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DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Messieurs,

vos e sentiment de ce qui me manque me saisit de nd et je serais confus de me trouver à cette place si je n’avais le « de reporter à la science elle-même l’honneur, pour ainsi dire sonnel, dont vous m'avez comblé. wi

La science enfante chaque jour des prodiges. Vis avez témoigner une fois de plus de l'impression profonde que le les habitudes de la vie, les lettres à leur tour reçoivent de

la nature de mes travaux a sans doute parlé en ma faveur. Par q qu points ils intéressent les manifestations de la vie. 4 En prouvant que, jusqu’à ce jour, la vie ne s’est jamais mon l’homme comme un produit des forces qui régissent la matière, servir la doctrine spiritualiste, fort délaissée ailleurs, mais ass moins de trouver dans vos rangs un glorieux refuge. +188 Peut-être aussi m’avez-vous su gré d’avoir apporté, dans cette tion ardue de l’origine des infiniment petits, une rigueur @ | tale qui a fini par lasser la contradiction. Reportons-en tou! mérite à l'application sévère des règles de la méthode que # léguée les grands expérimentateurs : Galilée, Pascal, Newton « émules depuis deux siècles. Admirable et souveraine méthode pour guide et pour contrôle incessant l'observation et l’expér dégagées, comme la raison qui les met en œuvre, de tout » métaphysique ; méthode si féconde que des intelligences supé éblouies par les conquêtes que lui doit l’ esprit humain, ont cru à

1. In : Discours prononcés dans la séance publique tenue par l'Académie française I réception de M. Pasteur, le 27 avril 1882. Paris, 1882, typogr. de Firmin-Didot et Ce in-4°, p. 1-28.

que vous excuserez ma sincérité si je commence son éloge en mar- Prat mon dissentiment avec ses opinions philosophiques.

| Émile Littré avait onze ans quand son père, employé des droits unis, obtint un avancement modeste qui le fixa à Paris. Il fit aussitôt ivre à son fils les cours du lycée Louis-le-Grand, où M. Littré fut promptement le premier de sa classe, quoiqu'il eût des rivaux dont plusieurs sont devenus célèbres.

M. Littré se plaisait à reporter à son père la meilleure part de ses cès. C'était un de ces fonctionnaires comme nos grandes adminis-

1 qu'ils occupent, n’ont pu, par la faute des circonstances, « remplir leur mérite ». ni une compensation de la destinée, ces

nes de cette dédicace donnent, du père de M. Littré, de son carac- , de son patriotisme, de ses aptitudes philologiques, une idée telle serait tenté de croire que l’âme du père avait seule façonné

te-Beuve. Fière de son fils, ambitieuse pour lui, elle l’entretenait > orgueil dans des sentiments de respect et de fidélité aux institu-

element docile, bon et reconnaissant, la plus grande influence. En quittant le lycée, M. Littré, sur la recommandation du proviseur. a comme secrétaire chez le comte Daru, qui terminait alors sa de Histoire de la république de Venise. Le jeune secrétaire devint 1 à peu l’ami et l’habitué d'une maison où l’on appréciait sa douceur sante, son goût pour le travail et ses connaissances, déjà si

grandes, qu'outre le latin et le grec, il savait l'anglais, l'allemand et l'italien. Il se donnait même la fantaisie de composer des vers dans ces diverses langues.

« Votre fils, écrivit un jour le comte Daru au père de M. Littré, vaut mieux que ce que je lui fais faire. Donnez-lui une carrière. Quelle qu’elle soit, il y réussira. Comptez du reste sur moi en toute occasion: »

M. Littré se décida pour la médecine. À vingt-six ans, il terminait les études de l’internat des hôpitaux et il était prêt à passer l'examen de docteur quand son père mourut. Ce fut un coup désastreux pour Ja famille devenue pauvre. Comment subvenir aux frais qu’allaient exiger les examens et aux premières dépenses d’une installation de médecin?

Le D' Rayer avait remarqué depuis longtemps cet étudiant silen= cieux parmi les élèves les plus assidus à sa clinique de la Charité ne devina la situation embarrassée du jeune interne et lui fit des offres de. services que renouvelale libraire Hachette, ami de collège de M. Littré.

« Je n’eus pas, dit M. Littré, la hardiesse de grever mon présent en essayant de m'’établir médecin. » Quelque insistance qu’on fit auprès de lui, il s’obstina dans son refus et se mit courageusement à gagner sa vie et celle de sa mère en donnant des leçons de langues étrangères, « de mathématiques même, car, avant d’entrer chez le comte Daru, il avait eu un instant l’idée de se préparer aux examens de l’École Polytechnique. 200

« Au commencement de l’année 1831, la bise était venue, c'es M. Littré lui-même qui parle, je me trouvais fort dépourvu et je cher= chais des occupations. Le D' Campaignac, un de mes camarades … d’études médicales qui était médecin d’Armand Carrel, me recommanda à lui. Carrel me fit entrer dans la rédaction du National. » Chargé du rôle modeste de traducteur des journaux allemands et anglais, M. Littré resta dans cette situation pendant plus de trois … années, sans rien faire pour en sortir. « J'étais heureux, dit-il, j'avais libres les matinées que j’employais à suivre l’hôpital et je passais mes soirées dans d’autres études diverses. » ÿ

Le hasard porte quelquefois en avant ceux que la modestie retient A en arrière. Le beau discours sur la philosophie naturelle, de William Herschel, fils de l’illustre astronome de ce nom, venait de paraître. M. Littré, dans le National du 14 février 1835, en fit une analyse témoignant d’une science et d’une pénétration si profondes qu'Armand Carrel, enfermé alors à Sainte-Pélagie pour délit politique, écrivit à la mère de M. Littré une lettre remplie d’affection et d’éloges pour son fils. « C’est à vous, madame, disait-il, que je veux faire compliment de l’'admirable morceau qu'Emile nous a donné ce matin, dans le National...

. Dites-lui que je ne sais personne à Paris capable d'écrire son article - sur Herschel, et que je rougis de m'être donné pendant trois ans . comme le rédacteur en chef d’un journal dans lequél il se contentait d’une tâche si au-dessous de son savoir et de son talent. » Carrel voulut dès lors faire de M. Littré un rédacteur politique. Mais, trop modeste pour accepter cette situation, M. Littré était en même temps trop timide pour l’occuper.

… Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi, a finement retracé le caractère de l’homme qui ne sait ni se produire ni prendre une initiative. « Un homme sincèrement modeste et humble, dit:il, peut être très habile sur certains points, très courageux de résistance sur cerins autres, mais il y a fort à penser qu'il est incapable d’une certaine initiative, d’un esprit d'entreprise et de poursuite, d’un essor complet … et libre de ses facultés, et c’est parce qu’il se sent instinctivement inférieur à un tel rôle et à une telle responsabilité qu’il est si craintif et si rougissant de se produire, si en peine lorsqu'il s'est trop avancé. » M. Littré se reconnaissait dans ce portrait et il s’en faisait \ très sincère application. « Si je ne voyais, disait-il avec charme, que cette description de Sainte-Beuve est toute générale, et embrasse une classe d’esprits, je la croirais particulière et tracée pour moi. »

Toutefois un mérite tel que le sien n’est pas si commun que toute \ modestie du monde puisse l'empêcher de se faire jour et d’attirer

attention. Dès l’année 1831, le libraire Jean-Baptiste Baillière, lié avec tous les médecins de cette époque, avait proposé à M. Littré de associer au D' Andral pour entreprendre une traduction et une édition nouvelles d’Hippocrate. M. Andral, occupé d’autres études, ne t prendre part à ce grand travail, et, en 1834, M. Littré en resta ul chargé.

Ce qu'il fallait de connaissances ui et d’aptitudes variées ncourant dans un labeur assidu, pour mener à fin cette grande vre, rien qu'une telle idée, a dit un de ses biographes, avait de i effrayer et détourner tout autre que M. Littré. Le premier volume parut en 1839. A peine était-il publié que Littré fut élu membre de l'Académie des Inscriptions. Notre conre aimait à rappeler ce premier et grand succès. À dater de cette . époque et tout en satisfaisant aux exigences de sa traduction d'Hiprate, sa réputation grandit par l'accumulation incessante des productions les plus diverses. Préparé par un travail solitaire, il put se donner carrière dans toutes les directions de la pensée. En 1844, il remplace M. Fauriel dans la Commission de l’histoire littéraire de la France où il donne successivement des notices impor-

tantes sur les médecins du moyen âge, des glossaires, des romans ou poèmes d’aventures et autres branches de poésie des trouvères. — Rédacteur du National, — rédacteur du Dictionnaire de médecine, — collaborateur de la Revue des Deux Mondes, du Journal des Débats, du Journal des Savants, de la Revue germanique, il mène tout de front e remplit ces recueils variés des trésors de son érudition sur des suje de toutes sortes, médicaux, historiques, philologiques, langue et litt rature du moyen âge. Il y ajouta même des essais poétiques.

Le plus curieux fut une traduction d’un chant de l’/liade en vers français du xru° siècle. C’était pour lui un exercice d'application ses vastes recherches sur la langue française et ses origines. Cor on l’a dit, il se faisait trouvère pour mieux juger les trouvères: publiait en outre, chemin faisant, une traduction fort estimée de PI l’Ancien dans la collection Nisard. ù

Si je n'ai pas l'autorité nécessaire pour parler de la Papa travaux que je viens d’énumérer, je me console à la pensée du jug ment que va porter sur eux l’homme éminent par qui j'ai l’'honne d’être reçu dans votre illustre compagnie. Confrère de M. Littré l’Académie des Belles-Lettres, il a été le témoin et il est le juge plus compétent des travaux qui ont honoré la vie de l'infatigable t vailleur. | ER

mourir. Si ma lue avait été forte, que la malsdié ne l’eût accablée, j'aurais mis la main, avec quelques collaborateurs, à u histoire universelle dont j'avais tout le plan. » | : Dans l’ardeur qui le portait à rechercher « des clartés de tout , il conserva cependant toute sa vie un champ d’études de prédilection: Ce fut la médecine. On lui doit de savantes dissertations sur le cœur, sur le choléra, sur la fièvre jaune, sur la peste, sur les grandes D: démies .…. BR Que de pages élevées ne pourrait-on pas extraire de ces articles Il ne se préoccupait ni de la recherche ni de l’éclat du style. Mais, tout en ne visant qu'à la clarté, il rencontre souvent l’éloquence. Parlant de l'apparition des foudroyantes épidémies, il dit : rx #8 « Ce sont de grands et singuliers phénomènes. On voit path lorsque les cités sont calmes et joyeuses, le sol s’ébranler tout à ce et les édifices s’écrouler sur la tête des habitants; de même il arrive qu’une influence mortelle sort soudainement de profondeurs inconnues et couche d’un souffle infatigable les populations humaines comme les épis: dans leurs sillons. Les causes sont ignorées, les effets ter-

ribles, le développement immense. Rien n’épouvante plus les hommes, rien ne jette de si vives alarmes dans le cœur des nations; rien n’excite dans le vulgaire de plus noirs soupçons. Il semble, Lena la mortalité a pris ce courant, que les ravages n’auront plus de terme et ue l'incendie une fois allumé ne s’éteindra désormais que faute d’ali- 1 ents... »

Cette citation nous montre également M. Littré attiré par les hautes questions de l’étiologie médicale :

« J’eus toujours, dit-il, une place réservée pour la pathologie et ce s'y rattache. Je ne permis jamais à mes autres travaux ou à mes res goûts de créer une prescription à cet égard. Quoique j'aie dié la médecine sans en avoir jamais rien fait ni comme titre ni mme pratique, je ne troquerais pas contre quoi que ce soit cette rt de savoir que j’ai jadis conquise par un labeur persistant. »

La citation mérite d’être poursuivie :

« Je viens de dire, ajoute-t-il, que je n’ai point pratiqué la méde- . En ceci une rectification est à faire. J'ai, depuis trente ans, réalHoc erat in votis d'Horace... Un petit jardin dans un petit village. pur Ïy vins, comment sut-On que je n'étais occupé de méde-

èrement ma sphère d’action, et, prudent, dévoué, visitant plusieurs par jour mes malades qui étaient à ma porte, je rendis d’incon-

, mais j'y ai acquis l'amitié et la gratitude de mes voisins, et, ur De comme le vieillard de La Fontaine : cela même est un

illages peut seul donner une idée de cette maison où tout reflète une e de solitude, de labeur et de désintéressement. M. Littré avait le e de l’austérité. Un pieux respect a laissé toute chose à sa place mme sil devait revenir d’un moment à l’autre et retrouver sur son eau des livres ouverts, des notes éparses. Voici la petite table où

sa femme et sa fille travaillaient auprès de lui, et au-dessus de cette table apparaît — visible témoignage de la profonde tolérance de M. Littré — une image du Christ.

Ce fut dans cette retraite que M. Littré composa la plus grande partie de son Dictionnaire. Avec quelle patience et quel courage, pour ainsi dire, surhumains, 1l rassembla les matériaux d’une œuvre que l’on a signalée à juste titre comme un monument national!

« Je fus le premier, dit M. Littré, à vouloir soumettre de tout point le dictionnaire à l’histoire. » Rompant avec l’habitude de donne comme exemples des phrases arbitraires, il s’imposa l'obligation de citer, pour chaque mot, des phrases tirées des meilleurs écrivains” non seulement de la langue classique, mais encore des textes de” l’ancienne langue, depuis le x1° siècle jusqu’à la fin du xvi*, s’attachant, à tous les sens par lesquels le mot a passé, n’omettant ni les archaïsmes ni les néologismes, ni les contraventions à la grammaire, attentif aux acceptions détournées ou singulières, et recherchant tou= jours de préférence les exemples qui se recommandent par l'élégance de de la forme, la valeur de la pensée, ou qui intéressent par l’histoire … des idées et des mœurs. — Comme on l’imagine aisément, M. Littré, … après avoir employé des années à réunir toutes ces citations, en passa plusieurs autres encore à les remanier, classant, ajoutant, rectifiant 5 sans cesse. Avec cette candeur qu’il avait en toutes choses, il disait: « Que de fausses routes j'ai suivies! Que de tentatives avortées! Je … revenais sur les pas déjà faits, je m’égarais dans un labyrinthe de pensées, toujours sur le point de perdre courage. » Un jour qu'il … s’adressait à M. Beaujean, à celui qui fut son savant et dévoué collaborateur : « O mon ami, s’écria-t-il, ne faites jamais de dictionnaire: »

On a peine, en effet, à se figurer une telle somme de travail. Luiméme a eu la coquetterie de compter que si le Dictionnaire, sans le supplément, était composé sur une seule colonne, cette colonne aurait … 37 kilomètres 525 mètres 28 centimètres, à peu près la distance de Paris à Meaux. :

La Fontaine, qu'il aimait à citer, lui avait donné pour devise: Patience et longueur de temps... Dans une vie tout absorbée par la pratique de cette maxime, sa solitude était cependant toujours ouverte. S'il risquait d’être troublé par quelque visite, il ne voulait pas, pour échapper à un importun, s’exposer à perdre l’occasion d’un service à rendre.

C’est au moment où il était dans la pleine activité de son travail que la veuve d’Auguste Comte vint le prier d’écrire la vie de son

. mari. M. Littré résiste, objecte son Dictionnaire qui absorbe tout son temps, promet de se consacrer sans réserve, dès qu’il laura achevé, à la tâche que M" Comte lui demande de s'imposer. Celle-ci insiste

naire, prend sur ses heures de repos et trouve le temps de composer une biographie d’ Augunte Comte, intitulée : Auguste Comte et La philo- |: M qui n’a pas moins de six cents pages.

lampe brillait au loin pendant la nuit comme un fanal qui rassurait les :

malades. On savait qu’au premier appel, M. Littré quitterait son travail pour aller porter ses soins partout où ils seraient réclamés.

pourtant Ses opinions philosophiques en ayant été Poéééiont c’est à: moment pour moi de les examiner. Je n’y apporterai d’autre souci

tre mes anciennes opinions et les nouvelles. Celles-ci triomphèrent.… devins dès lors disciple de la philosophie positive et je le suis té... Aujourd’hui, il y a plus de vingt ans que je suis sectateur de te philosophie; la confiance qu’elle m’inspire n’a jamais reçu de menti... Occupé de sujets très divers, histoire, langue, physiologie, decine, érudition, je m'en suis constamment servi comme d’une rte d'outil qui me trace les linéaments, l’origine et l'aboutissement e chaque question... Elle suffit à tout, ne me trompe jamais et r'éclaire toujours. »

Le principe fondamental d’Auguste Comte est d’écarter toute cherche métaphysique sur les causes premières et finales, de ramener toutes les idées et toutes les théories à des faits et de n’attribuer le caractère de certitude qu'aux démonstrations de l'expérience.

Ce système comprend une classification des scientes et une prétendue loi de l’histoire qui se résume dans cette affirmation : que les concep-. tions de l’esprit humain passent successivement par trois états : l’état M théologique, l’état métaphysique, l’état scientifique ou positif. M. Littré ne tarissait pas en éloges au sujet de cette doctrine et. de son auteur. Pour lui, Auguste Comte était un des hommes qi devaient tenir une grande place dans la postérité, et la « philosophie positive une de ces œuvres à peine séculaires qui changent le niveau »: Interrogé sur ce qu’il estimait le plus dans l'emploi de sa laborieuse w vie, nul doute que sa pensée ne se fût portée avec complaisance su son rôle d’apôtre sincère et persévérant du positivisme. | Il n’est pas rare de voir les plus savants hommes ordre" HS l discernement de leur vrai mérite. C’est ce qui me fait un devoir d’w jugement personnel sur la valeur de l'ouvrage d’Auguste Comte. : confesse que je suis arrivé à une opinion bien différente de celle de… M. Littré. Les causes de cette divergence me paraissent résulter de la nature même des travaux qui ont occupé sa vie et de ceux qui. son l’objet unique de la mienne. ’ Les travaux de M. Littré ont porté sur des recherches d'histoire, de linguistique, d'érudition scientifique et littéraire. La matière telles études est tout entière dans des faits appartenant au passé, auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher. Il y suffit de. la méthode d'observation qui, le plus souvent, ne saurait donner des démonstrations rigoureuses. Le propre, au contraire, de l'expériesse tation, c’est de ne pas en admettre d’autres. L’expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent, pour la plupart, qu’en puissance de devenir dans les lois naturelles. L’inconnu dans le possible et non dans ce qui a été, voilà son domaine, et, pour l’explorer, il a le secours de cette merveil-. leuse méthode expérimentale, dont on peut dire avec vérité, non qu’elle | suffit à tout, mais qu’elle trompe rarement et ceux-là seulement qui «= s’en servent mal. Elle élimine certains faits, en provoque d’autres, interroge la nature, la force à répondre et ne s’arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. Le charme de nos études, l’enchantement de la science, si l’on peut ainsi parler, consiste en ce que, partout et toujours, nous pouvons donner la justification de nos Pr'INEPREN et la preuve de nos découvertes.

L'erreur d’Auguste Comte et de M. Littré est de confondre cette méthode avec la méthode restreinte de l’observation. Étrangers tous deux à l’expérimentation, ils donnent au mot expérience l’acception

qui lui est attribuée dans la conversation du monde, où il n’a point du tout le même sens que dans le langage scientifique. Dans le premier cas, l'expérience n’est que la simple observation des choses et l’induction qui conclut, plus ou moins légitimement, de ce qui a été à ce qui pourrait être. La vraie méthode expérimentale va jusqu’à la preuve ns ons prune

us ee, conditions et le résultat quotidien du travail de l’homme de science façonnent, en outre, son esprit à n’attribuer une idée de proès qu'à une idée d'invention. Pour juger de la valeur du positivisme, première pensée a donc été d’y chercher l'invention. Je ne l'y ai s trouvée. On ne peut vraiment attribuer l’idée d'invention à la loi e des trois états de l'esprit humain, pas plus qu’à la classification rarchique des sciences qui ne sont l’une et l’autre que des à peu s, sans grande portée. Le positivisme, ne m'offrant aucune idée ve, me laisse réservé et défiant.

quiet ou charmé »; fuis l'absolu; n’aime que le relatif. Quelle tu de pour cette tête ardente, tRARIUSS de parcourir tous les aps du savoir!

On s’est pourtant trompé sur cette quiétude et Pas s'est payé de apparences en prétendant faire de M. Littré un athée résolu ranquille. Les croyances religieuses des autres ne lui étaient pas férentes. « Je me suis trop rendu compte, dit-il, des souffrances des difficultés de la vie humaine pour vouloir ôter à qui que cé soit convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves. » Il ne pas plus l'existence de Dieu que celle de l’immortalité de l'âme; il n écarte & priori jusqu’à la pensée, parce qu’il proclame l’impossibi-

d’en constater scientifiquement l’existence.

Quant à moi, qui juge que les mots progrès et invention sont synones, je me demande au nom de quelle découverte nouvelle, philoso-

mystère qui enveloppe l'univers et dont elles sont une émanation est lui-même éternel de sa nature.

On raconte que l’illustre physicien anglais Faraday, dans les leçons qu’il faisait à l’Institution royale de Londres, ne prononçait jamais le nom de Dieu, quoiqu'il fût profondément religieux. Un jour, par exception, ce nom lui échappa et tout à coup se manifesta un mouvement d'approbation sympathique. Faraday s’en apercevant interrompit Sa leçon par ces paroles : « Je viens de vous surprendre en prononçant ici le nom de Dieu. Si cela ne m'est pas encore arrivé, c’est que je suis, dans ces leçons, un représentant de la science expérimentale. Mais la

notion et le respect de Dieu arrivent à mon esprit par des voies aussi

sûres que celles qui nous conduisent à des vérités de l’ordre physique.»

La science expérimentale est essentiellement positiviste, en ce sens

que, dans ses conceptions, jamais elle ne fait intervenir la considéra= tion de l’essence des choses, de l’origine du monde et de ses destinées: Elle n’en a nul besoin. Elle sait qu’elle n’aurait rien à apprendre d'aucune spéculation métaphysique. Pourtant elle ne se prive pas dé l'hypothèse. Nul, au contraire, plus que l’expérimentateur n’en fait …

usage; mais c’est seulement à titre de guide et d’aiguillon pour la

recherche et sous la réserve d’un sévère contrôle. Il dédaigne et rejette ses idées préconçues, dès que l’expérimentation lui démontre qu’elles. ne correspondent pas à des réalités objectives.

M. Littré et Auguste Comte croyaient et firent croire aux esprits superficiels que leur système reposait sur les mêmes principes que la. méthode scientifique dont Archimède, Galilée, Pascal, Newton, Lavoi= sier sont les vrais fondateurs. De là est venue lillusion des esprits, favorisée encore par tout ce que présentaient de garanties la science et la bonne foi de M. Littré. a

A quelles erreurs ne peut pas conduire cette identité prétendue des deux méthodes!

Arago avait dit de Comte : « Il n’a de titres mathématiques, mi grards ni petits. » « C’est vrai, répond M. Littré, M. Comte n’a pas de découvertes géométriques, mais il a des découvertes sociologiques. » Hélas ! voici un exemple de découverte sociologique! Le 10 novembre 1850, M. Littré écrivit dans le National un article intitulé : Paix occidentale, article destiné à prouver que la sociologie était une science. « Il y a deux manières, dit-il, de prouver la vérité d’une doctrine : tantôt l'initiation directe, le travail, l’étude, tantôt les prévisions déduites de la doctrine qui persuadent et qui frappent tous les esprits : savoir, c’est prévoir. »

4 Or il arriva que, comme nous jouissions, en 1850, des bienfaits de

Ja paix depuis 1815, M. Littré s'écrie : « Mais la paix est prévue depuis vingt-cinq ans par la sociologie. » Malheureusement l’article continue en ces termes : « Aujourd’hui encore, la sociologie prévoit la pour tout l’avenir de notre transition, au bout de laquelle une fédération républicaine aura uni l'Occident et mis un terme aux lits armés... » M. Littré fut bientôt désabusé. Quand il réimprima, 378, cet article de 1850, il le fit suivre de remarques où, avec sa cérité habituelle, il exhale la douleur qu’il éprouve de sa naïve conze d'autrefois. « Ces malheureuses pages, dit-il, me font mal; je drais pouvoir les effacer. Elles sont en contresens perpétuel avec événements qui se sont déroulés... A Les avais-je prononcé, dans puéril enthousiasme, qu’en Europe il n’y aurait plus de défaites ires, que celles-ci désormais seraient remplacées par des défaites ques, que vinrent la défaite militaire de la Russie en Crimée, celle utriche en Italie, celle de l'Autriche en Allemagne, celle de la à à Sedan. et à Metz, et tout récemment celle de la Turquie dans Kans. »

positivisme ne pèche pas seulement par une erreur de méthode. la trame, en apparence très serrée, de ses propres raisonnements, èle une considérable lacune, et je suis surpris que la sagacité de ttré ne l'ait pas mise en lumière.

pratique : « Je nomme positivisme tout ce qui se fait dans la pour l’organiser suivant la conception positive, c'est-à-dire scien-

1e consiste en ce que, dans la conception positive du monde, il nt pas compte de la plus importante des notions positives, celle fini. . ;

| delà de cette voûte étoilée, qu'y a-t-il? De nouveaux cieux

étoilés. Soit! Et au delà? L'esprit humain poussé par une force invin= cible ne cessera jamais de se demander : Qu’y a-t-il au delà ? Veut-il s'arrêter soit dans le temps, soit dans l’espace ? Comme le point où à

s'arrête n’est qu’une grandeur finie, plus grande seulement que toutes celles qui l'ont précédée, à peine commence-t-il à lenvisager, qu revient l’implacable question et toujours, sans qu’il puisse faire tai le cri de sa curiosité. Il ne sert de rien de répondre : au delà sont d espaces, des temps ou des grandeurs sans limites. Nul ne comprend € paroles. Celui qui proclame l'existence de l’infini, et personne nep y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel q n'y en a dans tous les miracles de toutes les religions ; car la noti de l’infini a ce double caractère de s’imposer et d’être incompréh sible. Quand cette notion s'empare de l’entendement, il n’y a qu’à prosterner. Encore, à ce moment de poignantes angoisses, il | demander grâce à sa raison : tous les ressorts de la vie intellectu menacent de se détendre; on se sent près d’être saisi par la subli folie de Pascal. Cette notion positive et primordiale, le positivisn l’écarte gratuitement, dns et toutes ses conséquences dans la vie. sociétés. ; ka pl

La notion de l'infini dans le monde, j'en vois partout l’inévita expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœu L'idée de Dieu est une forme de l’idée de l'infini. Tant que le myst

au mystère du monde. La religion de l'humanité est une de ces idées une évidence superficielle et suspecte qui ont fait dire à un psycho- -logue d’un esprit éminent : « Il y a longtemps que je pense que celui ui n'aurait que des idées claires serait assurément un sot. Les notions les plus précieuses, ajoute-t-il, que recèle l’intelligence maine sont tout au fond de la scène et dans un demi-jour, et c’est autour de ces idées confuses, dont la liaison nous échappe, que tour-

Les Grecs avaient compris la mystérieuse puissance de ce dessous hoses. Ce sont eux qui nous ont légué un des plus beaux mots de langue, le mot enthousiasme — ?Ey 06; — un dieu intérieur. grandeur des actions humaines se mesure à l'inspiration qui les aître. Heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de et qui lui obéit : idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la

vent il m'est arrivé de me le représenter, assis auprès de sa | comme en un tableau des premiers temps du christianisme ; lui, ant la terre, plein de compassion pour ceux qui souffrent; elle, te catholique, les yeux levés vers le ciel ; lui, inspiré par toutes ‘tus terrestres ; elle, par toutes les grandeurs divines ; réunissant un même élan comme dans un même cœur les deux saintetés qui nt l’auréole de l’'Homme-Dieu, celle qui procède du dévouement qui est humain, celle qui émane de l’ardent amour du divin; — ne sainte dans l’acception canonique; lui, un saint laïque.

> dernier mot ne m’appartient pas. Je l’ai recueilli sur les lèvres de ceux qui l'ont connu.

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