‹ ŒuvresChapitre 22 sur 33 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

A MON FILS

On dit, mon cher fils, que les exemples instruisent mieux que les préceptes ; écoutez Thistoire de deux voyageurs, qui pourra vous amuser.

Deux pères de famille d'une condition médiocre, mais honnête et aisée,établisen province, avaient chacun un fils.

Ces deux Jeunes gens, très-bien élevés et liés d'amitié, à l'exemple de leurs pères, résolurent un jour, chacun de son côté, et sans se communiquer leur dessein.

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de quitter la maison paternelle et d^aller chercher fortune à Paris. Ils avaient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux. L'un était sourd ; l'autre, sans être tout à fait aveugle, voyait à peine à se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant de se mettre en route : pour vivre dans le monde, on n'a pas trop de ses deux yeux et de ses deux oreilles.

Quoique leur infirmité, d'abord peu considérable, augmentât tous les jours, elle ne put arrêter leurs projets. La jeunesse est ardente et souffre impatiemment les conseils -, elle ne doute de rien : son imagination lui répond de ses succès, et la raison est presque toujours la dernière consultée.

.«' Que ferais- je dans la maison de

mon père ? disait le sourd, qui s^appelait Daucourt; puis-je espérer ici un sort digne de moi ? Je suis grand, bien fait; j'ai du mérite et de Tesprit, je dois parvenir. Ici, je vis ignoré, et sous le prétexte que j'ai Touïe un peu difficile, on prétend me borner à une vie obscure ; on me reproche ma surdité pour me refuser les éclaircissements que je demande ', mais je saurai m'en passer ; je ne perdrai plus mon temps à écouter, et je vais faire mon chemin par moimême. \»

Daucdbrt s'était persuadé qu'on ne lui parlait jamais, parce qu'il n'entendait point.jK. Si j'étais aveugle comme mon camaraoe, disait-il, je ne me plaindrais pas d'être négligé : sans yeux on n'est bon à rien. Il ne sait d'ailleurs que

ce que je lui ai appris, et il ne peut se flatter d^en savoir jamais davantage.

Ajoutons que son accident ne peut se cacher, et qu'on peut très-bien ignorer le mien ; la nature m'en a dédommagé par une pénétration d'esprit peu commune. Je parie que la plupart de ceux qui me connaissent sont encore à s'apercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une manière de prendre part à tout, sans y rien concevoir ; un sourire, un signe de tête, un mot jeté à propos suivant Pair et le geste de ceux qui parlent, tout cela m'a donné la réputation d'un homme qui entend trèsfinement. J'ai souvent vu les gens les plus graves rire de mes bons mots, et le seul reproche que j 'aie à faire à mes oreilles, c'est de n'avoir pas toujours

entendu l'éloge qu'on faisait de moi. » '^?

Tandis que Daucourt s'occupait de ces projets, Dainville (c'était le nom de l'aveugle) tenait conseil de son côté, ûc La surdité de mon voisin m'afflige, disait-il, il sera obligé de passer sa vie chez son père. Que faire dans le monde, quand on n'entend point ? Pour moi, si j'ai la vue un peu faible, j'ai en revanche écouté de toutes mes oreilles, j'ai acquis des connaissances et de la mémoire. Daucourt est orgueilleux et opiniâtre, je suis docile et me soumets sans peine aux volontés des autres.

Par là, j'ai trouvé le secret de me servir de leurs yeux ; ils voient pour moi et me dispensent du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai toujours d'affaire. Ne voit-

on pas des généraux, des q^agistrats, des ministres, traiter souvent les affaires les plus importantes dans une langue dont ils n'ont nulle connaissance? Pourquoi n'imiterais-je pas leur exemple ? On peut compter sur Tassistance des autres, quand on veut s'y fier. \»)/

Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tardèrent pas à le mettre en exécution. Ils quittèrent la maison paternelle et prirent chacun une route différente , l'aveugle muni d'un guide, et le sourd se reposant sur son mérite. Voyons ce que devint le premier.

Son père avait marqué beaucoup de répugnance à approuver un projetaussi téméraire. Il est à croire que ses conseils auraient fait leur effet ordinaire,

si le jeune homme n^avait été séduit par le récit de quelques voyageurs et par Texemple de son camarade, qui s'était déjà mis en route.

La première joumée,Dainville accusa son guide d'avoir choisi le chemin le plus long et le plus pénible; mais, étant arrivé le soir à la ville où il devait prendre place dans un carrossepublic, il se reprocha le peu de confiance qu'il avait dans les hommes, et se sut mauvais gré d'avoir soupçonné son conducteur.

Comme ses occupations pendant la route se réduisaient à monter en car-

rosse le matin et à descendre le soir, il employa son temps à réfléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que, dans un pays policé, il était fort aisé de se passer d'yeux. « Ce serait,

disait-il, une peine de plus que d^en avoir de bons; il faudrait en faire usage pour obliger ceux qui ont, comme moi, la vue mauvaise et qui sont en cela bien plus heureux qu'on ne pense, puisqu'ils mènent une vie dégagée de tout soin, s^

Avec ces réflexions, ilj^ritunjourles devants à pied. Pour rejoindre le car-

S ' ^ * ;^t le ' ' ^ntjun guiae. c:>ans souckd *^^ " il marchait gaîment , écoutait les pro-

pos de son conducteur, et s'occupait de l'avenir agréable qu'il se préparait. Cependant la fatigue commença à se faire sentir et le tira de cet état de contentement -, bientôt son guide fut obligé de lui avouer qu'il n'avait jamais fait cette route et qu'il ne savait au juste où ils

étaient. « Mais j^aperçois quelques maisons, ajouta-t-il, nous sommes plus heureux que nous ne pouvions l'espérer. — N'en doutez point, répondit Dainville, c'est Tendroit où nous voulions nous rendre. — Du moins, reprit l'autre, ou nous y dira le chemin qu'il faut tenir. »

En arrivant dans le hameau, ils se trouvèrent détournés de la route déplus de quatre lieues ; mais, en revanche, ils furent bien reçus par un vieillard, et son accueil consola notre aveugle fort vite du contre-temps. Une fut plus question que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la ville où le carrosse devait s'arrêter.

Avant de poursuivre .sa route, il fallut s'assurer d'un autre guide. Dain-

ville remercia le sien de ses peines et même du hasard qui les avait égarés et conduits chez un si bon hôte ; il craignit de ne pouvoir jamais remplacer un aussi excellent conducteur.

Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d^abord à Dainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages ; il lui donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu'il avait à prendre et sur la prudence qu'il devait apporter au choix de ses guides. Dainville, ennuyé de ces leçons, regretta un moment son premier conducteur, qui Tavait entretenu de choses plus agréables; mais, se faisant bien vite à la manière de son nouveau compagnon, il ne tarda pas à être enchanté de sa morale.

Le chemin néanmoins lui paraissait long. Il marchait, il est vrai, sans obstacle ; mais, accoutumé depuis longtemps à rencontrer des pierres et à se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur, qui lui déclara quMl avait choisi, non la route la plus courte, mais la meilleure. « Quand on est aveugle, dit-il, on ne saurait aller trop lentement et trop sûrement : les guides les plus habiles ne peuvent toujours vous faire éviter les mauvais pas ; il s'agit donc de prendre la route la moins embarrassée. » Dainville, charmé de ses discours, comprit que son premier compagnon, avec ses propos et ses contes, n'avait été qu'un étourdi, et qu'il avait

trouvé en celui-ci un ami sage et sin- I. 5.

cère ; il conçut pour lui autant d^estime que de reconnaissance. Leurs entretiens les conduisirent à la viUe, où ils apprirent que le carrosse avait passé ; il fallut continuer la route à pied, et, après avoir marché jusqu'à la nuit, ils furent obligés de s^arrêter dans un village sans avoir pu rejoindre le carrosse.

Le lendemain, Dainville ne voulut point abuser de la bonté de son guide, en prit un nouveau qui gagnaaussi trèspromptement ses bonnes»grâces. Celuici remarqua d^abord la générosité de notre aveugle, et cette remarque augmenta son zèle. Il vanta à Dainville la connaissance qu^il avait des chemins et du pays ; il lui fit, pour le réjouir, la description de tous les endroits où ils passaient ; mais il lui apprit aussi

l'aventure de plusieurs voyageurs qui avaient été volés sur cette route.

« Il est bien imprudente vous, lui ditil en finissant, de garder votre bourse :

c^est à celui des deux qui voit clair à la porter. Si nous sommes attaqués, vous êtes sans défense ; mais, n'ayant rien sur vous, il ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me H ■ ({^ reste la ressource de fuir, de sauver votre argent et de venir vous reprendre quand le danger sera passé. » Dainville ne put s'empêcher d'admirer cette prévoyance : « Est-il possible, s'écria-t-il , que mes guides n'aient point songé à me garantir d'un danger si évident, et qu'ils m'aient exposé par leur imprudence à perdre tout ce que j'ai ! Si je conserve ma bourse, ce n'est pas à eux

que j^en aurai Pobligatîon. » Il se hâta de la mettre en sûreté entre les mains de son ami du jour, et lui confia qxï'û avait encore une lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa veste.

Le guide, approuvant sa prudence, l'avertit bientôtqu'il y avait devant eux un ruisseau assez large : « Déshabillonsnous, dit-il, nous en serons plus légersi ; je commencerai par passer vos habits, et je reviendrai ensuite vous transporter de Tautre côté. » Dainville, touché de reconnaissance, se déshabilla sans balancer, et dans le même instant il se senti saisi par le corps et plongé dans une rivière profonde. La frayeur du danger lui ôta Tusage des sens ; il ne revint à lui que longtemps après. Il

apprit alors quUl était dans une cabane de pêcheurs, auxquels il devait la vie et tous les secours qui la lui avaient con«servée.

Assez longtemps malade, il eut le loisir de faire des réflexions sur la méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûtèrent des voyages, et, après avoir recouvré ses forces, il sollicita et obtint de son père le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités : la première, que le choix d'un conducteur est une chose très-difficile, mais en même temps très-essentielle pour un aveugle; la seconde, que, quand on ne peut s'en passer, il vaut mieux rester chez soi ; la troisième, que.

quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s^en séparer.

Il est temps de revenir à Daucourt.

Celui-ci voyageait seul. Il s'était pourvu d'un cheval, avec lequel il se mit en route. La première journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg et descenditàPhôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on ses ordres. Daucourt n'aimait pas les questions ; pour les éviter, il se hâta de signifier au maître qu'il voulait être tranquille. Ainsi, après avoir soupe, il congédia tout le monde ; et comme il était plus que jamais livré à ses grands projets, il se coucha tard, et ne s'aperçut qu'alors du besoin qu'il avait de ses hardes. Toute la maison

était endormie ; il fallut descendre en personne et tâcher de tirer de sa valise ce qui lui était nécessaire. Le bruit qu'il fit éveilla les valets; ne recevant point de réponse à leurs questions, ils crurent avoir affaire à un voleur et agirent en conséquence. Daucourt, meurtri de coups, démêla non sans beaucoup de difficulté les causes d'un traitement si étrange.

Le lendemain, il se remit en route d'assez mauvaise humeur, sans juger cependant moins favorablement de sa sagacité et de sa prudence. Le hasard ne le servit pas mal pendant quelques jours ; il ne fit que très-peu d'étourderies. Il questionnait beaucoup, devinait assez juste, et ses succès lui persuadèrent plus d'une fois qu'il entendait

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