ajoutais : « La souffrance passe; la récompense reste, » elle dit : « Oui,... mais elle passe bien lentement! »
Au milieu d'invocations fréquentes, ardentes, à la chère Notre-Dame de Lourdes, elle buvait avidement de l'eau miraculeuse. «Cela fait du bien... à lame et au corps, » répétait-elle avec une grande reconnaissance.
A partir de M heures, assoupissements continuels jusqu'au lendemain dimanche, 8 février.
Le matin, à peine connaissance, ou du moins presque aucune parole. La vie s'en allait définitivement. A deux heures, somnolence interrompue par quelques gémissements. Je lui dis en la bénissant: « Souffrez- vous beaucoup...., pauvre maman? » Et, autant que sa faiblesse, ses aphthes pouvaient lui permettre de parler encore, elle me répondit: « Beaucoup... de partout. y>
Elle était dévorée par une soif ardente, et elle pouvait à peine boire. Elle me reconnaît, cherche deux ou trois fois ma main, qu'elle veut porter à ses lèvres, et comme je lui suggérais doucement avec de petites pauses, quelques pensées de résignation, d'amour, de confiance, afin de l'aider à mériter davantage encore, je l'entendais murmurer tout bas, à chaque fois: « Oui... oui, » et quelques autres paroles inarticulées.
Elle semble retrouver un peu de forces et de souffle pour répéter après moi: « 0 Jésus!., je vous aime... » Et elle ajouta d'elle-même: « De tout mon cœur. » Il était environ 2 heures. Cet acte de foi et d'amour fut la dernière parole qui sortit de ses lèvres en ce monde.
La congestion au cerveau priva bientôt ma mère bienaimée de toute connaissance, de tout sentiment. L'excellente Sœur qui nous aidait à la veiller nous assura, quand vint le soir, que cet état de léthargie durerait quelque temps encore, et que nous pouvions sans crainte aller prendre un peu de repos. Quant à elle, elle se chargea de veiller pendant la nuit et de prier en notre nom auprès de la chère et sainte mourante.
Vers 1 heure du matin, je m'éveillai, et n'entendant absolument rien dans la chambre voisine, je crus devoir attendre ; mais ne pouvant reposer, je me décidai à me lever vers 3 heures, et, accompagné de mon fidèle Méthol, je vins m'agenouiller auprès du lit de ma pauvre mère. Le râle de l'agonie proprement dite était commencé depuis près d'une heure. Depuis la veille au soir, elle n'avait fait aucun mouvement, aucun signe; il était évident qu'elle ne soutirait plus. Le pouls était insensible, les mains froides. Avant notre arrivée, la bonne
Sœur, qui n'avait pas cru devoir encore nous prévenir, avait récité deux fois les prières des agonisants, et allumé près de ma mère le cierge bénit. Nous priâmes de nouveau.
Vers 3 heures et demie, la respiration me semblant devenir plus haletante, plus faible, plus entrecoupée, je me décidai à faire réveiller ma sœur de Malaret, toute brisée de fatigues qu'elle était, et nous envoyons Méthol prévenir à la hâte mes frères et sœurs.
Tout en reconnaissant que la fin était plus proche qu'elle n'avait pensé d'abord, la bonne Sœur persistait à croire que le dernier moment se ferait attendre au moins une heure et peut-être davantage.
Je couvrais, j'enveloppais, pour ainsi dire, la chère mourante de mes bénédictions répétées. Je venais, pour plus de sûreté, de lui renouveler une dernière fois, avec la grâce de l'absolution, la grande Absolution franciscaine in articulo moriis, c'est-à-dire la Bénédiction Papale, l'Indulgence plénière et la réstitution de l'innocence du baptême ; et, dans ses mains glacées, que j'avais jointes, je venais de placer le crucifix de Sabine. Il était 4 heures 1/4.
*Tout à coup les hoquets s'arrêtent : « Je crois que c'est la fin, » nous dit la Sœur. Nous tombons à genoux. Je saisis le crucifix et l'applique sur les lèvres de ma mère. Je bénis son dernier soupir... Après quelques secondes d'une angoisse, d'une émotion qui me brise encore le cœur, j'entends deux ou trois bruits sourds qui partaient du fond de la gorge... ; puis, plus rien. Ma mère chérie était devant Dieu !
C'était le lundi 9 février. 11 était 4 heures 20 minute.s
du matin. Mes pauvres frères n'avaient pas eu le temps d'arriver.
Dès que je pus articuler quelques paroles, je récitai, avec Nathalie, Madeleine et la Sœur, le De Profundis et le Magnificat^ la prière de la propitiation et la prière de l'action de grâces. De mes mains consacrées, je fermai les yeux de ma mère.
Une demi-heure après, je me hâtai d'aller offrir pour elle l'adorable et tout-puissant Sacrifice, chargeant la Vierge Immaculée Notre-Dame de Lourdes, saint Joseph, sainte Anne, notre Père saint François d'Assise, et notre bon saint François de Sales d'obtenir pour ma mère, non le salut éternel qui me semblait un fait accompli et évident, mais l'admission immédiate dans la gloire des Bienheureux, dans la béatitude du Paradis. Une joie surnaturelle dominait en mon cœur la douleur filiale; je sentais ma mère sauvée, sauvée éternellement.
Très-peu de temps après que son âme eut quitté son corps, celui-ci revêtit un calme, une paix, presque une beauté qui frappèrent tout le monde. Après l'avoir lavé, la bonne Sœur lui mit le vêtement complet de Tertiaire, dont je m'étais muni, selon le vœu de ma mère. Elle était 1% revêtue de l'humble robe franciscaine, ceinte de la pauvre corde, la tête et les épaules couvertes du voile blanc d'abord, puis du voile noir par dessus. Elle avait le crucifix sur la poitrine et le chapelet à la ceinture.
ix. 32
Les deux mains étaient croisées sur sa poitrine, la droite sur la gauche, paraissant presser sur son cœur la croix de son Dieu.
Plusieurs personnes, qui vinrent prier près d'elle ce jour-là et le lendemain, furent singulièrement frappées de la majesté et de la sérénité de son visage. « Quelle belle morte 1 me dit une amie pieuse ; quelle expression de paix et de sainteté! J'ai vu bien des morts; mais je n'en ai jamais vu qui ressemblât à cela. »
Nous nous relevions pour prier les uns après les autres auprès de ces restes vénérés.
Le lendemain matin, mardi 10 février, vers 9 heures et demie, le docteur Ferrand et son digne ami, M. Roussel, retirèrent le cœur pour l'embaumer, et, suivant le saint désir de ma mère, le faire déposer au monastère de la Visitation. J'appris, bientôt après, une chose qui m'émut et me consola grandement, et dont je fis part, avec toute la réserve convenable, à mes frères et sœurs: M. Roussel, qui depuis trois jours avait une fièvre violente, et qui, le matin même du mardi, ne savait trop comment il pourrait tenir sa parole et aller au rendezvous fixé par le docteur, se sentit complètement délivré de sa fièvre au moment où le cœur de ma sainte mère fut déposé dans ses mains. Dans les premiers jours de ison agonie, ma mère m'avait dit: « J'espère que dans sa bonté, Dieu daignera lorsque je ne serai plus, te donner un signe quelconque pour te consoler et te faire connaître où je serai. » Cette délivrance subite, sans eauùe naturelle apparente, nétait-eile point le signe consolateur?
Le mardi soir, vers 8 heures, on apporta le cercueil de
plomb et de chêne qui devait recevoir la dépouille mortelle de ma mère. Mes frères et beaux-frères, assistés de nos fidèles serviteurs, Méthol et Saint-Jean, lui rendirent ce dernier devoir.
Le mercredi, 11, à 9 heures, eurent lieu les funérailles dans l'église Sainte-Clotilde. On m'a dit que l'aspect de la nombreuse assistance qui remplissait l'église était non-seulement grave et respectueux, mais particulièrement sympathique, recueilli, édifiant. Je me réservai l'honneur filial et le bonheur sacerdotal de célébrer devant ces chères dépouilles le divin Sacrifice. J'espère que mon Dieu aura entendu le cri de mon cœur, uni à la voix du sang de son Fils.
Mgr fÉvèque de Poitiers, alors à Paris, et qui fut pour nous, pour moi en particulier, en ces jours de deuil, d'une bonté, d'une charité touchantes, daigna faire l'absoute et mêler sa puissante prière à nos prières et à nos larmes. « Cher ami, me disait-il, on devient vieux, à partir du jour où Ton n'a plus sa mère. »
Le cher cercueil fut déposé dans le caveau do l'église; et, dès le jour même, les dalles du caveau furent pieusement ornées de fleurs et de couronnes.
Le dimanche soir, 15 février, le cercueil, transporté au chemin de fer de l'Ouest, où nous l'attendions, arriva avec nous le lendemain matin à la gare de Sainte-Anne d'Auray. L'arrivée de ma bonne mère fut saluée par un arc-en-ciel, gage d'espérance. L'excellent recteur de Pluneret avait tout préparé.
Ail heures, l'abbé Diringer célébra une messe basse, à laquelle assistèrent beaucoup de pauvres. Et après, les restes de ma bonne, tendre, admirable et pieuse mère
furent confiés à la terre, où je les bénis une dernière fois, au milieu de larmes bien douces et à la fois bien amères, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Ma mère repose là, tournée vers le grand crucifix du cimetière, presque en face et tout près de l'image de son Dieu et de son Sauveur. Sur sa tombe a été placée par notre piété filiale une belle dalle de granit, portant cette inscription :
ICI REPOSE EN NOTRE -SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SOPHIE R0STOPCHINE COMTESSE DE SEGUR AU TIERS-ORDRE DE SAINT-FRANÇOIS SŒUR MARIE-FRANÇOISE DU SAINT-SACREMENT NÉE A SAINT-PÉTERSBOURG LE 19 JUILLET 1799.